‹ La criminalité de la jeunesseChapitre 2 sur 6 · CONFÉRENCE DE M. HENRI JOLY · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE DE M. HENRI JOLY

Délimitation du sujet. — Un mot sur la statistique. — Un mot sur la grande criminalité des jeunes.

Mesdames, Messieurs, — le sujet dont j’ai à vous parler est très riche, malheureusement trop riche, et mon premier devoir, pour ne pas retenir votre attention trop longtemps, est d’essayer de le délimiter. Tout d’abord, je ne vous accablerai pas de statistiques. Je me contenterai de vous donner tout de suite un ou deux chiffres qui vous fourniront une idée suffisante de l’intérêt de la question. Prenons Pensembie des prévenus de seize à vingt et un ans, * en France. Avant 1840, il y en avait, chaque année, à peu près 8,000, et, dans la statistique qui n’a pas encore paru, mais qui cependant est annoncée, pour l’année 1895, on se félicite de n’en avoir plus

qu’à peu près 31.000. On se félicite, Messieurs, pourquoi? Parce que, dans les deux années précédentes, en 1893 et 1894, on en avait eu plus de 32,000. On espère donc toucher enfin à ce tournant si désiré où peut-être la criminalité de la jeunesse va diminuer. Vous voyez cependant quelle est la chute qui a été faite, quel est le triste chemin qui a été parcouru, puisque sans que le nombre des jeunes gens, sans que le nombre des enfants ait augmenté beaucoup dans notre pays, on est arrivé de 8,000 à 30, 31 et 32,000 ! Comme grande ligne, ceci me suffit et, je crois, vous suffira.

Il y a une autre question que j’écarterai, si vous le voulez: c’est celle des crimes très tragiques. Peutêtre aurez-vous là une déception, car — je ne vous en ferai pas un reproche et encore moins un crime — c’est la tendance du public de croire que la criminalité est toujours composée de gros drames et de terribles romans. Quand je rencontre certaines personnes auxquelles je dis que je vais visiter les enfanls de la Petite-Roquette, on croit toujours que j’ai dû voir là... et que si je pouvais entr ouvrir les murs devant mes interlocuteurs, je leur y montrerais toutes sortes de choses atroces, contre nature, en dehors de tout ce que l’on peut supposer. Eh bien ! c’est une erreur. Oh! je ne dis pas qu’il n’y ait pas là, de temps à autre, de sinistres coquins et des actes de nature à faire frémir. En réalité, ces actes-là nous frappent parce que les journaux qui font successivement de chacun d’eux l’événement du jour, leur donnent un écho multiplié et retentissant, mais ils ne sont pas extrêmement fréquents.

Moyenne criminalité. — Loi qui semble la régir.

Il y a quelque chose qui est plus alarmant, d’abord

4 parce que c’est la source de tous ces crimes extraordinaires, et puis parce que c’est la source de déviations, d’égarements et d’habitudesqui travaillentbien plus efficacement à la démoralisation publique. Les t crimes exceptionnels, la réprobation universelle en fait immédiatement justice. Les misères dont on parle le moins sont celles qui se répandent le plus, et qui, somme toute, font le plus de victimes. Permettezmoi donc de ne pas vous introduire dans les intérieurs lugubres et sinistres des crimes sanglants. Il me suffit de vous dire que ces crimes-là poussent, pour ainsi dire, sur cet arbre immense, aux racines lointaines, dont je vais essayer de vous indiquer la nature; c’est sur ce tronc commun qu’ils s’alimentent: ils en sont, je ne dirai pas les fleurs, mais les produits vénéneux. Essayons donc d’étudier dans ses grandes lois cette criminalité moyenne qui est la plus contagieuse de toutes, par conséquent la plus répandue et la plus dangereuse.

En l’étudiant de nouveau, Messieurs, à votre intention, je m’apercevais qu’on pouvait en formuler à peu près... (les lois sociales comportent toujours des exceptions nombreuses), mais qu’on pouvait en formuler à peu près la loi de la manière suivante : c’est que la criminalité dans la jeunesse est, pour ainsi dire, proportionnée à l’abandon de la famille, de la famille véritable, bien entendu, et au mépris de ces institutions qui, comme la vôtre, Messieurs, servent d’auxiliaire à la famille, peuvent même quelquefois, dans la mesure du possible, la remplacer quand elle n’existe plus.

Je vais essayer tout de suite de vous donner non pas immédiatement une justification complète, mais • enfin un commencement de justification de cette proposition, en vous soumettant les chiffres suivants et en vous les expliquant.

Preuve par Fanaly se de six catégories d’enfants

dévoyés par la rupture ou l’alfaiblissement

des liens de famille.

Voici six catégories d’enfants détenus dans les maisons d’éducation correctionnelle ; les voici échelonnés suivant les relations qu’ils ont avec la famille, et je puis vous dire — j’espère que vous voudrez bien me faire ici crédit — que ce tableau, emprunté aux maisons de correction, donne une échelle qui se retrouve à tous les degrés de la criminalité, à très peu de chose près. Je prends ces six catégories par ordre d’importance croissante.

D’abord ce qui peut paraître paradoxal, ce sont les orphelins de père et de mère qui donnent le groupe le moins nombreux : sur sept ou huit mille enfants mis en correction, les orphelins de père et de mère ne sont que cinq ou six cents. Cela semble en contradiction avec l’espèce de loi que je viens de vous poser, et cependant non. Pourquoi ? Parce que, dès qu’un enfant est absolument orphelin de père et de mère, en France, depuis de très longues années, il est recueilli par l’Assistance publique, et, chose étonnante, dans notre pays si administratif, si centralisé, si ami des institutions d’Etat, nous avons donné l'exemple, auquel nous devrions être nousmêmes fidèles dans beaucoup d’autres branches de l’administration, de nous en rapporter à de libres familles. Ces enfants assistés, ces orphelins de père et de mère, qui sont pauvres, bien entendu, sont généralement placés dans des familles de cultivateurs où ils sont adoptés dès leur jeune âge et où ils grandissent. Ceux qui connaissent comme moi ces régions de la France, telles que la Nièvre, le Morvan, une certaine partie de l’Yonne où les enfants assistés de Paris surabondent, savent que ces enfants-là trouvent

une véritable famille, qu’ils appellent père et mère, papa et maman, les chefs de famille chez lesquels ils ont été élevés, qu’ils grandissent chez eux jusqu’à la majorité, que très souvent même ils sont mariés par * eux. Ils se comportent généralement bien. La Ville de Paris envoie chaque année à peu près mille enfants assistés dans le seul département de la Nièvre. Ce sont les résidus, n’est-ce pas, delà misère et du vice. Voilà plus de trente années que le département de la Nièvre reçoit cette alluvion faite des impuretés de la grande ville capitale : or le département de la Nièvre n’a cessé d’être un des plus mo- * raux du pays. Il est d’autres institutions dont l’expérience confirme cette excellente situation des enfants assistés élevés dans une famille adoptive, mais enfin dans une famille se rapprochant, autant qu’il est possible de celle que la mort leur avait ravie. Il y a une Société très intéressante, la Société de M. Félix Voisin, qui s’occupe des engagements volontaires des anciens pupilles de l’administration. Cette Société se fait donner, chaque année, par les autorités militaires, les notes de ses pupilles au régiment. Or on a remarqué, dans une assez longue série d’années, que la catégorie dans laquelle on trouvait le moins de mauvaises notes était précisément celle des enfants assistés.

