AVENIR DU CRIME
Il est temps d'interpréter à son tour ce dernier fait général et d'aborder les problèmes qui s'y rattachent. Après avoir essayé de comprendre pourquoi notre civilisation fait prédominer les formes sanglantes du désespoir, demandons-nous pourquoi elle favorise et déploie de préférence les formes non sanglantes du délit, sans d'ailleurs combattre efficacement les autres, et si ce phénomène est l'accompagnement essentiel de toute civilisation eu vole de progrès, ou seulement un caractère
passager et secondaire de la nôtre. Voilà de$ questions d'une complexité vague, aussi difficiles à préciser qu'à résoudre.
SU est vrai, comioe on Ta dit, que Tâme humaine ait deux grands versants entre lesquels il faut que tout homme se décide, la pente abrupte de Tambition et de Torgueil, aux vertus meurtrières, et la molle pente de la volupté et de la vanité aux charmes trompeurs, on pourrait croire que toute société, aussi bien que tout Individu, a le choix entre ces deux orientations, vers la chimère de la gloire et les réalités du pouvoir autoritaire, ou vers le plaisir tangible et TégaJité apparente ; on pourrait croire qu'il est loisible à tout peuple de se développer dans Tun ou l'autre de ces sens, dans le sens des caractères fiers et des convictions fortes ou des talents ingénieux et des idées séduisantes, des préjugés ou des fictions, des erreurs ou des mensonges, des belles haines de race, des beaux crimes de sang, des exploits et des vendettas, ou des convoitises, des envies, des industries et des cupidités. Mais Thisloire semble montrer plutôt que la loi de toute tribu grandissante, sortie de rétat sauvage, est de commencer par gravir le premier de ces deux versants jusqu'à un faîte plus ou moins élevé qui est son état proprement barbare, et, en se civilisant, de descendre ensuite le second plus ou moins vite, à travers des vicissitudes ir^finies. J'inclinerais donc à penser que, dans le passage de la sauvagerie primitive à la barbarie consécutive, il y a eu, sinon une profonde et complète démoralisation, comme le suppose M. de Gandolle, qui invoque des vraisemblances sérieuses, du moins une forte poussée de cruauté et de bravoure à la fois, qui a dû multiplier les homicides G* est donc, non dans le passé le plus reculé, mais dans l'âge héroïque d'un peuple qu'il faut placer l'apogée de sa criminajité violente ; et quand Lombroso nous dit que les crimes de sang sont un retour à l'état sauvage» nous devons lui accorder seulement qu'ils sont une réminiscence de la barbarie.
TABDl. 44
182 CRIMINALITÉ GOMPARiE.
Maintenant dans le passage de la barbarie à la civilisaiion, une moralisation réelle a-t-elle lieu? M. de Gandolle le croit; il y aurait fort à dire à ce sujet *. Tenousnous-en à un réel adoucissement des mœurs, ce qui est une amélioration sociale, sinon morale, incontestable. Le fait est certain, malgré le stationnement numérique des assassinats, qui, dans notre siècle, ne paraissent pas diminuer beaucoup. Eu y regardant de près, on voit que, de nos jours, la criminalité violente, tout en se maintenant, se localise, se réfugie dans les bas-fonds des villes, cale infecte du vaisseau négrier de notre civilisation, sous-sol étranger au reste du bâtiment. Gela est évident à la vue des courbes graphiques par lesquelles M. Bournet, par exemple, représente les accusations urbaines soit contre les personnes soit contre les propriétés, comparées aux accusations rurales. Les villes deviennent les exutoires criminels des champs. Elles les écument moralement pendant que, intellectuellement, elles les écrément. D'ailleurs c'est un laps de temps considérable qu'il faut embrasser pour être frappé du phénomène en question. Les pays de vendetta, la Corse et l'Italie méridionale, peuvent être considérés à cet égard comme des îlots de barbarie survivante au milieu de notre civilisation, quoique de plus en plus envahis par sa marée ascendante ; or, par le chiffre extrêmement supérieur de leur criminalité vinjdicative et sanguinaire, autant que par le chiffre extrêmement inférieur de leur criminalité voluptueuse et astucieuse, ils forment avec les pays tout à fait modernisés un parfait contraste.
