CIVILISATION ET MENSONGE
Mais les considérations historiques, rassurantes en somme, q\ii précèdent, ne doivent pas nous empêcher d'attacher une signification sévèrement défavorable, sur*
tout par un côté non encore envisagé, à raccroissemenlL. contemporain, yjgjrppnt 4por me, de la .déCctUOSné âsLucieuse et voluptueuse. Cette progression n'implique pas seûTemienf un débordement d*ardeur sensuelle , mais encore, ce qui est tout autrement triste, un déclin général de la véracité et de la bonne foi. De toutes les conditions qui favorisent Téclosion du délit, môme du délit brutal et violent, la plus fondamentale sans contredit est l'habitude du mensonge. Le meurtrier même doit mentir pour cacher ses préparatifs ; devant le juge, il ment le plus souvent, quoique parfois, se faisant honneur de ses prouesses, il soit franc, mais se vante plutôt qu'il n'avoue. Le mensonge ne joue cependant ici qu'un rôle secondaire ; il est au contraire, dans le vol, l'escroquerie, l'abus de confiance, le faux, l'élément essentiel. Quant aux délits contre les mœurs, ils en vivent, non par nécessité uniquement, mais avec délices; comme la couleuvre est tortueuse, le voluptueux est furtif et sournois par nature ; qui dit séducteur dit menteur. Madame Bovary, d'après Flaubert, et c'est une de ses plus pénétrantes observations, mentait comme l'eau coule à la fontaine. Aussi, quand les voyageurs nous apprennent que certaines tribus sauvages ou barbares se signalent par leur probité ou leur pureté de mœurs, par exemple les Kouroubas, les Alfants, les Bades, les Konds, les Weddas, les Yézides, les Druses, nous ne devons pas être surpris d'apprendre en môme temps qu'elles se distinguent par leur véracité scrupuleuse. L'amour du vrai, même déplaisant, est lié à Tamour du juste, même préjudiciable. Quoi qu'il en soit, imaginez dans la France actuelle des types de sincérité absolue tels que les Jansénistes du dix -septième siècle, espèce éteinte; sur de tels hommes, les passions mauvaises qui poussent à Timprobité, aux séductions immorales, à l'adultère, peuvent se donner carrière, elles échoueront devant cet obstacle, l'invincible répugnance à déguiser la vérité. Les Quakers sont-ils éminemment honnêtes parce qu'ils sont éminemment sincères, ou vice versa 7 Ou peut en douter.
Ce sont là, avec quelques autres illustres exemples, les pics culminants de la loyauté humaine, d*oii la nôtre découle peut-être, bien répandue, je le veux, mais bien affaiblie I Eussent-ils surgi de nos jours, si le passé ne nous eût légué ces modèles ? De nos jours, en revanche, ont poussé des cimes intellectuelles dominantes ; mais il n*en est que plus surprenant de voir au milieu de notre illumination radieuse de vérités découvertes, la véracité baisser, après avoir vu, au sein de Terreur et de Tignorance la plus profonde, grandir le culte ardent du vrai. Ce double phénomène est étrange. Il pose plusieurs problèmes qui méritent d'être éclaircis.
Puisque la délictuosité, surtout la délictuosité non grossière, est liée à Tesprit de mensonge, il s'ensuit que la question de savoir si le délit, surtout en ses formes raffinées, peut être refoulé et vaincu, revient à se demander si le mensonge peut être extirpé ; en d'autres termes, s'il n'est pas des cas, des rapports dans la vie de société, où je ne dis pas l'utilité, mais la nécessité du mensonge s'impose, et s'il est à espérer que ces cas, ces rapports, disparaissent ou simplement diminuent au cours de la civilisation.
