CHAPITRE IV
OdOOKAPHIB CRUIUBLI.K
Examinons d'abord une observation ou pseudo-loi dont l'interprétation semble bien facile, mais ne l'est que superficiellement. « Quételet, dit M. Garofalo dans sa Criminologia, a prouvé le premier par la statistique que les crimes de sang croissent dans les climats chauds et décroissent dans les climats froids. Il a limité ses remarques à la France *, mais la statistique des autres pays d'Europe a montré l'universalité de cette loi. Même dans les États-Unis d'Amérique, on a observé que dans le Nord prévalent les vols et dans le Midi les homicides. » Je conteste que la règle soit sans exceptions notables ; mais, dans une certaine mesure, elle est vraie; et les travaux de Ferri ont beaucoup contribué à en montrer la vérité. Qu'on ne se hâte pas trop cependant d'attribuer cette relation à une influence pure et simple du climat. Remarquons en effet que, dans un même climat nullement modifié, un peuple en train de se civiliser présente un accroissement proportionnel de la criminalité astucieuse ou voluptueuse et une diminution relative de la criminalité violente. Comparons maintenant ces deux relations, l'une du crime et de la température, l'autre du crime et de la civilisation. L'une semble identique à l'autre. Il y adonc ceci d'étrange
1 On verra justement plus loin que son observation ne s'applique guère à la France, la Corse exceplée.
à première vue que le progrès de la civilisation paraît gtvoir, sur la direction imprimée aux penchants criminels d'un peuple, précisément le même effet qu'aurait un refroidissement de son climat. La civilisation, par hasard, serait-elle donc un calmant nerveux de la race, comme l'est le froid? Nous savons bien pourtant le contraire; le propre de la vie civilisée par excellence, de la vie urbaine, est de surexciter le système nerveux autant que la vie rurale l'apaise et nourrit le muscle aux dépens du nerf. Elle agit en ce sens comme ferait, non pas un refroidissement, mais un échauffement du climat.
Comment donc expliquer la chose? Il faut, je crois, faire intervenir ici la remarque vulgaire, si savamment et si ingénieusement développée par M. Mougeolle (dans son livre intitulé Statistique des civilisations), sur la marche de la civilisation vers le Nord. Si cette remarque générale est vraie, et assurément on ne saurait lui contester une large part de vérité, nous pouvons voir que la supériorité numérique des vols dans le Nord et des homicides dans le Midi tient, non à des causes physiques, mais à une loi historique; non au fait que le Nord est plus froide et le Midi plus chaud, mais au fait que le Nord est plus civilisé et le Midi moins. Les pays les plus civilisés à un moment donné sont, en effet, ceux où la civilisation est de date plus récente. Ce sont les pays septentrionaux en général, comparés aux nations et aux provinces méridionales. En se communiquant à des races moins fines et plus fortes, moins nerveuses et plus musculeuses, la contagion civilisatrice étonne le monde par l'éclat remarquable de ses phénomènes; et, se déployant extraordinairement sur ces terres vierges, elle y produit maintenant, mais avec plus d'intensité encore, les changements déjà accomplis par elle dans les lieux d'oii elle paraît émigrer, et où, à vrai dire, elle se maintient, mais sans progrès ou en déclinant. Entre autres effets de ce genre, elle fait diminuer dans son nouveau «éiom* la criminalité cruelle, rrui auparavant v
sévissait, et elle y fait augmenter la criminalité perfide ou lascive, qui naguère était inférieure à la première. Une statistique faite à des époques où, la civilisation n'ayant pas encore passé du Midi au Nord, le Nord était plus barbare, eût certainement montré que les crimes de sang étaient plus nombreux dans les climats septentrionaux, oii maintenant ils sont plus rares, et provoqué les Quételets d'alors à formuler une loi précisément inverse de la loi ci-dessus. Par exemple, si l'on divise l'Italie actuelle en trois zones, Lombardie, Italie centrale. Midi, on trouve que dans la première il y a par an sur 100,000 habitants trois homicides, dans la seconde près de dix, dans la trcHsième plus de seize *. Mais n'estimera-t-on pas probable qu'aux beaux jours de la Grande Grèce, quand florissaient Crotone et Sybaris, au Sud de la péninsule toute peuplée de brigands et de barbares dans le Nord, à l'exception des seuls Étrusques, la proportion des crimes sanglants aurait pu être renversée? Actuellement, il y a en Italie, à chiflre égal de population, seize fois plus d'homicides qu'en Angleterre, neuf fois plus qu'en Belgique, cinq fois plus qu'en France. Mais on peut bien jurer que, sous l'empire romain, il en était autrement, et que les sauvages Bretons, les Belges même et les Gaulois l'emportaient en férocité habituelle de mœurs, en bravoure et fureur vindicative, sur les Romains amollis. D'après Sumner Maine, la littérature Scandinave démontre que l'homicide, aux époques de barbarie, était « un accident journalier » chez ces peuples du Nord, précisément les plus doux à présent, et les plus inoflfensifs de toute l'Europe*.