Mais est-ce par suite d'un progrès de la pitié que les homicides ont relativement diminué ? Non, pas plus que l'augmentation des vols, des abus de confiance, des faux,
1 Même en admettant que la civilisation moralise, et pour ma part je n^en doute pas, elle est de date si récente qu^on peut se demander si elle a eu seulement le temps de détruire l'œuvre démoralisatrice, nous dit-on, de la longue période antérieure, et de nous ramener au niveau moral de nos premiers aïeux. — Ce qui est certain^ c'est la transformation des mœurs et da la morala.
n'est due précisément à un progrès de régoïsme. Tout s'explique simplement par la voluptuosité toujours croissante de nos mœurs, aussi bien Taugmentation des infanticides*, suite des progrès du libertinage, que la diminution des homicides par point d'honneur, préjugé mal conciliable avec Tamour effréné du plaisir; aussi bien l'accroissement des délits contre les propriétés que celui des attentats à la pudeur. Le voleur, l'escroc, le faussaire sont de plus en plus des viveurs aux abois. Un souffle de lascivité dissolvante, plus que de bonté, a passé sur nos cœurs • ; nul n'échappe à l'oppression de ce vent d'autan ; tous nous sommes poussés, quelquesuns renversés ; et le nombre croissant de ces chutes, appelées délits, peut servir à mesurer l'énergie croissante de l'impulsion commune. Toutes les grandes civilisations, semble-t-il, ont abouti là, comme au dernier terme de la sagesse ou de la félicité.
La disparition graduelle de la vendetta, de la vengeance héréditaire et à main armée, au cours de la civilisation, prouve-t-elle que la soif de vengeance ait décru? Elle a plutôt changé de forme. Si les représailles des armées en temps de guerre sont moins atroces, celles des partis politiques, pour être masquées de grands mots, n'en sont que plus venimeuses, et j'avoue qu'au milieu de ce déploiement continuel d'animosités hypo-
^ L'accroissement des infanticides, bien qu'assez faible, est significatif comme signe du relâchement des mœurs, car, pendant qu'il s'opérait, la honte attachée à la maternité illégitime allait diminuant au lieu de grandir.
> Les scandales, nullement exceptionnels, révélés par le Pall Mail Ga^ettBy nous ont édifiés sur la moralité de la nation réputée à bon droit peut-être, la plus chaste du continent, et précisément dans ses classes les plus civilisées. La surexcitation nerveuse et l'affaiblisseniejit musculaire, eifet du développement de la vie urbaine, conduisent à la nymphomanie et au priapisme. L'amour plus précoce, l'amour plus prolongé, l'amour plus libre et plus infécond : à ces signes surtout se reconnaît, soit dans une nation, soit dans une classe, l'avancement en civilisation. Voir Taine, Ancien Mégime, sur les mœurs aris* tocratiques du dix-huitième siècle.
crites, mais féroces, je suis peu touché de voir les criminalistes se scandaliser du mot de vindicte publique employé encore par quelque avocat général retarda laire. — Plus de coups de fusil derrière une haie ; mais, en revanche, délations lâches, procès scandaleux, décharge de calomnies verbales ou imprimées. Il est possible qu'on soit devenu moins sensible aux simples outrages, aux lésions de l'honneur; Test-on moins à une atteinte quelconque des intérêts? Une haine de famille, après tout, est une dette paternelle. La préoccupation du mal futur à éviter plus que celle du mal passé à venger est un sentiment très utilitaire, mais peu esthétique, où se montre bien le progrès de la prévoyance qu'il convient de noter après le progrès du désir du bien-être. On est plus calculé, voilà tout. L'amour croissant du plaisir devait se compléter par la crainte croissante de la douleur ou de la gêne.