Que le mensonge soit utile, très souvent utile dans la vie, un menteur seul peut le nier. On ne sait trop si c'est le génie ou la mauvaise foi d'Annibal, de César, de Napoléon, qui a le plus contribué à leurs conquêtes, et si c'est la mauvaise foi ou l'activité de Garthage et de Venise qui leur a valu l'empire de la mer. Mais on peut douter que le mensonge soit nécessaire. Pourtant quel instituteur ne s'est cru le devoir, un jour ou l'autre, de répondre par un mensonge à une curiosité indiscrète de son élève? Quel ministre, pendant une guerre, ne s'est cru tenu en conscience à tronquer des dépèches, à publier des bulletins mensongers, à nourrir d'erreur l'enthousiasme militaire de son pays? Combien de pères libres-penseurs se croient obligés à envoyer leur fils, leur fille tout au moins, au catéchisme I on dit bien aux enfants, en les trompant, qu'il faut toujours dire la
vérité ; mais ils ne tardent pas à s'apercevoir que celte soi-disant règle souffre d'innombrables exceptions et est généralement violée chaque fois qu'elle est en conflit avec un intérêt majeur de la vie individuelle ou sociale. L'art d'aimer, avec ses compliments aussi faux que ses serments, c'est l'art de mentir, si j'en crois Ovide ; l'art de gouverner, de môme* si j'en crois Machiavel. Y a-t-il jamais eu un succès sérieux en amour sans tromperie, en politique sans calomnies, en religion sans hypocrisie, en diplomatie sans perfidies, en affaires sans roueries, en guerre sans guet-apens? Y a-t-il jamais eu de grande gloire sans un peu de charlatanisme ? Il y a des cas où le simple silence quand on est questionné serait déjà une réponse compromettante, et où il n'y a pas de milieu entre révéler un secret important dont on a la garde ou mentir hardiment. L'honneur lui-même commande le parjure : il ordonne à Tamant d'une femme de jurer qu'il n'a jamais eu de relations intimes avec elle ; au fils, à la femme, au parent de faire un faux témoignage propre à sauver la vie de l'un des leurs *. La morale du monde, en somme, est telle qu'elle défend absolument de mentir, sauf dans les grandes circonstances dont il vient d'être question, et aussi dans les petites, comme lorsqu'on fait répondre par son domestique qu'on est sorti ; en sorte que Tapplication du précepte se restreint aux occasions qui sont ni petites ni grandes, sorte de zone mitoyenne très mal définie et susceptible de se rétrécir
> Les lois de Manou commencent par exhorter le témoin^ dans les termes les plus solennels et les plus pathétiques, à dire toute la "Vérité, rien que la vérité — car * celui qui aura porté un faux témoignage sera précipité dans les gouffres les plus ténébreux de Penfer *. Suit la description de ces affreux supplices. Puis on ne lit pas sans surprise que • toutes les fois que la déclaration de la vérité pourrait causer la mort d'un Soudra, d'un Vaicya, d'un Kchatrja ou d'un Brahmâ, s'il s'agit d'une faute commise dans un moment d'égarement, et non d'un crime prémédité, un mensonge est préférable à la vérité». — Voilà le principe inconscient d'après lequel nos jurés répondent si souvent non tout en pensant oui. On voit que la théorie des restrictions mentales remonte haut.
198 CRIMINALITÉ GOMPARâS.
iadéfinimeiit. — Chez les civilisés, « si quelqu'un, dit M. de Gandolle, dépasse la limite ordinaire des petits mensoDges et des indélicatesses, on crie haro, mais la limite est assez vague ». Quoique vague, cependant, elle existe; mais ce qui est fâcheux, à mesure que le nombre des fripons augmente, elle se déplace 0ans le sens le plus favorable à la friponnerie ' ; car Topinion, qui établit cette ligne de démarcation entre l'honnête et le malhonnête, est un singulier tribunal, influencé par ceux-là même qu'il condamne, et d'autant plus indulgent pour une espèce donnée de méfaits qu'elle abonde davantage, c'est-à-dire qu'il y aurait lieu d'être plus sévère. Pour preuve, les décisions de son fidèle écho, le jury. — Il y a donc lieu de croire^ d'après raugmenlation numérique des vols, des escroqueries, des fraudes commerciales et conjugales, à notre époque, que le blâme dujpubîTc à cet égard est de rnpins'en rnioi^g ri goureux et que, sans ce relâchement de l'opinion, le chiffre de ces
délits serait encore plus élev^;^., ' ^' ™
Nous pourrions déjà nous permettre de conclure, ce semble, qu'il est peu de vérités historiques démontrées au môme degré que l'universalité et la nécessité du mensonge, plus ou moins transformé d'ailleurs et raffiné. Si l'on observe qu'il y a deux manières de mentir, d'abord dire ce qu'on ne pense pas, puis dire ce qu'on pense avec un accent de conviction profonde qui masque un doute subsistant, on verra qu'il n'arrive pas une fois sur dix à un homme, même à un homme de science, de parler sans mentir. Concevez, par hypothèse, un État où tout le monde sans exception, le prêtre dans sa chaire, le journaliste à son bureau, le député ou le ministre à la tribune, le courtier électoral dans la campagne, le père et le mari dans sa maison, dirait, écrirait, imprimerait exactement
1 II est vrai qu'à l'inverse, là où le nombre des gens malhonnêtes diminue, cette même limite se déplace dans le sens le plus défaTorable à la malhonnêteté. Jugées au point de vue d'un pays d^im probité, les iripoDueries d'un pajs d'honnêteté seraient moins nombreoMf encore.
ce qu'il pense et comme il le pense, et voyez s'il y a une seule des institutions sur lesquelles la société repose, famille, religion, gouVernement, qui pourrait, en l'état actuel des mœurs et des esprits, se soutenir un jour. Est-ce surprenant, quand on sait qu'il n'y a peut-être pas un système philosophique même qui ne s*appuie sur force entorses à la vérité des faits ?