La Corse aujourd'hui, comparée à la France, présente
^ Criminolagia, par Garofalo, p. 397.
s En Espagne, même contraste. Les provinces du Nord y donnent une moyenne de crimes, surtout de crimes contre les personnes, inférieure à celle des provinces du Midi. Au temps de la domination arabe, pense-t-on qu'il en était de même ? et croit-on (^n'alon^ «iomme aujourd'hui, l'ensemble de la criminalité violente, dans oette péninsule, était quatre fois plus élevé qu'en France ?
PROBLÈMI^S Dl': CRIMINALITI-:.
un chiffire esceptiODnel d'homicides causés par la detta, et, en revanche, un minimum de vols. Mais sej huit cents ans avant l'ère chrétienne, quand l'Étr après Carthage, apporta ses arts industriels et a^rico cette île pendant ifue la Gaule était encore plongée îa barbarie, il est à croire que le chiffre continental crimes inspirés par la vengeance, passion dominante barbares, n'était pas inférieur au chiffre insulaire.
Quant à la France, il est bon de signaler que, nu Quételet, elle échappe à la loi d'inversion signalée. (J jette un coup d'œil sur les belles cartes d'Yv( annexées à la statistique criminelle de 1880. Sur la ■ des crimes contre les personnes, on ne remar(|U(^ n ment l'assombrissement voulu des teintes du Non Midi ; ce qui frappe seulement, c'est leur noirceur da voisinage des grandes villes, Seine, Bouches-du-Rl Gironde, Loire-Inférieure, Nord, Seine-Inférieure, RI La carl« des crimes contre les propriétés niontre-t-ell damier de teiotes inverse du précédent? Point du Les deux ne diffèrent point sensiblement ; et les dép ments les plus foncés, comme les plus clairs, sont i près les mêmes dans l'un et dans l'autre. Notons que quante ans de statistique sont là condensés. — Mais, travail pareil eût pu être fait au sixième siècle de i Ère, au temps où Arles était une grande ville de 10( habitants, entourée d'une constellation rayonuantede romaines, et oii Lutèce était une bourgade isolée, il présumer que la carte des homicides, au lieu de prés une dissémination indifférente de ses teintes, n'eu manqué d'être beaucoup plus sombre à l'endroit des i tribus germaines du Nord, que parmi les Celtes roma du Midi.
