LA CREMATION CHEZ LES HEBREUX
Le parti clérical s'était irrité du grand succès que nous avions obtenu, en 1856, lorsque nous avions proposé de remplacer par l'incinération, le système barbare de l'inhumation. Ils criaient au scandale, à l'impiété, au sacrilège. Nous nous étions efforcés, sans la moindre impiété, d'amener à la crémation, les catholiques aussi bien que les protestants, les Juifs et les libres-penseurs. Nous devions donc répondre aux attaques violentes dirigées contre nous.
Il n'y avait qu'un moyen de réfuter les argu-
ments creux qu'on nous objectait ; c'était de prouver que «lepeuplede^Dieu, le peuple saint » avait pratiqué lui-même la crémation, et que les premiers chrétiens n'avaient pas dédaigné le bûcher.
M. Gahen, le savant traducteur de la Bible, voulut bien nous ouvrir, pour la première de ces démonstrations, ses Annales Israélites. Le présent chapitre reproduit en partie l'étude que nous avions insérée dans cette importante publication.
Amenéscaptifs en Egypte parles pharaonsdela XIXe dynastie, et appartenant aux populations échelonnées depuis le sud de la Palestine, jusque vers les régions caucasiennes, parmi lesquelles dominaient les langues sémitiques, les Ilotes fugitifs qui formèrent la nation hébreue connaissaient certainement beaucoup de modes funéraires. Moïse parlant, d'après leurs légendes, au nom de Dieu, n'en recommanda et
n'en condamna aucun. Il laissait donc la liberté du choix. Il devait y attacher d'autant moins d'importance, sauf en ce qui concerne la question d'hygiène, qu'il ne prêchait point à son peuple le dogme de l'immortalité de l'âme et d'une vie future. Passons aux faits.
Saul marche contre les Philistins ; vaincu, mis en déroute, il se perce de son épée, pour ne pas tomber vivant entre les mains de l'ennemi. Ses trois fils, après avoir combattu héroïquement, avaient été tués à ses côtés dans la mêlée. Les Philistinsavaient attaché ignominieusement leurs corps aux murailles de Bethsan. Saùl avait sauvé autrefois les habitants de Jabès du Galaad, qui, saisis à cette nouvelle, d'une généreuse indignation, résolurent d'enlever les corps de leurs princes, pour leur rendre les honneurs de la sépulture.
«lisse levèrent, — dit la Bible, — marchèrent
toute la nuit et prirent le corps de Saiïl et ceux de ses vaillants fils. Revenus à Jabès, ils les y brûlèrent. Prenant ensuite leurs ossements, ils les ensevelirent à Jabès, sous un chêne et jeûnèrent pendant sept jours. »
Le rite funéraire, regardé comme le plus honorable, consistait donc à brûler le corps, de manière à garder les ossements pour les ensevelir ensuite dans la terre.
L'écrivain biblique ne fait pas la moindre réflexion sur ce mode de funérailles ; il en parle comme d'une chose toute simple et coutumière. Si elle n'avait pas été coutumière, en effet, les habitants de Jabès auraient-ils fait subir un pareil traitement au roi dont ils voulaient honorer la mémoire ? La seule idée de cette demicrémation les aurait fait reculer d'horreur ; elle n'aurait pu même leur venir à l'esprit. La crémation était donc une institution hébreue.
La crémation juive différait moins, d'ailleurs, des modes funéraires des autres peuples, qu'on ne pourrait le supposer au premier abord. La crémation, sous toutes ses formes, avait pour but, ainsi que l'embaumement, de préserver les morts et les vivants de la putréfaction cadavérique. Or, ce sentiment n'était pas moins vif chez les Hébreux que chez les autres nations,
témoin David, élevant son cœur vers Jéhovah et s'écriant : « Tu ne permettras pas que ton saint sente la corruption. »
Entre la grande crémation et celle des Hébreux, il n'y avait que la différence du plus au moins et il est à remarquer que les Hindous, les Grecs, les Romains conservaient une partie des os du défunt, pour les confier à la terre, ce qui était, avant tout, un rite religieux et non point le seul effet d'une incinération imparfaite.