Mais la question est de savoir si la marche de la civilisation tend nécessairement, malgré Thumiliante constatation qui concerne le temps présent, à développer l'esprit de mensonge, ou au contraire à Taffaihlir. Il y aurait ici des causes multiples à isoler. D'un côté, le progrès des scieî;ices , l'extension du contrat , qui , comme le remarque Sumner Maine, devient de plus en plus la forme juridique propre à notre époque, enfin le nivellement social, tendent à fortifier les goûts et les habitudes de véracité. Quant à la dernière cause signalée, remarquons, en effet, qu'on est disposé à mentir aux gens, toutes choses égales d'ailleurs, en raison de la dissemblance qui nous sépare d'eux : on ment avec moins de scrupules à un enfant qu'à un homme fait, à une femme qu'à un homme comme soi, à un étranger qu'à un compatriote, à un sauvage qu'à un Européen*. Plus nous nous assimilons les uns aux autres, donc, plus nous devons être portés à être sincères. — Plus, par conséquent, nous sommes coupables en ne l'étant pas. En second lieu, l'incessant progrès dont j'ai parlé plus haut, je veux dire l'extension graduelle du champ des rapports moraux entre hommes, suppose l'élargissement de '
1 Réciproquement, le sauvage ment bien plus aisément à TEuropéen qu^au sauvage son compatriote ; d^où est venue cette réputation très imméritée d^effrontés menteurs que nos voyageurs ont faite aux indigènes des îles ou des autres régions non civilisées^ par eux visitées rapidement. — Si nos paysans aussi sont réputés pour leur mauvaise foi, à tort peut-être, n'est-ce pas parce qu'on les juge d'après leurs i apports avec d'autres classes, avec celle des hommes d'aifaires notamment, qu'ils ne se font guère scrupule de tromper? Mais, dans leurs rapports mutuels, les paysans sont-ils moins probes et moins sincères que les hommes d'affaires entre eux ?
la bonne foi, au moins en étendue. « C'est la confiance obtenue et méritée par le grand nombre, dit Sumner Maine, qui présente des facilités à la mauvaise foi du petit nombre. » Encore faut-il soigneusement distinguer ici le développement superficiel de la sincérité de son enracinement en profondeur. Sans doute, dans les textes anciens, « des actes de perfidie flagrante sont présentés souvent sans aucun blâme et quelquefois avec approbation. Dans les poèmes homériques, la finesse trompeuse d'Ulysse est célébrée comme une vertu du même ordre que la prudence de Nestor, la constance d'Hector et la bravoure d'Achille. » Mais c'est qu'en effet c'étaient là des qualités concourant au même but, des qualités essentiellement militaires. Les duplicités, les perfidies d'Ulysse étaient des ruses de gmrre, louées comme telles dans ses rapports soit avec des ennemis déclarés, soit avec des étrangers dont il fallait se méfier à une époque où, quand il n'était pas un hôte, l'étranger éiait un ennemi redoutable, et où le domaine étroit de la cité, parfois de la tribu, circonscrivait la sphère des relations de morale et de droit. Reste à savoir si, dans ses rapports avec ses concitoyens, non hostiles, non rivaux à combattre et à exterminer, Ulysse était moins franc que nos généraux ou nos politiques d'à présent. — Mais, d'autre part, la civilisation, sous divers rapports, nous pousse en un sens opposé. D'abord, en substituant le régime industriel et commercial au régime militaire, elle afifai-^ but le courage : il en faut pour être véridiquelen tôule occasion; et elle stimule la^ujûdiiéy-qui multiplie les prospectus fallacieux, Tfes falsifications et les ruses de toute sorte. Je renvoie au virulent chapitre de M. Spencer à ce sujet, témoin d'autant moins suspect qu'on sait sa prédilection pour l'industrialisme. 11 est à propos de remarquer que le progrès de la prévoyance, lié au changement dont il s'agit, contribue à développer le calcul et la ruse. — En second lieu, les luttes polJLtiquês- ont succédé aux querelles religieuses, lés conflits d'intérêts aux conflits de convictions, les faiseurs aux confesseurs^
la préoccupation du succès quand même à celle de la fidélité à tout prix. L'intelligence, regardée comme Tart de n'être jamais dupe, se développe de la sorte au dépens du caractère, qui consiste à ne leurrer personne*. En troisième lieu, Pémancipation des esprits hors du dogme a multiplié les principes et les programmes indi^ viduels, d'où résulte un besoin croissant d'expédients et de transactions pour permettre à tant d'ennemis de vivre ensemble. Enfin , sur toutes les âmes faussées ainsi s'étend le maquillage obligatoire de la politesse^ ce signe distinctif des peuples très anciennement civilisés, et d'autant plus trompeurs, tels que les Chinois. Où n'ira point l'hyperbole des nécrologies, par exemple, cette hypocrisie dont la suppression serait un scandale ? Si les Alcesles deviennent de plus en plus rares, c'est que la franchise est une cause d'insociabilité toujours croissante. La multiplication des rapports personnels, et, par suite, des conversations, développe la médisance, et la médisance la duplicité. En effet, si l'on se faisait une loi dans le monde de ne point serrer la main ni faire bon visage à quelqu'un dont on vient de dire du mal, on finirait par se brouiller avec toutes ses connaissances. A l'opposé, il y a des gens qui disent du bien de tout leur prochain, et dont la bienveillance universelle ne saurait non plus se soutenir sans déguisements fréquents du fond de leur pensée. Être droit et adroit (comme l'était Duclos, d'après Rousseau), c'est l'idéal social; mais c'est presque la quadrature du cercle.