Vient ensuite une seconde catégorie : ce sont les enfants de parents inconnus ou disparus. Ils sont déjà plus* nombreux : il y en a 700. Les parents n’ont pas toujours disparu assez vite pour qu’une famille honnête fût chargée à temps de la première éducation.

Les enfants de la troisième catégorie sont les « enfants de parents mendiants et vagabonds. Il est parfaitement évident que, là, il ne faut pas jouer sur les mots : ces enfants ont pu conserver leur famille légale, mais enfin une réunion de mendiants et de

vagabonds réalise aussi peu que possible, je n’irai pas jusqu’à dire l’idéal, mais l’idée commune de la famille : elle n’a pas ce qui en est le siège par excellence, et la garantie, par suite le symbole universel, c’est-à-dire le foyer.

La quatrième catégorie est celle des enfants de parents ayant subi des condamnations. Ici, le chiffre monte/ Nous dépassons 1,000.

Une cinquième catégorie, c’est la catégorie des enfants naturels. Ici non plus, je ne crois pas qu’un commentaire soit nécessaire.

Et entin la sixième catégorie, qui est de beaucoup la plus nombreuse, puisqu’elle atteint 2,000, c’est la catégorie des enfants qui sont orphelins de l’un des deux parents seulement. Partout, Messieurs, dans nos maisons d’éducation correctionnelle, à la Petite- Roquette, parmi les enfants détenus par voie de correction paternelle, ces enfants-là sont toujours les plus nombreux. On le comprend sans beaucoup de peine. Ces enfants ont gardé soit leur père, soit leur mère : dès lors, la charité publique n’est pas venue à leur aide, et cependant la famille a été mutilée. Mon Dieu ! certainement, il est dans la nature, sinon dans l’ordre de la nature, du moins dans les prévisions malheureusement trop justifiées par les faits, que la famille soit souvent diminuée par la mort avant que Tentant ne soit élevé. Mais la faiblesse humaine vient singulièrement aggraver ici le mal qu’avait produit la nature inconsciente. Quand on est en contact avec ces enfants, on devine immédiatement que, je ne dirai pas la famille, mais ce qui en donne les apparences, a cherché bien malheureusement à se compléter et ne Ta pas fait comme il eût été raisonnable et possible qu’elle le fit. Parmi tous les enfants que nous visitons, et qui sont orphelins soit du père, soit de la mère, le père a prétendu remplacer la mère, il Ta remplacée bien mal, et souvent la mère en

a fait autant. C’est ce qui vous explique que ces enfanls connaissent quelque chose de pire quelquefois que l’abandon : c’est l’hostilité sournoise ou avouée soit de celui qui est venu remplacer leur père, soit de * celle qui a pris la place de leur mère. Je n’ai pas besoin d'insister, c’est le vice étalé au foyer ; là où l’enfant devrait recevoir le bon exemple, il reçoit l’exemple du désordre. Là où la bonté devrait se communiquer en provoquant la reconnaissance, c’est la crainte, la haine et la dispute qui régnent. Voilà l’explication malheureusement très simple de l’importance numérique de cette dernière catégorie dans l’échelle que j’ai essayé de vous dessiner.

Une septième catégorie nouvellement dressée : « les moralement abandonnés ».

Si vous le voulez, laissons maintenant ces tableaux statistiques, et passons à un autre point. Parmi les enfants dont la situation de famille est anormale, il y a une catégorie nouvelle, ou tout au moins nouvellement classée, qui est la catégorie de ceux qu’on appelle les « moralement abandonnés ». Ce ne sont pas les enfants assistés, ceux-là. Ils vont bien l’être, si vous le voulez; mais enfin, dans notre langue administrative, on réserve le nom d’enfants assistés aux enfants qui ont été recueillis tout jeunes et qui ont été envoyés chez des nourriciers, c’est-à-dire dans une famille, aussitôt qu’ils avaient été matériellement abandonnés, et on donne le nom de moralement abandonnés aux enfants qui ont commencé à grandir dans une famille ou dans un semblant de famille ; car, suivant un mot très émouvant et très vrai * de M. Jules Simon, les moralement abandonnés sont des orphelins dont les parents sont vivants. La loi assez compliquée qui a été faite sur ces moralement abandonnés essaie d’en donner une idée parl’énumé-

ration cVune multitude de cas. On peut regretter, et je regrette quant à moi, une définition très simple qu’en avait donnée un premier projet : « Les enfants moralement abandonnés sont ceux que leurs parents laissent grandir dans un état habituel d’oisiveté, de vagabondage ou d’immoralité. » Voilà bien, en effet, une catégorie d’enfants qui sont moralement orphelins. Les parents sont vivants, mais quels rapports les enfants ont-ils avec la famille? Celle-ci a-t-elle essayé de les retenir? A-t-elle essayé d'user d’eux? Oui et non.

Nous trouvons ici deux subdivisions qui sont tristement curieuses l’une et l’autre. Depuis que la Ville de Paris dote très généreusement le service des moralement abandonnés, plus de la moitié ou au moins la moitié des enfants ainsi qualifiés sont présentés par les parents eux-mêmes. Il y avait un adage autrefois : « Nemocreditur suam turpitudinem allegans. » Il semblait que le témoignage d’un homme qui mettait en avant quelque chose de honteux pour lui ne pouvait pas être cru. Un homme s’avilissant ainsi luimême ne, doit pas, pensait-on, être véridique. Eh bien! il arrive à Paris que les pères et mères de famille venant alléguer en quelque sorte leur propre honte, venant déclarer que leur enfant est moralement abandonné, sont crus par l’administration. Voici quelques chiffres instructifs. En 1888, 72 % des enfants recueillis par la Ville de Paris comme moralement abandonnés avaient été amenés par leurs parents désireux de s’en débarrasser et de les faire élever aux frais du Trésor public. Il y a eu une réaction ; car, en 1890, il n’y en a plus que 50 % , mais enfin la proportion reste aux environs de 50 % ; quelquefois elle la dépasse, elle ne descend plus audessous. Voilà donc ces moralement abandonnés : il y en a la moitié qui est en quelque sorte livrée par les parents eux-mêmes. Ceux-ci viennent s’accuser

encore plus qu’ils n’accusent leur enfant, car ils disent: « Je suis incapable de l’élever ; je l’ai laissé ou mis dans le vice, je me suis fait ainsi un titre à votre intervention qui va me débarrasser des soucis de la paternité. »

Il y a une autre catégorie de soi-disant familles où devrait être cherchée la source unique, tout au moins la source principale, de beaucoup des moralement abandonnés : je veux parler de ceux qui exploitent le vice de leurs enfants. C’est ceux-là qu’il faudrait aller chercher; c’est ceux-là qu’il faudrait dépister, au lieu d’accueillir un si grand nombre de demandes intéressées et calculées qui viennent surcharger le budget de l’Assistance publique. Les parents qui élèvent leurs enfants pour un mode de délit ou de vice fructueux ne viennent pas se dénoncer euxmêmes. On en citait un, il n’y a pas bien longtemps, dans la banlieue de Paris, qui avait fait donner à son fils une éducation assez soignée : il avait eu la persévérance de le maintenir dans différentes écoles où il lui avait fait donner le plus d'instruction possible, afin de se servir de lui pour mieux voler dans les banques. A la suite de scènes de jalousie dont je

# vous épargne le récit, ils s’étaient livrés mutuellement. Voilà la seconde catégorie des moralement abandonnés. Je ne parle pas ici des jeunes filles qui y figurent. Vous concevez, sans que j’aie besoin de m’expliquer davantage, de quelle façon elles sont élevées. Eh bien ! les moralement abandonnés, même quand on les recueille et quand on les fait entrer, par exemple, à l’armée par l’engagement volontaire (c’est ici une preuve de cette espèce de tare qu’ils ont malheureusement contractée dans les milieux où ils ont grandi), les moralement abandonnés se comportent au régiment beaucoup moins bien que les enfants assistés. Alors que les mauvaises notes de

* ces derniers ont oscillé, depuis 1892, entre 4 et G % ,

chez les moralement abandonnés elles sont arrivées à 14 % . Vous voyez donc qu’il y a là le résultat de l’absence d’éducation, ou de la mauvaise éducation dont les funestes effets persistent. Ces enfants-là sont même plus mauvais, au régiment, que ceux qu’on appelle les jeunes détenus, c’est-à-dire que ceux qui sont sortis des maisons d’éducation correctionnelle.