Si la criminalité contre les personnes en France pas plus marquée dans le Midi qu'au Nord, le rappo cette criminalité à celle contre les propriétés dan: même d^artement donne lieu à une remarque int
santé. Il n'y a que sept départements, tous montagneux et pauvres, où les crimes contre les personnes égalent et excèdent en nombre les crimes contre les propriétés : à savoir les Hautes-Alpes,la Savoie, l'Aveyron, la Lozère, les Basses-Alpes, les Pyrénées-Orientales et la Corse. Daïis les soixante-dix-neuf autres, la proportion inverse se remarque. Ici, est-ce l'importance de la latitude qui apparaît? Non ce serait plutôt celle de l'altitude. Mais il est bien clair que la véritable explication est tirée de l'état social. A propos de suicide, M. Morselli, dans son bel ouvrage, s'est efforcé de découvrir une influence analogue de la latitude, voire même des formations géologiques. Mais il est contraint de reconnaître, avec sa bonne foi supérieure, le peu de fondement de ses conjectures. A l'inspection de ses cartes, il est évident, de son propre aveu, que le centre de l'Europe l'emporte sur le nord par la fréquence de ses suicides, et que, dans les parties centrales, il y a deux foyers d'irradiation, à savoir Paris et le cœur de l'Allemagne, autrement dit les deux foyers continentaux de notre civilisation européenne. Si le troisième, Londres, qui est insulaire, échappe à la contagion, c'est sans doute à cause du caractère religieux, traditionnaliste, plus original aussi et moins mélangé, de la civilisation anglaise. Quoi qu'il en soit, il est clair que la distribution géographique du suicide s'explique sociologiquement, non géographiquement ; et je crois qu'il faut en dire autant de celle du crime.
Ai-je entendu nier dans ce qui précède l'influence provocatrice de la chaleur sur le déchaînement des instincts violents et sanguinaires? Nullement. Je sais q.ue le maximum de la criminalité contre les personnes, c'est-à-dire des crimes de sang, correspond, dans un même pays donné, au printemps, sinon à l'été, comme celui de la criminalité contre les propriétés à l'automne, sinon à l'hiver; et ce contraste chronologique n'est évidemment pas susr'>r>fihi^ H H (rfr^vf" d'interprétation auquel je viens de sou-
158 CRIMINALITE COMPAHÉE.
tal, la Lozère, les Alpes-Maritimes, etc., et autres pays montagneux, froids, quoique méridionaux. Il tend donc à s'établir, grâce à l'alcoolisme toujours croissant dans le Nord, un nivellement de la criminalité violente, favorisée dans telle latitude par le climat, dans telle autre par le vin, l'alcool ou la bière. On peut croire que les populations septentrionales sont aussi fortement poussées aux crimes de sang par leur ivrognerie endémique et traditionnelle que les populations méridionales par leur soleil. Si donc les premières se retiennent plus souvent sur la pente de la cruauté, si l'Anglais, par exemple, tout en consommant beaucoup plus d'alcool, est seize fois moins meurtrier que l'Italien S ce résultat me semble dû surtout à la supériorité de culture sociale dont le Nord aujourd'hui donne le spectacle.
En un mot, si la civilisation était à son apogée, on peut croire que l'influence des saisons et des climats sur la criminalité serait une quantité presque négligeable et que les influences sociales seules mériteraient examen. Attachons-nous, par suite, à celles-ci. Mais, me dira-t-on, l'explication physique de la criminalité n'est que reculée dans votre manière de voir, puisque, si la moindre violence criminelle des pays les plus froids est due à leur civilisation supérieure, la supériorité de celle-ci s'explique à son tour par son progrès du Sud au Nord, dont la différence des climats parait seule rendre compte. — C'est le moment, pour répondre, d'examiner de près cette loi thermique de l'histoire, et de voir si elle ne dériverait pas de quelque cause toute sociale au fond, malgré son expression physique. Mais d'abord, rendons cette justice à M. Mougeolle
1 Cette diftéreoce, d'après Garofalo, s'explique parcelle des races. Encore une illusion, je crois. Une coutume nationale, qui n'est pas exclusivement propre, il s'en faut, à la race italienne, celle de la yendetta, explique suffisamment la criminalité violente de cette nation. Mais il m'en coûte de ne parler de M. Garofalo que pour le contredire ; et je profite de cette occasion pour louer la hauteur judicieuse de vues qui est remarquable dans son ouvrage.
