‹ La criminalité politique (volume 2)Chapitre 10 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Comme la religion, la politique a ses hypocrites, qui, sous de grands mots, masquent leur ambition. L'hypocrisie religieuse a été stigmatisée par Molière dans un chefd'œuvre immortel ; l'hypocrisie politique attend encore le peintre qui la démasquera l .

Les ambitieux politiques invoquent toujours le bien public, l'intérêt de l'État ; ils parlent sans cesse de leur dévouement à la chose publique, en réalité ils veulent le pouvoir. Le ministre qui a toujours à la bouche le salut de l'État, n'a souvent au fond du cœur qu'un seul but, le salut de son portefeuille ; celui qui invoque sans cesse l'intérêt de l'État se préoccupe avant tout de son intérêt personnel. Le gouvernement, dont l'ambitieux politique ne fait pas partie, est toujours un mauvais gouvernement qu'il faut renverser... dans l'intérêt public. La politique qui ne rapporte rien est une mauvaise politique. La bonne politique est celle qui donne le pouvoir et l'argent. De farouches conventionnels, qui avaient aboli les titres de noblesse,

(1) Fabre d'Eglantine avait songé à écrire sur l'hypocrisie politique une comédie, dont Robespierre aurait été le principal personnage.

L'HYPOCRISIE POLITIQUE Hl

sont devenus barons et comtes de l'Empire; des défenseurs zélés de la liberté ont voté l'établissement de l'empire; des régicides ont crié en 1818: Yive le roi! Des adversaires implacables de Louis-Philippe, qui se plaignaient de manquer de liberté sous son règne, sont devenus sous Napoléonlïlde hauts fonctionnaires. De même que des régicides de 1793 sont devenus préfets et conseillers d'État du premier empire, dessocialistes de 1848 ont été nommés préfets et conseillers d'État du second empire. A côté de quelques hommes d'État, qui songent sincèrement au bien public, combien y en a-t-il qui ne cachent sous de grand mots que des préoccupations égoïstes !

Lorsque le duc de Berri et le comte de Charolais se révoltèrent contre Louis XI, ils déclarèrent qu'ils se mettaient en campagne pour le bien de la chose publique. Louis XI expédia alors par tout le royaume des lettres patentes, où il révéla les causes véritables de la rébellion, et ût connaître que, s'il avait consenti à augmenter les pensions des grands, ceux-ci n'auraient jamais songé au bien public. Le chapitre des Mémoires de Gommines, qui est consacré au récit de la révolte du comte de Charolais, est précédé du sommaire suivant : < Comment le comte de Charolais avec plusieurs gros seigneurs de France dressa une armée contre le roy Louis onzième soicbs couleur du bien public. »

La religion a servi de prétexte à un grand nombre d'ambitieux politiques, pour couvrir leurs desseins. « Le prétexte de la religion, disait le duc de Ne vers S n'est pas chose nouvelle et beaucoup de grands princes s'en sont

(1) Dans un discours sur les affaires d'État, imprimé en 1590 et dédié au pape Sixte Y.

gtTIQUE

» Le duc de Guise se * le chemin du trône.

pur prétexte l'intérêt i haine du prince de s guerres de religion, s préoccupés de tif|ilXlR^,>^ m { intérêts du protestan- JlSJi^wJI^IÎ Rochelle en 1627, la tt^flïivW'tt^tp'È vra > mollf ^t l'ambiiM*"j>*lSàit^(t*£ craignit pas de s'ap- ^B' w 'HÏ'*a' , ™^oâ ! Charles-Quint couvrit gîi^lJgdJ^ijgJiSjgion. « Charles, disait

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§jfc|^!|*'^ÏW^ij^Ion point dans l'intérêt ^•Épffl^e^^ï^BS^Vo" pendant la Fronde, se çâa:^^&T[3N^<2!ug§és projets de traite", qui jj|^»j|âCSy îëîipic||àleurs, l'un, de Château-