Encore un groupe d’enfants détachés de la famille.

Messieurs, voilà donc des enfants qui, comme vous voyez, ont été, à des degrés divers, détachés de la famille. Mais il y en a qui en sont détachés plus complètement encore : ce sont les adolescents tout à fait livrés à eux-mêmes et vivant seuls. Ceci est un phénomène devenu extrêmement fréquent ; on est affligé de le rencontrer sur une si grande échelle et de si bonne heure : des enfants qui ne sont plus avec leurs parents, et souvent, je l’ai vu, dès l’âge de onze et douze ans !

Ceux-là se subdivisent en deux groupes ; il y a un premier groupe qui est assez intéressant : c’est celui des enfants ou des adolescents qui cherchent leurs parents et qui ne les trouvent pas. Mon assertion vous étonne, sans doute. Il faut vraiment avoir été en contact avec ces enfants-là pour soupçonner l’étendue du mal. Pour moi, il m’est arrivé bien des fois de le constater en prenant part à la vie d’une œuvre fort intéressante: la Maison de Travail pour jeunes gens de la rue de l’Ancienne-Comédie. Pendant les dix-huit mois que j’ai été à la tête du Comité, je faisais mon instruction et, pour bien connaître ces enfants, j’avais pris à tâche de rédiger moi-même leurs fiches, au moment où ils arrivaient. Or, voici un dialogue qui se reproduisait très souvent : « Yrous avez encore votre père et votre mère? — Je

crois que j’ai encore ma mère. Mon père, je ne sais pas. — Et où est votre mère? — Je n’en sais rien. — Gomment cela se fait-il? — Monsieur, elle m’avait placé; elle m’avait mis dans tel endroit, puis mon patron a fait faillite, la maison a été fermée, il n’y avait plus de travail. Alors je suis allé au domicile de ma mère, mais elle n’était plus là. Personne n’a pu me dire où elle était. » Il m’est arrivé ainsi, et on en voit tous les jours, des enfants encore jeunes qui n’avaient pas de papiers, ou qui n’en avaient que de mutilés, et qui cherchaient véritablement où se trouvait leur père et où se trouvait leur mère. Il y avait six mois ou un an qu’ils n’en avaient eu de nouvelles. Ceux-là, Messieurs, par le seul fait qu’ils cherchent encore un père absent et une mère absente, sont bien matériellement séparés de la famille, mais n’en sont peut-être pas séparés moralement, puisqu’ils en gardent l’idée, puisqu’ils en conservent le regret et le désir.

Mais à côté d’eux je vois ceux qui, séparés de la famille, ne la cherchent pas du tout et qui se trouvent très bien comme ils sont. Je le répète, ceci commence de très bonne heure. Vous trouvez à Paris (j’en ai vu au Dépôt, j’en ai vu à la Petite-Roquette, j’en ai vu à la Maison de Travail) de ces enfants qui, à peine ayant quitté l’école et l’ayant quittée prématurément, laissent leur mère dans un quartier et s’en vont habiter dans un autre. J’ai vu des enfants dont la mère, par exemple, habitait à Montrouge et qui, eux, habitaient... habitaient comment? dans un garni, dans un taudis, au milieu des camelots, des recéleurs, de gens vivant de la prostitution !... C’était dans les environs de la rue Montmartre, pour être à même de porter des journaux le malin. Vous trouvez encore dans certaines familles des enfants qui, un beau jour, ont été mis à la porte par leurs parents. Pourquoi? Parce que le père a dit : « Tu ne

peux pas loger ici. Je n’ai pas de quoi te nourrir. II vient de t’arriver un petit frère ou une sœur : cherche à te débrouiller, cherche du travail. Tu ne peux pas demeurer ici. » Et, hélas! j’en vois quelquefois qui trouvent ce moyen de se mettre en règle avec la loi pour faire enfermer leur enfant par correction paternelle: ils mettent leur enfant dehors ; puis, au bout de deux jours, ils vont trouver le commissaire de police et lui disent : « Mon enfant vagabonde, car il y a deux jours qu’il a découché. » Et on n’est pas à même de vérifier que, s’il a découché, c'est par ce que le père ne le recevait plus. Le commissaire de police recueille à la hâte ce témoignage et l’envoie au tribunal : l’enfant est expédié àla Petite-Roquette pour un mois s’il a moins de 15 ans, et pour six mois s’il a plus de 15 ans révolus. C’est encore là un fait extrêmement fréquent. Il y a enfin des familles (j’en vois dont les enfants aboutissent bien par ce chemin àla police correctionnelle et à la prison) où des pères et des mères aiment mieux donner à leur enfant, à partir de 14 à 15 ans, de quoi se loger en garni pour ne pas l’avoir chez eux. Quoiqu’ils aient perdu toute pudeur, néanmoins ils veulent la liberté d’exercer à domicile, je ne dirai pas, certainement, une profession, mais un métier dont on veut éloigner les yeux de l’enfant. J’ai ainsi vu venir à la Petite-Roquette des enfants qui, avant d’arriver, vivaient en garni et recevaient tous les huit jours de leurs parents une petite somme pour coucher n’importe où, faire n’importe quoi. Ils ne s’accommodaient que Irop de cette existence. Seulement leurs prétentions grandissaient, et la lutte s’engageait de nouveau par une sorte de chantage réciproque. Messieurs, nous touchons évidemment ici au groupe qui va fournir la principale armée de la criminalité de mineurs, et où va se recruter le plus largement la population des prisons.

Etat moral de ces adolescents étudié dans vingt-trois jeunes détenus de Paris.

Que peut être maintenant, me demanderez-vous, la nature, le caractère, l’état mental et moral de ces adolescents? Messieurs, pour ne rien vous donner qui pût vous paraître systématique ou prévenu, voici ce * que j’ai fait. Je suis chargé, à la Petite-Roquette, comme membre de la Société de patronage des jeunes détenus, de visiter les enfants de la correction paternelle. Je ne parle pas d’eux en ce moment-ci : quoiqu’ils ne vaillent pas cher, ce ne sont cependant pas encore des criminels. Mais depuis peu j’ai ajouté à la visite de la correction paternelle la visite de jeunes détenus, de vrais condamnés de police correctionnelle. Je les avais déjà vus bien des fois il y a quelques années: j’ai voulu les revoir à votre intention. Je suis tout simplement monté à un étage supérieur au mien. J’ai pris là une division, la première venue. Ces détenus ne sont pas classés systématiquement; ils sont là suivant les hasards de l’arrivée. J’en ai visité et interrogé 23, que j’ai trouvés de cellule en cellule. Je ne vous donne bien entendu pas leurs noms, les pauvres enfants; mais, sans que je vous en dise rien qui vous les fasse reconnaître entre leurs pareils — si nombreux, hélas! — les voici. Vous allez entrer avec moi dans cette Petite-Roquette où tantde personnes voudraient pénétrer, parce qu’elles s’imaginent qu’elles y trouveraient des drames émouvants. Vous allez voir ce que sont ces enfants-là.

