CE
tourments émigré pour ne pas se tuer, ou se \ pouvoir émigrer, rien de plus intelligible. Mai: le besoin commun auquel l'homicide et le sui l'aient satisfaction ? Serait-ce le besoin, èpt( ne sait qui, de voir un certain nombre prédi gens périr soit de leur main, soit de la main d Dans une nation ob, par hypothèse, les ins' iicls resteraient d'égale force, il y aurait stui entre les diverses branches du crime et d f\emple entre l'assassinat, le vol, l'escroquer tat aux mœurs, une étroite solidarité, telle qi sèment de l'une serait immédiatement comp diminution proportionnelle de toutes les autres Parce que non seulement tous les genres de puisés à la même source immorale répartie mais encore le but poursuivi est, dans un st même pour tous. L'assassin, comme le voleur, le vieux satyre, poursuit ou une jouissance il moyen illicite de jouissances . Les procéd seulement : l'assassin tue, le voleur escalade ui brise un carreau de vitre, le stuprator viole i ce point de vue, on doit regarder le vol, 1' le faux, l'abus de confiance, le viol même et 1' pudeur comme les vraies soupapes de sûre meurtre et l'assassinat. Autrement dit, si les voler, d'escroquer, de contrefaire des signature devenaient tout à coup plus rares et plus d ime nation donnée, il est probable qu'on y davantage. Réciproquement, si ces occasion pliaient subitement, on y assassinerait moins, ainsi, parce que, ce changement dans les sociales étant brusque, la force des tendances devrait être considérée comme étant restée i même. Mais, quand cette transformation s lenteur, l'énergie de criminalité a eu le temps ce qui masque le jeu des soupapes de sûreté d<
De nos jours, par exemple, on assassine en France et en Europe à peu près autant qu'il y a un demi-siècle, malgré la facilité plus grande qu'on a aujourd'hui de prendre le bien d'autrui et de se procurer toutes sortes de plaisirs par mille recettes variées, réclames mensongères, sociétés anonymes, chantages, et autres inventions nouvelles qui ont fait reléguer au rang des antiques armures, par les criminels d'esprit, les extorsions violentes, les moyens salissants, à l'usage des Lacenaire et des Cartouche. D'où l'on peut tirer la conclusion suivante : puisque le grossissement, le débordement incessant de ces canaux dérivatifs de la grande criminalité, qu'on appelle le vol, l'escroquerie, les fraudes commerciales, les délits contre les mœurs, n'a point suffi à faire baisser le niveau numérique du courant principal, qu'on appelle les crimes contre les personnes, c'est que le fleuve est devenu plus fort ; c'est que le mépris de la vie d'autrui, l'insensibilité aux souffrances d'autrui, l'égoïsme sinon la cruauté, quoi qu'en disent les optimistes, ont fait de réels progrès. Puisse la première grande crise, qui débridera le fond des cœurs, démentir ce raisonnement I
Quand au suicidé, peut-on dire que son but a la moindre analogie avec celui du meurtrier ? Pourquoi pas aussi bien avec celui du voleur ? La vérité est que le suicide est une des formes du désespoir intolérable, comme l'homicide est une des formes de l'égoïsme insociable. Or le développement de l'égoïsme et celui du désespoir ne sont point solidaires, et l'un peut grandir sans que l'autre diminue. Mais les diverses formes que chacun d'eux peut revêtir au cours du progrès social sont solidaires entre elles, comme je viens de le montrer en ce qui concerne l'égoïsme criminel. Pour le désespoir, il en est de même. La progression des suicides, en effet, dans tous les États civilisés, suffit-elle à prouver que la civilisation a alourdi le faix de la désespérance humaine? Non, pas plus que l'abaissement de la grande criminalité, là où il n'est point factice, ne donne
alors en Italie, où il est à présent bien moins intense qu'ailleurs. Mais le polythéisme antique permettait le suicide, et le christianisme le défend. L'Angleterre a beau être très civilisée, de sang germain, et comparable en outre sous bien des rapports à l'Empire romain, il lui suflSt d'être restée très chrétienne de mœurs pour ne prendre part que faiblement à la maladie régnante.
La progression des suicides est, depuis notre siècle, constante, rapide, générale dans tous les États européens, sauf en Norvège. Est-ce à des causes d'ordre physique ou physiologique qu'on peut attribuer ce phénomène ? Évidemment non. Les climats, ni les races n'ont changé sensiblement. Sans doute la diflférence de race est, après la diflférence de religion, une excellente explication superficielle de la part diflférente que prennent à la progression d'ensemble les diverses nations européennes appartenant d'ailleurs au même culte. Les Allemands surtout les Saxons, sont très portés au suicide, les Flamands assez peu, les Slaves encore moins, les Celtes presque pas; et d'ailleurs parmi eux les catholiques présentent une immunité plus accusée que les protestants. Encore faut-il noter, pour resserrer encore plus l'infliuence physiologique, que, parmi les peuples Scandinaves, le Danemark, exceptionnellement, se signale par une très forte propension au suicide. Il est vrai qu'à New- York la population de couleur donne une proportion de morts volontaires 18 ou 16 fois moindre que celle des blancs, et ici l'influence de la race semble énorme, à moins qu'on n'aime mieux y voir avec moi l'effet de notre vieux passé de civilisation devenue constitutionnelle. En tout cas, à quelque race qu'il appartienne, l'homme qui s'échappe de la vie « ne se serait jamais suicidé, dit Morselli avec raison, s'il avait vécu loin des autres hommes et s'il n'avait participé aux misères de ses semblables. » Ce passage de l'éminent statisticien suflirait à justifier, contre Morselli lui-même, mon point de vue essentiellement sociologique, et à montrer que, tout en
PROBLÈMES DE CRIMINALITE. i75
reconnaissant la réalité et l'énergie des influences naturelles, il n'est point permis de les mettre sur la même ligne que les influences sociales. En effet, les premières n'agissent que si les secondes interviennent. Dans l'homme isolé, soustrait, par hypothèse, au contact d'autrui, les causes naturelles qui poussent à la destruction de soi continueraient d'agir, mais en vain. Elles prendraient un autre cours. Si faible que soit l'action sociale, comparée aux actions physiques ou physiologiques, elle est déterminante parce qu'elle est immédiate. C'est le mouvement léger du bras de l'aiguilleur et non l'effort puissant de la vapeur qui détermine le passage du train sur la voie où il s'engage. Mais autre chose est la contribution proportionelle de chaque peuple à l'envahissement d'une maladie, autre chose est cet envahissement même, cette marche en avant. A cette question : pourquoi le suicide est-il partout, ou presque partout en progrès, quoique plus ou moins suivant les races? on ne peut répondre qu'en invoquant des causes d'ordre social. — Mais, parmi celles-ci, les causes économiques n'ont pu jouer qu'un faible rôle, s'il est vrai que le bien-être et l'aisance se sont répandus et ont progressé en même temps que cette grande épidémie meurtrière. Les causes politiques doivent également être éliminées, comme le prouve la marche régulière du fléau à travers les périodes de calme ou de crise. Il ne reste que les causes proprement sociales, les causes viscérales en quelque sorte, qui constituent la vie végétative, sans trouble et sans intermittence, des sociétés. Toutes les fois que nous nous trouvons en présence d'une série statistique régulièrement ascendante, soyons sûrs qu'elle nous traduit une propagation imitative, une contagion mentale et morale d'homme à homme, c'est-à-dire ici la diffusion graduelle d'idées nouvelles qui se superposent et se substituent aux anciennes croyances. — On s'explique de la sorte la fréquence plus grande du suicide, non seulement dans les pays septentrionaux plus modernisés, comparés
âux pays méridionaux plus attachés à la tradition, mais encore dans les classes supérieures, plus éclairées, comparées aux classes populaires, plus malheureuses pourtant, et dans les milieux urbains comparés aux campagnes.
Rien de plus simple alors que de comprendre une corrélation aperçue avec sagacité, mais non sans surprise, par M. Jacques Bertillon dans sa belle Étude démographique sur le divorce et la séparation de corps *. Après avoir constaté que ces procès de famille vont se multipliant dans toute l'Europe, il cherche la raison de cet accroissement, et, en bon statisticien, il confronte tour à tour les résultats numériques de son examen, fournis par la comparaison des races, des classes, des âges, des époques, avec plusieurs autres catégories de chiffres, destinés à éclairer les premiers, par exemple avec ceux qui expriment l'émigration des campagnes vers les villes, ou la fréquence des mariages, ou la proportion des enfants naturels. Mais nulle part n'apparaît entre ces données une relation quelconque, si vraisemblable qu'elle pût paraître. Un seul rapprochement a mis en lumière une concordance des plus imprévues à coup sûr. La carte des divorces et celle des suicides présentent « une ressemblance frappante. » Les mêmes influences agissent de la même façon sur ces deux phénomènes, si étrangers l'un à l'autre. Ils sont pareillement plus fréquents dans les villes qu'aux champs, dans les classes instruites qu'au sein de la population inculte, chez les Allemands que chez les Slaves, etc. « Il n'est pas jusqu'à cette exception bizarre que le Danemark présente au milieu des quatre peuples Scandinaves, qui ne se retrouve pour les divorces comme pour les suicides. » Un tableau fait voir que* les pays où l'on compte peu, beaucoup, énormément de suicides par rapport au chiffre
1 Annales de Démographie, fascicule de septembre 1882.
3 < Sauf deux exceptions, > dit M. BertiUon. Mais, à les examiner de près avec lui-même^ on s'aperçoit que ces exceptions sont purement apparentes et rentrent dans la règle.