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H'*Il l ''')S^ , ^o 1 ^*rl* a S c ' : ^" 3 8 ouverneRleD ' s béré- ^o^:^Qi^:||CÎ|^i^«oucauld (le moraliste) || e W^ , &lî^^^ 3 *f6' Qer une bonne pension S^i^^^**f|îiS3iégocia avec la cour, gf»«Sf'i3S««Sw4l^ir^vels de maréchaux de ^a^reî'çèjgeogc^'jajtviûce, des honneurs et

fl^b^ç^r^^â^M pension pour M™ de •f^SI«^î§ïîSÏ^e s'oublièrent pas non P»||*î|N|^;:|;^es chefs de VOrmée,

réclama pour lui 30,000 écus. On le voit, l'aristocratie, qui poussa le peuple à la révolte contre Mazarin, travailla pour elle et non pour lui '. Il en a toujours été ainsi.

La plupart des troubles, des guerres civiles, qui ont ensanglanté la France avant 1789, ont été provoqués par l'ambition et la cupidité des grands seigneurs. On les vit entretenir des relations étroites avec le bas peuple, le flatter, l'exciter, afin de pouvoir le lancer dans les rues. Quoi de plus triste, par exemple, que la conduite de Condé pendant les troubles de la Fronde ! Lorsque la Fronde se divisa à Bordeaux en deux factions l'une, la petite Fronde, composée d'hommes modérés et éclairés, l'autre, appelée VOrmée, composée d'hommes du peuple, violents, emportés, et que des luttes sanglantes éclatèrent entre ces deux factions, Condé, le grand Gondé écrivit à Lenet : « Si par négociation et par adresse ou autrement on ne peut obliger VOrmée à se contenir, il vaut mieux

se mettre de son côté Je persiste toujours dans la

pensée de nous joindre tous à ceux de VOrmée, puisque ce parti se trouve de beaucoup plus fort que l'autre '. » Lorsque Vannée chassa plusieurs membres du parlement qui avaient été des amis de Condé, celui-ci approuva ces violences, qu'il croyait nécessaires; bien plus, il ne craignit pas d'en rejeter mensongèrement la responsabilité sur le prince de Conti et la duchesse de Longueville, t Je serai bien aise, écrivit-il à Lenet, que les violences que l'on doit faire envers le corps du parlement

(1) Les motifs qui soulevèrent le Parlement contre Mazarin étaient aussi des motifs d'intérêt ; le Parlement ne voulait pas payer le droit de la Paulctie et il s'opposait à la création de nouvelles charges.

(2) Cousin. Madame de Longueville pendant la Fronde, p. 270.

Proal. — Crimin. pol. 8

puissent être attribuées à M. le prince de Gonti ou à If"* de Longue ville '. •

Lorsqu'on voit le vainqueur de Rocroy, égaré par la passion politique, devenir fourbe, lâche et hypocrite, faut-il s'étonner de rencontrer si peu de droiture et de sincérité dans le monde politique ? Princes, rois, empereurs, ministres, députés, tribuns du peuple, presque tous se servent de la parole pour déguiser leur pensée ; ils font du mensonge une habitude, un principe de gouvernement. « Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner, » disait Louis XI. On voit encore aujourd'hui des historiens faire admirer aux jeunes écoliers les ruses de Louis XI. On a dit de plusieurs souverains qu'ils mentaient, même quand ils ne parlaient pas. Après la cruauté, c'est l'hypocrisie qui est le caractère dominant de presque tous les empereurs romains. Auguste dissimula le pouvoir absolu sous l'apparence d'une république. On sait combien Tibère était hypocrite ; il disait toujours qu'il fallait obéir à la loi, exercendas leges esse. Néron avait l'habitude de cacher sa haine sous des caresses perfides ' ; il couvrait tous ses crimes du manteau de la raison d'État; pour justifier l'assassinat d'Agrippine, il fit porter contre elle des accusations mensongères ; lorsqu'il fit tuer deux bons citoyens, Plantus et Sylla, il les accusa faussement d'être des esprits séditieux et écrivit au sénat qu'il veillait avec grand soin au salut de la république •.

Tous les ambitieux qui ont aspiré à la domination ont été des hypocrites, affectant de dire qu'ils sont sans ambi-

(1) Cousin. Madame de Longueville pendant la Fronde, p. 318.