Somme toute, il semble bien, d'après la statistique des délits, que les influences contraires à la sincérité l'emportent aujourd'hui. Mais à première vue, il paraît assez difficile de comprendre que la vérité se répande pendant
^ On peut rattacher au dévelçppement de la vanité Iajdis|M)8ition si fâcheuse du public moderne à faire cas de Pintelligence à . peu p£à& ex clusivement y èCa jôépriser presque la moralité non-intelligeuift. Il est de fait que les <;ens vaniteux, esclaves de la mode et détaché« de la^radition, sont les plus portés à cette admiratipn exclusive du succès intellectuel, superficiel et retentissant.
que la véracité diminue, et que la sécurité soit en progrès pendant que la bonne foi est en baisse. Mais la sécuri lé qui augmente dans les pays en train de se civiliser e-^i celle qui se fonde sur le jeu plus régulier des institutions mues par des courants plus forLs d'opinion falsifiée plus ou moins, et non sur le caractère plus inaltérable des personnes, étayé de traditionnelles erreurs et de grands espoirs illusoires. Inutile d*ajouter que la confiance personnelle ne saurait diminuer au delà d'un certain point sans porter atteinte à la confiance impersonnelle même. — Puis, si la vérité, péniblement extraite, péniblement lancée, par une faible élite de cbercbeurs sincères, infime minorité, parvient à se faire joiir déplus eu plus au milieu de cette épaisse atmosphère de fausses nouvelles, de déclamations intéressées, de boniments qui remplissent chaque jour quatre-vingt-dix-neuf feuilles imprimées sur cent, c'est que les mensonges contradictoires doivent s'entre-détruire enfin et les vérités mutuellement confirmées leur survivre. C'est aussi parce que, l3 besoin de n'être pas trompé par autrui se développant encore plus que le besoin de tromper autrui, les agences créées pour répondre au premier se multiplient. Mais le métier, Tintérôt de celles-ci est de renseigner exactement ; elles n'ont donc pas le moindre mérite en général à ne pas mentir. Pour apprécier le progrès ou le déclin de la sincérité publique, il faut n'avoir égard qu'à la proportion des personnes qui ne mentent pas, parmi celles qui y ont intérêt. Du reste, les informations de plus en plus exactes et nombreuses qui viennent de toutes parts à l'homme civilisé, et de ses livres, et de ses journaux, et de ses amis, ne sont que la matière première de ses trames fallacieuses, théoriques ou pratiques, filets qu'il cherche à jeter sur le public ; et plus la matière est riche, plus le tissu se déploie. Le public, au surplus, quoique altéré d'informations, de faits exacts et précis, est affamé d'illusions, d'idées rassurantes ou flatteuses; et on lui sert ce qu'il demande. — Il est remarquable que rhomme^ — voir Tenfaut, — naît à la fois très porté à
croire tout ce qu'on lui dit et à ne pas dire ce qu*il pense. Rien n'est plus encourageant pour Tesprit de mensonge que cette double disposition primitive.