178 CRIMINALITE COMPAREE.
secouer le joug de la vie ou le joug du mariage. D'autre part, si j'ai eu raison d'expliquer comme je Pai fait plus haut, du moins en grande partie, la marée montante des suicides, si elle tient vraiment dans une large mesure à l'affaiblissement graduel du frein religieux et des préjugés traditionnels, on ne doit pas être étonné de voir le divorce croître dans les contrées mêmes et dans les milieux où le suicide monte, puisque le mariage indissoluble et la vie inaliénable sont deux articles du même Credo que le libre examen d'abord, puis la libre pensée chaque jour rongent*. J'ajoute que ce point de vue est assez consolant : de même que la progression des suicides n'autorise peut-être pas à affirmer le progrès du désespoir, celle des séparations et des divorces pourrait bien ne pas suffire à prouver qu'on est devenu moins heureux en ménage.
Toutefois, le déclin de la foi et des préjugés n'explique pas à lui seul la marche ascendante du suicide, ni celle du divorce; il faut y joindre, je crois, deux autres causes, qui grandissent sous nos yeux, l'alcoolisme et la multiplicité des relations. L'alcoolisme est en progrès partout, et sa part dans le suicide est énorme, toujours croissante. Elle a augmenté, dit le rapport officiel de 1880, de 483 pour cent; en chiffres ronds, elle a quintuplé, pendant que l'influence de l'amour s'est fait sentir de moins en moins. Cette action de l'ivrognerie paraîtrait bien plus forte encore si, comme le fait observer Yvernès, et on y comprenait les suicides imputés à l'aliénation mentale et qui, en réalité, proviennent de l'abus des boissons. » Peut-on dire de suicides pareils que ce sont des homicides transformés ? — Quant à la multiplication des rapports entre
^ < Nous avons vu, dit M. Bertillon, Vénorme influence de la religion sur la fréquence du divorce. » Il ajoute, à la vérité: < elle a^nt dans le même sens sur le suicide, mais beaucoup plus faiblement.» Ce beaucoup plus faiblement est très contestable et s'appUquerait tout au plus à la part différente des divers pays dans la progression du suicide, mais non, je le répète, au fait môme de cette progression.
-jr-m «--«!*'«.''" jr;-si,.
PROBLEMES DE CRIMINALITE. 179
les membres de nos sociétés civilisées, par suite des progrès de la locomotion et de la presse, elle a pour effet d'activer et de fortifier la contagion de l'exemple. — Il mo semble que, par la combinaison de ces trois causes, on se rend parfaitement compte de tous les faits statistiques, notamment de la fréquence des suicides dans le Nord, oii la consommation infiniment plus forte de l'alcool et l'émancipation plus complète des consciences concourent avec la densité plus grande de la population plus urbanisée.
A l'aide de ces trois clefs on résout aussi un problème des plus énigmatiques soulevé par le suicide militaire ^ . Gomment se fait-il qu'en tout pays l'armée fournisse au Minotaure du suicide un tribut proportionnellement de beaucoup supérieur à celui du reste de la nation, très supérieur même à celui des milieux urbains qui excède déjà si fort le contingent des milieux ruraux ? Cela peut sembler étrange. Il n'est donc pas permis d'expliquer par l'extrême licence, par le relâchement de tout frein et de toute discipline qui r^ent dans les villes, ni par la cherté plus grande de la vie, ni par l'hygiène plus mauvaise et les maladies plus nombreuses, le nombre considérable des suicides parmi les populations urbaines. En effet, l'armée, répétons-le, l'armée, qui est le corps le plus discipliné, le plus autoritaire, le mieux organisé de la nation, le plus sain et le plus valide aussi, puisqu'elle est un choix des hommes les plus robustes dans la fleur de l'âge ; le plus exempt de misère enfin, puisque la subsistance y est assurée ; l'armée donne, à cet égard, un spectacle pire encore que celui des grands centres. On ne dira pas, j'espère, que la loi d'inversion entre l'homicide et le suicides est applicable ici. S'il était vrai, conune on le suppose, que le meurtre d'autrui fût un préservatif contre le meurtre de soi-même et vice versa, il n'v aurait certainement rien de
1 Voir sous ce titre une intéressante monographie du D' Mesnier.
i80 CRIMINALITE COMPAREE.
plus propre que la vie militaire, avec ses massacres obligatoires, légaux et patriotiques soit, mais non moins sanglants pour cela, à guérir l'homme civilisé du penchant fatal à se détruire. Or elle produit l'effet directement opposé. Dira-t-on que les guerres, après tout, sont rares, et que, lorsqu'elles éclatent, les suicides militaires précisément paraissent diminuer ? Mais il en est sans nul doute de cette diminution comme de celle des délits en temps de révolution : les statisticiens savent bien que celle-ci est purement apparente. Même en temps de paix d'ailleurs, les duels et les rixes sanglantes ne sont-ils pas plus nombreux dans les casernes qu'au dehors? — On alléguerait en vain la dureté du service militaire : à mesure qu'il s'est adouci, le suicide militaire a sévi plus fort, et c'est surtout parmi les officiers qu'il exerce ses ravages. — Mais songeons à ce qu'est la caserne pour la grande majorité des conscrits, c'est-à-dire pour tous ceux qui viennent des champs et même pour une partie de ceux qui viennent des villes. Elle est d'abord une émancipation subite et puissante du préjugé religieux et traditionnel, comme l'a été pour l'enfant le collège. Par le fait même qu'elle doit imprimer dans l'âme du soldat une nouvelle religion $ui generis, un nouveau point d'honneur tout militaire, elle doit commencer par le dépouiller de ses mœurs et de ses idées anciennes; corpora non agunt nisi soluta^ disaient les vieux chimistes, toute combinaison est précédée d'une dissolution. En second lieu, ce n'est un mystère pour personne que les loisirs forcés de la vie du régiment favorisent les habitudes d'intempérance. Dans son village, le jeune paysan boit du vin le dimanche; sous les drapeaux, il boit de l'eau-de-vie tous les jours, et l'on sait si l'oflScier s'attable au café. Sur ce point, il est vrai, une amélioration sensible s'est produite depuis 1870 dans l'armée française; aussi faut-il observer que, dans ces dernières aimées, la proportion des suicides militaires a par degré diminué de moitié, résultat qui peut être dû pour une part à l'atté-
PHUBLEMES UK CKIM IXAMTI-:. 181
nuation simultante de la première cause précéûc:tite, le caractère émancipateur de ia caserne s'effaçant à mesure que le reste de la nation, y compris les campag plus émancipé, et que le soldat mène dans notre niveleuse une existence moins à part. — Enfin, s'i milieu où l'on se touche coude à coude, où, gràci densité remarquable du corps social, la vie socîaU sente avec une intensité exceptionnelle, excessive où, par suite, l'action électrique de l'exemple se avec le plus de force et de rapidité, n'est-ce pas l< militaire? Là, il n'est pas d'acte de désespoir, c( n'est pas d'acte d'héroïsme, qui ne trouve ses imi Quoi qu'il en soit d'ailleurs de l'explication dor nous à la progression moderne des suicides, nous j conclure qu'elle a des causes avant tout et du plus sociales, qu'elle procède d'une évolution, d'une t mation historique, du désespoir, et que, par auc direct, elle ne se rattache à la diminution proport de la criminalité contre les personnes comparée i minalité contre les biens.
il est temps d'interpréter à son tour ce dern général et d'aborder les problèmes qui s'y ratt Après avoir essayé de comprendre pourquoi noir* sation fait prédominer les formes sanglantes du dé; demandons-nous pourquoi elle favorise et déploie férence les formes non sanglantes du délit, sans d' combattre efficacement les autres, et si ce phénonr l'accompagnement essentiel de toute civilisation • de progrès, ou seulement un caractère passager et daire de la nôtre. Voilà des questions d'une con vague, aussi difficiles à préciser qu'à résoiidiv.
fi. TABDB. 1
182 CUIMINALITÉ COMPARÉE.
S'il est vrai, comme on l'a dit, quéTàme humaine ait deux grands versants entre lesquels il faut que tout homme se décide, la pente abrupte de l'ambition et de l'orgueil, aux vertus meurtrières, et la molle pente de la volupté et de la vanité, aux charmes trompeurs, on pourrait croire que toute société, aussi bien que tout individu, a le choix entre ces deux orientations, vers la chimère de la gloire et les réalités du pouvoir autoritaire, ou vers le plaisir tangible et l'égalité apparente; on pourrait croire qu'il est loisible à tout peuple de se développer dans l'un ou l'autre de ces sens, dans le sens des caractères fiers et des convictions fortes ou des talents ingénieux et des idées séduisantes, des préjugés ou des fictions, des erreurs ou des mensonges, des belles haines de race, des beaux crimes de sang, des exploits et des vendettas, ou des convoitises, des envies, des industries et des cupidités. Mais l'histoire semble montrer plutôt que la loi de toute tribu grandissante, sortie de l'état sauvage, est de commencer par gravir le premier de ces deux versants jusqu'à un faite plus ou moins élevé qui est son état proprement barbare, et, en se civilisant, de descendre ensuite le second plus ou moins vite, à travers des vicissitudes infinies. J'inclinerais don(\à penser que, dans le passage de la sauvagerie primitive à la barbarie coilsécutive, il y a eu, sinon une profonde et complète démoralisation, comme le suppose M. de CandoUe, qui invoque des vraisemblances sérieuses, du moins une forte poussée de cruauté et de bravoure à la fois, qui a dû multiplier les homicides. C'est donc, non dans le passé le plus reculé, mais dans l'âge héroïque d'un peuple qu'il faut placer l'apogée de sa criminalité violente ; et quand Lombroso nous dit que les crimes de sang sont un retour à l'état sauvage, nous devons lui accorder seulement qu'ils sont une réminiscence de la barbarie.