11 existait, chez les Hébreux, un respect particulier pour les ossements. L'agneau de la Pâque était le symbole d'un homme mort, du premier-né des Egyptiens rachetant chaque premier-né d'Israël. On devait manger sa chair toute entière, sans briser aucun de ses os. On regardait même comme un sacrilège impardonnable, de brûler un corps humain sans réserver les os. Les Moabites le commirent en brûlant le corps entier du roi d'Idumée. « A cause de trois crimes de Moab, — dit Jéhovah (Amos, 2. 1,) — et même de quatre, je ne révoquerai point mon décret contre lui, parce qu'il a brûlé les os du roid'Edam, jusqu'à les réduire en cendres. »
Amos annonce plus loin (chap. 6,) la grande
tuerie des habitants de Jérusalem. On voit entrer dans chaque maison, « le crémateur qui prend et brûle les cadavres qu'il y trouve et en emporte les os hors de la maison. »
Tous ces passagess' accordent, comme on voit, pour constater la demi-crémation des Hébreux. Un des plus savants docteurs de la Synagogue, Abulensis, le reconnaît formellement. La crémation, — dit-il, — existait chez les Juifs, mais elle n'avait pas pour but de consumer entièrement le corps. On brûlait seulement le cadavre jusqu'à ce que la chair se fût détachéedes os qu'on ensevelissait ensuite. Tostat, évêque d'Avila, profondément versé dans les études bibliques, retrouvait également cette demicrémation dans les livres sacrés des Juifs.
Un autre passage de la Bible va nous apporter un supplément de lumière sur la crémation hébraïque, quoique le bûcher y soit absent.
11 s'agit cette fois de sept autres fils de Saùl, que David avait livrés aux Gabaonites, ennemis acharnés de ce roi. Les Gabaonites les avaient pendus ou crucifiés. La Bible continue en ces termes :
« Ritspa, fille d'Aïa, et mère de deux de ces sept fils de Saùl, prit un sac (une toile) et le tendit pour elle contre un rocher, au commencement de la moisson, jusqu'à ce qu'il tombal de l'eau du ciel sur eux, et elle ne permit pas à l'oiseau du ciel de s'abattre sur eux le jour, ni auxanimauxdeschamps(delesdévorer)lanuit. »
David ordonna ensuite de ramasser les os des victimes qu'il fit transporter avec ceux de Saùl et de ses autres fils à Tsélah, au pays de Benjamin, dans le sépulcre de Kis, père de Saùl.
De ce passage, comme du précédent, il résulte que les Hébreux avaient l'habitude d'ensevelir les os de leurs morts après les avoir dépouillés delà chair qui les recouvrait. Si la crémation ne figure pas dans ce dernier récit, c'est qu'elle étaitdevenue inutile : les cadavres avaient eu le temps de se décharner par le seul effet de la nature ; ils étaient restés exposés alternativement aux rosées de la nuit et aux chaleurs brûlantes du jour, depuis le commencement d'avril j usqu'au milieu de septembre, car
la Bible nous apprend que Ritspa, la mère de douleur ne les avait point quittés jusqu'à ce que tombât l'eau du ciel sur eux, c'est-à-dire jusqu'à ce que les pluies abondantes de l'automne eussent achevé de les débarrasser de la chair en putréfaction. Tl ne restait plus, alors, qu'à déposer dans le tombeau de famille les squelettes ainsi purifiés et préservés de toute souillure par la sollicitude maternelle.
Cette préoccupation desHébreux, de débarrasser le cadavre de la chair putriscible, avait nécessairement laissédestracesdansleursmœurset dans leurs coutumes funéraires, même après l'abandon du mode funéraire primitif. En effet, les Hassidim, secteassurément très-ancienne en Israël, avaient l'habitude de se purger fortement pendant les derniers jours et même les dernières semaines de leur vie, lorsqu'ils sentaient leur fin approcher. Le Talmudnousparaît avoir aussi
conservé un souvenir de la coutume antique lorsqu'il dit: « Les parents des coupables condamnés à mort ne peuvent ensevelir leurs os dans les sépulcres de famille avant que leur chair ne soit consumée; » et ailleurs : «Le deuil, pour les suppliciés, commence à partir du moment où l'ouverture du sépulcre a été cjôse par la pierre de fermeture. En effet, leur expiation n'est point parfaite avant la dissolution de la chair. » (T. Sanhédrin, pag 51.) La purification des défunts par l'enlèvement delà chair est trèsnettementindiquéedanscesdeuxpassagesduTalmud, et l'on a vu qu'elle s'opérait au moyen de la crémation, car le principe étant admis, il importait de faire arriver le plus tôt possible les cadavres à l'état de pureté, et ce résultatne pouvait être obtenu que par le feu.
On ne se fait que des idées erronées sur un peuple, quel qu'il soit, lorsqu'on s'obstine à l'étudier isolément. C'est ce qui est arrivé pour les Juifs. Tout se simplifie et tout s'éclaire, lorsqu'onfait rentrer les Hébreux dans les conditions ordinaires de l'humanité, dont tousles rameaux sont solidaires les uns des autres. Or, il n'y a rien dont on doive s'étonner dans le mode funéraire qu'ils constatent eux-mêmes dans leurs vieilles annales.