Je serais donc disposé à trouver les criminalistes italiens trop sévères pour leur propre nation quand le chiffre fort élevé de ses homicides les fait rougir de honte. Il faut souger que la plupart de ces homicides sont imposés par la coutume, comme les duels le sont parmi nous, et que, si les assassins de là-bas sont qualifiés criminels, nos duellistes mériteraient presque autant celte épilhète. La vendetta est un assassinat précédé d'une déclaration de guerre, en quoi elle diffère profondément de l'assassinat véritable et est une guerre ou peu s'en faut. « îl y a plus d'assassinats en Corse qu'ailleurs, disait Mérimée, mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble à ces crimes. » On en pourrait dire autant de lltalie et de ses meurtres impétueux. Remarquons que, si les homicides y abondent, les infanticides y sont rares. En 1880. j'y compte 82 crimes de ce dernier genre, contre 184 commis en France, quoique la proportion des naissances illégitimes soit plus forte chez nos voisins.
Non, si les mœurs se sont adoucies, ce n'est pas que les âmes soient devenues meilleures. On a essayé de
PROBLÈMES DE CRIMINALITÉ. 18i
montrer * que, à Popposé de ses effets, réels ou prétendus, dans le monde animal, la concurrence pour la vie a pour résultat dans nos sociétés commerçantes de faire survivre les plus faibles, les plus mal doués, les plus paresseux. C'est contestable; mais il est certain que la lutte militaire a eu pour conséquence, en temps de civilisation comme en temps de barbarie, le triomphe des nations les plus dures, les plus avares, les moins scrupuleuses. Combien le vaincu l'emporte presque toujours en moralité sur le vainqueur : TÉgyptien sur l'Hycsos, le Grec sur le Romain, le Gallo-Romain sur le Germain, r Anglo-Saxon sur le Normand de Guillaume, TArabe sur le Turc, le Chinois môme sur le Tartare 1 J'en dirai autant de la lutte politique, où l'avantage, cœteris ^aribus, est au plus affranchi de toute règle morale. Il en est ainsi depuis Tlnde, — où, d'après Lyell, les clans purs et honnêtes des Radjpoutes, par exemple, sont refoulés par les clans impurs tels que les Minas, refuge d'aventuriers, et le seraient bien davantage sans la domination anglaise qui s'interpose, —jusqu'à notre Europe, où le pouvoir passe aux mains des agents électoraux. — Si donc un progrès moral dans le sens de l'humanisa tion graduelle s'est opéré, c'est malgré la guerre, malgré la concurrence vitale, en vertu de causes internes et non extérieures.
Ces causes internes, puisées dans l'essence môme de rètre social considéré comme tel, nous n'aurons pas de peine à les découvrir'. Une bonne définition du délit
« Voir Loria, Carlo Darwin e VEeonomia politiea, > Peut-être faut-il, pour une part, attribuer à l'action prolongée de la peine de mort le mérite d'avoir agi en sens inverse de la p^uerre^ • Lombroso, dit Garofalo, ne craint pas d'attribuer la supériorité morale des cœurs dans notre siècle, relativement au passé, à l'épuration de la race par la peine de mort. La potence, à laquelle ont été eonduits chaque année des milliers de malfaiteurs, a empêché la criminalité d'être plus répandue de nos jours dans nos poptiUtions. Qui peut dire ce que serait aujourd'hui l'humanité si celte sélection n'avait été opérée, si les délinquants avaient pu faire souche, si nous avions parmi »jus la progéniture innombrable de tous les voleurs et de tous les «tsas*