Maintenant dans le passage de la barbarie à la civilisation, une moralisation réelle a-t-elle lieu? M, de Candolle
PROBLEMES DE CRIMINALITE. 183
le croit, il y aurait fort à dire à ce sujet*. Tenons-nous-en à un réel adoucissement des mœurs, ce qui est une amélioration sociale, sinon morale, incontestable. Le fait est certain, malgré le stationnement numérique des assassinats, qui, dans notre siècle, ne paraissent pas diminuer beaucoup. En y regardant de près, on voit que, de nos jours, la criminalité violente, tout en se maintenant, se localise, se réfugie dans les bas-fonds des villes, cale infecte du vaisseau négrier de notre civilisation, sous-sol étranger au reste du bâtiment. Gela est évident à la vue des courbes graphiques par lesquelles M. Bournet, par exemple, représente les accusations urbaines soit contre les personnes soit contre les propriétés, comparées aux accusations rurales. Les villes deviennent les exutoires criminels des champs. Elles les écument moralement pendant que intellectuellement, elles les écrément. D'ailleurs, c'est un laps de temps considérable qu'il faut embrasser pour être frappé du phénomène en question. Les pays de vendetta, la Corse et l'Italie méridionale, peuvent être considérés à cet égard comme des îlots de barbarie survivante au milieu de notre civilisation, quoique de plus en plus envahis par sa marée ascendante; or, par le chiffre extrêmement supérieur de leur criminalité vindicative et sanguinaire, autant que par le chiffre extrêmement inférieur de leur criminalité voluptueuse et astucieuse, ils forment avec les pays tout à fait modernisés un parfait contraste. Mais est-ce par suite d'un progrès de la pitié que les homicides ont relativement diminué? Non pas plus que l'augmentation des vols, des abus de confiance, des faux, n'est due précisément à un progrès de l'égoïsme. Tout s'explique simplement par la voluptuosité toujours crois-
^ Même en admettant que la civilisation moralise, et pour ma part je n'en doute pas^ elle est de date si récente qu'on peut se demander si elle a eu seulement le temps de détruire Tœuvre démoralisatrice, nous dit-on, de la longue période antérieure, et de nous ramener au niveau moral de nos premiers aïeux. — Ce qui est certain, c'est la transformation des mœurs et de la morale.
184 CRIMINALITE COMPAREE.
sanie de nos mœurs, aussi bien l'augmeutation des infanticides S suite des progrès du libertinage, que la diminution des homicides par point d'honneur, préjugé mal conciliable avec Pamour ef&éné du plaisir; aussi bien l'accroissement des délits contre les propriétés que celui des attentats à la pudeur. Le voleur, l'escroc, le faussaire sont de plus en plus des viveurs aux abois. Un souffle de lascivité dissolvante, plus que de bonté, a passé sur nos cœurs* ; nul n'échappe à l'oppression de ce vent d'autan; tous nous sommes poussés, quelques-uns renversés; et le nombre croissant de ces chutes, appelées délits, peut servir à mesurer l'énergie croissante de l'impulsion commune. Toutes les grandes civilisations, semble-t-il, ont abouti là, comme au dernier terme de la sagesse ou de la félicité.
La disparition graduelle de la vendetta, de la vengeance héréditaire et à main armée, au cours de la civilisation, prouve-t-elle que la soif de vengeance ait décru ? Elle a plutôt changé de forme. Si les représailles des armées en temps de guerre sont moins atroces, celles des partis politiques, pour être masquées de grands mots, n'en sont que plus venimeuses, et j'avoue qu'au milieu de ce déploiement continuel d'animosités hypocrites, mais féroces, je suis peu touché de voir les criminalistes se scandalisa du mot de vindicte publiqm employé encore par quelque
^ L'accroissement des infanticides^ bien qa'assez faible, est significatif comme signe du relâchement des mœurs, car, pendant qa*ii s'opérait, la honte attachée à la maternité illégitime allait diminuant au lieu de grandir.
3 Les scandales^ nullement exceptionnels, révélés parJaPaii MaU Gazette, nous ont édifiés sur la moralité de la nation réputée, à bon droit peut-être, la plus chaste du continent, et précisément dans ses classes les plus cîviliséeb. La surexcitation nerveuse et l'affaiblissement musculaire, effet du développement de la vie urbaine, conduisent à la nymphomanie et au priapisme. L'amour plus précoce, l'amour plus prolongé, Tamour plus libre et plus infécond : à ces signes surtout se reconnaît, soit dans une nation, soit dans une classe, l'avancement en civilisation. Voir Taine, Ancien Régime, sur les mœurs aristocratiques du dix-huitième siècle.
PROBf.ÈMES DE €RIM:
avocat général retardataire. — Plus rière une haie; mais, en revanc procès scandaleux, décharge de c imprimées. Il est possible qu'on se sïble aux simples outrages, aux li l'est-on moins à une atteinte qui Une haine de famille, après tout, nelle. La préoccupation du mal que celle du mal passé à venger utilitaire, mais peu esthétique, o progrès de la prévoyance qu'il con le progrès du désir de bien-être. On tout. L'amour croissant du plaisir d ]a crainte croissante delà douleur oi donc disposé à trouver les crimi sévères pour leur propre nation qua de ses homicides les fait rougir de que la plupart de ces homicides soi tume, comme les duels le sont parn assassins de là- bas sont qualifiés cri mériteraient presque autant cette i est un assassinat précédé d'une décl quoi elle diffère profondément de 1'; est une guerre ou peu s'en faut. « en Corse qu'ailleurs, disait Mérimée trouverez une cause ignoble à ces ( rait dire autant de l'Italie et de ses Remarquons que, si les homicides ; ticides y sont rares. En 1880, j'y co dernier genre, contre 184 commis e proportion des naissances illégitime nos voisins.
Non, si les mœurs se sont adoucie àraes soient devenues meilleures. On
1 Voir Ixiria, Carlo Darwin é PEconomis
186 CRIMINALITE COMPAREE.
que, à Topposé de ses effets, réels ou prétendus, dans le monde animal, la concurrence pour la vie a pour résultat dans nos sociétés commerçantes de faire survivre les plus faibles, les plus mal doués, les plus paresseux. C'est contestable; mais il est certain que la lutte militaire a eu pour conséquence, en temps de civilisation comme en temps de barbarie, le triomphe des nations les plus dures, les plus avares, les moins scrupuleuses. Combien le vaincu l'emporte presque toujours en moralité sur le vainqueur: l'Égyptien sur l'Hyczos, le Grec sur le Romain, le Gallo- Romain sur le Germain, l'Anglo-Saxon sur le Normand de Guillaume, l'Arabe sur le Turc, le Chinois même sur le Tartarel J'en dirai autant de la lutte politique, oii l'avantage, cœteris paribm, est au plus affranchi de toute règle morale. Il en est ainsi depuis l'Inde, — où, d'après Lyall, les clans purs et honnêtes des Radjpoutes, par exemple, sont refoulés par les clans impurs tels que les Minas, refuge d'aventuriers, et le seraient bien davantage sans la domination anglaise qui s'interpose, —jusqu'à notre Europe, où le pouvoir passe aux mains des agents électoraux. — Si donc un progrès moral dans le sens de l'humanisation graduelle s'est opéré, c'est malgré la guerre, malgré la concurrence vitale, en vertu de causes internes et non extérieures.
Ces causes internes, puisées dans l'essence même de l'être social considéré comme tel, nous n'aurons pas de peine à les découvrir *. Une bonne définition du délit
^ Peut-être faut-il, pour une part, attribuer à Taction prolongée de la peine de mort le mérite d'avoir agi en sens inverse de la guerre. « Lombroso, dit Garofalo, ne craint pas d'attribuer la supé riorité morale des cœurs dans notre siècle, relativement au passé, à l'épuration de la race par la peine de mort. La potence, d laquelle ont été conduits chtiqm année des milliers de malfaiteurs, a empêché la criminalité d'être plus répandue de nos jours dans nos populalions. Qui peut dire ce que serait aujourd'hui l'humanité si cette sélection n'avait été opérée, si les délinquants avaient pu faire souche, si nous avions parmi nous la progéniture innombrable de tous les voleurs et de tous les assassins des siècles passés ? » Comparer
suffira à nous les suggérer. Un acte est-il délictueux, par le seul fait qu'il offense le sentiment moyen de pitié et de justice? Non, s'il n'est pas jugé délictueux par l'opinion. La vue d'un massacre belliqueux soulève en nous plus d'hoiTeur que la vue d'un seul homme assassiné; nous plaignons plus les victimes d'une razzia que celles d'un vol; pourtant le général qui a ordonné cette boucherie et ce pillage n'est pas un criminel. Le caractère licite ou illicite des actions, par exemple du meurtre en cas de légitime défense ou de vengeance, et du vol en cas de piraterie ou de guerre, est déterminé par l'opinion dominante, accréditée, dans le groupe social dont on fait partie. En second lieu, tel acte qui est prohibé par cette opinion, s'il est accompli au préjudice d'un membre de ce groupe ou même d^un groupe plus étendu, devient permis au delà de ces limites.