Il y avait, comme on Ta vu dans notre précédent chapitre, un grand nombre de peuples qui regardaient, comme un pieux devoir, de dépouiller les morts de leur chair, pour pouvoir conserver leurs os, purs de toute souillure.
Les autres endroits de la Bible où il est parlé de la crémation hébraïque, sont les suivants :
(2. Chron. 16. 14.) « On ensevelit Asa dans la sépulturequ'il s'était faitcreuser dans la cité de David. Onleplaça sur un lit rempli d'épicerieset d'aromatespréparésparl'art dudroguiste et l'on allumapourluiun bûcher extrêmement grand. » Ce passage est le seul dans lequel il soit fait mention des aromates dont on faisait usage dans tous les pays, pour la crémation. Ceux qui voudraient, à tout prix, effacer de la. Bible ce mode funéraire, ont essayé de soutenir que le brûlement des rois n'était qu'un brûlement de parfums. Ils n'ont pu tromper que ceux qui ont bien voulu les croire sur parole.
(2 Chron. 21-19.) « Les entrailles de Joram sortirent par la force de la maladie. 11 mourut dans de cruelles souffrances, et le peuple ne lui fit point de bûcher comme celui de ses pères. » Ou plus simplement encore : « On ne le fit point brûler comme ses pères. »
La célèbretraductioncastillanedelaBible, faite par les Juifs portugais, que nous avons consultée (Edition d'Amsterdam 1712, ou 5522 de la création) traduit ainsi ce passage :
« No hicieron a el suo pueblo ardedura como ardedura de sus padres...
(Jérémie, 34. 5.) Par Tordre de Dieu, Jérémie fait les promesses suivantesà Sédécius, qui n'en mourut pas moins dans l'exil :
« Tu mourras en paix, et comme on a brûlé les rois tes ancêtres, qui ont régné avant toi, ainsi on te brûlera et on criera sur toi : Hélas,
Seigneur ! » Ce mêmepassage est ainsi rendu
par la Bible Castillane : « In paz moriras, y (segun) ardimientos de tus padres, los reges, los primeros, los que fueron ante ti, asi arderan a ti. »
Nous ne reproduirons pas ici toutes les remarques grammaticales et autres que nous avions dû faire surcestextes dansles Archives Israélites. Les expressions qui y sont employées expriment
toutes l'action de brûler. Le Mùrephoth des Chroniques (n. 16, 14) et de Jérémie (3:4. 5) n'a pas d'autre sens que celui de bûcher; il en est de même du Sarepfia de 2 Ghron. 21-19 et le Mesrepho d'Amos ne peut être que la crémateur, l'ustor, comme on disait à Rome. On sait qu'un des rites de la crémation consistait à faire brûler avec le mort, toutes sortes d'objets qui lui étaient chers. La tradition juive nous apprend, en effet, qu'on brûlait avec les rois, une partie de leur mobilier et on lit dans le traite loré-Dea, hilchoth Abeloth, § 348 : « On brûle avec les rois, leur lit et les autres objets à leur usage, mais non pour de simples particuliers. »
Il est à peu près indubitable que si les rois hébreux n'avaient pas été brûlés, ils auraient été embaumés. Or, il n'est parlé d'embaumement dans aucun des passages relatifs à leurs funérailles.
Les autorités, sur lesquelles nous nous appuyons, sont, d'ailleurs les plus grandes qu'on puisse invoquer. Saint Jérôme, dans la Vufgate, la traduction espagnole de la Bible, par les Juifs portugais, la traduction, dite d'Avignon, celle de Cahen, Gesenius, Baxtorf, Léopold etc., etc.
Le Bûcher de la crémation s'élevait donc sur
la sainte montagne de Sion, il flambait devant le temple de Jéhovah; David, le roi-prophète, l'oint du Seigneur, fut brûlé comme Saiïl ; le corps de Salomon fut livré aux flammes, et le saint roi Josaphat reçut ce souverain honneur, Qu'on vienne donc nous accuser maintenant d'impiété et de sacrilège !
N'allumait-on le bûcher que pour les rois et les princes? Nous ne le pensons pas ; son usage paraît avoir été beaucoup plus général, et il semble que la crémation ait été pratiquée journellement aux alentoursde Jérusalem et spécialement au sud de cette ville, dans la Ghé ou gué Hinnom, (Vallée du fils de Hinnonn). Elle y était probablement accompagnée de pratiques païennes, car c'est dans cette vallée, notamment à l'endroit appelé Topheth, que les habitants de la Ville sainte offraient des encensements à Moloch, àBaal, à Vénus Astarté « à toute l'armée
des cieux » et qu'ils faisaient passer leups enfants par le feu.
