‹ La criminalité et l'état socialChapitre 2 sur 3 · PAR M. LE PROFESSEUR ADOLPHE PRINS · texte numérisé non relu

PAR M. LE PROFESSEUR ADOLPHE PRINS

Mesdames et Messiedes,

Les nouvelles théories pénales dont je désire vous entretenir ce soir, sont la conséquence logique du développement de la science' pénale. Jusqu'à la fin du XVIII e siècle, la justice répressive n'était qu'une sorte d'empirisme féroce ; les esprits les plus élevés ne protestaient pas contre la torture ; ils la trouvaient toute naturelle ; Molière dans l'Avare, Racine dans les Plaideurs, M me de Sévigné dans ses lettres, en faisaient le sujet de leurs plaisanteries. Et Voltaire a eu raison de dire : a Dans les antres de la chicane on appelle grand criminaliste un barbare en robe. » L'Europe entière avait été façonnée à la cruauté. Après le coup de couteau donné à Louis XV, l'exécution de Damiens qui passionna la foule à l'égal d'un spectacle populaire fut un symptôme typique de l'état des esprits : toutes les fenêtres de la place de Grève avaient été louées par des dames de qualité ; elles regardaient avec des lorgnettes d'opéra et pas une ne quitta avant la mort du coupable.

La femme du Fermier-Général Préaudeau, voyant les chevaux tirer pour écarteler Damiens, s'écriait : u O

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soudain l'être de raison, elle l'a dressé sur un piédestal.

Elle l'a montré doué d'une volonté souveraine et consciente ■■; elle a conçu pour lui un système pénal en rapport avec sa nature idéale. Le. délit est une •erreur de la volonté et cette volonté doit être redressée par un système pénitentiaire bien conçu, par la réflexion solitaire, par la persuasion et les bons conseils. Le délinquant endurci sortira de prison, l'égal des honnêtes gens, pourvu que Ton trouve le chemin de son cœur et de sa raison.

Messieurs, l'école classique qui s'est distinguée par son ingéniosité à créer les délits, et par son ingéniosité toute aussi grande à* guérir les délinquants a été utile puisqu'elle a relevé l'homme foulé aux pieds; mais il faut bien le reconnaître, elle a déçu les espérances qu'elle avait fait concevoir. La criminalité a résisté pendant des siècles aux atrocités, elle a résisté de même aux raisonnements d'une philanthropie abstraite. Le fléau de la récidive a repris partout sa marche ascendante ; le phénomène frappe tous les esprits. En France dans son livre sur les récidivistes, M. Reinach a écrit : « C'est la plus vaste gangrène criminelle dont l'histoire ait fait mention ; c'est le flot montant des attentats contre les personnes et les propriétés (i). » La situation est à peu près la même partout. Les statistiques officielles sont là pour le prouver. Ces statistiques ont soufflé sur nos illusions, elles nous ont montré que les hommes ne sont pas uniquement gouvernés par la raison. Les passions, les instincts, les intérêts, les appétits, l'imagination, les circonstances elles-mêmes ont leur part dans la vie et ont parfois plus de prise sur elle, que les philosophies les plus parfaites.

Une science pénale ne tenant pas compte de ces considérations, une science construite de toutes pièces, dans les régions de l'idée pure et ne sortant pas des entrailles de- l'humanité, risque de rester suspendue dans le vide.

(1) Reinach. Les Récidivistes. Paris, 1882.

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C'est ce qui est arrivé.

C'est pour cela qu'à l'école métaphysique de Kant a succédé l'école sociale, que Ton peut appeler l'école belge, puis qu'un Belge illustre, Quetelet, en a été l'initiateur. Cette école ne se borne pas à une vaine scolastique énumérant des délits et des peines; elle ne se contente pas d'étudier des textes et des livres; elle étudie l'homme vivant dans sa nature intime, le peuple tel qu'il est dans la fatalité de ses origines, de son éducation, de ses luttes et de ses misères ; elle n'accepte plus le crime comme le produit fantasque d'une volonté capricieuse; pour elle, la criminalité obéit à des lois, elle est en rapport avec l'organisation d'une société, et les classes criminelles lui apparaissent comme le phénomène social le plus douloureux et le plus constant de l'histoire du monde

J ajoute que cette théorie a produit des résultats sérieux; elle a modifié certaines notions reçues en matière de répression; elle a montré qu'il fallait classer bien plus les délinquants que les délits : qu'il y a des délinquants dangereux, d'autres qui ne le sont pas, mais que le degré de danger ne répond nullement aux dispositions légales Elle a fait comprendre la nécessité d'individualiser la peine, elle a refroidi l'enthousiasme excessif des criminalistes pour les théories pénitentiaires; elle a prouvé par une expérience journalière qu'un système pénitentiaire identique pour tous était tantôt d'un sentimentalisme absurde et faux, tantôt d'une sévérité inutile et nuisible, et elle a ainsi donné à la lutte contre la criminalité un caractère plus pratique et plus positif qu'elle ne l'avait jusqu'à présent.