Ce double principe se vérifie aussi bien parmi les civilises qu'au sein des tribus sauvages, comme Tylor l'a indiqué. Seulement, à mesure que la civilisation progresse, le
cette remarque avec celle de Garofalo (p. 246). Il attribue aux lois sanguinaires d'Edouard Yl et d'Elisabeth d'Anprleterre contrôles vagabonds et les oisifs, et aux soixante-dix mille pendaisons de vagabonds et d'oisifs qui en ont été la suite (d'après Karl Marx), « la moindre criminalité actuelle de rAngleterre,Gomparée au reste de l'Europe. » La considération est sérieuse (car, entendue au sens d'élimination de ce qui nuit, la sélection darwinienne est d'une efficacité bien plus incontestable que comme triage de ce qui est utile). . Mais, en même temps que les non- conformistes délinquants étaient éliminés de la sorte par la potence, les non-conformistes inventifs, initiateurs, étaient retranchés et empêchés de se reproduire, soit par le bûcher des hérétiques, soit par le célibat des prêtres et des religieux (parmi lesquels se recrutaient presque tous les savants et les philosophe?). - — Or ne semble-t-il pas^ soit dit en passant, qu'après des centaines de siècles de cette double épuration la société moderne sortie de là aurait dû se composer d'individus remarquablement conformistes^ conservateurs, traditionnalistes par tempérament ? — Eh bien ! Rien n'y fait ; une éruption d'invention et de révolution a eu lieu, telle que jamais on n'en a vu de semblable. — Ne dirait-on pas que le fond de l'être vivant est une source de différences toujours prête à se faire jour à travers tous les obstacles, intarissable malgré toutes les machines à épuisement ?
188 CRIMINALITK COMPAREE.
groupe social dont l'opinion s'impose à la conscience de l'individu et constitue sa loi morale va s'élargissant, et le groupe social dont les frontières circonscrivent le champ d'application de cette loi morale, inapplicable en dehors . d'elles, s'agrandit plus rapidement encore. — L'écart
' tîntre ces deux groupes finit par devenir énorme chez les
; àines très élevées dont la moralité, respirée dans le cercle
: étroit d'une élite humaine (quintessence, il est vrai, de
plusieurs grandes nations et civilisations passées ou présentes), leur crée des devoirs envers l'humanité tout entière, envers l'universalité même des êtres vivants. Si, audessous d'elles, cet écart est bien moindre, il ne cesse de grandif . Le sauvage ne s'occupe que de sa petite tribu et ne se croit tenu à quelques obligations qu'envers elle et quelques tribus voisines. L'Athénien, avant Socrate, ne comprend l'honuêteté qu'au sens athénien du mot et dans les limites du Péloponèse ou de la Grèce. Le Romain de l'empire, qui reçoit ses inspirations morales de Rome et d'Athènes combinées, étend ses relations morales à toute la romanité. Le chrétien du moyen âge obéit au code moral d'une société déjà très vaste, la chrétienté, et, malgré son horreur de l'infidèle, il se reconnaît des devoirs envers tout le genre humain, parfois même les met en pratique. Trop souvent cependant, à l'époque féodale, les préceptes généraux du christianisme sont singulièrement particularisés et dénaturés dans chaque fief par la tradition locale qui y règne, par les provincialismes moraux pour ainsi dire qui s'y superposent ; et il est rare que le chrétien d'alors se fasse scrupule de tuer ou de piller le musulman ou le juif, sinon l'hérétique et le schismatique. Aujourd'hui, le JFrançais, possesseur d'une morale plus complexe encore, à la fois chrétienne, classique et moderne, écho de Rome, d'Athènes, de Jérusalem, de Paris et de toute l'Europe civilisée, se croit obligé de respecter les personnes et les biens des nations demi civilisées, j'allais dire barbares, quoiqu'à vrai dire sa conduite
190 CRIMINALITË COMPAREE.
raient danschaquecanton, et avant peu nous verrions peutêtre les guerres redevenir féroces comme celles de Trente ans, même sur le territoire européen, les villes pillées, les femmes violées, le tout conforme au droit des gens *. De quels bienfaits, même moraux, nous sommes donc redevables aux inventeurs industriels, aux esprits imaginatifs de tout genre qui ont frappé et monétisé des idées ingénieuses et utiles, aussitôt mises en circulation ! En voici une qui, dans son temps, tout étrange qu'elle est, a été sans doute nécessaire pour faire sortir la morale de son berceau familial, le premier cercle où elle a été renfermée, avant même celui de la tribu. Il s'agit de la coutume, en vigueur chez tant de peuples sauvages, barbares aussi bien ou demi-civilisés, qui consiste à cimenter une alliance par le mélange de quelques gouttes de sang prises aux divers contractants, lequels boivent ensuite en commun cet affreux breuvage. Ce procédé répugnant, dit Tylor, « est digne de respect et d'admiration au point de vue de l'éthique. En effet, le plm grand progrès de la civilisation consiste à élargir de plttë en plus le cercle des devoirs mutuels et des attachements, et ce n'a pas été un fait sans importance dans l'histoire de l'humanité que la décoU" verte d'un moven solennel d'étendre au delà des limites étroites de la famille les devoirs et les affections de la firaternité. » Cette façon de concevoir le progrès moral comme
^ Le non-civilisé qui vit isolé dans sa petite corporation y fait monde à part ; l'homme du dehors n'a presque rien d'humain à ses yeux, c'est une proie; le tuer, c'est faire acte de chasse ; le piller, c'est cueillir une baie sauvage dans un lieu inculte. Pour lui, ^n effet, sa tribu, sa cité, c'est ce qu'est pour nous la grande famille européenne. Et nous sommes aussi coupables en tuant ou volant un étranger de notre Europe qu'il peut l'être en tuant ou volant un homme de sa cité, de sa tribu. Or sommes-nous plus humains envers les Européens qu'eux envers leurs parents et leurs voisins ? VoQà la question. Quant à nos rapports avec les véritables étrangers pour nous, c'est-à-dire avec les barbares ou les sauvages d'Afriqae, d'Amérique ou d'Oeéanie, encore une fois, on sait ce qu'ils sont: massacre, pillage, abominations de toutes sortes.
PROBLEMES DE CRIMINALITE. 191
une suite de découvertes limitées rentre, on le voit, dans mon point de vue général *. Elle permet de rattacher intimement le progrès moral au progrès industriel et au progrès scientifique, tous trois dus à des accumulations d'ingéniosités heureuses *. Pour chacun d'eux, il faut distinguer entre le faisceau même plus ou moins logique et utile des découvertes, formé spontanément sur divers points du globe, et son succès plus ou moins étendu et profond. La civilisation se saisit du plus cohérent de tous ces faisceaux, et elle a pour effet de resserrer son lien systématique tout en accélérant sa diffusion.
Il est donc bien certain que la civilisation est par ellemême et au sens susdit moralisatrice; il suit même de là que, poussée à bout, elle devrait avoir pour conséquence la résorption du délit, et dévorer sa criminalité propre en quelque sorte, comme certains foyers leur fumée. En effet, qu'on suppose une société oii le double travail d'adaptation et de conformisme, d'accord logique sous deux formes différentes, ait atteint son terme; où d'une part l'harmonie de tous les éléments qui constituent son type de civilisation soit devenue parfaite, toute contradiction entre les croyances qu'elle embrasse, toute discordance entre les besoins qu'elle nourrit, étant éliminée; où, d'autre part, la conformité de ses membres les uns aux autres ait fini par exclure toute dissidence; il est clair qu'on n'y verrait presque jamais éclore un crime ni un délit véritables, c'està-dire jugés tels par l'opinion^, dont l'indulgence, il est
1 Voir mon étude sur les Traits communs de la nature et de Vhistoirê. Revue philosophique, septembre 1883.
3 11 suffit souvent d'une découverte, même purement scientifique, pour faire tarir la source d'un certain genre de crimes. Par exemplCi n*e8t-il pas bien présumable que les découvertes de la chimie contemporaine ont contribué en majeure partie à la diminution très notable de l'empoisonnement, devenu le crime des ignorants, après avoir été, au dix-septième siècle, celui des gens du monde ? C'est que ce crime, jadis le plus s^kr de l'impunité, est réputé de nos jours le plus dangereux pour le malfaiteur.
