‹ La criminalité infantileChapitre 26 sur 31 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Augmentation de la criminalité juvénile. — Les causes.— Mesures à prendre.— Insuffisance de l'autorité du maître d'école. — Le prêtre ne peut plus rien.— Comment le médecin pourrait intervenir. — Le casier sanitaire. — Les écoles de réforme. — Objections et difficultés pratiques. — Les classes disciplinaires. — Sélection des élèves. — Collaboration du médecin et du pédagogue. — Les châtiments physiques. — L'orthopédie morale par la suggestion hypnotique. — Importance de l'éducation et de la discipline, — Conclusions.

Nous avons exposé les faits tout nus, tout crus. Nous avons montré combien l'hérédité pèse lourdement sur Tenfance. Nous avons montré les résultats d'une éducation insuffisante ou mal comprise. Aussi, la criminalité chez les enfants augmente. Une statistique récente a établi qu'à Paris plus de la moitié des arrestations frappaient des mineurs. Il se com-

met deux fois plus de crimes et de délits entre quinze et vingt ans qu'entre vingt et quarante. En une seule année on a relevé 30 assassinats, 39 meurtres, 3 parricides, 2 empoisonnements, 44 infanticides, 4.212 coups et blessures, 25 incendies, 153 viols, 80 attentats à la pudeur, 458 vols qualifiés, 11.862 délits simples. En tout près de dix-sept mille crimes ou délits.

Il est de toute urgence de réagir et de prendre des mesures. Où seront-elles plus efficaces qu'à l'école? Mais, pour cela, il faudrait que l'école fonclionne autrement qu'elle ne fonctionne maintenant. Car l'autorité des maitres y est trop précaire ; je ne craindrai même pas de dire qu'elle -est illusoire. On énumère longuement à l'enfant tous ses droits et tous les devoirs du maître. On n'y parle pas des droits du maître et fort peu des devoirs de Tentant envers le mdtre. C'est là une fâcheuse méthode, un procédé néfaste. Quand on veut faire d'un homme un éducateur, on ne commence pas par l'amoindrir aux yeux de celui qu'il est chargé d'éduquer ; on s'efforce au contraire de lui conserver, avec son autorité, tout son prestige moral.

« Il faudrait des mesures qu'on n'ose pren-

dre, m'écrivait récemment un ancien directeur d'école en retraite. C'est au nom de la liberté des pères de famille qu'on attend que de malheureux enfants soient mûrs pour les prisons. Il y a, qu'on ne se dissimule pas, un réel péril social à fermer plus longtemps les yeux» Les assassins d'aujourd'hui ont seize, dix-sept et dix-huit ans. Les crimes récents le prouvent. De toutes parts on voit se former des bandes d'enfants voleurs ».

Si le maître d'école est impuissant, qui viendra à son aide pour refréner et guérir ? car il ne s'agit pas de châtier. Sera-ce le prêtre ? Il aurait pu beaucoup autrefois et il eut eu là une noble mission sociale à remplir. Mais, aujourd'hui, son autorité morale est à peu près perdue, surtout dans les classes populaires où il est devenu peu sympathique.

Autrefois, chez les peuples anciens, l'éducation était exclusivement et nécessairement religieuse, puisque la théocratie dominait la société toute entière. Tous les préceptes de morale avaient pour base la crainte des dieux, la soumission aux prêtres et aux despotes. Mais le monde a vieilli, et l'homme de nos jours, Tenfant même ne croit guère davantage aux

dogmes religieux qu'aux contes dont sa nourrice Ta bercé.

Or, il me semble que le médecin pourrait utilement intervenir comme éducateur dans Técole. La médecine qu'il exercerait serait toute spirituelle ; mais les cures qu'il opérerait certainement n'en seraient pas moins utiles aussi bien à chaque sujet pris en particulier qu'à la société en général. « Le bonheur des peuples et la tranquillité des états dépendent de la bonne éducation de la jeunesse », écrivait J.-L. Mabire.

Il faudrait naturellement des médecins psychologues, des médecins préparés par des études spéciales. On pourrait déjà en trouver un grand nombre et des écoles ne tarderaient pas à se former, comme il s'est formé des écoles de médecins aliénistes.