qu'il n'a rien négligé pour lui prêter toute la précision et la solidité désirables. Traçant sur une mappemonde quatre ou cinq des principales lignes isothermes entre la zone torride et la zone glacée, il montre ou s'efforce de montrer que chaque couple d'entre elles enserre, ou même que chacune d'elles relie à très peu près les diverses grandes capitales où se concentrait et d'où rayonnait là civilisation à une même époque de l'histoire *, et que l'ordre de succession de ces époques, de ces foyers civilisateurs tour à tour allumés et consumés est précisément donné par la superposition de ces lignes à partir des tropiques. Sur le même isotherme, à la plus ancienne période connue, nous voyons fleurir Memphis et Babylone ; plus haut, Ninive, Tyr, Athènes, les premières villes chinoises, Nan-King et Hang-tchéoufou ; plus haut, Rome ; plus haut , Constantinople , Cordoue, Venise; enfin, dans la zone tempérée de nos jours, Londres, Paris, Berlin, Vienne, ajoutons Pékin. Au delà « s'étend une zone qui comprend les parties civilisées de la Scandinavie et de la Russie, pays les derniers arrivés à la vie européenne. » Dans le détail, c'est surtout la carte isothermique du bassin de la Méditerranée qui paraît confirmer la loi. Il y a cependant des objections ; par exemple, l'histoire de la civilisation égyptienne qui s'est développée du Nord au Sud, de Memphis à Thèbes, contrairement à la direction générale. A cela, l'auteur ne répond rien •, ou presque rien. Il est plus heureux à l'égard d'une difficulté non moins grave que soulève la marche des civilisations américaines antérieures à la conquête. Ici, la civilisation née du reste dans la zone torride aussi bien que dans l'ancien monde, c'est-à-dire au Guatemala, au Yucatan, à Tabasco, passe plus tard à des territoires plus rapprochés encore et non plus éloignés de l'équateur, à Mexico, à Bogota, à Cuzco, à Quito ^. Mais on nous fait judicieuse-
^ Voir les figures tracées p. 223 et p. 226.
s Voir la note de la p. 216.
^ L'objection, il est vrai, serait tout autrement insurmontable» si
ment remarquer que le progrès en altitude a dispensé ici du progrès en latitude, et que cela revient au même sous le rapport thermal. Les civilisations mexicaine et péruvienne ont eu pour siège des plateaux de 2 à 3,000 mètres au moins d'élévation, où la température moyenne était de 16 à 16 degrés. Cette exception « à la direction et au sens général du déplacement de la civilisation ne fait donc que confirmer la généralité de la loi thermique. » Et l'auteur se croit autorisé à conclure « qu'il y a une relation constante, nécessaire, entre le développement successif des civilisations dans le temps et la marche des isothermes à la surface de la terre. »
Cela est spécieux de précision en matière si vague habituellement. Mais, tout en faisant sa part à cette généralisation un peu hâtive, il faut, je crois, avec tous les égards dus à une œuvre de mérite et de savoir, la remettre à sa place. N'en serait-il pas de cette direction septentrionale de la civilisation comme de sa direction occidentale, dont il a été aussi beaucoup parlé ? Longtemps, en même temps qu'elle allait du Sud au Nord, la lampe du genre humain a été de l'Est à l'Ouest, et cette autre orientation a été jugée non moins fatale, jusqu'aux temps modernes oii, ayant atteint la France et l'Angleterre dans cette voie, elle s'est mise à rétrograder vers l'Allemagne et la Russie, vers ses sources même, l'Italie, la Grèce, l'Inde enfin et le Japon. Il est vrai que l'Amérique, qui est l'Extrême-Occident pour nous, et où la civilisation venue de l'Est se propage sur son propre territoire de l'Est à l'Ouest, peut être citée comme une confirmation éclatante de la tendance dont il s'agit. Mais que prouve ce mouvement opposé au précédent, et simultané, sinon qu'un type quelconque de civilisation, quand il s'est fixé et organisé quelque part sous la forme d'une grande cité florissante, aspire à se
Ton admettait avec divers américanistes (V. l'ouvrage de M. de Nadaillac, p. 2^) que rAmèrique a été primitivement civilisée du Norri an Midi.