« Le soleil ni la mort, dit La Rochefoucauld, ne se peuvent regarder en face. » On dirait qu*il en est de la vérité comme du soleil et de Ja mort, et que son éblouissement ne saurait être affronté sans péril social, sinon toujours sans danger individuel. On dirait qu'il est une P^ArtAjnA qi^antité dmisjnns * , .— variable d'après le temps et les lieux, — quj^est .nécessaire à une sociét é pour se maintenir en son état normal, et qui doit être à toute force entretenue en elle par une émission constante de prédications, de plaidoiries, d'articles de journaux, de leçons, d'assertions de tout genre, soit hardiment mensongères, soit simplement erronées (et, dans ce dernier cas, provenant en partie d'impostures antérieures, c'est parfois le cas des religions). Par suite, si paradoxale que puisse sembler à plusieurs cette idée, Terreur ne saurait diminuer dans une nation sans que le mensonge y progresse, tant que ses conditions fondameotales n'ont pas changé; et ce jeu de bascule du mensonge et de l'erreur serait, je crois, plus facile à
*■ Partout et toujours, la victoire est aux optimistes, aux peuples comme aux individus qui croient à priori la vérité heUe et la vie bouDe* Toute l'antiquité classique a eu des dieux souriants ; l'Egypte elle-même, la plus grave des nations anciennes, a foi dans le triomphe final de la lumière sur les ténèbres, et le règne du bien. Or, pour s'assurer que l'optimisme est une erreur, il suffit, ce me semble, de songer à la durée infinie des temps écoulés. La vie universelle est une recherche inquiète. Mais qu'est-ce qu'un but toujours poursuivi et jamais atteint, après une quasi-éternité de tâtonnements, si ce n'est une chimère ? et qu'est-ce qu'une poursuite sans hut, si ce n'est la pire des malédictions? La durée même de l'univers atteste donc Pimpossibilité de son heureux dénouement. Dire que le monde est un groupe immense et une éternelle série d'évolutions suivies invariablement de dissolutions, c'est dire que tout n'est, dans toute existence, qu'espérance et déception, flux incessant d'espoir suivi d'un reflux inévitable. Et il est bien tard pour supposer qu'il surgisse jamais enfin, au milieu de tout cela, quelque effort réussi, quelque élan non ^rompeur^ quelque volonté non décevant* 1
prouver que la marche soi-disant inverse du suicide et de l'homicide, dont il a été question plus haut. Par exemple, il est dans un État quelconque une certaine do^e de foi religieuaa-SftéÇiaiËx Q^i ^st sentie indispensable au maintien de sa hiérarchie et de son harmonie constitutionnelle ; à mesure que la contradiction de cette foi et des vérités scientifiques apparaît aux têtes éclairées, celles-ci s'en détachent, puis, par degrés, tous les adultes ; mais on l'enseigne toujours aux enfants, et avec d'autant plus d'énergie qu'il y entre moins de conviction *. En outre, et surtout, les institutions que la religion soutenait, les devoirs qu'elle appuyait de ses mystiques promesses, exigent, elle ébranlée, de nouveaux étais, catéchismes officiels, dogmes de commande, morales d'apparat. Est-ce à dire d'ailleurs qu'il convient de rétrograder ? Non, car, puisque le ^lus gr and m érite de nilusion religieuse consiste dans Jegl ffigjEfsonge s^oQt elle dispense quand elle est sincère, elle perd jgresque toute sa valeur dès lors qu'il faut mentir pour lajconserver. Ten dirai autant de l'illusion ^olitiqye. Il y a un minimum de prestige dont lin gouvernement ne saurait se passer, et qui se fonde d'abord sur des superstitions et des légendes populaires, enluminures du droit divin, erreur fondamentale un jour et vitale des sociétés. Quand elle s'évanouit, il faut chercher d'autres bases à l'autorité, mais ce sont toujours des fictions, seulement plus artificielles c'est-à-dire plus rationnelles, et plus sciemment fabriquées. Il faut des historiographes officiels pour accommoder rhistolréTil faut dés journalistes pour dénaturer les faits actuels, il faut des acteurs multiples
1 La position de l'Église officielle, ftn Angleterre, est particulièrement fausse, L'évêque de Rochester se félicite de « voir que TÉpjlise anpçlicane devient chaque jour plus large et plus libérale •. Mais Goblet d'Alviella se demande • comment des esprits sincères arrivent à concilier cette largeur de vues avec l'admission des doctrines qui servent de base officielle à l'établissement. 11 est, en eiïel, de toute évidence que les idées actuelles de l'église large sont en désaccord avec Tesprit, sinon aYe« la lettre, des 39 articles ••