186 CRIMINALITÉ COMPARÉB.
suffira à nous les suggérer. Un acte est-il délictueux, par le seul fait qu'il offense le sên.timenrmoyeii de pilier et de justice? Non, s'il n'est pas jugé délictueux jpar rdplnion. La vue d'un massacre téllîqueux soulève en nôïïâ'plus d'horreur que la vue d'un seul homme assassiné; nous plaignons plus les victimes d'une razzia que celles d'un vol; pourtant le général qui a ordonné cette boucherie et ce pillage n'est pas un criminel. Le caractère licite ou illicite des actions, par exemple du meurtre en cas de légitime défense ou de vengeance, et du vol en cas de piraterie ou de guerre, est déterminé par l'opinion dominante, accréditée, dans le groupe social dont on fait partie. £n second lieu, tel acte qui est prohibé par cette opinioD, s'il est accompli au préjudice d'un membre de ce groupe ou même d'un groupe plus étendu, devient permis au delà de ces limites.
Ce double principe se vérifie aussi bien parmi les ci vilisés qu'au sein des tribus sauvages, comme Tylor Ta indiqué. Seulement, à mesure que la civilisation pno-
sins des siècles passés? » Comparer cette remarque avec celle de Garofalo (p. 240). Il allribuc aux lois saniruinaires d'Edouard VI et d'Elisabeth d'Angleterre contre les vap;abonds et les oisifs, et aux soixante-dix mille pendaisons de vagabonds et d'ois-ifs qui en ont éié la suite (d'après Karl Marx), c la moindre criminalité actuelle de l'Augleterre, comparée au reste de l'Europe ». La consiiération est sérieuse [car, entendue au sens d'élimination de ce qui nuit, la sélection darwinienne est d'une efficacité bien plus incontestable que comme triage de ce qui est utile). Mais, en même temps que les non— conformistes délinquants étaient éliminés de la sorte par la potence les non- conformistes inventifs, initiateurs, étaient retranchés et empêcbés de se reproduire, soit par le bûcher des hérétiques, soit par le célibat des prôtres et des religieux (parmi lesquels se recrutaient presque tous les savants et les philosophes). — Or ne semble-t-il pas soit dit en passant, quaprès des centaines de siècles de cette double épuration la société moderne sortie de là aurait dû se composer d'individus remarquablement conformistes^ conservateurs, traditionnalislcs par tempérament ? — Eh bien ! Rien n'y fait ; une éruption d'invention et de révolution a eu lieu, telle que jamais on n'en a vu de seuiblable. — Ne dirait-on pas que le fond de .l'êUfç vivant es t une so uro*^ de différences toujours piête à se faire jour à travers tous les obstacles* intarissable malgré toutes les machines à épuisement ?
gresse, le groupe social dont Topinion s'impose à la c onscienc e de nndividu et coiistitue sa.lQi.nj.oraJe va. s'élargissarit7 et ïë groupe social dont les frontière^^ fiircojaacx±s£eûî'Të cfiamp d'appiicalfon^è. cette loi morale, in applica ble, .fijft. dehors d'elles, s'agrandit plus rapidcme ni encot e^ — L'écart entre ces deux groupes finit par devenir énorme chez les âmes très élevées dont la moralité, respirée dans le cercle étroit d'une élite humaiue (quintessence, il est vrai, de plusieurs grandes nations et civilisations passées ou présentes), leur crée des devoirs envers l'humanité tout entière, envers l'universalité môme des êtres vivants. Si, au-dessous d'elles, cet écart est bien moindre, il ne cesse de grandir. Le sauvage ne s'occupe que de sa petite tribu et ne se croit tenu à quelques obligations qu'envers elle et quelques Iribus voisines. L'A^thénien, avant Socrate, ne comprend rhonnôteté qu'au sens athénien du mot et dans les limites du Péloponèse ou de la Grèce. Le Romain de Tempire, qui reçoit ses inspirations morales de Rome et d'Athènes combinées, étend ses relations morales à toute la romanité. Le chrétien du moyen âge obéit au code moral d'une société déjà très vaste, la chrétienté, et, malgré son horreur de l'infidèle, il se reconnaît des devoirs envers tout le genre humain, parfois même les met en pratique. Trop souvent cependant, à l'époque féodale, les préceptes généraux du christianisme sont singulièrement particularisés et dénaturés dans chaque fief par la tradition locale qui y règne, par les provincialismes moraux pour ainsi dire qui s'y superposent; et il est rare que le chrétien d'alors se fasse scrupule de tuer ou de piller le musulman ou le juif, sinon l'hérétique et le schismatique. Aujourd'hui, le Français, possesseur d'une morale plus complexe encore, à la fois chrétienne, classique et moderne, écho de Rome, d'Athènes, de Jérusalem, de Paris et de toute l'Europe civilisée, se croit obligé de respecter les personnes et les biens dès nations demi-civilisées, j'allais dire barbares, quoiqu'à vrai dire sa conduite envers les Arabes d'Afrique, les
Annamites de Cochinchine et force tribus insulaires atteste un afl'aiblissement déplorable du sens moral, dès que certaines frontières reculées de race et de civilisation sont franchies.
