CHAPITRE IV
« Lorsque Dieu forma le cœur de l'homme, dit Bossuet, les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté, comme son propre caractère et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. » Est-ce bien la bonté qui fait le fond du cœur de l'homme ? On est porté à en douter, lorsqu'on voit tant de haines entre les hommes : haines religieuses, haines théologiques, haines nationales, haines sociales, haines réciproques des patriciens contre les plébéiens et des plébéiens contre les patriciens, des riches contre les pauvres et des pauvres contre les riches, haines de races, motivées par des différences d'idées, de sentiments et de couleur.
Lesloups ne se mangent pas entre eux ; mais les hommes se mangent entre eux ! Us se tuent au nom de la religion, au nom de la liberté, au nom de la fraternité, au nom de l'égalité. Les plus belles idées religieuses et philosophiques mal comprises ont allumé des haines Au nom d'une religion qui commande l'amour, des prêtres ont allumé des bûchers. Au nom de doctrines qui enseignent la liberté, des philosophes ont persécuté. Au nom de la fraternité,
des philanthropes ont guillotiné. On a brûlé religieusement des hérétiques ; on a massacré patriotiquement des femmes et des enfants ; on a guillotiné civiquement des nobles, des prêtres et des ouvriers. Chaque animal a son ennemi dans un autre animal d'une autre espèce; mais le plus grand ennemi de l'homme, c'est l'homme.
L'histoire de l'humanité n'est qu'une succession de guerres : guerres étrangères, guerres civiles, guerres de races, guerres de classes. On a vu des guerres durer sept ans, trente ans et même cent ans. Les guerres de la révolution et de l'empire ont duré près de vingt-cinq ans. Les peuples commerçants, comme Garthage, Yenise, l'Angleterre, font des guerres de commerce, pour imposer des traités, des tributs, pour acquérir des avantages pécuniaires. Les peuples ambitieux font des guerres de conquêtes pour étendre leur domination. La nation, qui voit grandir à ses cotés une autre nation, prend ombrage de sa puissance et cherche à la briser. Lorsque Carthage devint une rivale pour Rome, il faut ladétruire, dirent les Romains, delenda Carthago. La Hollande étant devenue au xvn e siècle une puissance rivale de l'Angleterre, celle-ci aussitôt chercha à l'affaiblir. Des souverains attisent la guerre entre leurs voisins, pour les affaiblir et jouer le rôle d'arbitre. D'autres cherchent dans la guerre des diversions à des difficultés intérieures ! . Des partis politique poussent à la guerre, pour supplanter leurs adversaires ou propager leurs principes.
(1) Charles-Quint disait à François I er : « Nous commandons vous et moi à des peuples si bouillants, si fiers et tempestatifs, que si nous ne faisions quelque guerre par intervalle, pour les amuser et leur amortir cette impétuosité belliqueuse, nos sujets propres nous la feraient, ce qui serait bien pis. • (Bayle, Dictionnaire, art. Charles-Quint.)
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blanc, l'Américain du nord persécute l'Indien et méprise le nègre. La raison et surtout le christianisme ont fait pénétrer dans quelques Âmes le sentiment de la fraternité, mais ce sentiment n'est pas général. Les hommes divisés par la race, le climat, les croyances, les institutions, la couleur, ont beaucoup de peine à se croire membres de la même famille. On sait quelle haine et quel mépris les Grecs avaient pour les étrangers ; à. leurs yeux les étrangers étaient des barbares. Àristote conseillait à Alexandre de les traiter comme des plantes ou des animaux, conseil bien étonnant dans la bouche d'un philosophe, qu'Alexandre eut la sagesse de ne pas suivre *. — Chez les anciens peuples, il n'y avait pas de droit international, les étrangers étaient sans
blable. > (Ecclésiastique, XIII, 19, 20.) D'après Geoffroy Saint-Hilaire, cet adage : Qui se ressemble s'assemble serait vrai aussi dans les sciences physiques et naturelles ; « il existe, dit-il, dans la nature un principe d'union entre toutes les choses semblables <|ui active les unes vers les autres. » (Notions de Philosophie naturelle, p. 133.) — L'esprit de prosélytisme vient en grande partie du désir de rendre les autres semblables à nous.
