‹ La criminalité et l'état socialChapitre 3 sur 3 · IÔ · texte numérisé non relu

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milieu, dans le même climat, identiques comme apparence physique ont des dispositions morales opposées. Les Wa-gandas sont cruels, ils tuent par plaisir; les Wa-Kavirondos sont doux et huiriains.

On pourrait multiplier ces exemples à l'infini ; ils ne sont pas nécessaires pour établir une vérité évidente ; entre peuples de même race il peut y avoir des différences énormes ; entre peuples de races différentes il peut y avoir des ressemblances considérables. Tous les peuples quels que soient leurs caractères ethniques, se modifient à travers les âges ; ils passent par des phases analogues, de développement ; ils ont tous, à un moment quelconque, des institutions semblables, et tous, quel que soit le type, 'le milieu, le climat, connaissent le phénomène que nous appelons : les chasses criminelles. Chez tous, à côté d'instincts héréditaires les rattachant au passé, il y a sous l'empire de facteurs sociaux obéissant à une loi plus haute que le pur mécanisme, de continuelles modifications morales.

Messieurs, ce qui est vrai de l'humanité et de la race est vrai également de l'individu.

Tout homme entrant dans la vie, va combiner en lui les deux ' éléments qui se partagent le monde. Tout homme, génie puissant ou être inculte, subit l'ascendant de la tradition. Il a en lui quelque chose qu'il tient de son pays, de ses ancêtres, de sa race. Mais dans tout homme il y a aussi une part d'innéité ou de liberté ou, si on le préfère, d'imprévu. Le mot importe peu d'ailleurs. Ce qui est important c'est de constater que le mécanisme organique de la vie réflexe n'est pas vide. Chacun; a r sa façon de penser, de sentir, de vouloir* son individualité propre; ce quelque 'chose d'impénétrable et de mystérieux,- qui par je ne sais quelle loi inconnue sort des profondeurs infinies de l'inconscience, et fait qu'on est soi-même et qu'on ne voudrait pas être-un autre! .

Cela' est-il simplement' le degré d'impressionnabilité des centres nerveux? Est-ce une force de réaction plus oU moins grande contre le passé ou le milieu?

Est-ce la personne morale se développant dans la plénitude de sa liberté? Encore une fois peu importe, chacun résout ces questions suivant ses convictions personnelles et intimes. Ce qui est certain, c'est que ce quelque chose existe. Cela est là, et on ne saurait le nier sans nier l'individu lui-même.

Pourquoi l'inégalité règne- t-elle dans le monde en maîtresse absolue? Pourquoi de même qu'il n'y a pas deux feuilles identiques, n'y a-t-il pas deux caractères absolument semblables ? Pourquoi deux frères élevés de même, deux jumeaux à peine distincts l'un de l'autre, se développent-ils souvent dans des directions opposées ?

Assurément on peut encore invoquer ici l'hérédité. Seulement, et cela est excessivement important, dans ces régions supérieures l'hérédité devient plus mobile. Tantôt elle va neutraliser les qualités ou les défauts des ascendants, quand ces qualités ou ces défauts s'opposent. Tantôt elle va les accumuler, les additionner quand ils se ressemblent. Tantôt elle fera prédominer les qualités ou les défauts du père, tantôt ceux de la mère, ou ceux des collatéraux, ou encore ceux des aïeux. Et elle remonte ainsi loin, bien loin en arrière. La science biologique constate en effet que l'on peut remonter jusqu'à la dixième génération ; c'est-à-dire que dans la formation d'un individu on peut tenir compte des dix générations qui le précèdent. Or, dix générations représentent au moins deux mille influences individuelles différentes.

Mais dès que l'on entre dans cette voie, dès qu'il s'agit de combinaisons mettant en jeu plus de deux mille facteurs, il y a dans ces tourbillons d'innombrables atomes, la possibilité de tant de coups de dés, que la loi de l'hérédité est diluée et affaiblie. Et c'est là précisément notre espérance et notre force : Puisque l'hérédité dépend de tant d'éléments variés, puisque le passage rapide d'un ascendant dans un passé lointain peut la faire pencher d'un côté ou de l'autre, nous aussi nous pouvons exercer sur elle une

influence, et, aux réminiscences vagues des jours passés, opposer des efforts présents et tangibles.

L'hérédité se manifeste dans les instincts inférieurs, les instincts inférieurs se manifestent chez l'enfant, c'est là qu'il faut combattre.