3 Le genre de crime le plus excusé, le moins réputé crime, le
192 CRIMINALITK COMPAREE.
vrai, pour certains actes réputés par nous délictueux, se serait adaptée à leur fréquence insurmontable. Il en serait ainsi, du moins, aussi longtemps que cette société se maintiendrait pure comme sa race, isolée, sans rapports commerciaux ni militaires avec des civilisations différentes formées d'éléments perturbateurs de la sienne. De même, suivant une conséquence qu'on peut tirer de la théorie parasitaire en médecine, un organisme normal, exempt de tout microbe délétère importé du dehors, ne présenterait jamais le moindre bouton, la moindre maladie proprement dite. Mais, avant d'arriver à cet état de pureté idéale, et même pour y arriver, une société en progrès doit multiplier ses rapports extérieurs, renouveler, grossir par des afflux inressants, parfois incohérents, son bagage de découvertes qui suscitent les systèmes et les programmes les plus inconciliables et engendrent un trouble extraordinaire des consciences: d'où une poussée momentanée de délits. Les délits sont en quelque sorte les éruptions cutanées du corps social; indices parfois d'une maladie grave, ils révèlent l'introduction, par le contact avec les voisins, d'idées et de besoins étrangers en contradiction partielle avec les idées et les besoins nationaux. Voilà peut-être pourquoi, si l'on examine avec soin les diverses cartes de la criminalité et de la délictuosité, soit contre les personnes, soit contre les propriétés, des départements français, on sera frappé de voir, dans toutes, les départements du
moins crime enfin, dans un pays, est précisément celui qui y est le plus usité, à savoir, souvent, le meurtre dans le Midi, le vol dans le Nord, h fut un temps, sous Tancien régime, où, le jeu étant devena une fureur générale, tricher au jeu n'était pas plus déshonorant que Tadultère en tout temps ou, de nos jours, la palinodie politique. Il en est et en sera toujours ainsi de toute malhonnêteté au service d'une passion forte et répandue. Aussi, nous le savons, dans Tltalie septentrionale, le jury, toujours fidèle écho de Topinion, excuse-t-ii plus facilement les vols que les meurtres et montre-t-il une indulgence inverse dans Tltalie du Sud. Le jury français est soumis à des variations du même genre. Au point de vue de Tefficacité de la répression, c'est justement, répétons-le , le contraire qui devrait être.
PROBLCMKS DE CRIMINALITE:, centre, à l'exception des grandes villes, préseï teintes les plus claires, et les teintes les plus fon répartir, au contraire, sur le littoral et en général frontières, c'est-à-dire sur les riions les plus ouvei influences étrangères et aux nouveautés remuantes Quoi qu'il en soit de cette conjecture, n'est-il p que, pour bien sentir l'importance de la crimiiii faut, au-dessous des crimes et des délits enregist la statistique, entrevoir, deviner les demi-crimes, i( délits, les infractions à l'usage et les violations ir de la loi, qui pullulent dans les nations enfermer L^embryologie du délit, dont l'école positiviste se cupe avec raison, doit être étudiée de la sorte sens, c'est-à-dire àpartir des premières et desptus dissidences individuelles dans un milieu rigidemt formiste jusque-là', et non précisément à partir < miers vols ou homicides commis par nos ancêtres ar quoique cette dernière étude ait certainement au intérêt. Or, si l'on pouvait remonter ainsi toujo source sociale de chaque genre de délit, on verrai' principe initial de la fermentation dont il s'agit à i.
» Ce fait ne se vérifie pas, il est vrai, en ce D'après l'étude déjà citée de H. Jimeno Agins, ce sont les p du littoral qui, avec celles du Nord, donnent U moyenne & et de délits de Inus (ceores, de delilos et de fattai, la moin Hais il faut dire que lee unes et les antres sont ë|;Hlement le lee plue laborieuses, les plus rîclies et les plus éclairées de 1 aule, et que les gr^nriB ports et las grandes agglomérations, Espa^^ae, ne viennenl point ici neutraliser par leur inQuenc vante, comme cbez nous, les bons effets du travail et de l'ai
" Le coDQile de Latrau recommande aux évèques de se I tmeusement dénoncer dans leurs tournées pastorales < les i nant une vie singulière et différente du commun des âdële ne peint mieux que ce texte le lieu établi, dans toute aaoi< entra la coutume et la morale. — Aristote, dans sa politique avoir dicté d'avance lea prescriptions du Concilp de Latran veUles soigneusement, dit-il, la conduite privée des cito; aiment les innovaUons. Vous établirez un magistrat pour i toute manière de vivre qui ne s'accorderait pas avec l'i gouvernement, etc. •
portation de quelque nouveauté industrielle ou intellectuelle. Il est clair, par exemple, que l'introduction du protestantisme dans les pays catholiques, au seizième siècle, par le trouble profond apporté à l'ancienne foi établie, y a mis deux morales en conflit, au détriment passager delà moralité. Les idées dites révolutionnaires ont exercé la même perturbation de notre temps. Peut-être salutaire? Acceptons-en l'augure.
On voit qu'il n'y a pas trop lieu, en somme, de gémir sur l'accroissement de notre délictuosité. Ce n'est pas I qu'il convienne de nous rassurer d'après les considéra- / tions de M. Poletti, que nous avons ci-dessus combattu. Mais mon point de vue est encore plus consolant et touche de près au sien, malgré leur différence profonde. Il s'est trompé, je crois, en se persuadant que la somme du travail déshonnête est liée à celle du travail honnête, et que le rapide développement de ce dernier dans notre siècle explique l'accroissement d'ailleurs bien moindre du premier. Le travail honnête, qui est un ensemble d'actes d'imitation de la majorité, tend à fortifier le conformisme général et ne saurait avoir pour effet de stimuler le travail déshonnête, qui consiste en dissidences. Mais, remarquonsle, chaque nouvelle branche du travail honnête, chaque nouvel affluent de son fleuve est le résultat de quelque invention qui a commencé par être, elle aussi, une dissidence ; et il est possible qu'il y ait un lien entre l'abondance de ces dissidences-là, mères de notre prospérité, et le nombre des dissidences criminelles à notre époque. L'émancipation individuelle pourrait bien être la source des deux. Plus inventive encore et géniale que criminelle*,
^ On peut se consoler^ par une considération analogue, du nombre croissant des fous. < On compte annuellement dans l'ancien monde, dit Morselli, environ trois cent mille fous, et la majeure partie se trouve en France^ en Allemagne et en Angleterre, » justement dans les pays les plus inventifs. Reste à savoir si, dans ces contrées, il éclôt chaque année un nombre égal de talents ou de génies pour établir la compensation. Je crains bien que non.
PROBLEMES DE CRIMINALITE. 195
mais criminelle peut-être un peu parce qu'elle est géniale, notre fermentation civilisatrice poursuit son cours ; qu'en sortira-t-il ? Espérons !
Espérons d'abord qu'elle finira par s'étendre au globe entier et, malgré ce qu'il en coûtera de pittoresque sacrifié, à jamais regrettable, par consommer l'assimilation universelle. Car c'est seulement alors que l'âge d'or, transfiguré, pourra renaître. Si vraiment toute civilisation une fois fixée moralise, c'est-à-dire parvient à expulser toutes les espèces d'immoralités contraires à son principe, en niant d'ailleurs et débaptisant les autres, — et si, par suite, la démoralisation dans une vieille société ne saurait d'ordinaire provenir que d'inoculations virulentes par son contact avec l'étranger, il s'ensuit que la stabilité d'une civilisation, et aussi bien de la moralité spéciale née d'elle, ne saurait exister qu'au début et à la fin de l'humanité civilisée: au début, quand les foyers urbains de civilisation, étaient séparés les uns des autres par des distances considérables, alors infranchissables, comme les étoiles du ciel, en sorte que chacun d'eux pouvait se maintenir inaltéré; à la fin, quand, après cette longue période de guerres et de révolutions, de conquêtes et d'épurations, qu'on appelle l'histoire, un seul et unique État, une seule et unique civilisation existera, sur la terre.
CrVILISATION ET MENSONGE
Mais les considérations historiques, rassurantes en somme, qui précèdent, ne doivent pas nous empêcher d'attacher une signification sévèrement défavorable, surtout par un côté non encore envisagé, à l'accroissement contemporain, vraiment énorme, de la délictuosité astucieuse et voluptueuse. Cette progression n'implique pas seulement .uïi débordement d'ardeur^ sensuelle, mais
196 CRIMINALITE COMPAREE.
encore, ce qui est tout autrement triste, un déclin général de la véracité et de la bonne foi. De toutes les conditions qui favorisent Téclosion du délit, même du délit brutal et violent, la plus fondamentale sans contredit est l'habitude du mensonge. Le meurtrier même doit mentir pour cacher ses préparatifs ; devant le juge, il ment le plus souvent, quoique parfois, se faisant honneur de ses prouesses, il soit franc, mais se vante plutôt qu'il n'avoue. Le mensonge ne joue cependant ici qu'un rôle secondaire; il est au contraire, dans le vol, l'escroquerie, l'abus de confiance, le faux, l'élément essentiel. Quant aux délits contre les mœurs, ils en vivent, non par nécessité uniquement, mais avec délices; comme la couleuvre est tortueuse, le voluptueux est furtif et sournois par nature ; qui dit séducteur dit menteur. Madame Bovary, d'après Flaubert, et c'est une de ses plus pénétrantes observations, mentait comme l'eau coule à la fontaine. Aussi, quand les voyageurs nous apprennent que certaines tribus sauvages ou barbares se signalent par leur probité ou leur pureté de mœurs, par exemple les Kouroubas, les Alfants, les Bades,.les Konds, les Weddas, les Yézides, les Druses, nous ne devons pas être surpris d'apprendre en même temps qu'elles se distinguent par leur véracité scrupuleuse. L'amour du vrai, même déplaisant, est lié à l'amour du juste, même préjudiciable. Quoi qu'il en soit, imaginez dans la France actuelle des types de sincérité absolue tels que les Jansénistes du dix-septième siècle, espèce éteinte ; sur de tels hommes, les passions mauvaises qui poussent à l'improbité, aux séductions immorales, à l'adultère, peuvent se donner carrière, elles échoueront devant cet obstacle, l'invincible répugnance à déguiser la vérité. Les Quakers sont-ils éminemment honnêtes parce qu'ils sont éminemment sincères, ou vice versa? On peut en douter. Ce sont là, avec quelques autres illustres exemples, les pics culminants de la loyauté humaine, d'où la nôtre découle peut-être, bien répandue, je le veux, maïs bien