(I) D'après Plutarque, le but d'Alexandre était très noble, très élevé et bien différent de celui que lui prête M. Thiers, qui dit en comparant Alexandre à Napoléon, à la Un do son Histoire du Consulat et de V Empire : « Il n'y a pas une vie plus inutilement bruyante que la sienne... La renommée, voilà son but, le but le plus vain entre tous... » IM utarque écrit, au contraire, qu'Alexandre avait voulu réaliser le rêve de Zenon qui, s'élevant au-dessus des préjugés de son temps, déplorait les divisions existant entre les différents peuples et voulait « qu'il n'y ait qu'une sorte de vie, comme il n'y a qu'un monde, ni plus ni moins que si ce fust un même troupeau paissant soubs mesme berger en pastis communs ». Alexandre, ajoute Plutarque « estimant estre envoyé du ciel comme un commun réformateur, gouverneur et réconciliateur de l'univers, ceux qu'il ne peut assembler par remontrances de la raison, il les contraignit par force d'armes ; et assemblant le tout en un de tous cestés, en les faisant boire tous par manière de dire en une mesme coupe d'amitié et meslant ensemble les vies, les mœurs, les mariages et les façons de vivre, il commanda à tous hommes vivans d estimer la terre habitable estre leur paya et son camp en estre le château et le donjon , tous les gens de bien parens les uns des autres et les meschana seuls étrangers .. (Trad. Amyot., t. III, p. 309.)
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le malheur de tant de particuliers devint inutile à ceux qui avaient armé leurs bras... L'Europe, ajoute Frédéric II, ressemble à une boucherie, partout ce sont des batailles sanglantes ; on dirait que les rois ont résolu de dépeupler la terre... Est-ce que l'acquisition de deux ou trois places frontières, d'une petite lisière de terrain, une limite un peu plus étendue, doivent être regardées comme des avantages quand on compte les dépenses excessives que la guerre a coûtées, combien le peuple a été foulé par des impôts, pour amasser ces grandes sommes et surtout que c'est au prix du sang de tant de milliers d'hommes que ces conquêtes ont été achetées ! . »
Aujourd'hui les guerres ne durent plus aussi longtemps qu'autrefois ; elles se terminent en quelques mois, mais le nombre des victimes qu'elles font en quelques jours est plus grand qu'il ne l'était jadis en plusieurs années, parce que les peuples entiers entrent en lutte.
Les républiques sont un peu moins belliqueuses que les monarchies. Cependant aux guerres des rois se substituent les guerres des peuples. Les républiques anciennes
(1) Frédéric II. Histoire de mon temps. — Les princes qui ont fait verser le plus de sang, Louis XIV, Napoléon I er , ont, comme Frédéric II, regretté les guerres qu'ils ont faites. « J'ai trop aimé la guerre, » disait Louis XIV à son lit de mort. Après le désastre de la retraite de Russie, Napoléon I" répéta les paroles de Louis XIV : « Je ne crains pas de l'avouer ! s'écria-t-il, j'ai trop aimé la guerre. J'ai conçu de grandes entreprises, elles étaient disproportionnées avec la force de la nation. • (Vie et travaux diplomatiques du comte d'Hauterive, p. 319.) Garnot raconte que souvent, se trouvant seul avec Napoléon I", il Ta entendu déplorer cette « manie de conquêtes, qui l'avait entraîné à de si fatales erreurs ». (Exposé de la conduite politique de M, Carnot p. 23.) — Louis-Philippe, au contraire, en maintenant la paix, augmenta la puissance de la France ; à la fin de son règne, le chancelier de la Russie, le comte de Nesselrode, écrivit à l'ambassadeur russe à Londres : « La France aura gagné à la paix plus que ne lui aurait donné la guerre. •
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Un jour, pour frapper les plus braves, ils employèrent le subterfuge suivant : ils promirent la liberté à ceux qui seraient désignés par leurs compagnons comme étant les plus braves. Deux mille furent ainsi désignés; < mais peu après ils disparurent sans qu'on ait même soupçonné quel genre de mort on leur avait fait subir 1 ».