(2) Tacite. Annalet, XIV, § 56.

(3) Ibid., § 59.

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se rendirent et Cromwell les Ot tous massacrer. Gustave de Beaumont raconte, dans son livre sur l'Irlande, qu'ayant visité ce malheureux pays deux siècles après il trouva les lieux où avait passé Cromwell encore pleins de la terreur de son nom. Cromwell, comme tant d'autres ambitieux politiques 1 , avait l'habitude de calomnier ceux qui lui résistaient, avant de les envoyer en prison ou à la mort ; par des pamphlétaires à ses gages, il les faisait traiter de factieux abominables, d'hommes capables de tous les crimes.

Les ambitieux, qui veulent conquérir ou conserver le pouvoir, ont toujours des pamphlétaires, des reptiles, pour calomnier leurs adversaires et dissimuler leurs projets. Celui qui veut confisquer la liberté vante la liberté et se déclare prêt à combattre le despotisme. Pendant que Monck préparait le retour des Stuarts, il disait à Ludlow : «11 faut vivre et mourir pour la République, » et jurait de s'opposer à la restauration des Stuarts. C'est surtout à l'homme politique qu'il faut appliquer ces mots de la Bible : Omnis homo mendax. Le conquérant qui opprime un pays vaincu s'appelle volontiers le libérateur de ce pays. Le prince qui violente une nation ne manque pas de dire qu'il est le mandataire du peuple, l'exécuteur de la volonté nationale. Le roi ou le ministre qui prépare la guerre annonce la paix. S'il déclare la guerre, il s'efforce par des déclarations mensongères de jeter la division dans le pays attaqué, de séparer le gouvernement de lanation. Dans le manifeste, qu'il adressa en 1791 à toutes les

(1) César ne cessa de calomnier Caton d'Utique et de lui reprocher son avarice et ses mauvaises mœurs, et cependant, dit Plutarque, « c'est tout un de reprocher à Hercule couardise et à Caton avarice et convoitise de gaigner ». Vie de Caton d'Utique.

puissances, Léopold déclara qu'il ne voulait que « réprimer ces petits législateurs de l'Assemblée nationale, qui, après avoir attaqué le trône et Tau tel, deviendraient infailliblement les perturbateurs du repos de l'Europe » et ajouta : c Je déclare à la nation française que ce n'est point contre elle que je conduirai mes troupes. » En 1870, le roi de Prusse usa de la même manœuvre et déclara qu'il faisait la guerre à Napoléon III, et non à la nation française, et cependant, quand Napoléon III eût été fait prisonnier, la Prusse continua à faire la guerre à la nation.

Les violents disent que l'ordre règne, quand ils font taire les victimes ; là où ils font la solitude ils déclarent qu'ils établissent la paix, ubi solitudinem faciunt^pacem appellent. Le peuple qui en opprime un autre ne manque pas de lui dire qu'il lui apporte les bienfaits de la civilisation et qu'il agit dans son intérêt. Lorsque les Athéniens réclamèrent la soumission des Méliens, ils leur dirent hypocritement : « Nous vous parlons en même temps pour le salut de votre république. Nous voulons vous épargner une funeste résistance et vous conserver dans votre intérêt... et dans le nôtre ft . »

Pour justifier les tributs énormes que les Romains exigeaient des peuples vaincus, Gicéron disait que la domination romaine était établie dans leur intérêt. Or, ces peuples étaient rançonnés et pillés avec une cupidité et une cruauté sans bornes. — Sous prétexte de civiliser le nouveau monde , les Espagnols l'ont pillé.