L'enfant n'est pas libre, il dépend de ses origines, de son organisme, de ses parents, de son milieu ; il estsoumis à ses instincts, il en est l'esclave. Mais l'éducation a précisément pour but de l'affranchir, de lui apprendre à résister à ses impulsions, de lui former un moi énergique et fort ; et à mesure que la vie intellectuelle et morale se développera vie réflexe s'altère et s'efface, les idées dominent et la personnalité se dessine et s'affirme.

L'éducation a donc un rôle prédominant,et c'est une expérience décisive que l'expérience tentée autour d'un cerveau d'enfant pour le progrès, la culture et la liberté, contre la tradition et les instincts. Et c'est un résultat digne d'admiration de voir cet instrument si délicat, si complexe avec ses milliards de cellules et ses milliards de fibres nerveuses, s'élever lentement vers la lumière et s'épanouir peu à peu comme une fleur mystérieuse au milieu de toutes les vibrations etde tous les rayonnements de Punivers sensible !

Ne nous inclinons donc pas devant la fatalité et luttons pour améliorer l'homme dans l'avenir, comme il a a été amélioré dans le passé. Car, nous le voyons, le progrès individuel pas plus que le progrès social n'est un vain mot, ou une vague aspiration; c'est un fait positif que la science démontre et qu'elle a fait entrer définitivement dans le domaine de l'observation et de l'expérience.

Seulement il faut le reconnaître, on ne réussit pas toujours. Des familles trop dégénérées par la misère, l'alcoolisme, la débauche, la folie, l'épilepsie, n'offrent plus de prise aux efforts de l'éducation. De même, un paralytique n'offre pas de prise aux exercices gymnastiqûes. Il y a déclin complet ou arrêt de développement ; ce sont les délinquants incorrigibles. L'existence de délinquants incorrigibles ne fait

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doute pour personne ; pas plus pour Van Œttinèeû, professeur de théologie àDorpat (i), ou pour Ducpétiaux (2) que pour Spencer ou Molesschott 5 (3). Or, c'est dans cette catégorie que Lotnbroso rencontre les criminels nés. — Cependant, il importe de le remarquer, ces criminels constituent même pour lui une minorité, car parmi ceux qu'il a étudiés il nfen trouve que 40 °/ ayant les caractères de l'homme délinquant.

60 °/ échappent donc à son type, et de plus pour les 40 % qui lui restent, il n'y a pas même une base indiscutable d'étude : pour constituer le type anthropologique anormal du criminel, il faudrait d'abord en effet s'entendre sur le type anthropologique de l'homme normal ? Or qu'est-ce que l'homme normal (4) ?

Je vois bien le type national s'opposarit à d'autres types nationaux, le Slave à l'Italien* le Germain» au Gaulois. Mais dans une nation donnée où est le type normal ?

Homère nous fournit le type du méchatit r Thersite le plus laid des Grecs qu'Achille abat d'un cowp de poing; il nous fournit aussi le type de l'être idéal, Apollon le plus beau des dieux. C'est la poésie cela. Mais dans la vie réelle, connaissez- vous le type de l'homme idéal? S'il faut prendre comme peint de comparaison la statue de l'Apollon dû Belvédère, tofas les hommes ne sont-ils pas plus ou moics anormaux ; et au milieu des anomalies* dont le monde 5 est rempli, où ferons-nous commencer l'anomalie criminelle ?

40 °/ des délinquants observés par Lombroso ont le type spécial de l'homme délinquant ; 6o> °/V de vrais malfaiteurs n'ont pas ce- type; et en outre* beau*coup d'honnêtes gens n'ayant jamais comtois le moindre délit ont les caractères défavorables signalés par

(l)Von OEttingen. — Moral Statistik. Erlangen, 1^882; p.4â2,

(2) Ducpétiaux : La proportion des récidivistes peut paraître excessive. — Selon nous elle prouve surtout que ce sont les mêmes individus qui se livrent invariablement aux mêmes offenses. — •

(3) Voir aussi les rapports au Congrès de Saint-Pétersbourg sur la 6 e question.