Jusqu'à la Révolution française, les luttes des classes forment le fond de l'histoire intérieure des différents peuples. L'histoire de la république romaine se résume dans l'histoire de la lutte des patriciens et des plébéiens. Les patriciens, traitant les plébéiens en vaincus, s'assurèrent tous les privilèges, toutes les dignités ; ils éloignèrent les plébéiens du gouvernement, pour en garder les bénéfices. Sous l'ancienne France, il y avait trois ordres ennemis l'un de l'autre. Au lieu de rapprocher les classes, les rois ne cherchèrent qu'à les diviser. L'histoire de France est l'histoire de la lutte des non-privilégiés contre les privilégiés. La royauté soutint et éleva le peuple. L'abolition des privilèges, la conquête de l'égalité fut le but principal de la Révolution française; c'est l'obstination de la noblesse et du haut clergé à conserver leurs privilèges qui rendit la révolution nécessaire.
Il semble que les haines de classes ne devaient plus exister depuis la Révolution, qui a supprimé les privilèges et par suite les classes, qui divisaient la nation. Cependant la noblesse et la bourgeoisie continuèrent à se haïr sous la Restauration et le gouvernement de Juillet et aujourd'hui, bien qu'il n'y ait plus en France que des citoyens ayant les mêmes droits civils et politiques, le socialisme
(I) Thucydide,!. IV, § 80.
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1871, les partis politiques n'avaient plus osé s'allier avec l'étranger. Mais, depuis la Commune, les passions antisociales sont devenues si ardentes, qu'elles ont étouffé le patriotisme. Le lendemain de Sedan, la démagogie a abattu lacolonne Vendôme et fraternisé avec les Prussiens. Pendant le siège de Paris, elle a profité de nos désastres pour faire des émeutes et aggraver la situation. Les socialistes révolutionnaires et les anarchistes ont une haine sauvage contre l'armée parce qu'elle défend Tordre et la patrie. Le colonel Billet, qui avait commandé un régiment de cuirassiers à Reischoffen, et qui s'était couvert de gloire en chargeant les Prussiens à la tête de son régiment et en ayant à ses côtés ses deux fils, a été tué en plein jour, en pleine paix, dans une rue de Limoges, par un Français animé de cette haine contre l'armée. Les socialistes révolutionnaires et les anarchistes nient la patrie et calomnient l'armée qui la défend ; ils osent la représenter comme une école d'égoïsme, d'immoralité et de brutalité, alors qu'elle est une école d'abnégation et de sacrifice. Ils ont protesté contre les fêtes franco-russes; un ouvrier anarchiste a même tiré un coup de revolver sur la foule qui acclamait les marins russes.
Dans les temps de révolution, la lutte des classes est allée jusqu'à la destruction des maisons des riches, des monuments et même des villes. A Lyon, en 1793, le jacobinisme fit détruire 20.000 hôtels. La Convention rendit un décret ainsi conçu : t La ville de Lyon sera détruite, tout ce qui fut habité par le riche sera démoli. » En 1871, la Commune brûla quelques-uns des plus beaux monuments de Paris.
A côté de ces haines de classes, qui préparent à la société contemporaine de redoutables tempêtes, il faut encore
placer les haines de partis. La raison et la religion disent à l'homme : *< Tout concitoyen est ton frère, il faut l'aimer, 9 mais la politique lui crie : « Ce concitoyen est ton adversaire, il faut le haïr, le persécuter, » et alors, suivant les régimes, on entend ces cris sauvages : « L'aristocrate, voilà l'ennemi; le libéral, voilà l'ennemi; le clérical, c'est l'ennemi ! » On fait des émeutes ou des lois d'exception contre c l'ennemi », on le combat à coups de décrets ou à coups de fusil.