premières mythologies, allant notamment du Nord au Sud dans toute une grande partie du monde. Je veux parler de rOcéanie, qu'un rayon détaché du génie asiatique éclaira, île par île, dans cette longue odyssée de pirogues et de sauvages que M. de Quatrefages nous a si bien racontée. — M. MougeoUe semble croire que la prochaine floraison de grandes cités destinées à faire oublier Paris, Londres et Berlin, aura lieu sur un isotherme plus froid encore ou moins tempéré que le nôtre, conformément à sa loi. A ce compte, la civilisation n'atteindrait-elle un jour son zâiith qu'au pôle Nord? Non, selon toutes les apparences, ce n'est point au Spitzberg ou au Groenland que la Russie trouvera sa nouvelle capitale, propre à éclipser Saint- Pétersbourg; ce sera sur les bords du Bosphore ; et l'on dirait à bien des signes que l'avenir ménage à nos neveux ce beau miracle, la résurrection, le refleurissement urbain, après une longue mort, de l'Orient et du Midi. — Au demeurant, rien de plus simple que l'espèce de nécessité momentanée à laquelle la civilisation ou plutôt les civilisations ont obéi en se dirigeant au Nord pendant si longtemps. En effet, elles devaient naître dans les régions chaudes, sous les tropiques, là où des ressources naturelles plus abondamment offertes à l'homme lui laissaient des loisirs plus nombreux, et où une faune et une flore plus riches exaltaient sa curiosité. Malgré le proverbe : «nécessité, mère de l'industrie, » la beauté des spectacles, propre aux pays chauds, et non l'intensité des besoins, propre aux pays froids, a pu seule au début éveiller l'imagination humaine, si l'on en juge par le caractère esthétique de ses premières créations, langues et mythologies, d'où toute industrie procède indirectement. Mais, contagieux par nature, le génie humain ne pouvait rester enfermé dans son berceau tropical ; forcé d'en sortir pour se conformer à sa propre loi, il a abordé naturellement des terres de plus en plus froides, d'autant mieux que les inventions déjà faites dans un climat favorisé permettaient à l'homme de
PROBLEMES D£ CRIMINALITE. 163
s'adapter aux conditions de climats plus rudes ou plus inégauK. Par exemple, selon toutes probabilités, les inventions relatives au vêtement ou à l'habitation, tissage et couture, briqueterie et architecture, qui seules ont rendu possible le séjour de l'homme dans les terres tempérées, ont pris naissance dans les pays chauds, où à la rigueur on eût pu s'en passer. Il n'est pas surprenant d'ailleurs que chacune de ces transplantations ait été marquée par un progrès, si l'on songe qu'en tout organisme la perfectibilité est le privilège de la jeunesse. En tout cas, il est permis de croire que le déclin presque fatal, au moins relatif, de la civilisation aux lieux oii elle a longtemps fleuri, et son expatriation presque forcée, ont des causes avant tout sociales, entre autres, par exemple, le haut prix, toujours croissant, finalement abusif, des terres dans les pays où la population, en se civilisant, se condense. Ce qui se passe de nos jours, la concurrence victorieuse des terres américaines, contre laquelle ne sauraient lutter les propriétaires du vieux continent européen, condamné dès lors à une ruine inévitable dans un temps donné, a dû se passer souvent jadis, même dans le plus lointain passé, sur une échelle plus réduite. Ajoutons-y l'épuisement du sol et l'épuisement de la race.