Je devrais dire plutôt ces jeunes gens. Ils ont de 16 à 20 ans à peu près. Presque tous avaient été classés dans la société. Ce ne sont pas des enfants complè tement abandonnés ; ils ont grandi à peu près normalement. Il y a une question que je ne veux pas

traiter incidemment, mais vous avez entendu dire que le crime était le résultat d’une maladie physique, d’une espèce d’atavisme. Or je vous dirai que ceux que je viens de voir (et ceux que j’ai vus autrefois étaient les mêmes) sont plutôt de beaux garçons. Oh! certainement, ils sont affadis; ils sont affaiblis: la vie de la cellule n’est pas très réconfortante; celle qu’ils menaient avant d’entrer l’était encore moins. Par conséquent, vous voyez des visages pâlis, des attitudes qui n’ont pas beaucoup de virilité; mais enfin ces enfants sont plutôt nés beaux enfants, je puis l'affirmer, pour la très grande majorité. Sans doute il y a, çà et là, des enfants maladifs; mais le plus souvent les affections qui les ont déformés ne sont des maladies ni de la première enfance ni du jeune âge. Ils avaient donc ce qu’il fallait, la plupart, pour réussir, si leurs parents avaient été ce qu’ils devaient être, et si eux mêmes avaient grandi dans l’amour de la véritable famille.

Ils ont dévié. Qu’est-ce qu’ils ont fait? Je vous ai dit que j’en avais pris la semaine dernière 23. Sur ce nombre il y en a trois qui ont été condamnés pour actes de violence caractérisés. On peut, à la rigueur, en compter un quatrième. Ceci confirme ce que j’ai eu l’occasion de dire à bien des reprises différentes : c’est que la criminalité française s’était modifiée plusieurs fois dans le cours du siècle. Elle a été, sous la Restauration, violente; sous la monarchie de Juillet, elle a été surtout cupide, car c’est à cette époque que les crimes par cupidité ont atteint leur maximum, qu’ils n’ont jamais regagné depuis. Sous le second Empire, c’est Y immoralité qui a prévalu; et, depuis à peu près 1880, ce qui domine, c’est l’abandon de soi-même, c’est la vie de hasard, ce sont les délits par paresse et par misère morale.

Donc chez ces vingt-trois enfants, dont voici entre mes mains les notes et les peines, il n’y en

a que quatre qui aient été condamnés pour actes de violence : un pour batterie, deux pour coups et blessures, un pour insuite aux agents. Encore pourrait-on se demander si cette insulte aux agents est à placer pai mi les véritables actes de violence. Vous voyez qu’il n’y a pas là d’emportement bien fougueux; il iv y a pas d’acte de tempérament.,’ ni, d’acte de sauvagerie pure, comme on en trouvai tPsqljVefit au commencement du siècle, quaèd ^a» Francè ^étâît encore toute chaude de la fureur et dù tumulte fie la Révolution. ho9 >°

Il y en a deux qui ont été condamnés pi),ùr attentats aux mœurs, et assez légers, je dois le dire. 'il*j en fa un qui représente particulièrement le vagabondage, et puis tous les autres sont condamnés principalement pour vol. Ces dernières condamnations dominent de beaucoup. Sur mes 23, j’en vois 16 qui sont essentiellement des voleurs. Eh bien! c’est ici que nous allons trouver l’enquête la plus instructive.

Qu’est-ce qui a pu pousser les enfants au vol et à ces autres actes qui sont le résultat d’une vie de plaisirs faciles? En définitive, tous sont des enfants, des adolescents qui se sont laissés aller à vouloir jouir de la vie prématurément en cherchant les plaisirs offerts à eux dans la rue ou dans les endroits ténébreux quels qu’ils fussent. Telle est la caractéristique générale. Quand ils ont été arrêtés pour batterie, pour insulte aux agents, pour coups et blessures, c’était toujours à la suite ou au cours d’une scène d’ivresse ou de plaisir; c’était soit à la sortie du théâtre, soit à la sortie du cabaret. Parmi les deux qui ont été atteints pour actes de violence, il y en a un qui m’a raconté ainsi son histoire. Son père (parti on ne sait où) était peintre, sa mère est fleuriste. Voilà des antécédents qui n’annoncent rien de sanguinaire ni même de brutal. Mais un soir il sort du théâtre, et dans la foule qui passe il recon-

naît, (lit-il, « une ancienne connaissance ». Il avait été probablement excité par je ne sais quel drame qu’il venait de voir représenter. Il tombe donc sur « sa connaissance » et la roue de coups. Il a été arrêté et condamné à trois mois pour coups et blessures. Par conséquent, vous voyez, ce sont là des accidents d’une vie de^débauches légères ou grossières. Quant an vol, il en est également un résultat, et vous allez le constater, r , .< ? \

JLa "question de l’ignorance et La question de la misère. — Des faits.

je sais bien qu’on va me demander tout de suite : Mais qu’est-ce que vous pensez de cet aphorisme qui semble être accepté universellement, que la criminalité est le produit de l’ignorance et de la misère? Estce qu’il n’est pas vrai que ce sont là les deux facteurs par excellence du désordre et de la lutte contre la société régulière?

Messieurs, je m’expliquerai tout à l’heure plus complètement sur ce qu’il faut entendre par l’ignorance; mais, en attendant, je m’en vais vous amener ma pauvre compagnie de jeunes détenus. Ils vous répondront pour moi. Nous interpréterons ensuite leurs réponses, mais enfin nous allons commencer par les donner exactement. Sur mes 23, combien y en at-il qui soient illettrés? Aucun! Combien y en a-t-il qui aient une instruction très rudimentaire, qui, par exemple, ne sachent pas très bien écrire, quoique sachant lire ? Il y en a 2. Combien y en a-t-il qui aient leur certificat d’études? 11 y en a 9. Eh bien ! vous voyez donc que ce n’est pas précisément par ignorance qu’ils ont péché. Généralement, je vous dirai qu’ils ne sont pas embarrassés du tout pour causer, pour s’expliquer, qu’ils parlent très bien, et qu’ils savent parfaitement vous rendre compte des

choses avec une très grande netteté, avec line très grande propriété d’expressions. Parfois on est tenté d’appeler celte netteté du cynisme. Cela y touche, en effet, de temps en temps, mais enfin non, là, dans la cellule, on ne peut pas dire que ce soit du cynisme; il n’y a pas d’effronterie. En définitive, quand cette espèce d’enduit factice que le désordre et la débauche amassent sur la nature première est tombé, dans l’isolement et par suite des réflexions qu’ils ont faites, ce sont des hommes, ce sont des enfanls comme les autres. Ils accueillent le visiteur avec une cordialité dont, je vous assure, il est très souvent ému. Rien n’est plus facile que de raisonner avec eux, ils s’y prêtent, discutant avec vous leur passé et leur avenir, pesant les responsabilités des autres et les leurs propres. Quand l’heure du travail manuel est passée, ils lisent volontiers ; volontiers aussi, on les voit aller à la classe ordinaire ou à la classe du dessin. Par conséquent, vous le voyez, ce n’est pas l’ignorance au sens ordinaire du mot qui a conduit ces enfants là où ils sont.