pour jouer avec succès la vaste comédie du sufTrage, soit restreint, soit universel, et se faire donner par l'opinion les ordres ou les complimenls qu'on a dictés. Il le faut, sous peine d'échouer ; ou du moins il le faut jusqu'au jour où, ayant suffisamment bu le vin du mensonge et tombées à fond dans le songe délirant de l'erreur, les populations peuvent impunément se passer de leurs échansons. Le patriotisme, autre grande illusion souverainement nécessaire, s'entretient de même, avouons-le. Fondé au début sur l'isolement de chaque peuple et sur l'idée absurde que chacun d'eux se fait sincèrement de ses voisins, cet immense orgueil collectif doublé d'un profond dénigrement de l'étranger doit plus tard, quand les peuples se sont vus de près, être alimenté de propos délibéré, à l'école et dans la famille, par ces panégyristes à demi sincères, à demi charlatans, qu'on nomme chauvins. Le chauvinisme est le patriotisme qui, se sentant décliner, crie d'autant plus fort : Vive la patrie 1 comme le « cléricalisme * > est la foi religieuse qui, se sentant faiblir, s'affirme et s'affiche d'autant plus énergiquement comme le radicalisme, de droite ou de gauche, est la foi politique qui, se sentant mourir, réagit contre le scepticisme croissant pat* le dogmatisme plus accentué. Ce sont là trois formes contemporaines de cette combinaison singulière de charlatanisme et de fanatisme à doses égales, dont l'antiquité nous offre d'illustres exemples, — Pythagore notamment, si j'en crois M. Le-
* Inutile d'avertir que j'entends ce mot dans son sens propre, un peu oublié, et non dans le sens abusif qu'on sait. Toute époque, toute nation un peu avancée en civilisation, a eu, dans le sens indiqué, ses cléricaux. Du temps de Cicéron, déjà la haute société romaine était arrivée au pofnt où la religion, comme un saule creux, ne vît' plus" que par Técorce, ïsonne encore comme abri. De nos jours, toute notre Europe donne le même spectacle, seulement bien généralisé.^ En Asie même, le scepticisme se répand dans les classes musulmanes élevées, par exemple en Perse, où les rationalistes, les soufis, pra« tiquent leur culte sans la moindre foi, hypocrisie transparente et approuvée, qui a, paraît-il, reçu le nom de Ketman, (Voir Elisée Reclus, Asie antéritmi.]
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normand, — et que toute époque de transition verra renaître.
Sans doute, bien des formes du mensonge ont disparu, mais elles ont été remplacées avec avantage. Nous trouvons à l'origine de tous les peuples, chose remarquable, la sorcellerie, puis, ce qui est déjà un raffinement, les augures, les aruspices, les oracles (non seulement dans toute Tantiquité classique, mais encore, coïncidence significative, chez les Aztèques), puis les ' faux miracles, etc. Dès le sixième siècle avant Jésus- Christ, nous voyons se fonder Torphisme. Or, « comme pour continuer plus fidèlement la tradition des Épiménides, des Aristéas, des Abaris et des Zamolsis, ces personnages singuliers dont le prestige semble fondé en partie sur Timposture, ce fut un faussaire, Onomacrite, qui aida le plus à constituer la secte nouvelle ». (Jules Girard, Sentiment religieux en Grèce.) Le môme auteur nous parle des « Or phéo télés tes, qui, munis d'écrits apocryphes d'Orphée, fils des Muses, et de Musée, fils de Séléné, s'en allaient frapper à la porte des riches pour offrir leur ministère, apportant leurs formules et leurs rites expiatoires et remettant les péchés de toute la famille, depuis les ancêtres jusqu'aux petits-enfants ». Au moyen âge, on a vu le trafic des fausses reliques, plus tard la vente des indulgences. On sait le succès des fausses décrétales. La Renaissance italienne (V. Burckhard) a eu ses astrologues, et jusqu'à l'aube de ce siècle nous avons tous eu nos sorcières. Aujourd'hui florissent les médiums et les chiromanciens ^ Mais, quand même ceux-ci viendraient à disparaître aussi, les politiciens suffiraient à faire pencher en notre faveur la balance du mensonge.
1 c En Afrique, dit Taylor, la ventriloquie nous offre des types parfaits de jonglerie. A Sofala, l'âme du roi entrait, après les funérailles, dans le corps d'un sorcier ; ce sorcier, prenant la voix du monarque décédé et limitant au point de tromper tous les assistants, donnait au nouveau monarque des conseils sur la manière de gouverner 8on peuple. *
On me dira: Comment se peut-il que le mensonge soit en raison inverse de Terreur, qui est son effet? Mais je nie que Terreur naisse habituellement du mensonge/ et que le mensonge d'ordinaire produise Terreur. Les religions, par exemple, procèdent rarement de véritables imposteurs. Ce n*est pas dans leur période ascendante, c'est à Tbeure de leur déclin que Timposture y joue un grand rôle, et d'ailleurs elle ne fait alors que hâter leur discrédit; mais leurs fondateurs ou leurs apôtres sont le plus souvent des enthousiastes, des visionnaires très sincères et très croyants ; la foi seule engendre la foi. Peut-être, il est vrai, eût-il été plus exact de dire que Venihousiasme a décru quand le mensonge est forcé de grandir, afin que la quantité d'illusion subsiste à peu près la même. Mais le mensonge, en général, après un abusement passager^ engendre le scepticisme et la méfiance. Aussi voit-on souvent les sociétés abreuvées d'impostures ne plus croire à rien, par la même raison qu'on voit les sociétés terrorisées ne respecter rien. Il y a, en effet, entre la terreur et le respect, socialement, le même rapport inverse que je viens d'établir entre le mensonge et Terreur. Les gouvernements ne peuvent se dispenser d'être terroristes, despotiques et cruels, que dans la mesure où ils sont respectés ; et le respect qu'ils inspirent a pour cause non leur cruauté passée, mais la longue durée de leur force régulière et tutélaire, militaire et législative, orgueilleuse toujours. Car, comme la foi seule, l'hallucination propage la foi au sein des peuples, Torgueil seul leur inspire le respect, cet orgueil de reflet.