198 GRIMINALITt: COxMPAHÉE.
brables exceptions et est généralement violée chaque fois qu'elle est en conflit avec un intérêt majeur de la vie individuelle ou sociale. L'art d'aimer, avec ses compliments aussi faux que ses serments, c'est l'art de mentir, si j'en crois Ovide ; l'art de gouverner, de même, si j'en crois Machiavel. Y a-t-il jamais eu un succès sérieux en amour sans tromperie, en politique sans calomnies, en religion sans hypocrisie, en diplomatie sans perfidies, en affaires sans roueries, en guerre sans guet-apens? Y a-t-il jamais eu de grande gloire sans un peu de charlatanisme ? Il y a des cas où le simple silence quand on est questionné serait déjà une réponse compromettante, et où il n'y a pas de milieu entre révéler un secret important dont on a la garde ou mentir hardiment. L'honneur lui-même commande le parjure: il ordonne à l'amant d'une femme de jurer qu'il n'a jamais eu de relations intimes avec elle; au fils, à la femme, au parent de faire un faux témoignage propre à sauver la vie de l'un des leurs*. La morale du monde, en somme, est telle qu'elle défend absolument de mentir, sauf dans les grandes circonstances dont il vient d'être question, et aussi dans les petites, comme lorsqu'on fait répondre par son domestique qu'on est sorti ; en sorte que l'application du précepte se restreint aux occasions (jui ne sont ni petites ni grandes, sorte de zone mitoyenne très mal définie et susceptible de se rétrécir indéfiniment. — Chez les civilisés, « si quelqu'un, dit M. de Candolle,
^ Les lois de Manoo commencent par exhorter le témoin, dans les termes les plus solennels et les plus pathétiques^ à dire toute la vérité, rien que la vérité — car « celui qui aura porté un faux témoignage sera précipité dans les gouffres les plus ténébreux de l'enfer.» Sait la description de ses affreux supplices. Puis on ne lit pas sans surprise que « toutes les fois que la déclaration de la vérité pourrait causer la mort d'un Soudra^ d'un Vaiçya, d'un Kchatrya ou d'un Brahmft, s'il s'agit d'une faute commise dans un moment d'égarement^ et non d'un crime prémédité, un mensof^ge est préférable à la vérité, » — Voilà le principe inconscient d'après lequel nos jurés répondent si souvent non tout en pensant oui. On voit que la théorie des restrictions mentales remonte haut.
••.{ \ ■ tf
dépasse la limite ordinaire des petits mensonges et des indélicatesses, on crie haro, mais la limite est assez vague. » Quoique vague, cependant, elle existe; mais, ce qui est fâcheux, à mesure que le nombre des fripons augmente, elle se déplace dans le sens le plus favorable à la friponnerie* ; car l'opinion, qui établit cette ligne de démarcation entre l'honnête et le malhonnête, est un singulier tribunal, influencé par ceux-là même qu'il condamne, et d'autant plus indulgent pour une espèce donnée de méfaits qu'elle abonde davantage, c'est-à-dire qu'il y aurait lieu d'être plus sévère. Pour preuve, les décisions de son fidèle écho, le jury. — H y a donc lieu de croire, d'après l'augmentation numérique des vols, des escroqueries, des fraudes commerciales et conjugales, à notre époque, que le blâme du public à cet égard est de moins en moins rigoureux et que, sans ce relâchement de l'opinion, le chiffre de ces délits serait encore plus élevé.
Nous pourrions déjà nous permettre de conclure, ce semble, qu'il est peu de vérités historiques démontrées au même degré que l'universalité et la nécessité du mensonge, plus ou moins transformé d'ailleurs et raffiné. Si l'on observe qu'il y a deux manières de mentir, d'abord dire ce qu'on ne pense pas, puis dire ce qu'on pense avec un accent de conviction profonde qui masque un doute subsistant, on verra qu'il n'arrive pas une fois sur dix à un homme, même à un homme de science, de parler sans mentir. Concevez, par hypothèse, un État où tout le monde sans exception, le prêtre dans sa chaire, le journaliste à son bureau, le député ou le ministre à la tribune, le courtier électoral dans la campagne, le père et le mari dans sa maison, dirait, écrirait, imprimerait exactement
^ Il est vrai qu'à Tinverse, là où le nombre des gens malhonnôtes diminue, cette même limite se déplace dans le sens le plus défavorable à la malhonnêteté. Jugées au point de vue d'un pays d'improbité, les friponneries d'un pays d'honnêteté seraient moins nombreuses encore.
200 CRIMINALITK COMPAREE.
ce qu'il pense et comme il le pense, et voyez s'il y a une seule des institutions sur lesquelles la société repose, famille, religion, gouvernement, qui pourrait, en l'état actuel des mœurs et des esprits, se soutenir un jour. Est-ce surprenant, quand on sait qu'il n'y a peut-être pas un système philosophique même qui ne s'appuie sur force entorses à la vérité des faits ?
Mais la question est de savoir si la marche de la civilisation tend nécessairement, malgré l'humiliante constatation qui concerne le temps présent, à développer l'esprit de mensonge, ou au contraire à l'affaiblir. Il y aurait ici des causes multiples à isoler. D'un côté, le progrès des sciences, l'extension du contrat, qui, comme le remarque Sumner Maine, devient de plus en plus la forme juridique propre à notre époque, enfin le nivellement social, tendent à fortifier les goûts et les habitudes de véracité. Quant à la dernière cause signalée, remarquons, en effet, qu'on est disposé à mentir aux gens, toutes choses égales d'ailleurs, en raison de la dissemblance qui nous sépare d'eux: on ment avec moins de scrupules à un enfant qu'à un homme fait, à une femme qu'à un homme comme soi, à un étranger qu'à un compatriote, à un sauvage qu'à un Européen ^ Plus nous nous assimilons les uns aux autres, donc, plus nous devons être portés à être sincères. — Plus, par conséquent, nous sommes coupables en ne l'étant pas. En second lieu, l'incessant progrès dont j'ai parlé plus haut, je veux dire l'extension graduelle du champ des rapports
^ Réciproquement, le sauvage ment bien plus aiséinent à TEaropéen qu'au sauvage son compatriote ; d*où est venue cette réputation très imméritée d'effrontés menteurs que nos voyageurs ont faite aux indigènes des îles ou des autres régions non civUisées, par eux visitées rapidement. — Si nos paysans aussi sont réputés pour leur mauvaise foi, à tort peut-être, n'est-ce pas parce qu'on les juge d'après leurs rapports avec d'autres classes, avec celle des hommes d'affaires notamment, qu'ils ne se font guère scrupule de tromper? Mais, dans leurs rapports mutuels, les paysans sont-ils moins probes et moins sincères que les hommes d'affaires entre eux?
PROBLÈMES DE CKIHINALITÉ. 30i
moraux entre hommes, suppose l'élargissement de la bonne foi, au moins en étendue. « C'est la confiance obtenue et méritée par le grand nombre, dit Sumner Maine, qui présente des facilités à la mauvaise foi du nombre. » Encore faut-il soigneusement distinguer développement superficiel de la sincérité de son enr ment en profondeur. Sans doute, dans les textes an « des actes de perfidie flagrante sont présentés sa sans aucun blâme et quelquefois avec approbation, les poèmes homériques, la finesse trompeuse d'Ulys célébrée comme une vertu du même ordre que la pru de Nestor, la constance d'Hector et la bravoure d'Ach Mais c'est qu'en effet c'étaient là des qualités conco au même but, des qualités essentiellement militaire! duplicités, les perfidies d'Ulysse étaient des rus guerre, louées comme telles dans ses rapports soil des ennemis déclarés, soit avec des étrangers dont il ; se méfier à une époque où, quand il n'était pas un l'étranger était un ennemi redoutable, et oii le doi étroit de la cité, parfois de la tribu, cîrconscriv sphère des relations de morale et de droit. Reste à s si, dans ses rapports avec ses concitoyens, non hoi non rivaux à combattre et à exterminer, Ulysse moins franc que nos généraux ou nos politiques d'i sent, — Mais, d'autre part, la civilisation, sous diver ports, nous pousse en un sens opposé. D'abord, en s tuant le régime industriel et commercial au r< militaire, elle affaiblit le courage: il en faut poui véridique en toute occasion; et elle stimule la cup qui multiplie les prospectus fallacieux, les falsifies et les ruses de toute sorte. Je renvoie au virulent chj de M. Spencer à ce sujet, témoin d'autant moins su qu'on sait sa prédilection pour l'industrialisme. Il propos de remarquer que le progrès de la prévoyanc au changenaent dont il s'agit, contribue à dévelop[ calcul et la ruse. — En second lieu, les luttes polit
iiM ChlMlNALlTË COMPARÉE.
ont succédé aux querelles religieuses, les conflits d'intérêts aux conflits de convictions, les faiseurs aux confesseurs, la préoccupation du succès quand même à celle de la fidélité à tout prix. L'intelligence, regardée conmie Part de n'être jamais dupe, se développe de la sorte aux dépens du caractère, qui consiste à ne leurrer personne*.