Seulement toute école devrait adopter comme règle la devise jadis inscrite sur le temple d'Apollon : « Rien de trop. »

L'école classique avait eu un tort. Pour appliquer le droit classique consacré par les codes, il lui fallait un homme moyen fictif ; elle a créé cet homme pour ses besoins, à son image, en le plaçant en dehors de toutes les conditions de la vie réelle.

Mais une des écoles nouvelles, l'école italienne et notamment l'école de Lombroso, partant des idées justes dont j'ai parlé tantôt a eu également un tort, elle les a exagérées. En étudiant le délinquant dans ses caractères physiques elle a trop généralisé le résultat de ses études, et elle a fait à son tour et sans le ' savoir, de la métaphysique ; car le type anthropologique criminel créé par elle, est tout aussi loin de la réalité que le type abstrait et idéal de Kant.

Qu'est-ce donc que le criminel pour Lombroso? C'est un être grand et lourd, pas très fort, souvent gaucher, plus souvent brun que blond ; il est très chevelu ; peu barbu ; il a le nez retroussé ou crochu, jamais droit. Le front est fuyant étroit et plissé ; les arcades sourcilières sont saillantes : les cavités oculaires sont grandes, les mâchoires avancées et fortes ; les oreilles écartées et en forme d'anse. Comme autres signes caractéristiques, Lombroso signale aussi la moindre capacité crânienne, la fréquence des lésions cérébrales ; des anomalies dans les circonvolutions du cerveau et l'insensibilité à la douleur. Il a de plus analysé l'argot des criminels, leur écriture, leur littérature, leurs coutumes, telles que le tatouage, leurs sentiments, leurs idées, leurs mobiles, et il est arrivé ainsi à en faire une classe à part, distincte du reste de l'humanité, présentant au point de vue anthropologique les caractères du type de régression ou du sauvage et, au point de vue psychique, les caractères du fou moral.

Messieurs, que l'on trouve parmi les criminels le type décrit par Lombroso, comme on trouve parmi eux, des dégénérés de toute espèce, des alcooliques, des monomanes, et qu'ils n'aient pas notre sens moral, cela est incontestable. Aristote connaissait déjà et définissait le type du délinquant ; à une époque récente, Gall et Lavater l'ont étudié ; ce type existe et nous verrons tantôt quelle signification, il faut lui attribuer.

Mais que le criminel soit un type unique, immuable, persistant, planant au-dessus des professions, des

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classes, des races humaines, que Ton puisse retrouver ce type partout et toujours, que tout délinquant de profession, en vertu de caractères physiques, naisse ainsi avec la vocation du crime, virtuose doué par la nature, ayant reçu ses impulsions des ancêtres et les transmettant à ses héritiers, c'est là une exagération manifeste, de la pure métaphysique. Et c'est une métaphysique désolante : elle fait d'une partie de l'humanité la proie exclusive de l'hérédité malsaine ; elle nous condamne non pas à civiliser ou à protéger ceux qui en ont besoin, mais à les éliminer de la société. Aussi, la peine de mort appliquée à profusion, ainsi que le faisait l'ancien régime, à des légions de délinquants, tel est le couronnement logique de la théorie italienne ; ses chefs les plus autorisés ne s'en cachent pas.

Messieurs, dans un drame célèbre du grand poète norwégien Ibsen, dans les « Gespenster » les Fantômes, il y a une scène que je vous demande la permission de vous rappeler.