Maintenant, vous me demanderez : Est-ce la misère? Eh bien, ils vont encore vous répondre pour moi. Prenons, par exemple, le salaire de 2 fr. 50 par jour. Remarquez qu’il s’agit d’enfants dont très peu ont 19 et 20 ans; la majorité a 17 ou 18 ans, et, normalement, leur salaire doit êlre un appoint dans la famille ; ils devraient vivre avec leurs parents et, tout en leur remettant la plus grande partie de leur salaire, être aidés par eux comme ils les aident. Telle devrait être, en un mot, leur situation par le seul fait qu’ils ont une famille. Or, je reviens à ce minimum de salaire de 2 fr. 50 par jour. Combien y en a-t-il, parmi mes 23 (et ils représentent, je vous le garantis, la généralité), combien y en a-t-il qui aient été au-dessous de 2 fr. 50? Pas un, pas un, entendez-vous bien, et il y en a beau

coup qui le dépassaient. Il y en a qui arrivaient jusqu’à gagner 7 fr. par jour, je dis 7 fr. par jour ! Voulez-vous me permettre? Je vais les reprendre un à un.

Voici le premier ; il a été tourneur-repousseur et, comme tel, il gagnait de 6 à 7 francs par jour. Il avait été frappé il y a quelque temps d’une condamnation à 10 jours pour outrage aux agents ; il est, en ce moment-ci, condamné à un an pour vol et cambriolage, il a été condamné en cour d’assises. Or, au moment où il a été arrêté pour la seconde fois, il était, me dit-il, dessinateur et gagnait encore 100 fr. par mois.

Voici le second : il avait été bien élevé, il avait été d’abord employé dans une administration financière ; il n’a pas pu y rester. Il était tombé, en apparence au moins, d’un degré, il était devenu garçon plombier. Mais au point de vue matériel il était peut-être un peu plus favorisé: il gagnait de 4 fr. 25 à 5 francs par jour. Eh bien ! il a été arrêté pour vol à l’étalage. Il a eu deux premières condamnations, l’une à un mois, l’autre à deux mois. Le voici condamné maintenant à six mois pour vol de bijouterie. Je lui disais: « Oui, vous aviez été condamné déjà deux fois, mais vous aviez souvent pris à l’étalage sans être surpris. — Ah ! ah ! m’a-t-il répondu, si j’avais été arrêté toutes les fois que je volais, j’en aurais fait des condamnations! » [Rires. 1

En voici un troisième qui était employé de géomètre. Il gagnait 60 francs par mois, tout en étant logé et nourri. Lui aussi ! il a été pris deux fois pour vol. Je crois que celui-là avait un peu des goûts d’aventure et de vagabondage. Il est parti, il a été trimardeur, suivant son expression, depuis le mois de mars jusqu’en septembre, et il a eu deux condamnations pour vol de fruits ou récoltes.

Le suivant vivait avec son père, lequel était méca-

nicien. C’est un garçon très robuste ; et je crois que son père est dans une assez bonne situation. Tous les deux travaillaient ensemble, et c’est toujours le signe d’une certaine aisance, quand le père ayant un métier garde son fils avec lui et l’élève dans sa profession. Cependant, il a été arrêté une première fois pour vol à l’étalage, il a eu six mois d’interdiction de séjour; il Ta violée et il a été condamné en conséquence.

Je continue ma liste. En voici un qui gagnait de 4fr.à 4 fr. 50 par jour, sans chômage. Il a été condamné pour attentat à la pudeur sur un enfant de onze ans. Mais enfin ce n’est toujours pas la misère qui l’avait conduit dans une voie défendue.

Un autre gagnait 110 francs par mois comme verrier. Il a été condamné à quarante-huit heures pour filouterie d’aliments. On ne peut donc pas dire que ce soit la faim qui l’ait poussé chez le restaurateur. Il a eu une seconde condamnation à six mois pour vol à l’étalage, et enfin il est à la Roquette avec une condamnation de dix mois pour coups et blessures.

Son voisin de cellule travaille avec ses parents. Le père est ébéniste, la mère sans profession. Il n’y a que trois enfants. La mère n’a pas besoin de travailler. Donc l’enfant travaillant avec ses parents se trouve à l’abri du besoin. Il a été condamné à six mois pour vol à l’étalage.

En voici un autre... Je le passe pour éviter la monotonie des répétitions, mais enfin ses gains étaient très normaux.

Je m’arrête au suivant qui gagnait un peu moins, il est vrai ; il était lithographe, il gagnait de 2 à * 3 francs par jour, et certainement il aurait pu gagner

davantage. C’est un garçon très bien découplé, figure intelligente, qui a été naturellement très bien doué, ^ mais c’est un des plus coquins de la compagnie. Il a

19 ans, et il a déjà eu huit condamnations : une première pour vol, une pour outrages aux agents, une troisième pour port d’arme prohibée, une quatrième pour bris de clôture, une cinquième pour vagabondage spécial : vous savez ce que cela veut dire : c’est un souteneur qui a eu successivement avec lui dix filles du vice desquelles il a vécu (il m’a dit: 10); puis condamnation pour interdiction de séjour; encore une pour interdiction de séjour. Bref, il a déjà eu huit condamnations, et si dans ses intervalles à peu près réguliers il ne gagnait pas plus de 3 francs par jour (mais enfin il les gagnait], certainement c’est parce qu’il avait une existence intermittente et qu’il n’avait pas profité de sa profession comme il l’aurait dû. Ceux qui sont là savent très bien vous expliquer ce qu’il en est. 11 y en a un auquel je demandais l’autre jour: « Vous avez, n’est-ce pas, du chômage dans la lithographie, dans l’imprimerie?» 11 me répondait avec franchise : « Oui, il y en a dans les petites maisons, mais dans les bonnes, il n’y en a pas. » Et les bonnes maisons sont celles qui ont de bons ouvriers et les gardent; les petites maisons sont celles dans lesquelles se succèdent, comme des oiseaux de passage, pour faire les travaux accidentels, ceux qui n’ont pas su ou pas voulu se fixer ailleurs.

Je crains vraiment de vous fatiguer de mes répétitions ; mais cette énumération est un enseignement si convaincant! Les voilà donc tous et c’est toujours la même chose ! En voici encore un qui gagnait 7 fr. par jour et qui travaillait toute l’année. Il avait d’abord été dans les papiers peints, puis il était devenu tourneur vernisseur, et il gagnait dès lors 7 francs par jour. Je lui pose la même question qu’aux autres : Aviez-vousdu chômage? Il me répond qu’il travaillait toute l’année. Il n’en a pas moins été condamné à trois mois pour coups et blessures. C’est

celui qui, sortant du théâtre, était tombé, dit-il, sur une ancienne connaissance. [Rires,]

Celui qui vient après était polisseur, il gagnait 35 centimes de l’heure et travaillait toute l’année..