Les persécuteurs ont toujours à la bouche les mots

(1) Thucydide.

d'humanité et de fraternité, quand ils envoient leurs victimes à l'échafaud. S'ils veulent supprimer la religion, c'est au nom de la liberté des cultes et de la liberté de conscience qu'ils empêchent la célébrationdu culte et le recrutement du clergé. Après le 9 thermidor, la Convention proclama la liberté des cultes et interdit en même temps la célébration du culte par les prêtres. Le fanatisme de l'irréligion est en général hypocrite et cruel ; pendant la Terreur, il a, au nom de la philosophie, assassiné les prêtres, fermé les églises, brisé les autels ; ceux qui assassinaient les prêtres s'appelaient patriotes et philosophes et donnaient le nom de fanatiques à leurs victimes; plus tard la persécution s'appela légalité. Quand la persécution ne peut atteindre son but par la violence, elle prend hypocritement des fornïes légales. Lorsque l'Angleterre vit qu'elle ne pouvait par la force supprimer le catholicisme en Irlande, elle en autorisa l'exercice, mais en même temps elle bannit les évêques, afin d'empêcher le recrutement du clergé. En France, les terroristes les plus cruels ont employé tour à tour la violence et la ruse, pour détruire le christianisme. Carrier qui a noyé tant de prêtres et qui plus tard au moment de son procès, disait que ces noyades lui avaient paru très naturelles ', recommandait aussi l'emploi de la ruse, pour détruire le christianisme d'une manière indirecte, tout en proclamant la liberté des cultes '.

Pendant la Révolution, la confiscation commença par s'appeler séquestre, régie administrative. On donna le nom de Tiers Consolidé à la banqueroute des deux tiers. La

1) Wallon. Les représentants en mission, 1. 1, p. 68.

Convention, après le 9 thermidor, déclara que la propriété était inviolable et interdit la propriété aux familles des émigrés, en maintenant la confiscation de leurs biens.

La plupart des discours de la période révolutionnaire sont pleins de mensonges. Lorsque le 2 juin, la Convention délibérasous les fusils et les canons de la Commune, Gouthon parla de l'indépendance dont elle jouissait : < Maintenant que vous êtes rassurés sur votre liberté, dit-il, je demande qu'on fasse justice au peuple, qu'on arrête les députés conspirateurs. > Quel hypocrite que Robespierre ! comme tous ses discours sentent la ruse, la perfidie ! C'est le type du tartufe politique ; son langage est toujours artificieux, cauteleux : il vante sa franchise ; il affecte l'abnégation, l'absence d'ambition, il prononce dévotement les mots d'humanité, de liberté, quand il propose des actes de proscription ; jaloux de ses adversaires, qui ont plus de talent que lui, il les calomnie et les proscrit dans l'intérêt de la république, lorsqu'en réalité il les sacrifie à ses rancunes; pour se rendre populaire, il loge chez un menuisier et mange avec sa famille.

Un autre moyen machiavélique employé parles gouvernements qui veulent détruire uue religion consiste à discréditer le clergé par de mauvais choix; c'est ainsi que, pour supprimer le catholicisme en Pologne, le gouvernement russe nomme des évèques catholiques ivrognes ou débauchés.

Les démagogues, qui veulent opprimer la majorité, au nom d'une infime minorité, parlent toujours au nom du peuple, bien qu'ils ne représentent que la partie la moins éclairée et la moins honnête du peuple. C'est au nom du € peuple > qu'ils ont demandé la mort du roi, la proscrip-

tion des Girondins, la création du tribunal révolutionnaire. Les juges eux-mêmes de ce tribunal faisaient parler le peuple : < Le peuple, qui connaît les conspirateurs, veut leur punition, disaient-ils, apprenez au peuple que la Convention veut se réunir à lui pour sauver la république '. » Les minorités factieuses invoquent toujours la volonté du peuple. Pendant la Révolution, les prétendus délégués des 48 sections de Paris disaient qu'ils représentaient seuls le peuple souverain. On a écrit que les 48 sections s'étaient levées, pour renverser la monarchie. Or, dans la nuit du 9 au 10 août, beaucoup de commissaires ne furent nommés que par une infime minorité; à la section de l'arsenal, qui comprenait 1 .400 citoyens actifs, l'élection de trois délégués fut faite par dix membres. Que de fois depuis lors le même mensonge a présidé à la formation des comités politiques, à la nomination de délégués, qui se donnent comme les représentants de la majorité et se prévalent d'un mandat qu'ils n'ont pas reçu I C'est grâce à ces manœuvres que la France se laisse quelquefois gouverner par une minorité, qui n'est pas l'élite du pays. Le nombre est falsifié ou escamoté. La minorité se donne l'apparence de la majorité, elle agit sur l'opinion et la dirige en parlant au nom du peuple.