Soyons plus précis. Dans ses belles leçons sur VExpansion de VAngUterre, Seeley montre à merveille que la marche de la civilisation européenne vers l'Ouest, à partir du seizième siècle, a pour cause principale, notamment, la découverte du nouveau monde, d'où résulte l'attraction de l'ancien monde sur le nouveau. L'Italie alors décline parce que l'Océan, comme grande voie commerciale, se substitue naturellement à la Méditerranée; et l'activité, la vie, la prospérité passent par suite aux États riverains de l'Atlantique, à l'Espagne, au Portugal, à la France maritime du Nord et de l'Ouest, à la Hollande, à l'Angleterre, comme auparavant elles avaient été, depuis une antiquité fabuleuse, le privilège réputé éternel des peuples baignés
par la Méditerranée : Egypte, Phénicie, Asie-Mineure, Carthage, Grèce, Empire romain, Espagne méridionale sous les Arabes, Provence, Républiques italiennes. Il y a tout lieu de croire que, sans le succès inouï des grands navigateurs du quinzième siècle, rendu possible uniquement par l'invention de la boussole, la richesse et la haute culture seraient restées indéfiniment attachées aux rives méditerranéennes. De la sorte, donc, s'explique la marche occidentale de la civilisation depuis trois siècles. Mais auparavant c'était bien de l'Est à l'Ouest, aussi bien qu'en sens inverse, comme de nos jours, qu'elle avait marché : de Rome à Constantinople, par exemple, des Arabes d'Espagne à toute la chrétienté. — Quant au mouvement de la civilisation vers le Nord, simultanément, c'est aussi une attraction spéciale, née d'initiatives individuelles, qui en rend compte, ajoutée aux causes ci-dessus : à savoir, l'attraction du Nord, inculte et brave, par le Midi, plus civilisé et militairement affaibli. De là les invasions ou les infiltrations des Barbares dans l'Empire romain, le déchaînement du Nord sur le Midi de la France sous prétexte d'hérésie albigeoise, les expéditions françaises en Italie depuis Charles VIII ; ajoutons les croisades. La proie ici a civilisé le chasseur, tandis que l'attrait et la conquête de l'Amérique ont produit l'effet contraire; mais, au point de vue du rayonnement civilisateur, cela revient au même. En ce qui concerne les croisades, l'attraction du paradis à gagner corroborait celle de l'Orient à conquérir. N'importe; toutes ces attractions-là étaient simplement des polarisations, je le répète, des polarisations momentanées et, malgré leur longue durée, accidentelles, de la lumière civilisatrice.
Telles sont les considérations d'où je me permets de conclure, en résumé, que la moindre criminalité violente des pays septentrionaux tient à un fait social, la direction longtemps septentrionale de la civilisation, et que ce fait lui même a une cause sociale, la force de propagation
rr.
PHOBLEMCS SE CftlMlNALlTE. I6S
îmitative dans tous les sens. Si, en Italie, la différence entre les provinces du Nord et celles du Midi, au pi vue des crimes de sang, est fortement tranchée, qu'en France elle est presque insensible, n'est-ce p; cisément parce que les causes d'ordre social or lonî;temps et plus profondément remué notre pay les temps modernes, comme le prouve le degré exo nel d'assimilation et d'unification nationale réali lui?
J'oubliais un argument a fortiori qui a peut-i valeur. Je ne vois pas pourquoi le crime, plutôt folie et le génie, dépendrait de causes naturelles ava et non sociales. S'il est démontré, par la statistiq tamment, que le génie et la folie sont des suites ' sociaux, nous devons croire à plus forte raison crime s'explique de même. Je dis à plus forle i puisque, de ces trois anomalies, les deux première rendent étrangers au milieu social et la troisième no en lutte avec lui ; 'celle-ci dépend donc bien plus que les autres. — Or, pour la folie, il n'y a pas de c tation possible : la statistique, qui révèle sa progt parallèlement à celle d'influences sociales bien dé nées (vie urbaine, instruction, célibat, etc.), est éloquence irréfutable. Quant au génie, scientiliqi exemple, qu'on lise l'ouvrage de M. de CandoUt sujet. Il nous apprend, par le relevé des associés o respondants étrangers qui ont été élus par diverses s( savantes depuis deux siècles, classés d'après leur na lité, leur religion, leur profession ou leur caste, « (] grande diversité de causes influe sur la productto savants distingués, et que les causes morales (ajoi pour compléter sa pensée, sociales) ont plus d'impo que les causes matérielles. » L'exemple de la Suis merveilleusement propre à faire ressortir cette véri petit pays, dans son ensemble, a fourni un chifl gavants de génie très supérieur à celui que sa &ible