Maintenant, comment s*est opéré cet élargissement progressif du double cercle concentrique de la morale? N'est-ce pas par le rayonnement continu des imitations d'homme à homme et la lente assimilation qui en résulte, source de nouvelles sympathies * ? Cette propagation ambiante des exemples, aussi nécessaire, aussi constante socialement que Test physiquement la propagation ambiante des ondes lumineuses ou sonores, amène toujours le triomphe de quelque forme de civili-sation momentanément dominante ; et, par suite de ce nivellement général (européen de nos jours, asiatique à d'autres époques), les membres des différentes nations baignées dans une môme atmosphère civilisatrice sont portés à se traiter en compatriotes sociaux, quoique étrangers politiquement ; puis, par habitude prise, ils en viennent à avoir un peu plus d'égards même envers les peuples encore réfractaires à la contagion. L 'action continue de rimitation a fait^ ce grandjprogrèsmoral ; on aùraîrtoït'dVvoîr l'effet d'une amélioration interne des cœurs et d'un sentiment plus profond de la justice, changement interne qui, s'il est réel, est la suite et^noji la cause de ce progrès. Si quelque cataclysme anéantissait nos chemins de fer et nos télégraphes et nous en dérobait le secret, si quelque grand mouvement fédéraliste venait rompre en mille morceaux l'unité de nos grands États, et si nous étions ramenés de la sorte à la rareté des communications, à l'isolement local d'il y a trois ou quatre siècles, les mœurs, les idées, les habi-
I tudes se particulariseraient dans chaque canton, et avant
I ^ Au quinzième siècle, dans certaines régions de l'Italie, où w \ pénétrait pai la culture^ les gens de la campagne tuaient régulièrement tout étranger qui tombait entre leurs mains. Cette coutume existait notamment dans les parties reculées du royaume de Naples. (Burckardt.)
peu nous verrions peut-être les guerres redevenir féroces comme celle de Trente Ans, même sur le territoire européen, les villes pillées, les femmes violées, le tout conforme au droit des gens *.