Les faiseurs de coups d'État despotiques ou populaires ne manquent jamais d'invoquer la souveraineté du peuple, pour attenter à cette souveraineté. La seule souveraineté qui les intéresse est leur propre souveraineté. C'est en disant que le peuple est souverain, qu'il lui imposent leur volonté et le traitent en esclave ; ils font semblant de

(1) Histoire de la Convention nationale, par Durand de Maillane, p. 66.

consulter le pays, et en réalité ils lui dictent les réponses qu'ils demandent.

Aux époques de Révolution, la France est pleine de gens qui s'attribuent le droit de représenter le pays. S'ils enva* hissent l'Assemblée des représentants, c'est pour lui notifier la volonté du peuple. A la séance du 1" prairial an III, la Convention ayant été envahie par une horde de séditieux, « l'un d'eux en habit de canonnier monte à la tribune, où, entouré de fusiliers, et du ton le plus insolent, il fait lecture d'un long imprimé, qui renferme, dit-il, la volonté du peuple souverain, au nom duquel il parle l » .

Si les violents cachent leurs projets sous une foule de prétextes : le bien public, le salut de la république, la volonté du peuple, les modérés à leur tour, trop lèches pour leur résister, cachent leur faiblesse et leur peur derrière des sophismes et des mensonges. Ils ne cèdent, disent-ils, que pour éviter de plus grands maux, pour terminer une crise dangereuse. S'ils accordent les mesures violentes qui leur sont demandées, ils s'excusent en disant qu'ils ne les votent que dans l'intérêt de ceux contre qui elles sont prises. Lorsque les jacobins demandèrent le 2 juin la proscription des Girondins, les députés de la Plaine cédèrent, en disant < qu'après tout les députés mis en arrestation chez eux ne seraient pas tant à plaindre, et qu'il fallait mettre fin à une crise terrible 2 ». Barrère, chargé de faire un rapport au nom du Comité de Salut public, fit un appel hypocrite au patriotisme et & la générosité des membres accusés, il leur demanda la suspension

(1) Histoire de la Convention nationale, par Durand de Maillane, p. 361.

(2) Thiers. Histoire de la Révolution Française, t. IV, p. 287.

volontaire de leur pouvoir, en leur représentant que c'était la seule manière de faire cesser les divisions qui affligeaient la république. La même hypocrisie eut lieu, au moment du vote de la liste de proscription ; les membres du Ventre, pour couvrir leur faiblesse, refusèrent de voter en disant qu'ils n'étaient pas libres. Leur abstention permit à la Montagne de décréter la mise en accusation des Girondins.

C'est la peur qui pousse aujourd'hui tant d'hommes d'opinions modérées à hurler avec les radicaux et avec les socialistes; c'est la peur qui, pendant la Révolution, augmenta sans cesse le nombre des Jacobins, qui étaient d'abord en minorité à la Convention ; c'est elle qui avait conduit le duc d'Orléans au milieu des montagnards et lui avait fait prendre le nom d'Egalité.

La peur, qui rend les hommes hypocrites, les rend aussi cruels. Pour se sauver, ils perdent les autres; couardise est mère de cruauté, dit Montaigne. Que de députés par peur votèrent la mort de Louis XVI et des Girondins! Combien firent comme de Saint-Fargeau, ancien président à mortier au parlement de Paris ! Après s'être montré très hostile à la révolution, il vota la condamnation de Louis XVI et recruta des voix pour cette condamnation. Les Girondins ne voulaient pas la mort de Louis XVI, mais ils la votèrent parce qu'ils craignirent d'être accusés de

royalisme 1 . Vergniaud, qui s'était d'abord prononce ouvertement contre la mort de Louis XVI, finit par la voter en disant qu'il fallait se résigner à sacrifier la vie d'un homme, pour éviter la guerre civile. Beaucoup de