Six mois pour complicité de vol. Le suivant, qui était couvreur, gagnait 6 francs par jour. 11 avait, dit-il, trois mois de chômage. Mais, enfin, il aurait parfaitement pu, dans les neuf mois de travail, économiser un peu pour les trois derniers mois; puis, ces trois mois de morte-saison pour un jeune ouvrier parisien qui est débrouillard, ne sont pas un chômage absolu. Vous allez voir tout à l’heure un de ses voisins, de ses pareils qui le prouve. Eh bien, celui-là qui gagnait 6 francs par jour n’en a pas moins été condamné d’abord à trois mois de prison pour vol d’une montre, à six jours pour vagabondage, à quatre mois pour vol d'une couverture sur un cheval, et enfin à huit mois pour vol à l’étalage. Son voisin gagnait 30 centimes par heure. Il a été condamné pour avoir tiré un coup de revolver dans une dispute.

Continuons encore :

Ouvrier en papiers peints, 3fr. 50 par jour et ayant du travail toute l’année... Condamné pour insulte aux agents.

Trente centimes par heure, travail toute l’année, condamné à trois mois pour vol. Il est vrai qu’il se dit innocent, mais c’est sujet à caution.

Ouvrier imprimeur qui a du travail toute l’année, au minimum de 2 fr. 50. Condamné à quatre mois pour vol à l’étalage, à six mois pour vol à la tire, sans compter une première arrestation pour vol qualifié, mais, faute de preuve, il avait été relâché.

Un ouvrier pharmacien (ils gagnent de bons salaires) qui a été arrêté pour avoir volé le produit d’une facture de son patron.

^ Un ouvrier opticien qui gagnait 4 francs par jour

et travaillait toute l’année. Il a été arrêté pour outrage à la pudeur, étant en état d’ivresse.

Un fleuriste gagnant de 6 à 7 francs par jour, avec deux mois de chômage ; mais alors, me disait-il, il avait du travail dans la plume qui lui rapportait 4 francs par jour. En réalité, il n’avait donc pas de chômage du tout, et de misère encore moins. Après avoir été condamné une première fois pour batterie (en sortant du théâtre, toujours!), il a été condamné à six mois pour vol.

Un autre fleuriste, gagnant 3 francs par jour et travaillant à peu près toute l’année, a déjà eu cinq condamnations : deux mois pour vol, trois mois pour vol, quatre mois pour abus de confiance, trois mois pour vol d’un bidon de pétrole et huit mois pour vol de bicyclette. Je dois vous dire, Messieurs, que la bicyclette amène beaucoup de jeunes gens à la Petite- Roquette. [Rires.)

Eh bien, voilà; les enfants nous ont répondu euxmêmes, vous voyez ce qu’il faut penser de cette fameuse opinion, que les deux facteurs par excellence du crime, ce sont, surtout chez les enfants, l’ignorance et la misère. Vous le constatez, tel n’a pas été le cas de ceux que je viens d'interroger pour vous et que je viens de faire comparaître, pour ainsi dire, devant vous.

Nécessité de relever trois modes d’instruction défaillants.

Qu'est-ce qu’il faut en conclure? Qu’il vaudrait mieux que ces enfants n’eussent pas gagné d’argent et qu'ils n'eussent pas d’instruction? Oh ! certes non. Ce n’est pas là du tout ce que je veux dire. Il est parfaitement évident que le gain était une chose heureuse en soi, mais il n’est pas moins sûr qu’il a été mal employé, et il a été mal employé parce que ces

enfants sont trop vite abandonnés à eux-mêmes. Il y avait une institution, autrefois, qui était une excellente garantie : c’était l’apprentissage. L’enfant n’était pas assisté, mais il était encadré dans une famille ; il prenait l’amour d’une profession unique et il ne disposait pas tout de suite de ces gains de 3, 4, 5 et 6 francs dont véritablement, quand ils sont entre les mains d’un petit parisien de 16 à 17 ans ayant quelquefois un père qui travaille à Grenelle pendant que le reste de la famille demeure à Belleville, il peut être si aisément fait un mauvais usage.

Il y a une question plus délicate : c’est la question de l’instruction. Est-ce que ces enfants-là en avaient trop ? Oh ! non, encore une fois, ce n’est pas là ce que je veux dire. Je persiste à croire, malgré ce que le problème a d’épineux, que l’école, en elle-même, est une garantie contre la criminalité. Oui : l’école est une garantie contre la criminalité des plus jeunes, puisqu’il est certain (il n’y a pas là de mystère) que, quand les tout jeunes enfants sont à l’école, ils ne vagabondent pas, ils ne mendient pas, ils ne volent pas. Ceci est évident par soi-même, évident par définition.

Mais l’école, ce n’est pas seulement la présence entre quatre murs. Or, l’instruction primaire, et l’instruction même assez développée, elle perd son influence au fur et à mesure que l’homme s’avance dans la vie. Voici ce que je veux dire : c’est que plus les accusés sont âgés, plus le nombre des hommes lettrés est proportionnellement grand parmi eux. Qu’est-ce que cela prouve ? Qu’au fur et à mesure que l’homme avance dans la vie, les difficultés qu’il t rencontre, les tentations qui l’entourent et les passions qui se heurtent en lui et autour de lui, ont vite fait de venir à bout des principes que l’instruction avait pu lui donner. Mais ceci ne prouve pas • qu’une certaine instruction ne soit nécessaire et

bonne à la moralité des plus jeunes. Cette instruction est malheureusement exposée à voir s’effacer son empreinte dans la suite de la vie, quand l’homme, par exemple, de 40 à 45 ans, se trouve aux prises avec les tentations de la banqueroute frauduleuse, de l’abus de confiance ou de toutes sortes d’autres attentats; cela ne prouve pas qu'une certaine instruction ne puisse retenir un enfant plus jeune.

Autre observation qui touche de près à celle-là. Plus les crimes sont graves, plus on trouve parmi leurs auteurs une forte proportion de lettrés. 11 n’y a là aucun paradoxe, il y a un fait qu’il faut savoir interpréter... Nous ne devons pas être surpris que l'instruction donnée à l’intelligence perde de son influence au fur et à mesure que l’homme, passant par les hasards de la vie et se démunissant en quelque sorte par sa négligence, se trouve aux prises avec des tentations violentes (le crime violent implique le plus souvent une tentation violente). Là, il est évident que l’instruction a été d’un faible secours ; mais encore une fois, cela ne prouve pas que, pour les délits plus légers, tels que le vagabondage, la mendicité, le petit vol et autres infractions peu graves qui ne font que préparer les vrais crimes, l’instruction ne doive avoir une certaine efficacité. Elle en perdra une partie toujours croissante au cours de la vie, si des crises surviennent, amenées par des passions et par des fautes ; mais enfin ce n’est pas une raison pour qu’on ne lui réclame pas un peu de cette efficacité-là dans le jeune âge et devant les tentations moins fortes. Vous voyez cependant, par le nombre des certificats d’études que présentait notre pauvre société de tout à l’heure, qu’en fait le préservatif, même pour eux, n’a pas été très grand.

Je ne veux pas m’appesantir ici sur un sujet qui est très vaste et très délicat, mais je vous dirai que, dans cette instruction d’aujourd’hui, il manque trois

choses. Ce n’est pas que les enfants aient trop d’instruction, c’est qu’en un sens ils n'en ont pas assez; car ils sont trop privés de certains genres d’instruction qui leur seraient nécessaires et qui ne sont pas en progrès aujourd’hui.