En troisième lieu, l'émancipation des esprits hors du dogme a multiplié les principes et les programmes indi>i' duels, d'où résulte un besoin croissant d'expédients et de transactions pour permettre à tant d'ennemis de vivre ensemble. Enfin, sur toutes les âmes faussées ainsi s'étend le maquillage obligatoire de la politesse, ce signe distinctif des peuples très anciennement civilisés, et d'autant plus trompeurs, tels que les Chinois. Où n'ira point l'hyperbole des nécrologies, par exemple, cette hypocrisie dont la suppression serait un scandale? Si les Alcestes deviennent de plus en plus rares, c'est que la franchise est une cause d'insociabilité toujours croissante. La multiplication des rapports personnels, et, par suite, des conversations, développe la médisance, et la médisance la duplicité. En effet, si l'on se faisait une loi dans le monde de ne point serrer la main ni faire bon visage à quelqu'un dont on vient de dire du mal, on finirait par se brouiller avec toutes ses connaissances. Â l'opposé, il y a des gens qui disent du bien de tout leur prochain, et dont la bienveillance universelle ne saurait non plus se soutenir sans déguisements fréquents du fond de leur pensée. Être droit et adroit (comme l'était Duclos, d'après Roussea^u), c'est l'idéal social ; mais c'est presque la quadrature du cercle.
Somme toute, il semble bien, d'après la statistique des délits, que les influences contraires à la sincérité l'em-
^ On peut rattacher au développement de la vanité la disposition si fâcheuse du public moderne à faire cas de rinteUicence a peu près exclusivement, et & mépriser presque la moralité non-intelligente. 11 e:>t de fait que les gens vaniteux, esclaves de la mode et détachés de la tradition, sont les plus portés à cette admiration exclusive du succès intellectuel, superficiel et retentissant.
portent aujourd'hui. Mais, à première vue, il parait assez difficile de comprendre que la vérité se répande pendant que la véracité diminue, et que la sécurité soit en progrès pendant que la bonne foi est en baisse. Mais la sécurité qui augmente dans les pays en train de se civiliser est celle qui se fonde sur le jeu plus régulier des institutions mues par des courants plus forts d'opinion falsifiée plus ou moins, et non sur le caractère plus inaltérable des personnes, étayé de traditionnelles erreurs et de grands espoirs illusoires. Inutile d'ajouter que la confiance personnelle ne saurait diminuer au delà d'un certain point sans porter atteinte à la confiance impersonnelle même. — Puis, si la vérité, péniblement extraite, péniblement lancée, par une faible élite de chercheurs sincères, infime minorité, parvient à se faire jour déplus en plus au milieu de cette épaisse atmosphère de fausses nouvelles, de déclamations intéressées, de boniments qui remplissent chaque jour quatre-vingt-dix-neuf feuilles imprimées sur cent, c'est que les mensonges contradictoires doivent s'entre-détruire enfin et les vérités mutuellement confirmées leur survivre. C'est aussi parceque,lebesoinden'étrepastrompéparautrui se développant encore plus que le besoin de tromper autrui, les agences créées pour répondre au premier se multiplient. Mais le métier, l'intérêt de celles-ci est de renseigner exactement ; elles n'ont donc pas le moindre mérite en général à ne pas mentir. Pour apprécier le progrès ou le déclin de la sincérité publique, il faut n'avoir égard qu'à la proportion des personnes qui ne mentent pas, parmi celles qui y ont intérêt. Du reste, les informations de plus en plus exactes et nombreuses qui viennent de toutes parts à l'homme civilisé, et de ses livres, et de ses journaux, et de ses amisj ne sont que la matière première de ses trames fallacieuses, théoriques ou pratiques^ filets qu'il cherche à jeter sur le public; et plus la matière est riche, plus le tissu se déploie. Le public, au surplus, quoique altéré d'informations, de faits exacts et précis, est affamé d'illusions.
S04 CRIMINALITE COMPAftËË.
d'idées rassurantes ou flatteuses; et on lui sert ce qu'il demande. — Il est remarquable que l'homme, — voire l'enfant, — naît à la fois très porté à croire tout ce qu'on lui dit et à ne pas dire ce qu'il pense. Rien n'est plus encourageant pour l'esprit de mensonge que cette double disposition primitive.
« Le soleil ni la mort, dit La Rochefoucauld, ne se peuvent regarder en face. » On dirait qu'il en est de la vérité comme du soleil et de la mort, et que son éblouissement ne saurait être affronté sans péril social, sinon toujours sans danger individuel. On dirait qu'il est une certaine quantité d'illusion *, — variable d'après le temps et les lieux, •— qui est nécessaire à une société pour se maintenir en son état normal, et qui doit être à toute force entretenue en elle par une émission constante de prédications, de plaidoiries, d'articles de journaux, de leçons, d'assertions de tout genre, soit hardiment mensongères, soit simplement erronées (et, dans ce dernier cas, provenant en partie d'impostures antérieures, c'est parfois le cas des religions). Par suite, si paradoxale que puisse sembler à plusieurs cette idée, l'erreur ne saurait diminuer dans une nation sans que le mensonge y progresse, tant
^ Partout et toujours, la victoire est aux optimistes, aux peuf^es comme aux individus qui croient d priori la vérité beUe et la vie bonne. Toute l'antiquité classique a eu des dieux souriants ; l'Egypte elle-même, la plus grave des nations anciennes, a foi dans le triomphe Anal de la lumière sur les ténèbres, et le règne du bien. Or, pour s'assurer que l'optimisme est une erreur, il suffit, ce me semble, de songer à la durée infinie des temps écoulés. La vie uniyerselle est une recherche inquiète. Mais qu'est-ce qu'un but toujours poursuivi et jamais atteint, après une quasi-éternité de tâtonnements, si ce n'est une chimère ? et qu'est'ce qu'une poursuite sans but, si ce n'est la pire des malédictions ? La durée même de l'univers atteste donc l'impossibilité de son heureux dénouement. Dire que le monde est un groupe immense et une étemelle série d'évolutions suivies invariablement de dissolutions, c'est dire que tout n'est, dans toute existence, qu'espérance et déception, flux incessant d'espoir suivi d'un reflux inévitable. Et il est bien tard pour supposer qu'U surgisse jamais enfin, au milieu de tout cela, quelque effort réussi, quelque élan non trompeur, quelque volonté non décevante i
i06 CRIMINALITÉ COMPAHÉE.
moder l'histoire, il faut des journalistes pour dénaturer les faits actuels, il faut des acteurs multiples pour jouer avec succès la vaste comédie du suffrage, soit restreint, soit universel, et se faire donner par l'opinion les . ordres ou les compliments qu'on a dictés. Il le faut, sous peine d'échouer; ou du moins il le faut jusqu'au jour où, ayant suffisamment bu le vin du mensonge et tombées à fond dans le songe délirant de l'erreur, les populations peuvent impunément se passer de leurs échansons. Le patriotisme, autre grande illusion souverainement nécessaire, s'entretient de même, avouons-le. Fondé au début sur l'isolement de chaque peuple et sur l'idée absurde que chacun d'eux se fait sincèrement de*ses voisins, cet immense orgueil collectif doublé d'un profond dénigrement de l'étranger doit plus tard, quand les peuples se sont vus de près, être alimenté de propos délibéré, à l'école et dans la famille, par ces panégyristes à demi sincères, à demi charlatans, qu'on nomme chauvins. Le chauvinisme est le patriotisme qui, se sentant décliner, crie d'autant plus fort : Vive la patrie t comme le « cléricalisme * » est la foi religieuse qui, se sentant faiblir, s'af* firme et s'affiche d'autant plus énergiquement; comme le radicalisme, de droite ou de gauche> est la fcâ politique qui, se sentant mourir, réagit contre le scepticisme croissant par le dogmatisme plus accentué. Ce sont là trois formes contemporaines de cette combinaison singulière de
^ Inutile d'avertir c^ne j'entends te inot dans son sens propre, un peu oublié, et non dans le sens abusif qu'on sait. Toute époque, toute nation un peu avancée en civilisation, a eu, dans le sens indiqué, ses cléricaux. Du temps de Gicêron^ déjà la haute société romaine était arrivée au point où la religion, comme un saule creux, ne vit plus que par l'écorce, bonne encore comme abri. De nos jours, toute notre Europe donne le même spectadé, seulement bien généralisé. En Asie même, le sçepticistne se répand dans les classes musulmanes élevées, par exemple en Perse, où les rationalistes, les êoufis, pratiquent leur culte sans la moindre foi, hypocrisie transparente et approuvée, qui a, paratt"]!, reçu le nom de Ketman. (Voir Elisée Reclus, Asie antérieure,)
charlatanisme et de fanatisme à doses ^ales, dont l'antiquité nous offre d'illustres exemples, — Pythagore notamment, si j'en crois M. Lenormand, — et que toute époque de transition verra renaître.