(1) Cette lâcheté ne les sauva pas ; les montagnards Les accusèrent plus tard d'avoir songé à sauver le tyran.

députés se laissèrent intimider parles clameurs des tribunes qui murmuraient contre ceux qui ne votaient pas la mort 1 . Les montagnards n'obtinrent la condamnation que par l'audace et la terreur. C'est la peur qui fit livrer tour à tour les Girondins à Danton et à Robespierre, et Danton ensuite à Robespierre. La majorité de la Convention n'était pas animée de sentiments cruels ; « toujours la majorité fut saine, » disait d'elle plus tard M. de Serre ; mais toujours elle fut lâche. Ce n'est point le courage de la majorité qui fit cesser la dictature de Robespierre; c'est la peur de devenir ses victimes qui décida Tallien, Bourdon de l'Oise, Legendre, Lecointre à attaquer Robespierre ; pour se sauver ils l'abattirent. Interrogé plus tard sur les actes du Comité de Salut public, Barrère répondit: « Nous n'avions qu'un seul sentiment, celui de notre conservation, qu'un désir, celui de conserver notre existence, que chacun de nous croyait menacée. On faisait guillotiner son voisin, pour que le voisin ne nous fit pas guillotiner nous-méme. » Pour sauver sa tête, on poussait ses collègues à l'échafaud.

Lorsque après la Terreur, on demanda à Siéyès ce qu'il avait fait pendant la tourmente, il répondit : « J'ai vécu. > Beaucoup de conventionnels modérés firent comme lui, ils ne songèrent qu'à sauver leur vie, en se tenant silencieux et cachés dans le marais. Un député du côté droit, Durand de Maillane, a expliqué son attitude à la Convention dans les termes suivants : « Le parti de Robespierre ne voyait le salut de la république et sa propre défense

(1) Pour intimider les modérés, les jacobins employèrent les appels nominaux, qu'ils faisaient ensuite imprimer pour désigner à la colère du peuple ceux qui ne votaient pas comme ils le voulaient. A chaque appel nominal, le nombre des modérés diminuait.

que dans les moyens atroces, et il résolut de se défaire par le fer et l'assassinat de ceux qui les combattaient. Ces horreurs sont quelquefois couvertes dans une république du beau manteau du zèle patriotique. Pour moi, vivement touché de ces honteuses scènes et plus encore des malheurs qu'elles annonçaient, je pris dès lors le dessein de me tenir constamment à Vécart sous Végide de mon silence et de ma nullité... par mon silence, je ne provoquais la colère de personne au côté gauche. J'avais alors retenu avec soin dans ma mémoire l'avis que donne Bodin en sa République : « Que quand on a de bonnes raisons pour ne pas se déclarer ouvertement pour le peuple en émotion, il est prudent, nécessaire pour son salut de ne pas le contrarier... Il est plus sage, ajoute-l-il, de hurler avec les loups '. »

Hurler avec les loups, telle est bien la devise d'un grand nombre d'hommes modérés qui, tout en ayant en horreur les idées radicales s'abstiennent de les combattre et même quelquefois les affichent. S'ils sont députés ou sénateurs, ils votent, la mort dans l'âme, des lois qui leur répugnent. La plupart des hommes politiques suivent la foule, au lieu de la diriger ; le nombre de ceux qui ont le courage de dire leur opinion et de résister au courant est bien petit De peur d'être sous le marteau, on se met du côté du manche, on affiche hypocritement des opinions radicales, on suit le courant*, pour rester populaire.

(1) Histoire de la Convention nationale, p. 39, 57, 33.

