‹ La crémation et ses bienfaits; son histoire chez tous les peuplesChapitre 27 sur 40 · LA CRÉMATION CHRETIENNE · texte numérisé non relu

LA CRÉMATION CHRETIENNE

Les vieux livres sacrés de l'Inde reconnaissent plusieurs catégories de pitris ou de saints, et entre autres les pitris Agni dagahas, « qui ont été brûlés par le feu, » et les pitris Anagnidagdhas, « qui n'ont pas été brûlés par le feu. » Les Chrétiens auraient pu s'approprier cette même division, car les fidèles des premiers siècles étaient inhumés ou incinérés suivant leurs préférences et les usages funéraires des pays où ils se trouvaient,

Dans le Christianisme, tel qu'il fut conçu et

établi par Jésus et par les apôtres, tout homme est libre de disposer comme il lui plaît, de ses dépouilles mortelles. Aucun mode funéraire n'est prescrit ou condamné par les livres du Nouveau-Testament. Ce n'était point pour apporter aux hommes des entraves, que Jésus s'était manifesté: Cette tolérance s'imposait d'ailleurs, indépendamment des principes, à une religion qui, s' adressant à tous les peuples, avait intérêt à ne pas multiplier inutilement les prescriptionset les obligations secondaires.

S'il eût été dans le plan du Christianisme d'adopter un modeparticulierde sépulture, Jésus, dont l'imitation en toutes choses est, pourle chrétien, le premier des devoirs, en aurait donné l'exemple. On*le montre, au contraire, recevant une sépulture tout-à-fait exceptionnelle, celle de l'embaumement, qui n'était accessible qu'à un petit nombre de privilégiés, d'où il suit que Jésus n'a pas voulu, sur ce point, obliger les fidèles.

Quoiqu'on les représente comme de pauvres pêcheurs, parce qu'ils étaient des pêcheurs d'hommes, les fondateurs du Christianisme étaient des esprits de l'ordre le plus élevé. Se souvenant que Dieu se sert de tous les éléments pour créer et pour détruire, il leur importait peu

que notre pauvre corps fût décomposé par la terre ou par le feu.

On a prétendu que le dogme de la résurrection les avait déterminés peut-être, à condamner les funérailles sur le bûcher, parce qu'elles ne laissent subsister du corps qu'un peu de cendres. C'est l'argument de l'ignorance et l'Eglise a protesté de tout temps contre cette puérilité. Tous les docteurs, tous les Pères de l'Eglise le déclarent d'une voix indignée.

Gomment auraient-ils imposé une borne à la puissance de Dieu? Comment auraient-ils pu admettre que les plus saints d'entre eux eussent été privés de la résurrection bienheureuse, par le fait qu'ils auraient péri dans les flammes ou qu'ils seraient tombés dans la mer, et que toutes lespartiesde leur corps auraient été dévorées par les poissons, ou dispersées par le mouvement des eaux, jusqu'au bout du monde, et, finalement, dissoutes ? Ils croyaient, comme nous, que rien ne périt et que tout est transformé. C'est l'idée que Tertullien exprime en ces termes :

« Ce que vous croyez être la mort de la chair, n'est que sa retraite. L'âme ne se retire pas toute seule; la chair aussi a ses retraites qui sont les eaux, les feux, les oiseaux et les bêtes, (qui con-

su ment le corps). La chair s'y écoule sans s'y perdre. »

Le Christianismen'avait donc aucun argument sérieux à opposer à l'incinération descorpsetles objections faites par les Pérès à ce mode de sépulture sont absolument insignifiantes. Tertullien se contente de dire qu'il est inhumain de brûler les corps des défunts. Minutius Félix ajoute : « Nous enterrons les morts parce que cette coutume est la meilleure. »On ne trouve rien de plus dans les écrits des Pères de l'Eglise. Ils ne renferment aucune condamnation formelle de la crémation. Chacun, en définitive, pouvait se faire brûler ou se faire inhunier, sans encourir le blâme de l'Eglise et les chrétiens des premiers siècles profitaient de cette liberté comme on le verra bientôt. Ce fait, qui peut être appelé primitif, ne permettait pas à l'Eglise de s'élever contre le bûcher. La neutralité lui était imposée et elle n'en est point sortie jusqu'à nos jours:

Elle avait, cependant, pour l'inhumation, une préférence qui allait croissant de siècle en siècle et finit par assurer le triomphe complet de ce mode de sépulture dans les pays chrétiens. Cette préférence n'est pas difficile à expliquer.