La première est celle-ci : l’ouvrier n’a plus le même mode d’instruction professionnelle que jadis. Je ne veux pas être un louangeur du temps passé, cependant ü faut bien expliquer les progrès de la criminalité ; s’il n’y avait que 8,000 prévenus en 1840 et s’il y en a 32,000 aujourd’hui, nous sommes bien forcés d’en chercher la cause. Or, voici ce qui a été dit dans la Commission de 1884 par un ancien ouvrier devenu sénateur, resté un ami très chaud des ouvriers, M. Corbon : L’ouvrier d’aujourd’hui est, en réalité, un être plus ignorant de sa profession que l’ouvrier d’autrefois. Sans aucun doute, l’industrie a progressé, mais à qui le doit-elle? À l’inventeur, à l’homme à idées, à celui qui a créé la machine et monté des organisations nouvelles : c’esl celui-là qui fait qu’il y a un travail meilleur; mais l’ouvrier luimême, par suite de toutes sortes de raisons, — peutêtre précisément le progrès de la machine est-il une cause, la suppression de l’apprentissage en est une autre, et encore beaucoup plus efficace, pour moi, celle-là est la principale, — l’ouvrier d’aujourd’hui ne reçoit pas assez la formation industrielle. Je parle surtout de celle qui se donne de père en fils, inspire au jeune homme l’amour de son métier, fait, pour lui, de son art technique, une partie de la famille, parce qu’il y sent avec fierté la tradition paternelle. Aussi les grands industriels disent-ils, quand ils sont appelés àdéposer dans toutes les enquêtes officielles, qu’ils « ont aujourd’hui le plus grand mal à recruter de bons ouvriers, ils sont obligés d’aller les chercher, de les faire venir de province, en écrémant pour ainsi dire toutes les industries locales, ce qui amène un mouve-

ment et, comme il vient généralement plus d’ouvriers qu’il n’en faut, un déclassement plus considérable encore.

Le jeune homme d’aujourd’hui manque d’une seconde espèce d’instruction : il ne sait pas, il ne sait plus distinguer ce qui est possible et ce qui est impossible. Hélas ! mon Dieu, il a cette ignorance, parce que trop de personnes autour de lui la cultivent et la développent. On lui a enlevé cette droiture de l’intelligence qui va directement au fait élémentaire et y va, pardonnez-moi l’apparent jeu de mots, dans le Ion sens. Où sont aujourd’hui les gens assez « simples » pour accepter que l’égalité universelle est une chimère, que pour gérer les affaires publiques il faut choisir les plus instruits et les plus honnêtes, que la démocratie a tout intérêt à se voir dirigée par sa tête et non par sa queue, qu’il est impossible de supprimer utilement un impôt quand le reste du budget offre un déficit demandant bon gré mal gré à être comblé, etc., etc. ? Autant d’assertions qui pour un homme réfléchi sont des axiomes évidents, des tau tologies, mais que le citoyen de nos jours traite avec mépris comme de vieux proverbes d’almanach. Il semble qu’on n’ait plus qu’à se laisser aller, à tout essayer, à nommer qui on veut, à prendre l’argent là où il est, les lois naturelles elles-mêmes devant se plier aux exigences de la souveraineté populaire. Prenez, par exemple, les grèves ! Il doit y en avoir quelquefois de légitimes, et il est bon qu’elles soient possibles. Mais enfin pourquoi sèment-elles tant de ruines ? Parce que ceux qui mènent les grèves et ceux qui s’v laissent aller ne se disent qu’une chose : a Nous allons demander une augmentation de salaire, et nous allons tâcher de l’obtenir. En attendant, nous ne ferons rien, tant qu’on ne nous l’aura pas donnée; nous nous satisferons et nous vivrons avec l’argent des autres. » Personne n’a pris soin d’apprendre aux

ouvriers ce qui, en matière d’industrie, était possible et ce qui ne l’était pas. Si on vient leur démontrer que leur prétention est telle qu’elle ruinera leur patron, c’est une considération qui ne les regarde pas. Voilà donc un genre de connaissance qui manque certainement aujourd’hui à une grande partie de la population adulte et que, par conséquent, elle est fort en peine de donner à ses enfants.

Et pujs, vous le devinez très bien, il y a une troisième ignorance, la plus grave de toutes : c’est l’ignorance des choses spirituelles, c’est l’ignorance de la religion. Ici je n’ai pas besoin de vous dire ce que dans mes pauvres petits détenus je trouve de lacunes. Je cherche combien d’enfants ont fait leur première communion, ont été au catéchisme. Il n’y en a pas la moitié. . . Si ! peut- être un peu plus que la moitié, mais pas beaucoup. Et encore bien souvent, dans quelles conditions ? La première communion, Messieurs, on l’a très bien dit, ce n’est pas seulement l’initiation à la vie religieuse, c’est l’initiation à la vie morale, puisque dans la préparation à la première communion l’enfant apprend, c’est un fait essentiel, à débrouiller sa conscience, à l’examiner pour s’en rendre compte. Or, parmi ceux qui me disent : « Oui, j’ai fait ma première communion », il y en a qui l’ont faite, à l’âge de raison sans doute, mais bien rapidement. Quelques-uns avaient été envoyés par charité à une institution comme celle de l’abbé Roussel à Auteuil. Ils y avaient passé six semaines, juste le temps d’apprendre un peu le catéchisme et de se présenter à la cérémonie. Il y en a un, parmi mes 23, qui a fait sa première communion à l’hôpital Saint- Louis. Pourquoi y était-il allé? Je ne vous le dirai * pas, mais enfin il y est resté assez longtemps pour se mettre ainsi à peu près en règle. Il y en a encore un certain nombre qui l’ont faite à la Petite-Roquette. ^ Certes, on a raison de leur offrir cette instruction et

ce secours spirituel quand les parents le veulent et quand on ne rencontre aucun obstacle. C’est autant de gagné sur l’ignorance et sur les mauvais sentiments : c’est un bon souvenir substitué à un trop grand nombre de souvenirs malsains ou douloureux. Mais enfin vous comprendrez, Messieurs, que, quoique les personnes qui se dévouent à cette tâche fassent leur devoir, elles ne donnent là qu’une connaissance bien rapide, bien superficielle : une fois que l’enfant sera lancé de nouveau dans cette vie d’aventures et de fausse liberté dont je vous parlais, ces idées ne pèseront pas d'un poids très lourd dans la balance. Et cependant je vous dirai que ces enfantslà, même à ce point de vue, valent souvent mieux que leurs parents. Quand on essaie de leur dire quelques mots sur ce sujet et de leur demander ce qu’ils désirent, il semble qu’on éveille chez eux une espèce de curiosité pour un mystère qui les attire. Je demandais un jour à un enfant de la Petite-Roquette, détenu par correction paternelle, s’il avait fait sa première communion. Il me dit non. — « Vous ne savez pas ce que c’est que le catéchisme? L’avez-vous appris? — Qu’est-ce que c’est que cela, Monsieur, le catéchisme? — Eh bien, c’est un petit livre qui vous apprend ce que c’est que Dieu, que la religion. — Ah! Monsieur, je voudrais bien, je voudrais bien! » Très souvent ils nous font la demande d’eux-mêmes, avec une très grande sincérité. D’autres fois, quand ils sont arrivés à l’extrémité de leur courte carrière, quand une condamnation violente à la suite d’un grand crime brise leur existence et leur montre que tout est fini, il y a chez eux des combats intérieurs et ensuite une sorte d’apaisement de la conscience, qui sont des phénomènes bien remarquables et bien émouvants ! Ils ont une logique qui étonne et qui quelquefois épouvante. On a besoin d’en apaiser la violence et de l’arrêter dans ses extrémités. Ils sont trop

portés à vous démontrer qu’ayant été mauvais comme ils l'ont été, tout repentir est inutile et que tout pardon est impossible. Il faut lutter contre ce sentimentlà, pour les ramener à une confiance plus digne de l’indulgence qui, en somme, leur est due, plus consolante aussi, je dois le dire, que ce que les mauvais exemples qu’ils ont reçus et la mauvaise direction qui leur a été imprimée leur paraissent à eux-mêmes leur avoir trop mérité.