(2) Un conseiller d'arrondissement me racontait dernièrement qu'il s'était rendu au chef-lieu du département, pour prendre part à une élection sénatoriale, avec l'intention de voter pour le candidat républicain modéré ; « mais, ajouta-t-il, en arrivant je vis que le courant n'était pas pour lui, et je votai pour son concurrent • . — « Vous êtes, je le vois, un profond politique, lui répondis-je, eq enveloppant

Pour acquérir la popularité ou la conserver, un grand nombre d'hommes politiques ne reculent devant aucun mensonge. Ils suivent docilement toutes les passions de la foule. A mesure que l'opinion change, ils changent d'idées et de programmes ; ils défendent ce qu'ils ont combattu et combattent ce qu'ils ont défendu. Ils ont l'opinion du jour. Si la modération et le libéralisme sont à la mode, ils sont modérés et libéraux, mais si l'esprit de justice et de liberté les expose à perdre leur popularité, vite ils deviennent violents, injustes et tyranniques, afin de ne pas se laisser dépasser en violence par leurs rivaux.. Si la foule veut des persécutions contre la religion, ils la persécuteront ; si elle réclame des impôts iniques, ils les voteront; si elle exige des spoliations, ils s'empresseront de satisfaire toutes les convoitises et toutes les haines ; si la foule même veut du sang, ils laisseront couler le sang et calomnieront les victimes. Et cependant il arrive bientôt un moment où cette popularité si chèrement achetée leur échappe, car le peuple ne tarde pas à briser ses idoles *.

l'ironie sous un compliment ; vous suivez toujours le courant. » Mon interlocuteur eut un instant d'hésitation, se demandant si mon compliment était ironique ou sincère ; il me regarda avec anxiété pour voir si je ne souriais pas, mais je parvins à garder un air sérieux, et alors rassuré sur mes intentions et flatté d'avoir été ainsi apprécié, il me fit cette réponse mémorable : « Oui, Monsieur, je suis toujours le courant. » La plupart des hommes politiques suivent le courant, comme ce conseiller d'arrondissement et comme Alcibiade qui disait: « Athènes se régissant par le gouvernement populaire, il est nécessaire de suivre le mouvement imprimé par les circonstances. » {Thucydide, 1. VI, § 89.)

(1) D'Epreménil, qui fut si populaire en 1789, fut traîné en 1791 par la populace, qui voulait le mettre à mort ; arraché aux mains des assassins, il dit à Pétion, qui était venu le voir, ces mots que devraient méditer les ambitieux politiques : « Et moi aussi j'ai été porté en triomphe par le peuple. > Maigrie l'inconstance du peuple, la recherche de la popularité est la passion dominante des hommes politiques. Lorsque Benjamin Constant fut à l'agonie, on

C'est pour conserver leur popularité, que les Girondins votèrent, contre leur conscience, la mort de Louis XVI.

On peut appliquer au inonde politique ce que M m de Maintenon et la mère du Régent disaient du monde de la cour : « Ce pays-ci est effroyable et il n'y a pas de tête qui n'y tourne, disait M 1 ™ de Maintenon. Défiez-vous de tout ce que vous estimez le plus. Je suis à la source, et c'est ce qui me fait voir trahison sur trahison. La cour change les meilleurs '. » La politique aussi change les meilleurs. « Depuis que je suis ici, disait encore Madame, mère t du Régent, je suis accoutumée de voir de si vilaines choses, que, si jamais je me trouvais en un lieu où la fausseté ne régnât pas, où le mensonge ne fut pas favorisé et approuvé dans cette cour, je me croirais avoir trouvé un paradis. »

Les courtisans ne cherchaient pas à éclairer le roi, ils ne voulaient que lui plaire et s'attirer ses bonnes grâces par des flatteries. Le roi était pour eux une idole. Le peuple est devenu pour les politiciens une autre idole, qu'ils encensent et adorent pour faire fortune, flattant toutes ses passions, applaudissant à tous ses préjugés, t Que tu es grand, ô peuple, lui disent-ils, que tu es beau ! que tu es doux ! tout ce que tu veux est juste. » Comme les flatteurs des rois, les flatteurs du peuple, pour justifier ses passions, donnent à ses vices le nom des vertus opposées; ils appellent son intolérance amour de la liberté, sa violence amour de la paix. Ils lui disent qu'en violentant les agents de la force publique il consolide la paix publique, qu'en

l'entendit dans son délire murmurer ces mots : c Après douie ans d'une popularité, justement acquise, justement méritée. » Il pleurait la perte de sa popularité.