L'homme est ainsi fait qu'il déteste celui qui ne lui ressemble pas et refuse de partager ses passions politiques. Les violents haïssent les modérés. A leurs yeux la modération est une trahison '. Quoi de plus admirable que les efforts de Lhôpital pour amener la paix entre les catholiques et les protestants ! Mais quoi de plus triste que le spectacle de son impuissance pour calmer les haines des deux partis ! Catholique, il était suspect aux catholiques, qui étaient enclins à voir en lui un hérétique et disaient qu'il fallait se garder de la messe du chancelier. Les protestants, de leur côté, ne pouvaient admettre qu'on pût être tolérant par amour de la modération et de la justice. — Lors de l'insurrection de Bordeaux contre le roi et Mazarin, les frondeurs modérés furent suspects aux violents, qui les attaquèrent comme des traîtres et des < mazarins ». — Pendant la Révolution française, les modérés furent encore suspects à tous les partis. Les constitutionnels
(1) Théramène, l'un des trente tyrans, ayant proposé de punir avec modération un Spartiate, que ses collègues voulaient (aire mourir, (ut lui-même condamné à boire la ciguë. — M"" de Staël, après le 18 Fructidor, ayant témoigné de la pitié aux victimes de ce coup d'Etat, fut accusée de trahison et obligée de quitter précipitamment Paris.
Proal. — Crimin. pol.
proscrits de France furent très mal reçus par les royalistes purs et mal vus par les gouvernements de l'Europe : c Les échafauds étaient dressés pour eux sur la frontière de leur patrie et des persécutions de tout genre les attendaient sur la terre étrangère 1 . » — Les Jacobins détestaient encore plus les républicains modérés que les royalistes. Les Girondins furent proscrits comme modérés, les Dantonites comme indulgents, les indifférents eux-mêmes furent mis hors la loi. Quoiqu'il fût profondément républicain, Carnot fut proscrit au 18 Fructidor, comme royaliste et protecteur des émigrés, parce qu'il voulait que les lois fussent interprétées autant que possible en leur faveur, lorsqu'il était établi qu'ils n'avaient pas porté les armes contre leur patrie; cette modération entraîna sa proscription. Lanjuinais, qui montra un si grand courage à la Convention et au Congrès des Cinq-Cents, fut dénoncé par les ultra de la Restauration, qui s'étaient cachés pendant la tempête et vinrent alors demander le prix d'un dévouaient, qui ne leur avait rien coûté.
Cette haine des violents contre les modérés a été observée à toutes les époques de l'histoire. < Les plus modérés, écrit Thucydide*, périssaient victimes des factions. ^ — Les patriotes anglais Sidney, Harisson, Hutchinson, après avoir été poursuivis par Cromwell, furent proscrits par Charles II.
C'est surtout pendant les luttes de la Révolution que Ton se rend compte de l'intensité des haines politiques. Les partis s'entr'égorgeaient comme des gladiateurs dans un cirque. Les discours des orateurs étaient pleins de fiel, de
(1) M m * de Staël. Considérations sur la révolution française.
(2) Thucydide, 1. III, § 82.
fureur et de rage. Les membres du comité de Salut public se détestaient les uns les autres. Carnot raconte que Saint- Just proposa un jour, en sa présence, son expulsion comme on avait proposé quelque temps auparavant celle de Hérault de Sëchelles, ce qui l'avait aussitôt mené à l'échafaud : «Je répondis froidement à Saint-Just, ajoute Carnot, qu'il sortirait du comité avant moi, ainsi que tout le triumvirat etle comité frappé de stupeurgarda le silence '. »
Avant de se proscrire, les partis se calomnièrent, s'accusèrent réciproquement d'intrigues et de complots. Robespierre ne cessa d'accuser ses adversaires d'être des traîtres, des conspirateurs ; ses discours ne sont qu'un tissu de calomnies. La calomnie fut l'arme préférée des Jacobins contre les Girondins ; elle leur réussit ; « il n'est pas un département, dit Buzot, pas une ville, pas un misérable club qui ne nous traite de royalistes et de fédéralistes*. » Le livre de G. Desmoulins, intitulé : Histoire des Brissotins, contribua par ses allégations mensongères à la proscription des Girondins; aussi quand il entendit leur condamnation, il ne put s'empêcher de s'écrier : « Ah î malheureux; c'est mon livre qui les a tués. »
Dès le début de la révolution, les adversaires de la royauté lui firent la guerre en répandant une foule de calomnies contre le roi et la reine. Kropotkine trouve cette tactique excellente et conseille aux anarchistes de l'employer contre la bourgeoisie. « Calomniez, calomniez, disaient alors les Jacobins 3 , comme aujourd'hui les anar-
(1) Exposé de la conduite politique de M. Carnot, p. 33.