Tous les enfants qui se présenteraient à Técole seraient d'abord examinés par le médecin. Ceux chez qui il reconnaîtrait des malformations physiques, des maladies générales en voie d'évolution, seraient soumis à un régime scolaire spécial en rapport avec leur état et leurs aptitudes physiologiques. Les enfants vicieux ou arriérés seraient également l'objet d'une

attention particulière de sa part. Il les visiterait fréquemment, les interrogerait avec douceur de façon à mettre leur âme à nu, de la disséquer en quelque sorte, pour trouver les dé fectuosités de leur intelligence, de leur volo nié de leur sens moral. On arriverait ainsi à la formation de casiers sanitaires que tant de psychologues, de pédagogues et d'hygiénistes réclament. Ce serait une sorte d'enquête sur la personnalité physique et psychique de chaque enfant. Le médecin rechercherait ses défectuosités anatomiques, physiologiques et psychiques, les reliquats des maladies infantiles ou de l'hérédité pathologique. Au cours des études, il examinerait périodiquement l'écolier, pour juger de son développement, pour noter l'influence des perturbations pathologiques d'ordre général ou nerveux sur son aptitude au travail.

Ces casiers sanitaires ont soulevé, je le sais, de grosses objections. Ils suivront, a-t-on dit, l'enfant partout, comme un casier judiciaire, révélant ses défectuosités et ses tares. Mais, ces casiers ne pourraient être communiqués à tout venant ; ou ne s'en servirait qu'avec une extrême discrétion.

Si, dans quelques cas déterminés et probablement rares, ils nuisaient à quelques individualités tarées, il n'en est pas moins vrai qu'ils ne pourraient qu'aider à l'amélioration de la collectivité et partant à son bien-être. C'est là évidemment une grosse question ; mais elle ne me paraît pas insoluble. Pour la faire passer de la théorie dans la pratique, il faudrait des essais loyaux et patients, une entente entre médecins et pédagogues.

On a parlé beaucoup aussi, ces temps derniers, de la création d'écoles de réforme pour enfants anormaux. Certes, les arriérés intellectuels trouvent difficilement dans nos écoles les méthodes d'instruction qui leur conviendraient. Ils ne peuvent suivre les progrès de leurs camarades et ils restent en arrière, forcément négligés par le maître, qui ne peut en conscience sacrifier la collectivité à une individualité défectueuse. Mais ces écoliers n'entravent pas la marche de leur classe ; ils sont les seules victimes de leur propre médiocrité.

Il en est tout autrement des vicieux et des anormaux qui touchent de près ou de loin à la criminalité. Ils constituent un véritable danger pour la classe dans laquelle ils se trouvent :

scandales perpétuels, contagion dangereuse de l'exemple. Ces enfants ne peuvent trouver place dans les asiles d'aliénés ni dans les maisons correctionnelles. Et cependant il faudrait les isoler.

On a proposé la création d'écoles de réforme, de classes disciplinaires. Gomme la question des casiers sanitaires, celle de ces écoles spéciales soulève également de grosses difficultés pratiques. Il y a d'abord la question argent : elle regarde l'administration ; mais il y en a d'autres, et M. Bédorez, le Directeur de l'enseignement primaire de la Seine, les a soulevées : (( Qui déterminera, dit-il, les enfants anormaux, anormaux moraux ou arriérés, et qui décidera leur envoi dans la classe ou dans l'école spéciale ? Sera-ce l'administration qui la fera d'autorité ? Quelles résistances elle rencontrera dans ce cas ! Sont-ce les parents qui, provoqués par nous, donneront leur adhésion ou feront la demande ? » Autre objection présentée par M. Bédorez: « Si nous instituons des écoles de ce genre, nous ne pourrons pas les multiplier de manière à en avoir dans tous les quartiers. Tout au plus pourrons-nous en avoir une par arrondissement. Et alors, qui

amènera les enfants? Qui leur fera faire le long trajet qui séparera parfois le domicile des parents du lieu de Técole ? Il s'agit d'enfants, ou difficiles comme caractère, ou faibles d'esprit, en tout cas de ceux pour lesquels une surveillance active est nécessaire. Exigera-t-on que les parents les amènent et viennent les chercher ? Les laissera-t-on seuls dans la rue ? Dans l'un et l'autre cas, n'augmentera-t-on pas la répugnance qu'auront toujours les parents à voir leurs enfants placés à part ? »

Ce sont là assurément de grosses objections, mais elles ne sont pas insolubles. Le point le plus important et probablement le plus difficile serait d'obtenir le consentement des parents. Pourtant il y a des cas, prévus au règlement, qui autorisent un directeur ou l'administration à exclure un enfant des écoles publiques. Il n'y aurait qu'à élargir un peu le cadre de ce règlement et de préciser les cas de renvoi. Un enfant exclu des écoles publiques trouverait ainsi volontairement ou non son placement dans une école de réforme.