De quels bienfaits, même moraux, nous* sommes donc redevables aux Inventeurs industriels, aux esprits Imaginatifs de tout genre qui ont frappé et monétisé des idées ingénieuses et utiles, aussitôt mises en circulation I En voici une qui, dans son temps, tout étrange qu'elle est, a été sans doute nécessaire pour faire sortir la morale de son berceau familial, le premier cercle où elle a élé renfermée, avant môme celui de la tribu. Il s'agit de la coutume, en vigueur cbez tant de peuples sauvages, barbares aussi bien ou demi-civilisés, qui consiste à cimenter une alliance par le mélange de quelques gouttes de sang prises aux divers contractants, lesquels boivent ensuite en commun cet affreux breuvage. Ce procédé répugnant, dit Tylor, « est digne de respect et d'admiration au point de vue de Téthique. En effet, le plus grand progrès de la civilisation consiste à élargir de plus en plus le cercle des devoirs mutuels et des attacbements, et ce n*a pas été un fait sans importance dans rbistoire de rbumanilé que la découverte d'un moyen solennel d'étendre, au delà des limites étroites de la famille, les devoirs et les affections de la fraternité. » Cette façon de concevoir le progrès moral comme une suite de
1 Le noDHïivilisé qui vit i8ol4 dans sa petite corporalion y fait monde à part ; l'homme du dehors n'a presque rien d^humain à ses yeux, c'est une proie ; le tuer, c^est faire acte de chasse ; le piller, c'est cueillir une baie sauvage dans un lieu inculte. Pour lui, en effet, sa tribu, sa cité, c'est ce qu^est pour nous la grande famille européenne. Et nous sommes aussi coupables en tuant ou volant un étranger de notre Europe qu^il peut Tôtre en tuant ou volant un homme de sa cité, de sa tribu. Or sommes-nous plus humains envers les Européens qu'eux envers leurs parents et leurs voisins ? Voilà la qnestion. Quant à nos rapports avec les véritables étrangers pour nous, c'est-à-dire avec les barbares ou les sauvages d'Afrique, d'Amérique ou d'Océanie, encore une fois, on sait ce qu'ils sont : massacre, pillage, abominations de toutes sortes.
découvertes imitées rentre, on le voit, dans mon point de vue général *. Elle permet de rattacher intimement le progrès moral au progrès industriel et au progrès scienti tique, tous trois dus à des accumulations d'ingéniosités heureuses *. Pour chacun d'eux, il faut distinguer entre le faisceau môme plus ou moins logique et utile des découvertes, formé spontanément sur divers points du globe, et son succès plus ou moins étendu et profond. La civilisation se saisit du plus cohérent de tous ces faisceaux, et elle a pour effet de resserrer son lien systématique tout en accélérant sa diffusion.
Il est donc bien certain que la civilisation est par ellemême et au sens susdit moralisatrice ; il suit même de là que, poussée à bout, elle devrait avoir pour conséquence la résorption du délit, et dévorer sa criminalité propre en quelque sorte, comme certains foyers leur fumée. En effet qu'on suppose une société où le double de travail d'adaptation et de conformisme, d'accord logique sous deux formes différentes, ait atteint son terme ; où. d'une part l'harmonie de tous les éléments qui constituent son type de civilisation soit devenue parlai te, toute contradiction entre les croyances qu'elle embrasse, toute discordance entre les besoins qu'elle nourrit, étant éliminée ; où, d'autre part, la conformité de ses membres les uns aux autres ait fini par exclure toute dissidence ; il est clair qu'on n'y verrait presque jamais éclore un crime ni un délit véritable, c'est-à-dire jugés tels par l'opinion •, dont
» Voir mes Lois de V imitation (Félix Alcan, 4890), premier chapitre.
> Il suffit souvent d'une découverte, même purement scientifique, pour faire tarir la source d'un certain genre de crimes. Par exemple, n'est-il pas bien présumable que les découvertes de la chimie contemporaine ont contribué en majeure partie à la diminution très notable de l'empoisonnement, devenu le crime des ignorants^ après avoir été, au dix-seplième siècle, celui des gens du monde? C'est que ce crime, jadis le plus sûr de l'impunité, est réputé de nos jours le plus dangereux pour le malfaiteur.