(2Ï Mémoires de Buzot, p. 47.
(3) Danton dit à la tribune que la calomnie tait permise contre les ennemis de la liberté.
chistes, il en restera toujours quelque chose. » Us savent qu'à force d'être répétée l'imputation la plus absurde finit par être acceptée. Pour soulever le peuple contre Louis XVI, on accusa ce roi débonnaire de méditer le massacre des Parisiens. Plus tard, afin de préparer l'esprit public au massacre des nobles et des prêtres, les démagogues accusèrent ces derniers de comploter le massacre des patriotes. Quelques jours avant les massacres de septembre, on fit courir le bruit qu'un complot avait été tramé dans les prisons '.
C'est par de fausses accusations contre rassemblée constituante que les démagogues excitèrent les fureurs populaires en juin 1848. Le troisième jour de l'insurrection, dos représentants des ouvriers vinrent au corps législatif, pour s'assurer si l'assemblée constituante ne songeait pas à affamer le peuple, pour lui faire détester la république. Comme les députés qui les reçurent s'étonnaient de leurs questions, les ouvriers répondirent : « Ah 1 quand on souffre de toutes manières, on est mal disposé, voyezvous ! Et puis, nous ne voyons pas nous autres, nous ne savons que par les journaux. Eh bien ! ce sont eux qui nous ont monté la tête 2 . »
Lorsque les partis politiques paraissent se rapprocher et mettre un terme à leur sentiments haineux, ils ne font, en réalité, que se coaliser contre un autre parti qu'ils détestent plus encore. C'est une haine commune qui les rap-
(1) Après la Saint-Barthélémy, on calomnia aussi les victimes. Des lettres royales furent envoyées aux provinces, pour annoncer que • l'exécution de Paris » n'avait eu lieu que pour prévenir un complot tramé par les protestants. Le roi chargea le parlement d'informer contre Coligny et ses amis, et le parlement condamna deux protestants notables, qui avaient échappé au massacre.
(2) Corbon. Le Secret du peuple, 198.
proche un instant, mais le lendemain de la victoire obtenue contre l'ennemi commun, ils recommencent à se déchirer. Les Girondins se coalisèrent avec les Jacobins contre la royauté, puis, après l'avoir détruite ils se firent la guerre. La haine des Jacobins contre les Girondins était accrue par la jalousie; jaloux du talent des Girodins, les Jacobins les proscrivirent pour se venger de leur supériorité, Danton s'unit à Robespierre contre les Girondins, puis il tomba, à son tour, sous les coups de son complice.
Les haines politiques sont si intenses, que la proscription d'un adversaire devient une jouissance. L'homme haineux éprouve du plaisir à voir souffrir sa victime 1 . En 1793 les Jacobins éprouvaient du plaisir à voir mourir les nobles et les prêtres ; ils invitaient quelquefois le bourreau à leur table. L'histoire dit aussi que plusieurs empereurs et rois aimaient à contempler la tête des hommes qu'ils avaient fait tuer. Lorsque Sylla fut tué sur les ordres de Néron, c on porta sa tête à Néron, qui plaisanta de ce qu'elle était déparée avant l'âge par des cheveux blancs 2 » . La tête de Plantus fut aussi rapportée à Néron, pour qu'il eût le plaisir de la voir. Olhon contempla avec une joie extrême la tête de Pison; c Ton dit qu'il n'arrêta jamais sur aucune autre tête des regards plus avides 3 >. C'est un roi qui a dit en présence du cadavre d'un adversaire qu'il avait fait tuer : c le cadavre d'un ennemi sent toujours bon. »
Les haines politiques ne sont pas assouvies par la persécution. L'homme pardonne plus aisément le mal qu'il
(1) « Enniiis a parfaitement dit : « Celui que Ton hait, on voudrait le voir mort. » Cicéroo. De Officiis, 1. II, § 7.