(I) Lettre de M"* de Maintenon du 15 novembre 1685.

entravant la liberté du travail il défend la liberté, qu'en assommant les bourgeois, il établit le règne de la fraternité ; ils lui persuadent qu'en ruinant les patrons et en se ruinant lui-même il enrichit le pays, et qu'en faisant son malheur et celui des industriels il travaille à la prospérité de la nation.

Les souverains sont quelquefois écœurés des flatteries qui leur sont adressées. Tibère lui-même, toutes les fois qu'il sortait du Sénat, ne pouvait s'empêcher de s'écrier en grec : « Oh ! hommes faits pour la servitude ! » il contenait les sénateurs qui se laissaient aller à d'excessives flatteries '. Le peuple éprouve rarement ce dégoût pour les flagorneries hypocrites qui lui sont prodiguées ; il se laisse presque toujours séduire par elles *, surtout quand les démagogues y mêlent des injures contre les riches, en disant : c Ils regorgent de richesses... nous n'avons pas même de quoi fournir aux nécessités de la vie ; ils possèdent deux ou plusieurs palais de suite, nous n'avons de gîte nulle part'. » Pauvre peuple, il aime qu'on le flatte et ne s'aperçoit pas que ses flatteurs vivent à ses dépens.

Exciter l'ouvrier contre le patron, le soldat contre ses chefs, exaspérer la jalousie du pauvre contre le riche, lui faire des promesses irréalisables, demander la confiscation des biens des riches, telle est la tactique habituelle des démagogues *. Gomment le bon sens du peuple pourrait-il

(1) Tacite. Annales, 1. II, § 87, 1. IV, § 6. — L'empereur Claude repoussa le titre du père du Sénat, parce qu'il trouvait cette flatterie excessive. (Tacite. Annales, 1. XI, § 25.)

(2) Il est gobe-mouches ; cette expression se trouve déjà dans Aristophane.

(3) Sali us te. Calilina, § 20.

(4) « Aujourd'hui, dit Aristote, pour plaire au peuple, les démagogues font prononcer des confiscations énormes par les tribunaux. » {Politique, I. VII, ch. m, § 2.)

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^s^i^^1)âti pour quelques-uns

J*è|^sterait à la porte, nue,

^*fawfc££ï)rique des flatteurs du Dga^E^bSnUt provocatrice I qoe de

SpS>iii(S'i

imperio ! Et quel des plus impudents

Éè&D, Fénelon dit que car* plus corrompus sont l~|ccetindignemétier f >.

j ■'■ ; Jirtîsans du peuple ; a Os plus ignorants et les (■■■ Ja à charmer la multi- H savoir-faire, le savoir- Oabterf^lïlfe ne possèdent que le *""■•■'"'■" -"fiQ art véritable.

)^rs du peuple adorent

tey couchant*. De même

'l^fï facilement, en temps

;fc4|ii§oule, on voit aussi, le

' '" "4b restauration monar-

£ènîr les courtisans des

;ïe sont sénateurs sous

ration, pendant que

kis flatté la foule m les

Çâssesse dans l'orgueil,

^■ïversiou pour la vérité,

:C|p'iibandoii de tous ses

'^fl*QÏ«ii»i^*iu citoyen... forment,

MArtB- !SKlJt 3R 'W *W

^fc.^3 J:«|îk!Sb^iS^. ses amis, dli un ebroui- „ i t Ziï%&tà%b£?i-îfctrJftrottge* et se précipitèrent

f^«(^|in?|pe^u3£È« 8 ^»0f|S^iie les autres.

'"îi'SiS.Sfl.f^*"

gran

ue ans

rois.

4tez-voi

oii voi

% M' : MêÊèS.

,||lj|5fcjBLtJ*«-ptj|P Mjflipplémeir

"^"^japhique;

I "B^â»»|§* 3K ® viend ro t

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i^» ■*» ■*» «ït» «ft» ■•!•" «ft» «ft»

nM^-S?frSp^J^E-9^jîb«|ft» flatteur

^^^Hî^^iôrité, ceu ■^3rtiw'.|f»CLal cher

ciwi*. ,. -

J15»"i-Slîl£5fîtî"" 8 •

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