On pourrait même se contenter, pour commen-

cer, de classes de discipline. C'est une idée que j'ai émise, il y a dix ans déjà (1 j.

Les enfants amoraux pourraient ainsi être isolés, puis, au furetàmesure qu'ils s'amenderaient, on les réintégrerait dans les différentes classes de Técole. Un mauvais enfant en voie d'amélioration, placé entre deux bons écoliers, aura des chances de se perfectionner dans le bien ; tandis que, au contraire, un bon élève, entouré de mauvais sujets, risquera de laisser entamer ses bonnes qualités par le mauvais exemple et de sombrer du côté du vice. C'est au médecin autant et plus qu'au maître qu'il appartiendrait de juger dans la plupart des cas. Ainsi, par exemple, quand il aura reconnu qu'un enfant réputé mauvais n'est qu'un faible de volonté qui s'est laissé entraîner, ou mieux qui s'est laissé contaminer par des camarades vicieux, que la famille de cet enfant l'a laissé aller au fil des mauvaises passions qui ont germé en lui, il commencera par l'isoler, par l'enlever aux suggestions mauvaises du milieu qui a altéré ses facultés affectives ou morales. Mais, un

(1) E. Laurent. — Le rôle du médecin dans Vècole, Ar chicc s de V anthropologie crinxtnclle. 1896.

court isolement suffira. Replacé dans un milieu sain, avec des enfants dociles et studieux, sans vices notoires, d'une volonté suffisamment résistante et prémunie contre les attaques du mal, il se laissera gagner par leurs bons exemples, et, au lieu de les perdre, il se régénérera à leur contact.

Par contre, voici un enfant foncièrement mauvais, chez qui tous les bons instincts sont éteints ou plutôt n'ont jamais existé, un de ces êtres qui naissent avec le vice dans le sang, dont toutes les facultés et toutes les aptitudes semblent prédisposées au mal. Cet enfant est un malade^ un incomplet, un être dont la conscience est aveugle, chez qui le sens moral fait défaut. Mais sa volonté est intacte ; elle résiste aux sollicitations honnêtes avec autant et plus de ténacité et d'entêtement que chez d'autres elle résiste aux tentations mauvaises. Si vous placez cet enfant au milieu d'une classe de bons élèves, vous ne réussirez pas à l'amender par la contagion des bons exemples ; mais, par contre, vous aurez des chances de le voir corrompre d'autres enfants et les détourner momentanément du bon chemin. Vous ne corrigerez pas non plus un instinctif, un impulsif par

Texemple d'un bon entourage. Chez ces êtres la volonté n'a pas le temps d'intervenir dans la détermination des actes. Le bras frappe ou la bouche lance l'injure avant que le pouvoir directeur ou régulateur de l'individu ait eu le temps de s'interposer. La réflexion est chez eux une faculté presque complètement absente. Ces enfants devraient être l'objet d'une surveillance constante. Ils sont doublement dangereux et par le mauvais exemple qu'ils donnent et par la soudaineté inattendue de leurs violences et de leurs brutalités. Or, qui, mieux que le médecin, saura distinguer un débile, un faible de volonté d'un impulsif, un déséquilibré bu un fou moral d'un imbécile ? Qui mieux que lui saura parler à ces enfants, leur appliquer un régime et une discipline conformes à leur état? Qui saura les isoler à propos ? Qui reconnaîtra le moment précis où ils pourront être réintégrés au milieu de leurs petits catnarades, sans danger pour ceux-ci ? Qui signalera ceux qui devront être impitoyablement et pour toujours exclus de l'école et renvoyés dans les classes disciplinaires ? Toujours le médecin renseigné par les maîtres et aidé des conseils du directeur de l'école.

Les classes disciplinaires me paraissent indispensables pour réaliser une bonne éducation morale dans les écoles. « La discipline, écrivait Tévêque Dupanloup, est Técorce qui retient la sève, la garde, la dirige, la force de se répandre dans l'arbre et les rameaux pour les nourrir des sucs les plus purs ».

Le Conseil municipal de Paris a déjà été saisi d'une proposition de ce genre par MM. Gaufrés et Desmoulins. Us demandaient que des écoles de discipline fussent établies et que le régime y fut tel « qu'un séjour de quelques semaines put donner à réfléchir à ceux qui sont réfractaires à la discipline normale de nos écoles ».