En somme, le problème social se pose ainsi : Terreur, l'illusion, est nécessaire à Tordre social, mais le mensonge, par la délictuosité qu'il favorise, lui est contraire. Il faut donc trouver une source d'illusion autre que le. mensonge. Il n'y en a qu'une : j'ai nommé ThallucinatVon^ j'aurais d1ii nommer l'imagination. De là le rôle Incomparable des hommes Imaginatifs à Torigine des civilisations. La science va ramassant ses fagots de tous
côtés ; mais c*est rimagination qui les brûle pour la plus grande illumiDation des fimes.
Une vérité est découverte par un savant ; comptez les menteurs qui Texploitent, depuis les Industriels qui la mettront dans leurs prospectus jusqu'aux théoriciens qui la logeront bon gré mal gré dans leurs systèmes. Tel découvre qu'il y a du fer dans le sang; aussitôt cent pharmaciens de mettre en vente des pilules de fer d'une efficacité plus ou moins douteuse, proclamée incontestable par mille certificats de médecins plus ou moins convaincus. La vulgarisation des sciences serait moralisatrice si elle contribuait à développer la véracité. Mais elle ne produit cet effet que sur une très faible partie du public, à savoir non sur le manufacturier ou le politique qui font de la science un instrument de domination et de richesse, ni sur le romancier ou le poète qui lui demandent de nouvelles émotions, mais seulement sur le savant qui emploie la scrence à faire progresser la science, mode d'emploi très spécial et très rare. L'organisme social, en somme, se défend contre la vérité qui l'assaille de toutes parts, comme l'organisme naturel contre les intempéries et les forces physiques. Il a besoin d'elle, comme l'être v/vant a besoin des agents extérieurs, contre lesquels pourtant il est en lutte constante et sans lesquels il mourrait. De même, la société vit de vérités, de connaissances toujours renouvelées ; elle consomme, pour se les assimiler, toutes celles que ses savants et ses philosophes lui fournissent. Ceux-ci sont situés sur les confins du monde social, qu'ils sont chargés de mettre en rapport avec l'univers, à peu près comme les cellules épidermiques et les tissus de l'œil reçoivent le choc des vibrations aériennes ou éthérées, et les transmettent à l'intérieur du corps, où elles se brisent en mille fragments et se dévient de mille manières.
Maintenant, ce besoin social d'illusion, qui explique rhabitude du mensonge en raison inversé de rBrreur, et par suite lâ hausse ou la baisse de la délictuôsilé astu-
ciense, sur gixoLealcl L fondé ? I l est fondé, et c'est là ce qui nous oblige à le croire immortel, sur le besoin même d'organisation sociale, c'est-à-dire d'accord logique, dans le sens social du mot. L'accord logique est, pour les sociétés comme pour les individus, la formation dTun fa isceau de jugements et d e desseins de plus en plus conv ergents, par ré liminatj.Qjx. graduelle' "de^ jugèméiif^ et des desseins que repousse ou contredit la majorité desnaTnTHr*7^"a iseute différence est que, en logique individuelle, les jugements ou les desseins à accorder sont inhérents au même individu, tandis qu'en logique sociale ils sont incarnés dans des individus distincts. Cette différence importe ici ; en effet, pour l'individu, le désir d'être logique fait partie du besoin d'être sincère ; et la répugnance à se démentir soi-même par la suite de ses actes ou de ses pensées seconde en lui le dégoût de mentir. Toute idée, tout projet, dès que son opposition avec une croyance plus forte ou avec un désir plus fort vient à apparaître, disparait aussitôt, et l'épuration du système interne s'opère ainsi sans difficulté. Mais, en logique sociale, les propositions et les programmes à éliminer sont des hommes qu'on n'élimine pas et qu'il faut convertir, quelquefois par force, plus souvent par habileté. En outre, la poursuite d'un bien réel, saisissable et vrai, tel qu'un domaine rural, un héritage, la main d'une femme, est propre à produire individuellement la convergence logique des désirs ; mais, socialement, elle n'est presque jamais propre qu'à diviser les désirs et à placer la société sur un pied illogique. Car la possession indivise soit des terres et des troupeaux, soit des femmes et des esclaves, n'est possible qu'à l'origine, et leur partage forcé ensuite mécontente presque tout le monde. D'où la nécessité de susciter quelque grand objet imaginaire, ciel mystique, gloire patriotique, beau
*■ Pour Pintelligence de ceci et de tout ce qui suit, je dois faire remarquer qu'à mon point de vue — mais ce n'est pas le lieu de le développer ici — TÉthique et rKsjtJiétique se ramènent, au fond, à loi Logique. '
artistique, qui fait converger dans le vide et s'accorder idéalement les désirs de tous entre-heurtés sur terrée Un halluciné ou un imposteur montre ce but, suggère cette vision ; elle éblouit des aveugles et les fait marcher en bon ordre à la victoire. Quand les yeux seront dessillés, ils iront pèle-méle à tâtons, redemandant leur rêve.