(4) Voii aussi Tarde. La criminalité comparée. Paris', 1886. •

exemple, et sans qu'il soit nécessaire de voir un uniforme, le marin du paysan, le soldat du bourgeois. Nous ne confondons pas le savant et le financier. Nous connaissons tous le type de l'artiste, du magistrat, de l'acteur, du maître de danse, du parfait notaire, et nous pouvons discerner de même, le type du délinquant Gardons- nous seulement de croire que le délinquant seul soit susceptible de cette étude. t

Voyez, Messieurs, y a-t-il un type plus caractérisé que le type du mondain? Je parle des vrais mondains; de ceux qui eussent été les mignons de la suite de Henri III, les gens du bel air de la cour de Louis XIV, les Muscadins du Directoire, et qui actuellement por- i

tent le nom de Swclls. i

Qui sait ! si on les soumettait à une analyse anthropologique, on leur trouverait peut-être le crâne étroit, le front fuyant et plissé, l'allure particulière ; on observerait qu'ils marchent les bras écartés du corps, en forme d'anse ; (la forme des oreilles des criminels!) on constaterait chez eux l'argot ; un costume ; parfois le tatouage, assurément la teinture; on montrerait leur air suffisant et satisfait, leur assurance impertubable ; on leur découvrirait l'insensibilité, Pin* différence pour les choses nobles et élevées, la passion des frivolités ; l'absence d'enthousiasme, la sécheresse de. cœur, et l'on aurait une classe à part.

Et pourtant, bien qu'il y ait eu des mondains de tout temps, le mondain n'est pas un type de régression ; il est bien exclusivement un produit social et conventionnel, variant à chaque génération.

Prenons maintenant un exemple tout différent ; les membres des ordres religieux et les prêtres. Ils forment incontestablement un groupe à part; ils ont existé sous toutes les civilisations ; ils ont toujours eu un type distinct. Or on ne peut pas, au moins pour les religieux et les ecclésiastiques catholiques, tenter l'explication de l'hérédité. Il n'y a pas de mariage : donc pas d'apparence d'une loi biologique. Ce sont les préoccupations, les aspirations, c'est, en un mot, la profession exercée qui seule donne le type.

. Prenez au contraire nos ouvriers carriers, nos verriers, nos houîlleurs, nos briquetiers. Le type physique est tout aussi apparent. Ils ont même $es qualités acquises qu'ils finissent par transmettre à leurs enfants. On les recherche à cause de ces qualités devenues héréditaires. L'Allemagne demande nos briquetiers, les Etats-Unis nos verriers, absolument comme jadis l'Angleterre recherchait nos tisserands, et la France nos ouvriers de haute lice. Il y a actuellement des dynasties de verriers, de briquetiers, de carriers, de houilleurs etc. Ici les qualités acquises constituent des instincts héréditaires. Cependant l'évolution ne perd pas ses droits ; les instincts héréditaires n'empêchent pas l'acquisition de qualités nouvelles ; sauf quelques vocations extraordinaires, il n'y a pas plus de verriers aéa, qu'il n ? y a de receveurs de l'enregistrement nés. Une .preuve évidente d'ailleurs, que même ici, il s'agit bien d'un produit social, c'est que si l'industrie de la briqueterie ou de la houille par exemple venait à disparaître du pays, le type professionnel du houilleur ou du briquetier disparaîtrait en peu de temps avec elle pour être bientôt remplacé par un autre type social tout aussi caractérisé.

: Messieurs, il en est de même des délinquants de profession. Eux aussi sont soumis à des conditions communes d'existence. Ils sont modelés sans relâche par la débauche, la misère, la prison, leur vie de violence et d'aventure* par des passions qui les enchaîneut tet les éosninent. Ils prennent un regard, une physionomie, un aspect particulier, des habitudes spéciales; ils se distinguent par l'insensibilité, la dureté, le cynisme, et ils sont une classe à part. Ils finissent évidemment par acquérir des instincts. L'on ne fera pas plus facilement d'eux d'honnêtes gens, •que l'on* ne fait soudain du marin de profession un bon architecte ; du soldat de profession un bon commerçant. En outre si les circonstances les poussent, si Les délinquants se recrutent dans la même classe et continuent leur métier de père eu fils, le type se transmettra. Toutefois, il aura beau être transmis, il

restera un type social. Cela est si vrai qu'un être affecté de tous les caractères de la dégénérescence, sera dangereux ou non suivant le monde où il vit. S'il végète dans les bas-fonds ce sera peuf-être un assassin, qui finira sur l'échafaud. S'il vit sur les sommets, ce sera peut-être un débauché, un viveur, ou même un simple désœuvré dont la fin sera tranquille, peut-être même honorable.