A mon avis, il suffirait de classes d'isolement où les enfants seraient simplement soumis à une discipline un peu plus rigide que celle de l'école. Mais, pour qu'elles soient profitables, il faudrait les disposer de façon telle que tous les élèves se trouvassent isolés les uns des autres, qu'ils ne puissent se voir ni se causer. Cependant il serait indispensable que tous puissent voir le maître et Tenteiidre sans peine. Les punitions seraient, en outre, plus rigoureuses et appliquées avec plus de sévérité.

L'isolement constituerait déjà par lui-même un châtiment redouté des enfants.

Pourtant il des enfants tellement indisciplinés, tellement irréductibles, que les châtiments physiques sont indispensables. Certes, ces peines ne devraient être prononcées que rarement, dans les] cas exceptionnellement graves, quand tous les autres moyens de réduction auraient échoué. 11 serait facile de trouver un procédé qui, tout en causant une réelle douleur, fut inoffensif pour la santé de Tenfant.

Mais il ne faudrait pas laisser le maître libre d'appliquer lui-même ces châtiments. Un tribunal scolaire fonctionnerait dans quelques écoles, composé, par exemple, d'un directeur d'école, d'un médecin inspecteur, d'un ou deux pères de famille, d'un délégué cantonal, etc. Quand un enfant aurait fauté gravement, il serait amené devant ce tribunal qui siégerait deux ou trois fois par mois et prononcerait sur la peine.

Ces procédés de violence et de contrainte, je le repète, ne seraient employés que contre les enfants absolument irréductibles ; car, comme Ta judicieusement dit Rollin, l'éducation doit être (( une maîtresse douce et insinuante, ennemie de la violence et de la contrainte ».

154 LA CRTMINAXITÉ INFANTILE

Enfin il est un procédé de cure morale qui n'est qu'une forme de la persuasion et qui pourrait trouver ici une heureuse application. Je veux parler de l'emploi de la suggestion, hypnotique ou non, en pédiatrie et surtout en en pédagogie. Quand tous les autres moyens rationnels auront échoué, qu'on se trouvera en présence d'enfants vicieux, impulsifs, doués d'un penchant irrésistible au mal, pourquoi ne pas essayer de provoquer chez eux le sommeil hypnotique ? Pendant l'hypnose, les suggestions auront plus de prise. Les conseils se transformeront en ordres qui se graveront profondément et d'une façon durable dans l'esprit de l'enfant.

« Nous ne pouvons nier qu'il y a des enfants qui rendent le rôle du pédagogue difficile, disait M. Félix Hement^ au Congrès de l'association française pour l'avancement des sciences tenu à Toulouse en 1887. Faisons tous nos efforts pour les amender par la persuasion et surtout par notre patience. Mais, si un jour nous reconnaissons qu'il n'y a pas d'autre moyen de les diriger dans la bonne voie, pourquoi ne les soumettrions-nous pas à quelques tentatives d'hypnotisme ? Selon moi, dans cette œuvre,

le concours de deux personnes sera nécessaire. Il y aura d'abord le médecin qui mettra Tenfant dans les conditions voulues pour qu'il devienne suggestible ; puis le pédagogue interviendra et à cet enfant hypnotisé il donnera les conseils qu'il lui dicterait étant éveillé» L'expérience a appris que, dans ce cas, nos recommandations auront plus de prise, que nous pourrons développer Tattention de Tenfant, accroître son énergie morale, et même le mettre dans l'impos-* sibilité matérielle de céder à ses mauvais instincts. Nous en profiterons pour lui faire les suggestions les meilleures. Il n'y a rien là qui puisse choquer des esprits généreux* Lorsqu'on se trouve en présence d'esprits malades ou envoie de le devenir, il est indiqué de faire appel au concours de la médecine. Le pédago* gue et le médecin se compléteront l'un l'autre dans la création d'une science nouvelle dont le vrai nom est l'orthopédie morale ».

On n'a pas manqué d'invoquer contre ce procédé d'éducation forcée le respect dû à la liberté morale de l'enfant. Le D^ Ladame, de Genève, a répondu à cet argument. «Certes, a-t-il dit, le problème de la responsabilité n'est pas là. La société est responsable de tous ces

enfants qu'elle laisse se perdre faute de vouloir les sauver. Ceux qui sont responsables, ce sont les égoïstes, les sceptiques, les pessimistes et les blasés qui laissent tout faire, tout détruire, tout périr, et qui, non contents de jouer ce rôle passif, si funeste dans la vie sociale, cherchent encore à paralyser les efforts de tous ceux qui travaillent et agissent, de tous ceux qui ont foi au progrès et au bien. Voilà de quel côté se trouve la responsabilité ».