Il s'agit, par suite, pour supprimer les délits d'astuce, pour chasser la fourberie, d'accorder l'accord logique individuel avec l'accord logique social, c'est-à-dire de rendre ce dernier lui-même compatible avec la franchise. Il le faut, puisqu'une nation forte suppose de fortes individualités, droites et loyales. Or, si le système des idées et par conséquent des désirs d'un individu isolé peut s'établir logiquement sous l'empire d^un principe positiviste, il n'en est pas de même, comme il vient d'être dit, du système des idées et des vœux d'un peuple. L'individu, en s'associant, doit donc se soumettre à cette nécessité et partir de quelque postulat transcendant. C'est d'autant plus aisé pour la grande majorité des hommes que la religion établie se présente toujours à eux comme le plus logique, le plus cru, c'est-à-dire le plus croyable des systèmes. Tant que ce haut torrent de foi coule et arrose un peuple, c'est folie de chercher ailleurs l'inspiration et l'appui du devoir. Mais quand il se dessèche, que faire? La science apparaît; saluons 1 Cependant pour être un vrai croyant, dont la foi inébranlable implique une conduite invariable et rassurante pour autrui, on doit* non seulement être pénétré de
* Les États-Unis, où les ressources d*un sol immense s^offrent pour rien au premier venu, semblent échapper par là à cette nécessité. Mais, vienne le moment où leur territoire sera rempli, — et déjà les meilleures places y sont prises, — le désir de s'enrichir, qui aujourd'hui y est encore une cause d'union, deviendra une source de luttes; et, pour y mettre fin, il faudra bien là aussi sublimer les désirs.
* C'est surtout des hommes publics, des gouvernants, qu'on est en droit d'exigei cetto rigidité des principes. Car elle est, je me chargerais de le démontrer, la seule vraie garantie des gouvernés contre
l'importance de certaines vérités, mais encore être persuadé que les connaître est le plus grand bien, que les ignorer est le plus grand mal, que leur rendre témoignage par ses actes est le premier et souverain devoir de l'homme. L'homme religieux est plein, d'une foi pareille. Gombion de temps s'écoulera-t-il avant que les vérités scientifiques ou philosophiques soient l'objet de telles convictions ?
II n'y a pourtant pas à espérer que l'esprit de mensonge soit exorcisé de nos sociétés, si ce n'est quand elles se seront installées de nouveau dans quelque majestueuse erreur stable et profonde, dans un Credo spécieux qui les oriente vers un idéal fascinateur. Ce sera, plus tard, l'œuvre de quelque puissant esprit, plus sincère que Pythagore ou Mahomet, espérons-le ; mais ce ne pourra être que lorsque la source, aujourd'hui si abondante, des découvertes scientifiques, aura tari. Gomme il n'y aura plus alors à se préoccuper que des anciennes, une synthèse philosophique, durable et définitive, sera possible, à l'ombre de laquelle l'humanité assoupie rêvera en paix, exempte de tous délits comme de tous maux... Mais nous, en attendant, s'il en est ainsi, consolons-nous d'être de notre siècle ; et ne croyons pas acheter trop cher, au prix de tous nos délits et de tous nos crimes, et de tous nos mensonges même, nos lumières et nos découvertes, si du moins les plus respectables illusions ne valent pas à nos yeux les plus dangereuses vérités.
la possibilité de leurs crimes, la plupart impunis. Agir contrairement à ses principes, c^est, pour un homme d^Ëlat, un mensonge criminel. Or, je le demande, Tutilité de tels mensonges va-t-elle ou non en ilécroissani ?