Madame Alving, la veuve d'un débauché alcoolique qui a fait de son foyer conjugal un enfer, a caché à tous les hontes de ce foyer, et pour que son fils Oswald n'en fût pas le témoin, elle Ta éloigné du toit paternel. Maintenant, Alving est mort et elle a rappelé Oswald. Elle constate que la folie le menace. Elle est au coin du feu avec le pasteur Manders, un vieil ami de la famille, et tandis que le soir tombe, elle lui dit à voix basse : « Ce n'est pas seulement ce » que nous avons hérité de nos parents qui nous enve- » loppe, ce sont toutes sortes de vues lointaines et » mortes, toutes sortes de vieilles croyances qui pla- » nent autour de nous. Cela ne vit pas en nous, mais » cela est latent et nous ne pouvons nous en dégager. » Quand je lis un journal, c'est comme si je voyais ces » fantômes flotter entre les lignes. Ils doivent vivre y> dans tout le pays ; il me semble qu'ils sont aussi » nombreux et pressés que le sable de la mer. Et c'est » pour cela que nous sommes tous si craintifs de la » lumière. »

Eh bien ! la- crainte qui, dans les brouillards du Nord hante cette vieille femme meurtrie par l'existence, semble assiéger aussi la génération contemporaine. On dirait qu'elle courbe les épaules sous le lourd manteau de l'hérédité, qu'elle perd sa foi dans la lumière, c'est à dire dans le progrès!

Or, si nous sentons partout autour de nous, dans l'air, dans les choses, chez les hommes, les fantômes du passé, il importe de dire bien haut que ces fantômes n'ont rien d'effrayant.

La loi de l'hérédité est la plus indiscutable des vérités scientifiques. Il s'agit toutefois de bien la comprendre, de ne pas oublier que si elle est un des facteurs de l'histoire, elle ne peut être séparée de cet autre facteur qui en dérive et lui fait pour ainsi dire contrepoids, je veux parler de l'évolution.

M r Gevaert a dit récemment que là création dans l'art, c'est la mémoire modifiée par la personnalité ; on peut dire de même que la création dans l'univers, c'est l'hérédité modifiée par la variabilité individuelle.

L'hérédité en effet, c'est la mémoire de la nature, c'est la tradition, la stabilité ; elle se manifeste surtout dans les instincts inférieurs, dans les caractères physiques qui changent peu. L'évolution, au contraire, c'est la transformation individuelle, le mouvement, le progrès ; elle se manifeste surtout dans les caractères moraux, dans les facultés individuelles, qui changent.

Que serait donc le développement continu, sans le frein de la tradition, sinon le désordre, le hasard, le chaos ? Que serait l'hérédité continue, sans le stimulant de l'évolution, sinon l'immobilisme et la mort. Et si partout autour de nous la vie circule, le mouvement s'affirme, s'il y a un progrès lent, mais sûr, n'est-ce pas précisément parce que l'univers est la combinaison de ces deux forces essentielles, l'hérédité, l'évolution ?

Il y a d'ailleurs dans cet ordre d'idées, Messieurs, un fait bien digne d'attention : la variabilité des caractères moraux, l'emporte de beaucoup sur la stabilité

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renaissance italienne, les Ezzelino da Romano, les Ma- ' latesta, véritables entrepreneurs de meurtres et d empoisonnements ; et ces Princes orgueilleux, Tes Sforza, les Aragon, les Borgia, qui pendant des siècles ont mis l'Italie à feu et à sang et l'ont dominée par le crime.

Ce sont nos ancêtres, ces soudards de toute condition et de tout rang qui pendant la guerre de Trente ans semaient sous leurs pas l'épouvante et la désolation, accumulaient les ruines et enlevaient à l'Allemagne la fleur de sa population ; ces Pandours de Marie-Thérèse qui, tous l'oeil bienveillant du baron de Trenck torturaient pour s'amuser. Et ici, enBra T bant, près de nous, ce sont nos ancêtres directs, ces gentilshommes se battant dans les tavernes et les marchés, recevant les percepteurs d'impôts à coups de couteau, assassinant dans les rues, recherchant les gigantesques orgies terminées en combats meurtriers, laissant un mot, déborder de leur cœur les ardeurs farouches du vieux sang salien !

Et tous ces indomptés, ces reîtres, ces nobles, ces routiers allant devant eux, sans foi ni loi, à travers les villes, les campagnes, les , châteaux-forts et les cloîtres, trop puissants pour être inquiétés par la justice qui n'osait même pas les poursuivre ; tous ces aventuriers, ces chefs, ces héros défileraient devant nos cours d'assises, ils peupleraient tous nos prisons ; ce seraient nos criminels, nos récidivistes.

Seulement nos criminels à nous n'atteignent plus ce degré de sauvagerie ; et eux, c'étaient non pas les classes criminelles, mais les classes dirigeantes, les classes supérieures !