Le D^ Liébault, de Nancy, a le premier mis en pratique l'emploi de la suggestion en pédagogie. Il a réussi à rendre travailleurs et attentifs des collégiens paresseux et dissipés ; il a pu, chez d'autres, faire disparaître le sentiment de la peur, celui de la colère, dissiper rhabitudedu mensonge, anéantir certains appétits précoces et dépravés, et même exciter lés facultés intellectuelles normales. Bernheim et Bérillon ont obtenu des résultats analogues.

J'ai réussi moi-même dans certains cas que je pourrais citer. Si j'ai échoué dans un certain nombre, il n'en est pas moins vrai que la méthode est efficace dans d'autres et qu'elle peut rendre des services.

J'ai rapporté, au cours de cette étude, Tobser-

vation d'une fillette de treize ans, bavarde, paresseuse, incapable de fixer son attention sur le même objet pendant plus d'une minute.

Elle n'achève jamais ce qu'elle a commencé, et travaille sans goût comme sans plaisir, sans cesse distraite. Elle n'aimo pas à coudre, et ses jeux eux-mêmes sont des jeux ridicules, des jeux de bébé de deux ans. Elle lance des flots de paroles incohérentes, sans suite, absolument décousues.

J'essayai d'abord de faire la leçon à cette fillette. Mais je" m'aperçus qu'elle ne m'écoutait même pas et que son esprit vagabondait ailleurs. Je tentai alors de l'hypnotiser et jy réussis sans trop de peine, malgré la difficulté de fixer son attention sans cesse distraite. Je lui défendis, pendant son sommeil, de bavarder sans raison, d'être malhonnête avec sa mère ; je lui recommandai de s'écouter parler et surtout de ne jamais parler sans comprendre ce qu'elle disait ; je lui recommandai également de lire et de chercher à comprendre ce qu'elle lisait, d'être plus active et plus attentive dans son travail, de soigner sa toilette, d'être coquette, d'obéir à sa mère et de faire sans résistance tout ce qu'elle lui commanderait.

J*hypnotisai cette enfant seulement sept fois et déjà elle était métamorphosée. Elle est toujours encline à causer un peu à tort et à travers, mais au moins tout ce qu'elle dit signifie quelque chose. Ce n'est plus un moulin à paroles. Chacune de ses phrases contient une pensée ou au moins une parcelle de pensée* Elle est assi-^ due au travail, attentive aux recommandations qu'on lui fait ; elle est douce^ aimable, gen^tille.

Quel beau rôle pour un médecin que de pouvoir opérer de telles cures morales 1 Ce n'est pas sur un enfant isolé qu'on pourrait obtenir de pareils résultats dans les écoles, c'est sur des centaines.

Je n'irai pas jusqu'à dire avec Helvétius que l'éducation peut tout, puisqu'elle fait danser les ours, mais, j'admets, avec Rousseau, qu'on façonne les hommes par l'éducation comme on façonne les plantes par la culture.

L'âme de l'enfant est une argile encore malléable qu'on peut réformer et que, dans bien des cas, un médecin psychologue un peu habile pourrait pétrir à sa guise. Que de malheureux on arracherait au crime et à la misère ! Que de révoltés et d'anarchistes pourraient devenir de

bons citoyens, utiles à la société, au lieu d'en former le résidu le plus dangereux !

« Les vertus et les crimes des hommes, écrivait le philosohe Gall, peuvent être aussi bien imputés à ceux qui sont chargés de leur éducation et de leur gouvernement qu'à ceux qui se montrent vertueux et criminels. » 11 y a dans cet aphorisme une part sérieuse de vérité. Si les nations modernes se préoccupaient plus de l'éducation morale de la jeunesse, on ne verrait pas grossir tous les jours Tarmée du crime qui envahit les grandes villes. Comme le disait plus justement et avec beaucoup d'a-propos le Professeur Lacassagne, de Lyon, les sociétés n'ont que les criminels qu'elles méritent.

On devient tout ou rien selon l'éducation que Ton reçoit, disait le pape Clément XIV. Qu'on ouvre donc l'école au médecin éducateur. Ce n'est pas tout que l'éducation physique. Il faut s'appliquer à réaliser la formule ancienne :

mens sana in corpore sano, de façon à développer chez chaque individu toute la perfection morale dont il est susceptible.

Leibnitz disait que celui-là qui est le maître de Téducation peut changer la face du monde.

Nous demandons seulement à l'éducateur de relever notre niveau moral.

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