Cette vallée jouissait donc, auprès des orthodoxes, de la plus mauvaise réputation. Les traditions recueillies par les rabbins, la représentent comme un véritable ustrinum. Cosi dit qu'on y brûlait les criminels ; Kimchi rappelle qu'on y brûlait toutes sortes de choses impures et qu'il y avait desfeux toujours allumés. Ce rabbin s'en tient là, et si l'on y avait élevé le bûcher funéraire, il aurait passé ce fait sous silence, car il avait le parti-pris de ne pas admettre que la crémation eût jamais existé chez les Hébreux. Mais Esaïe donne au mot Topheth qui ne se rattache à aucune racine hébraïque, sa vraie signification. Menaçant le roi d'Assur, il lui montre le topheth, « le bûcher » prêt à tout dévorer, et précise ainsi, le seus de ce mot ramené par Gésénius à sa racine sanscrite tap, d'où dérivent également les mots grecs (voy. page 38), relatifs aux funérailles par le feu. Les Hébreux ne pouvaient donc avoir emprunté ce mot étranger qu'avec la signification qui lui est propre et ils se l'étaient probablement approprié dans leur pays originaire, avant leur captivité en Egypte.
Il se pourrait aussi que le nom de la vallée Gué-Hinnom ne fût qu'un mot hébraïsé, ayant
une origine et une signification analogues à celle deTopheth, car on l'appelait aussi Géhenne, Géhenne de feu. Or, Géhenne était un des noms de l'enfer dans l'Inde, signification qu'onlui donne dans le Nouveau-Testament.
Si la crémation était une institution hébraïque, pourquoi, — dira-t-on, — les Juifs favaientils abandonnée ?
Longtemps avant la destruction du royaume de Juda, avant même celle du royaume d'Israël, le mazdéisme, dont le grand foyer se trouvait chez les Mèdes, avait exercé son influence en Palestine. Les prophètes lui avaient emprunté, pour relever le courage abattu de la nation, un de ses mythes les plus caractéristiques, celui du Messianisme. Les Juifs se trouvant, dès lors, engagés dans l'engrenage mazdéen, comme nous le démontrons dans notre ouvrage encore inédit, sur les origines du Christianisme, ils y
entrèrent tout à fait après la chute de Jérusalem.
Transportés en Orient, ils se trouvèrent partout, en contact avec la religion de Zoroastre. Ils lui empruntèrent le dogme de l'immortalité de l'âme, que Moïse n'avait point enseigné; l'angéologie, la démonologie avec son chef Arhiman-Satan, et toute la théorie apocalyptique intimement liée au Messianisme des prophètes. Le Judaisme devint ainsi, sans rejeter les prescriptions positives de Moïse, une véritable annexe du Mazdéisme, et les Juifs conservèrent cette nouvelle croyance pendant toute la durée de cet exil, qui dura toujours, pour la grande majorité de la nation, puisqu'il était devenu volontaire.
Ceux qui revinrent en Judée, pour relever le temple et le culte national, n'avaient été redevables de cette faveur qu'à la conformité de leurs croyances avec celles de la religion de Zoroastre. Le livre d'Esdras ne permet pas d'en douter. Ils durent prendre, avec les mages, des engagements, parmi lesquels figuraient, probablement, au premier rang, celui de ne pas souiller le feu sacré qui était entretenu devant Jéhovah comme devant Ahura-Mazda. La Judée était devenue, d'ailleurs, une simple province de l'empire perse,
et on sait avec quel zèle fanatique les successeurs de Gyrus s'efforcèrent, depuis leur conversion, de faire triompher partout la loi de Zoroastre ( Voy. le chap. 4.).
Les Juifs avaient dû renoncer à la crémation sur la terre d'exil ; ils ne purent rétablir le bûcher, après leur retour dans le pays de leurs pères. Mais Zoroastre défendait de souiller, parle contact d'un cadavre, la terre aussi bien que le feu, et peut-être y eut-il un autre compromis d'après lequel les morts devaient être ensevelis, non dans la terre, mais dans des grottes naturelles ou artificielles où le cadavre reposait sur le roc et non sur la terre, comme dans les cimetières de la Perse (Voy. chapitre 4.)
Quoi qu'il en soit, car les sépultures dans les grottes peuvent s'expliquer autrement, la crémation disparut complètement chez les Juifs, après la destruction de leur nationalité par les Assyriens et les Chaldéens.