Les premiers adhérents du Christianisme,

non seulement en Judée, maisàRome, à Alexandrie, à Antioche et en Grèce, furent des Juifs, Or, les Juifs transformés par le mazdéisme, (Voy. lechap. précédent, ) étaient mal disposés pour la crémation . Ils avaient oublié qu'elle avait été pratiquée par leurs ancêtres et que le bûcher s'était élevé jadis jusque sur le Mont Sion, presqueà côtédutemple de Jéhovah. La plupart d'entre eux ne connaissaient delà Bible que latraduction grecque dite des Septante, où l'on s'était efforcé d'effacer les traces de la crémation.

On connaît la répulsion, on pourrait dire presque la haine des Juifs contre les coutumes étrangères. Le brûlement des morts n'était plus pour eux qu'une de ces coutumes. Ceux d'entre eux qui embrassaient le christianisme inhumaient donc leurs morts et regardaient cette coutume comme la plus ancienne et la meilleure. Le Christianisme ne tarda pas à faire des prosélytes parmi les peuples étrangers ; mais ces nouveaux venus étaient les déshérités du monde, des pauvres, des esclaves attirés par les promesses de l'Evangile, qui leur annonçait le règne de la liberté et de l'égalité en ce monde et une résurrection glorieuse dans les siècles futurs. Tous ces convertis se faisaient enterrer. La misère les y forçait. L'inhumation était donc, dans

ces premiers temps, le seul mode funéraire en usage parmi les chrétiens; il semblait même, à première vue, qu'elle fût le mode funéraire propre à l'Eglise, qui, pourtant, n'en avait adopté aucun, et de là vint la préférence qu'elle manifesta dans la suite, en faveur de ce mode de sépulture.

Cette préférence ne pouvait s'appuyer sur aucuneraison dogmatique. On essaya de lui donner une espèce de consécration en la rapportant au fameux verset du chapitre III de la Genèse : « Tu retourneras à la terre d'où tu as été pris: tu es poussière et tu retourneras à la pousssière. » Mais ce verset dont on a rétréci la signification, veut dire que le corps retournera aux éléments dont il a été formé et il s'applique à la crémation tout aussi bienqu'àrinhumation.G'estmêmesur ceretour de notre corps à ses principes élémentaires que les Aryas s'appuyaient, dans les temps védiques, pour démontrer l'excellence de l'incinération qui accomplit dans le plus bref délai possible l'œuvre de la nature. Le verset du chapitre 111 de la Genèse n'est donc qu'un trompel'œil, lorsqu'on l'invoque spécialement en faveur de l'inhumation.

Des personnes d'une condition supérieure vinrent se ranger à leur tour sous la bannière

du Christ. Rien ne s'opposait à ce qu'on élevât le bûcher pou r eux comme pour leurs pères, lorsqu'ils en avaient exprimé le désir. Beaucoup de chrétiens se faisaient donc brûler, en vertu du principe ainsi formulé par saint Paul : « Où est l'esprit du Seigneur, là aussi est la liberté. »

Pendant que l'Eglise grandissait, des doctrines nouvelles ébranlaient la foi antique à Rome et dans tout l'empire. Ceux qui voulaient suivre le mouvement, passaient de théorie en théorie, sans pouvoir trouver un point d'arrêt et un lieu de repos. On avait fait passer les dieux par tant de creusets, on les avait mêlés, confondus, tamisés, transformés de tant de manières différentes, en passant du dédoublement à l'assimilation, de l'analyse à la synthèse, qu'ils avaient perdu toute consistance et flottaient à la dérive, dans la mer sans rivages d'un idéalisme fantaisiste.

On ne voyait plus les dieux-Mânes, protecteurs des familles, des villages et des cités, sortir rayonnants de lumière des flammes ardentes du bûcher. La crémation perdait donc de jour enjour son prestige, et les esprits, ballottés dans le vide, cherchaient un refuge dans le Christianisme. L'inhumation prenait l'ascendant, etles familles les plus distinguées pouvaient, sans humilia-

tion, opter pour ce mode funéraire qui avait cessé d'être réservé aux pauvres et aux misérables. De là à la Rome chrétienne, il n'y avait qu'un pas.

Sous l'empire de la liberté, qui caractérisait le Christianisme, à son origine, les fidèles devaient suivre les modes funéraires des différentes contrées où ils étaient établis. Veut-on savoir commentles choses se passaient? L Egypte nous en fournit un exemple assez curieux.

Dans ce pays de momification, les chrétiens se faisaient embaumer. Saint Antoine s'éleva, avec la plus grande énergie, contre cet usage qui ne permettait point d'observer « saintement » la prescription du chapitre III de la Genèse, et les lois de la nature. Les chrétiens protestèrent contre les actes de violence dont ils étaient menacés ; le clergé se divisa ; de graves désordres étaient à craindre et les évêques se réunirent pour

trancher la question. Que firent-ils? Ils déclarèrent que l'inhumation est la meilleure des sépultures, mais il se gardèrent bien de condamner les autres, et il fut décidé, pour tout concilier, qu'on recommanderait aux chrétiens d'inhumer les défunts, après les avoir fait embaumer.