166 CRIMINALITÉ COMPARKE.
lation devait faire attendre ; et, dans les cantons protestants, la proportion s'élève à un point extraordinaire. Pourquoi ? Parce que les conditions sociales qui favorisent le développement scientifique original, conditions précisées et soigneusement cataloguées par M. de GandoUe, st' sont trouvées réunies en Suisse à un degré exceptionnel, surtout dans les régions protestantes. — Est-ce à dire que le génie ne soit pas un don de nature, ni la folie un malheur naturel ? Non. C'est du sein de la race, aidée du climat, qu'éclosent sans nul doute les candidatures au génie, ajoutons' à la folie et au crime. Mais c'est la société qui choisit les candidats et les consacre, et, puisque nous voyons qu'elle pousse de la sorte les uns aux académies ou aux hospices d'aliénés, nous ne devons pas être surpris qu'elle détermine l'entrée des' autres au bagne.
HOMIGIDS ET SUICmB
Une question qui se rattache à la précédente est celle de savoir s'il est vrai, comme le prétendent les écrivains les plus autorisés, notamment Ferri et Morselli, que la marche du suicide soit inverse de celle de l'homicide^ et que l'un, en tout pays et en tout temps, serve en quelque sorte de complément ou de contre^poids à l'autre*. Je m'étais permis, à propos de VOmicidio-suicidio de Ferri, d'émettre des doutes motivés à ce sujet. Cet auteur, avec lequel d'ailleurs mon désaccord est peut-être plus apparent que réel ou plus superficiel que profond, m'a répondu dans la seconde édition de sa brochure (p. 112-120) en dressant un tableau graphique des plus instructifs où tous les
^ Ce n*e8t pas que la thèse contraire n*ait été soutenue, mais à une époque déjà ancienne. Gazauvieilh, en 1840, a cherché à établir, puraU-il, que le nombre des suicides et celui des crimes violents ont toujours progressé ou décru ensemble.
PROBLEMES DE CRIMINALITE. 167
éléments du problème se trouvent résumés. État par État, la courbe de l'homicide y est opposée à celle du suicide pour toute la période embrassée par les statistiques. — Eh bien, plus j'étudie cette planche, moins je suis disposé à admettre la thèse dont elle est censée être la justification. J'y vois bien, à la vérité, en comparant dans le détail les courbes accouplées deux à deux, que, assez souvent, les années où Tune monte, l'autre descend, et vice versa; le fait même est frappant par sa constance en ce qui concerne l'Irlande et, dans l'ensemble, suffit à expliquer la généralisation que je combats. Mais, d'abord, il y a de nombreuses exceptions. Pour l'Italie, par exemple, oii les courbes sont d'ailleurs trop brèves pour pouvoir être utilement comparées, la dépression de la courbe-homicide en 1868 coïncide avec une dépression, et non un relèvement, de la courbe-suicide. Pour l'Angleterre, de 18»7 à 1889, de 1870 à 1874, les deux sont plutôt parallèles qu'inverses; de même pour la Belgique, de 1851 à 18S5, de 1861 à 1864. La Prusse, à partir de 1865, oft're aussi beaucoup de parallélisme dans ses courbes, toutes deux montantes *. Quant à la Praiice, la courbe de l'ho* micide^ horizontale et à peine dentelée, correspond en général et ne s'oppose nullement aux accidents plus accen* tués de la courbe du suicide, fortement ascendante. Ajoutons que la carte du suicide par département français^ si on la compare à la carte des homicides^ ne présente dans l'ensemble aucun rapport inverse avec celle-ci. La coïnci^ dence de ces deux résultats, l'un relatif au temps, l'autre à l'espace, est significative.
Je dois reconnaître pourtant que, en ce qui concerne
* La Prusse est un des rares États civilisés où l'homicide est en voie d'accroissement notable, malgré les progrès de sa culture. C'est peut-être une conséquence de cet équilibre social européen (substitué à l'ancien équilibre politique) qui tend à établir le niveau de la criminalité entre les nations de civilisation égale. La Prusse, en effet, a encore quelques pas à faire dans la même voie meurtrière pour atteindre au niveau de la France, par exemple.