Sans doute, bien des formes du mensonge ont disparu^ mais elles ont été remplacées avec avantage. Nous trouvons à l'origine de tous les peuples, chose remarquable, la sorcellerie, puis, ce qui est déjà un raffinement, les augures, les aruspices, les oracles (non seulement dans toute l'anti- ({uité classique, mais encore, coïncidence significative, chez les Aztèques), puis les faux miracles, etc. Dès le sixième siècle avant Jésus-Christ, nous voyons se fonder l'orphisme. Or, « comme pour continuer plus fidèlement la tradition des Épiménide, des Aristéas, des Abaris et des Zamolsis,ces personnages singuliers dont le prestige semble fondé en partie sur l'imposture, ce fut un faussaire, Onomacrite, qui aida le plus à constituer la secte nouvelle. » (Jules Girard, Sentiment religieux en Grèce.) Le même auteur nous parle des « Orphéotélestes^ qui, munis d'écrits apocryphes d'Orphée, fils^des Muses, et de Musée, fils de Séléné, s'en allaient frapper à la porte des riches pour offrir leur ministère, apportant leurs formules et leurs rites expiatoires et remettant les péchés de toute la famille, depuis les ancêtres jusqu'aux petits-enfants. » Au moyen âge, on a vu le trafic des fausses reliques, plus tard la vente des indulgences. On sait le succès des fausses décrétales* La Renaissance italienne (V. Burckhard) a eu ses astrologues, et jusqu'à l'aube de ce siècle nous avons tous eu nos sorcières. Aujourd'hui florissent les médiums et les chiromanciens *. Mais, q^iand même ceux-ci viendraient à
1 « En Afrique, dit Taylor, la veatriloquie nous offre des types parfaits de jonglerie. A Sofala, Tàme du roi entrait, après les funérailles, dans le corps d'un sorcier ; ce sorcier, prenant la voix du monarque décédé et l'imitant au point de tromper tous les assistants, donnait au nouveau monarque des conseils sur la manière de gouverner son peuple. »
208 CRIMINALITE COMPAHÉE.
disparaître aussi, les politiciens suffiraient à faire pencher en notre faveur la balance du mensonge.
On me dira: Gomment se peut-il que le mensonge soit en raison inverse de l'erreur, qui est son effet? Mais je nie que l'erreur naisse habituellement du mensonge, et que le mensonge d'ordinaire produise l'erreur. Les religions, par exemple, procèdent rarement de véritables imposteurs. Ce n'est pas dans leur période ascendante, c'est à l'heure de leur déclin que l'imposture y joue un grand rôle, et d'ailleurs elle ne fait alors que hâter leur discrédit; mais leurs fondateurs ou leurs apôtres sont le plus souvent des enthousiastes, des visionnairestrès sincères et très croyants; la foi seule engendre la foi. Peut-être, il est vrai, eût-il été plus exact de dire que Venthomiasme a décru quand le mensonge est forcé de grandir, afin que la quantité d'illusion subsiste à peu près la même. Mais le mensonge, en général, après un abusement passager, engendre le scepticisme et la méfiance. Aussi voit-on souvent les sociétés abreuvées d'impostures ne plus croire à rien, par la même raison qu'on voit les sociétés terrorisées ne respecter rien. Il y a, en elfet, entre la terreur et le respect, socialement, le même rapport inverse que je viens d'établir entre le mensonge et l'erreur. Les gouvernements ne peuvent se dispenser d'être terroristes, despotiques et cruels, que dans la mesure oii ils sont respectés ; et le respect qu'ils inspirent a pour cause non leur cruauté passée, mais la longue durée de leur force régulière et tutélaire, militaire et législative, orgueilleuse toujours. Car, comme la foi seule, l'hallucination, propage la foi au sein des peuples, l'orgueil seul leur inspire le respect, cet orgueil de reflet.
En somme, le problème social se pose ainsi : L'erreur, l'illusion, est nécessaire à l'ordre social, mais le mensonge, par la délictuosité qu'il favorise, lui est contraire. Il faut donc trouver une source d'illusion autre que le mensonge. Il n'y en a qu'une: j'ai nommé l'hallucination, j'aurais dû nommer l'imagination. De là le rôle incomparable des
hommes Imaginatifs à l'origine des civilisations. La science va ramassant ses fagots de tous côtés; mais c'est l'imagination qui les brûle pour la plus grande illumination des âmes.
Une vérité est découverte par un savant ; comptez les menteurs qui l'exploitent, depuis les industriels qui la mettront dans leurs prospectus jusqu'aux théoriciens qui la logeront bon gré mal gré dans leurs systèmes. Tel découvre qu'il y a du fer dans le sang; aussitôt cent pharmaciens dé mettre en vente des pilules de fer d'une efficacité plus ou moins douteuse, proclamée incontestable par mille certificats de médecins plus ou moins convaincus. La vulgarisation des sciences serait moralisatrice si elle contribuait à développer la véracité. Mais elle ne produit cet effet que sur une très faible partie du public, à savoir non sur le manufacturier ou le politique qui font de la science un instrument de domination et de richesse, ni sur le romancier ou le poète qui lui demandent de nouvelles émotions, mais seulement sur le savant qui emploie la science à faire progresser la science, mode d'emploi très spécial et très rare. L'organisme social, en somme, se défend contre la vérité qui l'assaille de toutes parts, comme l'organisme naturel contre les intempéries et les forces physiques. Il a besoin d'elle, comme l'être vivant a besoin des agents extérieurs, contre lesquels pourtant il est en lutte constante et sans lesquels il mourrait. De même, la société vit de vérités, de connaissances toujours renouvelées; elle consomme, pour se les assimiler, toutes celles que ses savants et ses philosophes lui fournissent. Ceux-ci sont situés sur les confins du monde social, qu'ils sont chargés de mettre en rapport avec l'univers, à peu près comme les cellules épidermiques et les tissus de l'œil reçoivent le choc des vibrations aériennes ou éthérées et les transmettent à l'intérieur du corps, oîi elles se brisent en mille fragments et se dévient de mille manières.
Maintenant, ce besoin social d'illusion, qui explique l'habitude du mensonge en raison inverse de l'erreur, et
310 CRIMINALITE COMPAREE.
par suite la hausse ou la baisse de la délictuosité astucieuse, sur quoi est*il fondé? Il est fondé, et c'est là ce qui nous oblige à le croire immortel, sur le besoin même d'organi* sation sociale, c'est-à-dire d'accord logique, dans le sens social du mot. L'accord logique est, pour les sociétés comme pour les individus, la formation d'un faisceau de jugements et de desseins de plus en plus convergents, par l'élimination graduelle des jugements et des desseins que repousse ou contredit la majorité des autres \ La seule différence est que, en logique individuelle, les jugements ou les desseins à accorder sont inhérents au même individu, tandis qu'en logique sociale ils sont incarnés dans des individus distincts. Cette différence importe ici; en effet, pour l'individu, le désir d'être logique fait partie du besoin d'être sincère; et la répugnance à se démentir soimême par la suite de ses actes ou de ses pensées seconde en lui le dégoût de mentir. Toute idée, tout projet, dès que son opposition avec une croyance plus forte ou avec un désir plus fort vient à apparaître, disparait aussitôt, et l'épuration du système interne s'opère ainsi sans difficulté. Mais, en logique sociale, les propositions et les programmes à éliminer sont des hommes qu'on n'élimine pas et qu'il faut convertir, quelquefois par force, plus souvent par habileté. En outre, la poursuite d'un bien réel, saisissal)le et vrai, tel qu'un domaine rural, un héritage, la main d'une femme, est propre à produire individuellement la convergence logique des désirs; mais, socialement, elle n'est presque jamais propre qu'à diviser les désirs et placer la société sur un pied illogique. Car la possession indivise soit des terres et des troupeaux, soit des femmes et des esclaves, n'est possible qu'à l'origine, et leur partage forcé ensuite mécontente presque tout le monde. D'où la néces-
1 Pour l'intelligence de ceci et de tout ce qui euit, je dois faire remarquer qu'à mon point de vue — mais ce n'est pas le lieu de le développer ici — l'Éthique et TEsthétique se ramènent, au fond, à la Logique.
de l'importance de certaines vérités, mais encore être persuadé que les connaître est le plus grand bien, que les ignorer est le plus grand mal, que leur rendre témoignage par ses actes est le premier et souverain devoir de l'homme. L'homme religieux est plein d'une foi pareille. Combien de temps s'écoulera-t-il avant que les vérités scientifiques ou philosophiques soient l'objet de telles convictions?
Il n'y a pourtant pas à espérer que l'esprit de mensonge soit exorcisé de nos sociétés, si ce n'est quand elles se seront installées de nouveau dans quelque majestueuse erreur stable et profonde, dans un Crodo spécieux qui les oriente vers un idéal fascinateur. Ce sera, plus tard, l'œuvre de quelque puissant esprit, plus sincère que Pythagore ou Mahomet, espérons-le ; mais ce ne pourra être que lorsque la source, aujourd'hui si abondante, des découvertes scientifiques, aura tari. Comme il n'y aura plus alors à se préoccuper que des anciennes, une synthèse philosophique, durable et définitive, sera possible, à l'ombre de laquelle l'humanité assoupie rêvera en paix, exempte de tous délits comme de tous maux... Mais nous, en attendant, sMl en est ainsi, consolons-nous d'être de notre siècle; et ne croyons pas acheter trop cher, au prix de tous nos délits et de tous nos crimes, et de tous nos mensonges même, nos lumières et nos découvertes, si du moins les plus respectables illusions ne valent pas à nos yeux les plus dangereuses vérités.
chargerais de le démontrer^ la seule vraie garantie des gouverDéa contre la possibilité de leurs crimes, la plupart impunis. Agir contrairement à ses principes, c'est, pour un homme d'État, un mensonge criminel. Or, je le demande, l'utilité de tels mensonges va-telle ou non en décroissant ?