On dut procéder d'une manière analogue, dans les pays à crémation. D'abord indifférente, l'Eglise préconisait et conseillait l'inhumation, mais sans aller plus loin. La décadence du polythéisme, dont nous avons retracé tout à l'heure un tableau rapide, favorisait ses tendances, et le jour vintoù elle put commander aux empereurs et aux rois. Sortant alors de sa réserve, mais sans se compromettre, elle fit accomplir la réforme funéraire par le pouvoir séculier. Elle était montée sur le trône, en 312, avec Constantin, et à la fin du siècle suivant, la crémation avait disparu de l'Italie et de la Grèce ; mais elle subsista longtemps encore dans les Gaules et dans les pays du nord de l'Europe.

Saint Sidoine Apollinaire, qui vivait au Ve siècle, raconte qu'ayant visité dans les Gaules le tombeau de son aïeul, chrétien comme lui, il trouva le cimetière tellement encombré de cendres et de débris d'ossements provenant des

bûchers que Ton y allumait tous les jours, qu'il ne restait plus de place pour y creuser un seul sépulcre.

Un des hommes les plus vénérables de cette époque, saint Fauste de Lérins, mort vers la fin du ve siècle, portait si loin la charité « qu'on le vit quelquefois charger sur ses épaules des cadavres à demi pourris et les porter jusqu'au bûcher. » Ce n'est pas, sans doute, en faveur des païens que Fauste accomplissait ces miracles de charité ; il n'aurait pas porté assurément au feu les corps des défunts, s'il avait jugé condamnable la coutume du bûcher.

Rapprochons-nous d'environ deux siècles, et nous verrons saint Eloi, mort en 659, consacrer les dernières années de sa vie à des œuvres de charité. Il se livrait à une active propagande, pour détourner de la crémation ceux qui y étaient encore attachés et réfuter les arguments qu'ils invoquaient en faveur de l'incinération.

Au milieu du vir9 siècle, la crémation régnait encore sur certains points du royaume des Francs et Pépin-le Bref publia, au nom deGhilpéric III, un édit portant la peine de mort contre ceux qui continueraient à brûler le corps des défunts.

Nous avons dit que parmi les personnes distinguées qui se convertissaient au Christianisme, il y en avait qui, fidèles aux coutumes de leurs pères et de leur pays, se faisaient brûler. Nous en possédons des preuves nombreuses et d'une authenticité parfaite.

On a trouvé à Home, dans les anciens cimetières chrétiens, et aussi dans les catacombes, des urnes renfermant des cendres et des fragments d'os à moitié brûlés. Les savants départi pris, qui ont voulu élever, presque à la hauteur d'un dogme, la non crémation des chrétiens, se sont consumés en vains efforts, pour concilier ces découvertes avec leur opinion traditionnelle. Ils ont voulu faire de tous les fidèles, dont on trouvé les urnes, des martyrs méchamment brûlés par les païens, en dérision de la future résurrection du corps. Tous ces beaux raisonnements se sont envolés en fumée: mais les faits restent; ils prouvent que les chrétiens

avaient la liberté du bûcher et qu'ils en usaient. D'Agincourt a reproduit beaucoup de ces urnes chrétiennes dans son grand ouvrage: Architecture; planche xn, pag. 8, 15, 17: Sculpture, planches IV, VI, etc. On peut consulter aussi, sur ces révélations précieuses des cimetières et des catacombes de Rome, les savants ouvrages de Bosio, de Séverani, d'Aringhi, de Baumann, etc.

La crémation était si familière aux chrétiens qu'ils renfermaient, dans des urnes, les reliques de leurs saints, parmi lesquelles se trouvaient, il n'en faut pas douter, des cendres. Saint Jérôme parle de ces urnes et il en est fait mention dans deux édits, l'un de Constantin et l'autre de Théodose.

Les chrétiens se faisaient brûler dans tous les pays, comme dans la capitale de l'empire romain, même en Egypte, où la crémation avait été apportée par les Grecs et par les Romains. Un homme mort prématurément, au grand préjudice de la science, le Dr Schnepp, médecin sanitaire du gouvernement français dans ce pays, a fait, à ce sujet, une très heureuse découverte. Explorant, il y a une vingtaine d'années, un cimetière antique et souterrain, en partie détruit, situé non loin des murs d'enceinte

d'Alexandre et près du bord de la mer, il pénétra dans une galerie, sur un des murs de laquelle se trouvait une croix grecque rectangulaire, peinte en rouge. Il n'y avait pas de doute possible ; il était dans la partie de cette vieille nécropole où les chrétiens étaient ensevelis. Sur la branche horizontale de cette croix, on lisait :

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