' Le genre de crime le plus excusé, le moins réputé crime, le moins crime enfin, dans un pays, est précisément celui qui jr est le plus
rindulgence, II est vrai, pour certains actes réputés par nous délictueux, se serait adaptée à leur fréquence insurmontable. 11 en serait ainsi, du moins, aussi longtemps que cette société se maintiendrait pure comme sa race, isolée, sans rapports commerciaux ni militaires avec des civilisations difTérentes formées d'éléments perturbateurs de la sienne. De même, suivant une conséquence qu'on peut tirer de la théorie parasitaire en médecine, un organisme normal, exempt de tout microbe délétère importé du dehors, ne présenterait jamais le moindre bouton, la moindre maladie proprement dite. Mais, avant d'arriver à cet état de pureté idéale, ex môme pour y arriver, une société en progrès doit multiplier ses rapports extérieurs, renouveler, grossir par des afflux incessants parfois incohérents, son bagage de découvertes qui suscitent les systèmes et les programmes les plus inconciliables et engendrent un trouble extraordinaire des consciences : d'où une poussée momentanée de délits. Les délits sont en quelque sorte les éruptions cutanées du norps social : indicés parfois d'une maladie grave, ils révèlent l'introduction, par le contact avec les voisins» d'idées et de besoins étrangers en contradiction partielle avec les idées et les besoins nationaux. Voilà peut-être pourquoi, si Ton examine avec soin les diverses cartes de la criminalité et de la délictuosité, soit contre les personnes, soit contre les propriétés, des départements français, on sera frappé de voir, dans toutes, les départements du centre, à l'exception des grandes villes, présenter les teintes les
usité, à savoir, souvent, le meurtre. dans le Midi, le vol dans le Nord, j Il fut un temps, sous Tancien réprime, où, le jeu étant devenu une fureur générale, Iricher au jeu n'était pas plus déshonorant que l'adultère en tout temps ou, de nos jours, la palinodie politique. Il en est et en sera toujours ainsi de toute malhonnêteté au service d'une passion forte et répandue. Aussi, nous le savons, dans Tltalie septentrionale, le jury, toujours fidèle écho de Topinion, excuse-t-il plus facilement les vols que les meurtres et montre-t-il une indulgence inverse dans Tltalie du Sud. Le jury français est soumis à des variations du même genre. Au point de vue de l'efficacité de la répression, c'est justement, répétons-le, le contraire qui devrait être.
192 CRIMINAUTÉ COMPARÉE.
plus claires, et les teintes les plus foncées se répartir, au contraire, sur le littoral et en général sur les frontières, c'esUà-dire sur les régions les plus ouvertes aux influences étrangères et aux nouveautés remuantes *.
Quoi qu'il en soit de cette conjecture, n*est-il pas vrai que, pour bien sentir Timporlance de la criminalité, il faut, au-dessous des crimes et des délits enregistrés par la statistique, entrevoir, deviner les demi-crimes, les demi-délits, les infractions à Tusage et les violations impunies de la loi, qui pullulent dans les nations en fermentation. Uemdryologie du délit, dont Técole positiviste se préoccupe avec raison, doit être étudiée de la sorte à mon sens, c'est-à-dire à partir des premières et des plus légères dissidences individuelles dans un milieu rigi-dément co»/brwî«/« jusque-là *, et non précisément à partir des premiers vols ou homicides commis par nos ancêtres animaux, quoique cette dernière étude ait certainement aussi son intérêt. Or si Ton pouvait remonter ainsi toujours à la sotfrce sociale de chaque genre de déli t, on verrait que le principe initial dé la fermenTalî6h''dônt il s'agit a été l'importation de quelque nouveauté indus-
^ Ce fait ne se vérifie pas, il est vrai, en ce qui concerne l'Espagne. D'après Pétude déjà citée de M. Jimeno Agius, ce sont les provinces du littoral qui, avec celles du Nord, donnent la moyenne de crimes et de délits de tous genres, de delitos et de faltas^ la moins élevée. Mais il faut dire que les unes et les autres sont également les parties les plus laborieuses, les plus riches et les plus éclairées de la Péninsule, et que les grands ports et les grandes agglomérations, rares en Espagne, ne viennent point ici neutraliser par leur influence dépravante, comme chez nous, les bons effets du travail et de l'aisance.