168 CRIMINALITÉ COMt>ARÉE.
l'Irlande, l'inversion signalée est vraiment digne de remarque. Ce n'est pas qu'elle soit complète : les deux courbes montent, seulement l'une un peu, l'autre beaucoup. La côte la plus raide est celle de l'homicide, singularité unique qui suffit à nous révéler la situation tout à fait à part de ce malheureux pays, où la misère est si grande et la haine mutuelle si exaltée, qu'une quote-part annuelle de la population y est condamnée à sortir par l'une de ces trois portes, l'émigration, le suicide ou le meurtre. Si l'une se resserre, les autres doivent s'élargir d'autant. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, cette exception insulaire ne me parait pas tirer à conséquence.
En second lieu, s'il y avait réellement entre l'homicide et le suicide la corrélation compensatoire qu'on imagine, on verrait l'un baisser en général dans l'ensemble des États civilisés, à peu près aussi rapidement que l'autre s'élève. Mais on sait que l'homicide est, ou peu s'en faut, stationnaire, pendant que le suicide grandit avec une rapidité et une régularité effrayantes, qui attestent l'action d'une cause exclusivement propre au triste phénomène en question, et d'une cause d'ordre social. En cela, et par bien d'autres traits, la marche du suicide est analogue à celle de la folie. A vrai dire, il v a les mêmes raisons statistiques d'établir entre la folie elle-même et l'homicide la relation indiquée. Mais, poussée à cet excès, la thèse montre sa faiblesse. Que signifierait ce rapprochement? Que la démence est une soupape de sûreté contre le crime ? Il serait étrange que cette soupape de sûreté involontaire se développât du même pas et de la même manière que le suicide, exutoire volontaire en grande partie, avec leauel elle ferait double emploi.
Poursuivons. Si l'inversion imaginée était réelle, on ne verrait pas certaines causes, notamment la température, influencer l'homicide et le suicide dans le même sens. Le retour de la saison chaude, le printemps, marque également le maximum des deux. La progression à l'homicide
170 CHIMINALITK COMPAREE.
civilisation. En ce qui concerne le suicide, par exemple, la distance entre le maximun et le minimum dont je parlais tout à l'heure va s'atténuant, du moins en France, c'està-dire qu'on se tue proportionnellement plus en ' hiver maintenant qu'autrefois, et moins en été. Dans les grandes villes, cet écart est plus faible que dans les campagnes. Il est plus fort en Italie qu'en France. De toutes les influences d'ordre naturel, la seule qui, au lieu de s'efFacer, s'accuse davantage au cours de la civilisation, c'est celle du sexe. La différence numérique entre les suicides masculins et féminins est d'autant plus forte qu'il s'agit de nations ou de classes plus civilisées. Par exemple, en France, les femmes de la ville ne fournissent que les 18 centièmes du chiffre total, pendant que les femmes de campagne donnent 20 centièmes. Il en est de même en Italie, en Prusse, eu Suède, en Norvège, en Danemark. La civilisation ne tend donc nullement à égaliser les seies. C'est qu'elle est, je croîs, chose essentiellement masculine; et voilà peut*être pourquoi, soit dit en passant, elle est au fond si antipathique à ceux qui en profitent le plus, aux poètes, aux artistes, à tous les esprits essentiellement «fetnmelins» tels que Rousseau et Chateaubriand.
Legoytj dans son consciencieux ouvrage établit (p. 2S8) entre le suicide et l'émigration une inversion tout autrement Intelligible que la précédente. En Danemarck, le suicide diminue année par année à mesure que l'émigration augmente, l'émigration est très forte en Angleterre, le suicide très faible. En France, c'est justement l'opposé. En Allemagne, l'accroissement exceptionnel des suicides, de 1872 à 1878, a coïncidé avec la diminution progressive de l'émigration. Voilà, par exemple, une corrélation facile à comprendre. Un rapport inverse, non fortuit, ne saurait exister, en effet, dans la vie sociale, qu'entre deux courants d'activités complémentaires l'un de l'autre, c'est-à-dire répondant à un même besoin par des voies différentes. Qu'un malheureux à bout de privations ou de