Nécessité de relever quelques institutions

auxiliaires de la famille. — Un passage de la

Bible, — Conclusions.

Je suis obligé, Messieurs, de m’arrêter et de conclure. Vous voyez, je crois, qu’à travers tout ce que nous avons étudié (et nous n’avons pas pu suivre la ligne droite, ce n’est pas possible quand on étudie le crime, car c’est le monde par excellence de toutes les déviations et de tous les désordres), mais enfin par les faits que je vous ai cités, par les relations que j’ai mises sous vos yeux, vous avez pu voir qu’en réalité ce que je vous disais en commençant est bien la vérité : toutes choses égales d’ailleurs, en laissant de côté les exceptions, la criminalité de la jeunesse est bien proportionnelle à l’abandon, au mépris ou au mauvais usage de la famille, à l’usage de la famille viciée ou empoisonnée, et proportionnelle aussi au mépris de ces institutions qui peuvent suppléer à la famille. Mon Dieu ! dans les mœurs chrétiennes, on avait prévu les accidents du hasard qui mutilent la famille et qui en font disparaître une partie : il y avait le parrain et la marraine dont les devoirs, autrefois, étaient compris et pratiqués. Il m’arrive encore assez souvent de trouver un pauvre enfant qui, ayant à se plaindre — le mot est trop doux — qui, ayant à rougir de sa mère, me dit : « Monsieur,

j’ai une marraine. Si vous pouviez lui écrire, elle viendrait me voir et elle s’intéresserait peut-être à moi (1). » Oui! là, dans les mœurs chrétiennes, cette institution, prise au sérieux, du parrain et de la marraine, constituait une seconde famille qui venait au secours de la première, quand celle-ci était défaillante ou quand la mort l’avait frappée. Et il y a beaucoup d’autres institutions, je n’ai pas besoin de les énumérer. Vous en donnez l’exemple, Messieurs; vous en donnez le modèle. Je suis donc sûr que, si on invitait quelques-uns d’entre vous à donner leur concours à ces sociétés de patronage qui viennent au secours des jeunes détenus, vous seriez prêts à répondre à l’appel. Je le crois d’autant plus que vous êtes ici un certain nombre de jeunes gens faisant usage de la Bible. Or, j’ai rencontré dans la Bible un bien beau passage dont il faudrait que tout le monde s’inspirât, quand il s’agit de s’occuper de l’enfance criminelle. Vous savez qu’il y a une théorie à la mode voulant que tout soit héréditaire et que le crime soit le produit d’une déviation physiologique, d une régression, comme on dit, des caractères de la race par une sorte de chute ou d’accident de la nature.

(1) Il y en a une qui est en effet venue me voir, à la suite d’une lettre que son filleul, âgé de 16 ans, lui avait écrite de la Petite- Roquette. On me permettra de transcrire ici une petite partie de ce que ce dernier lui écrivait : « Chère marraine, je t’écris ces quelques lignes pour te souhaiter le bonjour. Je serais un ingrat, toi qui as été toujours si bonne pour moi, si je ne t’écrivais pas. Si je suis enfermé aujourd’hui, c’est par ma bêtise, je le sais; mais pense bien que si maman m’avait aimé comme elle a aimé B... et M..., je ne serais pas où je suis aujourd’hui et je n’aurais jamais pris les déterminations que j’ai prises. Quant à moi, il ne faut plus me parler de retourner chez nous. J’en ai trop vu : je suis mieux où je suis que chez eux. Ecoute, je te le dis à toi ; ne me crois pas ignorant, je sais tout... »

D’après les aveux de la marraine qui blâmait seulement, comme elle en avait le droit, les indiscrétions des voisins, ce que l’enfant disait savoir et avoir vu n’étiit que trop réel.

Les parents sont retournés vers le type sauvage et ils ont des enfants qui fatalement sont sauvages comme eux, voués, dit-on, au crime dès la naissance. A l’appui de cette théorie excessive on invoquait une maxime des livres bibliques qui dit : « Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des fils en ont grincé. »

Eh bien! oui, cela a été dit à une certaine époque. Mais, je n’ai pas à vous l’apprendre, il y a eu un développement, il y a eu un progrès dans les livres bibliques eux-mêmes. Aussi le grand prophète Ezéchiel fait-il parler ainsi le Seigneur : « Le Seigneur me parla, disant : « Pourquoi vous servez-vous de cette parabole et en avez-vous fait un proverbe dans Israël : « Les pères ont mangé les raisins verts et les dents des enfants ont été agacées? » Je jure par moimême, dit le Seigneur, que cette parabole ne sera plus parmi vous un proverbe dans Israël ; car toutes les âmes sont à moi, lame du fils est à moi comme l’âme du père : l’âme qui a péché mourra elle-même, le fils ne portera point l’iniquité du père. C’est pourquoi je ne veux point la mort du pécheur : revenez et vivez. » Donc, Messieurs, vous le voyez, les prophètes ont déjà eu à combattre cette théorie d’une hérédité morale inéluctable, et le prophète faisant parler ici l’autorité de Dieu s’écrie : « Oui, c’a été un proverbe dans Israël... je ne veux plus, et il ne faut plus que c’en soit un, car le mal peut être guéri. » Messieurs, à vous qui, quoique personnellement si à l’abri, pouvez être en contact avec une jeunesse non encore criminelle, mais peut-être sur le point de le devenir ou en danger de le devenir, à vous de vous inspirer de ce principe, que celui qui est pécheur * mourra pour son péché, mais que le fils ne paie pas l’iniquité du père, et qu’enfin c’est aux bons exemples et aux bons enseignements à fortifier la liberté de chacun! [Vifs applaudissements .)

M. le Président. — Messieurs, vos applaudissements ont déjà remercié M. Henri Joly de toules les choses excellentes et instructives qu’il vient de vous dire. Mais je tiens à Pen remercier aussi en voire nom. Je prédisais juste lorsque je vous annonçais que vous sortiriez de cette conférence où vous ont été montrés, d’une manière saisissante, les dangers auxquels les jeunes gens sont exposés, les abîmes dans lesquels ils tombent, avec plus de reconnaissance d’en avoir été préservés, et avec une compassion plus profonde pour ceux qui succombent, victimes, trop souvent, de circonstances indépendantes de leur volonté. Une chose m’a particulièrement frappé dans la conférence de M. Henri Joly : c’est le fait que, parmi les criminels, les plus nombreux sont ceux qui ont trouvé dans leur famille une école de vice. Rien ne montre mieux que l’agent le plus puissant de développement ou de corruption d’un enfant, c’est l’influence, c’est l’exemple. Voilà une action que tous nous sommes appelés à exercer. Vous le savez déjà, vous cherchez à l’exercer; je crois qu’en sortant de cette conférence vous le sentirez mieux et vous le désirerez plus encore. (. Applaudissements .)

(Sténographié par Gustave Duployé, 36, rue de Rivoli.)

Page 1