Ainsi, Messieurs, la loi sociale domine la loi anthropologique. Ainsi là société a créé le type, et peut le modifier. Ce n'est donc pas, remarquez-le bien, une simple question de mots. Cela veut dire que la société ne se débarrasse pas du problème de la criminalité, en invoquant la nécessité biologique ou la conformation du cerveau et ce serait en vérité un rôle trop commode pour elle de s'imaginer qu'elle a accompli son devoir, le jour où elle a isolé, éloigné, supprimé les délinquants. *

Elle doit aller plus loin et puisque la criminalité a des causes sociales, lui résister par des moyens sociaux.

Messieurs, je dis que la criminalité a des causes sociales. Demandons -nous quelles sont ces causes et nous constaterons dé nouveau avec toute l'histoire, qu'un excès de prospérité élève la courbe de la criminalité et que la source de la richesse et de la puissance est aussi la source de la douleur et du crime.

Il n'est pas contesté en effet, que le crime dépend des conditions économiques et s'accroît surtout sous l'influence delà misère. Et il faut entendre par là, non seulement la misère dans le sens absolu, mais cette misère relative proportionnelle aux besoins que Ton a créés et que l'on ne sait plus satisfaire.

Or cette misère ne nait que dans les grands centres de civilisation, et elle y amène avec elle les classes criminelles.

Dans les petites communautés agricoles, dans les petites villes arriérées, où l'aisance est modeste et assez générale, on rencontre des brutaux ou des rusés,

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on rencontre aussi des délinquants on n'a pas à -lutter contre des classes criminelles.

Pourquoi ces classes prennent-elles en ce moment tant d'extension en Europe ? — Parce que l'Europe outre ses immenses agglomérations industrielles, compte plus de 25 grandes villes comprenant ensemble plus de 20 millions d'habitants et constituant chacune des foyers ardents de criminalité.

Têtes énormes, sur un corps étiolé, ce sont les minotaures, dont J. J. Rousseau disait: « Ils épuisent l'humanité et lui prennent le plus pur de son sang. » Toutes les conditions défavorables y sont réunies. Elles drainent les activités pour le mal comme pour le bien ; elles tendent à l'extrême les facultés bonnes ou mauvaises ; elles surexcitent les passions, elles accumulent les ambitions inassouvies, les tentations renaissantes, les occasions du délit.

C'est là que l'on voit, suivant l'expression de Mirabeau, « les âmes énervées, les mœurs corrompues, les fortunes éphémères»; une partie de la richesse publique livrée aux spéculateurs et aux sociétés véreuses ; c'est là que Ton voit l'inégalité croissante des conditions ; le contraste grandissant entre la prospérité et le paupérisme et comme conséquence logique, inévitable, le développement de la cupidité de la haine et de l'envie en bas ; de 1 égoïsme, de l'indifférence, de la démoralisation en haut.

Et l'on aurait bien tort de supposer que dans ces capitales les classes inférieures seules soient exposées au délit. Le mal attaque la société par en haut, comme par en bas. En bas, où grouillent les misérables,surgit le délinquant famélique, rongé par le désespoir et la haine, l'alcoolique, îéfractaire à l'ordre, le vagabond, rebelle au travail, le monomane obéissant à son organisme détraqué. En bas il y a tous ceux qui ne respectent ni la propriété, ni la vie, ni l'honneur, ni la moralité, parceque la moralité, l'honneur, la vie et la propriété, n'ont pour eux aucun prix et aucun sens. En haut il y a ceux qui succombent sous le poids trop lourd pour eux de la richesse et de la puissance ; le

névrosé des hautes classes, le viveur, le bohème, promenant à travers le monde, sa vie inutile, son parasitisme, et aboutissant absolument comme le neurasthénique d'en bas à la dégénérescence, aux troubles moraux, au crime.

Il n'est donc pas nécessaire de descendre les degrés de l'échelle sociale pour tiouver les êtres déchus et prédisposés au vice, ils soirt partout.

En haut comme en bas, dans une communauté basée sur le travail, l'oisiveté volontaire est un danger dont le moindre effet est d'élargir l'abîme entre les classes. Solon comme St Paul, Rousseau comme Beccaria, Mirabeau comme Stuart Mill, Louis Blanc et tant d'autres condamnaient l'oisiveté à l'égal d'un délit. En haut comme en bas le désœuvrement, l'absence de contrôle sur soi-même, laisse le champ libre aux impulsions; les mêmes causes produisent en haut comme en bas les mêmes conséquences, l'homme devient égoïste, lâche et cruel, incapable de discerner le mal du bien.