* Le concile de Latran recommande aux évêques de se faire soigneu- ■ement dénoncer dans leurs tournées pastorales < les gens menant UDe vie singulière et différente du commun des fidèles >. Rien ne peint mieux que ce texte le lien établi, dans toute société fixée, entre la coutume et la morale. — Àristote, dans sa politique, semble avoir dicté d'avance les prescriptions du Concile de Latran : < Surveillez soigneusement, dit-il, la conduite privée des citoyens qui aiment les innovations. Vous établirez un magistrat pour inspecter toute manière de vivre qui ne s'accorderait pas avec l'esprit du gouvernement, etc. •
trielle ou intellectuelle. Il est clair, par exemple, que rinirodùction du protestantisme dans les pays catholiques, au seizième siècle, par le trouble profond apporté à l'ancienne foi établie, y a mis deux morales en conflit, au détriment passager de la moralité. Les idées dites révolutionnaires ont exercé la môme perturbation de notre temps. Peut-être salutaire ? Acceptons-en l'augure.
On voit qu'il n'y a pas trop lieu, en somme, de gémir sur l'accroissement de notre délictuosité. Ce n'est pas qu'il convienne de nous rassurer d'après les considérations de M. Poletti, que nous avons ci-dessus combattu. Mais mon point de vue est encore plus consolant et touche de près au sien, malgré la différence profonde. 11 s'est trompé, je crois, en se persuadant que la somme du travail déshonnète est liée à celle du travail honnête, et que le rapide développement de ce dernier dans notre siècle explique l'accroissement d'ailleurs bien moindre du premier. Le travail honnête, qui est un ensemble d'actes d'imitation de la majorité , tend à fortifier le conformisme général et ne saurait avoir pour effet de stimuler le travail déshonnète, qui consiste en dissidences. Mais, remarquons-le, chaque nouvelle branche du travail honnête, chaque nouvel affluent de son fleuve est le résultat de quelque invention qui a commencé par être, elle aussi, une dissidence ; et il est possible qu'il y ait un lien entre l'abondance de ces dissidences-là, mères de notre pros périté, et le nombre des dissidences criminelles à notre époque. L'émancipation individuelle pourrait bien être la source des deux. Plus inventive encore et géniale que criminelle*, mais criminelle peut-être un peu parce
1 On peut se consoler, par une considération analogue, du nombre croissant des fous. « On compte annuellement dans l'ancien monde, dit Morselli, environ irois cent mille fous, et la majeure partie se trouve en France, en Allemagne et en Angleterre >, justement dans les pays les plus inventifs. Reste à savoir si, dans ces contrées, il éclôt chaque année un nombre égal de talents ou de géoies pour établir la compensation. Je crains bien que non.
qu*elle est géniale, notre fermentation civilisatrice poursuit son cours ; qu'en sortira- t-il ? Espérons I
Espérons d'abord qu'elle finira par s'étendre au globe entier et, malgré ce qu'il en coûtera de pittoresque sacrifié, à jamais regrettable, par consommer l'assimilation universelle. Car c'est seulement alors que l'âge d'or, transfiguré, pourra renaître. Si vraiment toute civilisation une fois fixée moralise, c'est-à-dire parvient à expulser toutes les espèces d'immoralités contraires à son principe, en niant d'ailleurs et débaptisant les autres, — et si, par suite, la démoralisation dans une vieille société ne saurait d'ordinaire provenir que d'inoculations virulentes par son contact avec l'étranger, il s'ensuit que la stabilité d'une civilisation, et aussi bien de la moralité spéciale née d'elle, ne saurait exister qu'au début et à la fin de l'humanité civilisée : au début quand les foyers urbains de civilisation étaient séparés les uns des autres par des distances considérables, alors infranchissables, comme les étoiles du ciel, en sorte que chacun d'eux pouvait se maintenir inaltéré ; à la ûn^ quand, après cette longue période de guerres et de révolutions, de conquêtes et d'épurations qu'on appelle l'histoire, un seul et unique État, une seule et unique civilisation existera, sur la terre.