Sans doute, ils obéissaient à des impulsions physiologiques et leurs centres nerveux conservaient la mémoire des violences passées ; sans doute on aurait pu trouver chez eux les caractères anthropologiques décrits par Lombroso ; ils naissaient avec des prédispositions à leur vie brutale ; la plupart étaient des brigands- nés; l'hérédité les dominait autant qu'elle peut dominer nos criminels d'habitude modernes.

Pourtant il est certain que si le type physique existe encore, le type moral et social auquel il répondait a complètement disparu.

Au milieu de ces horreurs, au milieu des bouillonnements d'un monde en fermentation, il y a eu, comme toujours, de braves gens, des êtres qui ont vécu dans le calme et le travail, qui ont rêvé, aimé, espéré ou souffert ; des mères élevant leurs enfants et les entourant de soins ; des poètes chantant l'amour ; des penseurs obscurs, ignorés, propageant ce qu'ils croyaient la vérité. Au regard des puissants d'alors c'étaient les naïfs. Mais ce sont précisément ces naïfs qui ont vaincu la tradition. Us ont fait surgir lentement les notions d'honneur, d'humanité, de bienveillance, de solidarité réciproque ; ils ont élargi les sentiments de pitié et de justice d'abord restreints à la tribu, et aujourd'hui étendus à l'univers tout entier. Ils ont enseigné le respect du droit, ils ont fait rayonner l'équité, et ainsi au nom de l'hérédité du bien, ils ont fait reculé l'hérédité barbare et préparé en définitive la société meilleure qui nous entoure.

Messieurs, on constate la même loi, on voit le développement moral se dégager des influences héréditaires, là où la force conservatrice de la tradition a le plus de puissance, où l'ensemble des caractères héréditaires se conserve le mieux, où l'empreinte a le plus de netteté, je veux parler de la race.

Dans notre siècle cosmopolite, il devient difficile, il est vrai, après les conquêtes, les migrations, les croisements multiples qui ont altéré le type, de trouver encore des races bien pures On peut essayer cependant, et à travers les périodes historiques l'on retrouve aisément dans la paysanne du Traustevère,l'allure,rattitude, la démarche et les traits de la matrone romaine ; dans tel rabbin d'une ville espagnole la physionomie des anciens juges d'Israël ; dans tel paysan de nos villages flamands que nos peintres vont d'ailleurs chercher comme modèle, le type physique des anciens communiers.

L'aspect extérieur s'est transmis et perpétué, mais il y a un changement interne : la femme de la Rome

actuelle n'est plus la femme romaine de la République ; le sémite commerçant des temps modernes n'est plus le sémite pasteur et agriculteur de l'époque des juges, des rois et des prophètes ; le paysan de nos compagnes engourdi dans une torpeur léthargique ne ressemble plus au citoyen actif, énergique des vieilles communes.

Et ces exemples abondent, M. le docteur Colajanni, dans son beau livre : u La sociologie criminelle » (i) fournit une quantité de preuves de ces transformations morales. Il suffit d'ailleurs de regarder autour de soi.

En parcourant la Suisse, dont toute l'histoire est une suite de guerres et de batailles ; ou la Suède illustrée par les instincts belliqueux des soldats de Gustave Adolphe ; ou l'Ecosse dont les vallées maintenant silencieuses, étaient troublées jadis par les formidables mêlées des anciens clans, qui donc reconnaîtrait dans les paisibles habitants d'aujourd'hui les combattants acharnés d'autrefois ? La flamme qui les dévorait paraissait inextinguible, elle est éteinte. Voyez les Albanais : il y a un siècle ils se livraient à un brigandage effréné ; dans leur jeunesse, Byron et Victor Hugo les ont encore chantés comme brigands. Actuellement ils deviennent travailleurs. Et à part quelques faits sporadiques de violence, traces ataviques des anciennes mœurs, la nation se civilise.

Voyez l'esprit français au moyen-âge ; il est tourmenté, mélancolique, l'imagination est troublée par des rêves douloureux et sombres ; il s'y mêle un peu d'hallucination ; voyez-le au xvm e siècle, il est clair, net, joyeux, harmonieux, il incarne le génie gaulois. Voyez l'Allemagne au xvm e siècle, rêveuse, sentimentale, idéaliste, imprégnée de philosophie ; voyezlà maintenant positive, précise, scientifique, ne laissant rien à l'imprévu, rien à la fantaisie. Est-ce le type anthropologique qui a changé? Non, c'est le type moral. Lisez le voyage de Coquilhat chez les Bangalas ; des tribus vivant côte à côte, dans le même

(1) Colajanni. — Sociologia criminale. — Catania, 1889.

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