Que l'on accorde à ceux qui n'ont pas la force morale suffisante, l'exercice prolongé d'un pouvoir sans frein, et l'on obtient par exemple dans la famille Octavia à Rome des niais sanguinaires comme Claude, des criminels abjects et épileptiques comme Néron et Caligula; chez les Tudors des meurtriers lascifs comme Henri VIII; chez les Médicis, des débauchés infâmes et perfides comme Charles IX et Henri III ; sous la Terreur, des monstres comme Marat, Carrier et Lebon.

« Trop de puissance offense les dieux » disait l'antiquité, et un historien contemporain, M. Finlay a écrit avec beaucoup de raison : « C'est une loi de » l'histoire, que les classes de l'humanité qui sont » séparées par une richesse et une puissance trop » grandes, de la masse du peuple, sont, en vertu de » leur constitution oligarchique destinées à périr. » Comme les privilèges dont elles jouissent ont créé » une situation anormale, le vice s'accroît au-delà » des limites compatibles avec l'existence de la

» société. C'est ce qui à perdu la Grèce et Rome. »

En résumé, une civilisation développée possède toujours des classes criminelles : misérables chez qui le délit suscité par le besoin est devent| une habitude, dégénérés, impulsifs, monomanes, poussés par leur organisme ; et une fois qu'ils existent, il est difficile et parfois impossible de les amender. La peine à leur égard est un expédient et non pas un remède. Elle ne doit avoir d'autre but que de les mettre le plus longtemps possible dans l'impossibilité de nuire.

Mais, si la criminalité est une plaie sociale attachée au flanc de l'homme, nous apprenons comment elle grandit et comment il faut la combattre. Nous voyons notamment ceci : les excès des oligarchies nuisent à la santé morale ; les privilèges exercés sans limite et sans contrepoids perdent à la fois et ceux qui en sofrt les victimes et ceux qui en sont les détenteurs. La conservation de la santé morale est due ainsi non pas aux classes placées* trop haut ou trop bas dans le monde, mais à la classe moyenne des petites gfcns, aux êtres peu dégrossis, forcés de se développer dans les conditions normales de l'humanité, aux hommes obligés d'apprendre à gouverner leur vie et amenés à faire triompher dans leurs rejetons les qualités saines et vigoureuses constituant l'hérédité du bien et triomphant de l'hérédité malsaine.

En même temps ùous constatons que l'avenir de la race est lié au bien-être des travailleurs modestes, et que si l'on peut lutter contre le penchant au délit, c'est par la constitution d'un milieu social garantissant au plus grand nombre la sécurité et la régularité du développement matériel et moral.

Cela veut dire, Messieurs, qu'il faut, au point de vue de la salubrité matérielle distribuer à profusion dans les quartiers populeux l'air, la lumière et l'eau; qu'il faut fournir aux prolétaires des habitations ouvrières leur assurant un intérieur confortable et ne leur faisant pas regretter la cellule de la prison.

Cela veut dire qu'il faut, au point de vue de la

salubrité sociale de bonnes lois sur l'assistance publique, l'épargne, les assurances ouvrières, les syndicats professionnels, la réglementation du travail ; des mesures rigoureuses contre les débits d'alcool,cette cause infernale de dégénérescence ; des efforts constants pour repeupler les campagnes abandonnées au profit des villes et pour y faire renaître la petite industrie.

Et l'individu pris isolément peut aussi être l'objet de l'hygiène préventive.

Puisque nous dépendons dans une certaine mesure de nos parents, il faut autant que possible, en s'adressant bien entendu à la raison, à la liberté, protéger l'enfant à l'avance par le mariage ; admettre une sage prévoyance dans le choix des époux . et empêcher que la dot ne soit un mobile suffisant pour unir des dégénérés ou pour introduire dans une famille saine, un alcoolisé ou un détraqué.

Nous dépendons, dans une certaine mesure, de notre organisme physique ; il faut donc raffermir cet organisme, et par une éducation virile, par des exercices physiques, par une gymnastique rationnelle, fortifier les centres nerveux pour qu'ils puissent mieux résister aux impulsions.

Nous dépendons dans une large mesure de notre éducation; il faut donc protéger l'essor de la vie intellectuelle et affective là où cette protection peut être utile ; c'est-à-dire chez l'enfant. A ce point de vue des lois sur l'enfance abandonnée enlevant l'enfant à un milieu dépravé pour lui donner des exemples salutaires et créant des asiles pour le recueillir et l'élever, sont d'une nécessité primordiale. Le souci de l'éducation d'ailleurs, devrait suivre l'enfant à l'école; les enfants du peuple et de la petite bourgeoisie y passent leur journée, par conséquent leur jeunesse. Pour eux la vie de famille n'existe pas et parfois il vaut même mieux qu'il en soit ainsi. On n'a donc pas tout fait quand on a mis l'enfant sur les bancs de l'école et qu'on a entassé dans sa tête les notions théoriques les plus variées.

Il faut que l'école publique fasse à l'éducation, à

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il faudrait un arrêt brusque et simultané de tous les mouvements d'horlogerie.

Eh bien ! le débordement de condamnations que les tribunaux du monde entier font tomber sur les masses, comme une petite pluie fine, a aussi ce caractère. Il y a là quelque chose d'automatique et de mécanique rappelant le tic-tac des horloges de Bain ; les classes criminelles s'y habituent, comme l'horloger au bruit dont je parlais.

Le glaive le plus effilé employé constamment à couper des fagots s'émousse ; la prison la mieux conçue appliquée indistinctement à tous les délinquants et à tous les délits depuis les crimes atroces jusqu'aux contraventions infimes perd son efficacité. Et il faut d autant plus économiser les journées de prison, qu'y accoutumer le peuple, c'est diminuer son patrimoine moral d'honneur etde dignité, ce fond commun le plus précieux d'une nation !

Arrêtons-nous donc dans cette création incessante de nouveaux délits et de nouveaux délinquants. Rappelons-nous qu'à la fin de l'ancien régime, Voltaire employait son bon sens à démontrer, que les lois prévoyaient trop de délits et faisaient en cela une œuvre inutile. On pourrait relire aujourd'hui ces' pages éloquentes consacrées à commenter le livre de Beccaria, on les croirait écrites pour nous.

Arrêtons -nous dans cette accumulation de condamnations qui obligent les gouvernements à élever prisons sur prisons, à déployer toujours plus d'efforts, à dépenser toujours plus d'argent sans modifier beaucoup l'état de choses existant.

Efforçons -nous, puisque les hommes ne sont pas tous coulés dans le même moule, de tenir compte des différences de leurs natures et d'introduire dans le système pénal une variété absolument nécessaire. La condamnation conditionnelle, la libération conditionnelle, la caution de bonne conduite, une importance plus grande attachée aux peines pécuniaires ; le droit pour la partie lésée quand il s'agit d'infractions légères, d'arrêter les poursuites ; pour l'incor-

rigible la peine perpétuelle ; comme régime pénitentiaire, suivant les cas, le régime cellulaire, le système progressif Anglais basé sur la classification des détenus et les travaux en plein air, tels sont quelques exemples des moyens de briser la désespérante monotonie de la peine actuelle.

H y a là des préoccupations d'ordres bien divers. Je n'ai pas besoin d'en signaler la noblesse et la grandeur. Je n'ai pas besoin de dire 3 la jeunesse qui sera Un jour la classe dirigeante, qu'une civilisation n'est rien si ses classes dirigeantes et ses partis politiques ne considèrent pas comme un devoir sacré, l'étude et la solution de ces vastes problèmes qui ne sont en définitive que l'étude de la souffrance humaine dans ce qu'elle a de plus tragique.

Et il ne suffit pas que tantôt un philanthrope comme Ducpetiaux attire l'attention sur la théorie pénitentiaire, que tantôt un statisticien comme Quételet recherche les sources du crime, que tantôt un juriste comme Haus s'occupe des défectuosités des codes, et qu'ensuite l'on ne songe plus à rien de tout cela comme si ces questions n'avaient jamais existé.

Les forces sociales devraient être toujours en éveil, toujours actives, toujours présentes pour opposer aux classes criminelles un ensemble de mesures préventives et protectrices.

Ainsi seulement on préparera des générations mieux douées pour la lutte, et capables de remplacer celles qui doivent s'évanouir dans l'ombre de l'histoire.

Les générations, en effet, sont comme les individus. Elles s'éteignent après avoir donné tout ce qui était en elles de force, de génie et d'éclat. Mais dans cette circulation éternelle des choses, dans cette lutte entre le mystère des origines et le mystère de l'avenir, entre l'hérédité et l'évolution, l'humanité a une consolation virile : c'est de se dire que le jour où la génération qui a joué son rôle laisse échapper de ses mains tremblantes le flambeau de la vie dont parle Lucrèce, il y en a d'autres pour le reprendre, ce

flambeau, et le porter toujours plus loin, toujours plus haut, dans les sphères infinies de la justice et du droit !

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