(2) Tacite. Annales , 1. I, § 57.
(3) Tacite. Histoire, 1. I, § 44.
reçoit que le mal qu'il fait. Le parti qui a persécuté veut persécuter encore. Les victimes pardonnent quelquefois à leurs bourreaux, mais les bourreaux ne pardonnent jamais aux victimes, ils s'irritent de leur fermeté, de leur résignation ; ils s'irritent même contre leurs victimes, quand la mort ne vient pas assez vite. En 1793, les égorgeurs de Nantes qui massacrèrent des enfants étaient furieux, quand ces pauvres enfants restaient trop longtemps à mourir.
Le parti politique, qui a commencé à persécuter ses adversaires, continue à les opprimer parce qu'il redoute les représailles ; il suppose que les opprimés voudront à leur tour se venger, et, par peur de la réaction, il n'ose pas s'arrêter dans la voie des persécutions.
Les haines politiques ne respectent rien, pas même les tombeaux. En 1793, on jeta au vent les cendres des rois, on s'acharna sur des cadavres. En 1661, en Angleterre, les corps de l'amiral Blake, de la mère et de la fille de Cromwell furent enlevés de Westminster.
C'est en s'appuyant sur la canaille, que les violents, en temps de révolution, parviennent toujours à vaincre les modérés. « Je sais bien, disait Danton, à la veille du 31 mai, que nous sommes en minorité dans l'assemblée; nous n'avons pour nous qu'un tas de gueux qui ne sont patriotes que quand ils sont soûls. Nous sommes un tas d'ignorants ; Marat n'est qu'un aboyeur, Legendre n'est bon qu'à dépecer la viande, les autres ne savent que voter par assis et levée. Nous sommes bien inférieurs en talent aux Girondins, mais, si nous avions le dessous, ils nous feraient un crime des journées de septembre, de la mort de Capet et du 10 août, dont ils ont été d'accord. 11 faut donc marcher sur eux ; ce sont de beaux parleurs qui délibèrent
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celier Pasquier, ne savaient ce qu'ils voulaient, ni ce qu'ils faisaient, et il était clair que leur fureur était de commande '. » Le duc d'Orléans, Philippe-Egalité, dépensa des sommes considérables en émeutes. Pour supplanter Louis XVI, il favorisa l'insurrection du 5 octobre. D'après deux députés du côté droit, Durand de Maillane et Lanjuinais, les adversaires de la révolution provoquèrent aussi des troubles pour la déshonorer 1 .
Un grand nombre de mouvements populaires, qui paraissent spontanés, ne sont, en réalité que des coups montés, préparés, ou tout au moins exploités par les partis politiques. Les émeutes sont rarement des explosions subites de la colère populaire ; elles sont souvent commandées par des meneurs ambitieux. Le 20 juin a été préparé par les Girondins, qui voulaient s'imposer au roi comme ministres. Le 31 mai et le 2 juin ont été conçus par Robespierre et par Danton.
Quand on déchaîne le peuple, on déchaîne un torrent qu'on ne peut plus arrêter. Dès qu'on a donné à la foule le goût de l'émeute, du sang et du pillage, il devient très difficile de la contenir. « Lorsque le peuple a porté ses mains criminelles sur un roi juste et qu'il a goûté le sang des meilleurs citoyens, lorsque la république n'est plus qu'une litière, sous les pieds de la foule qui trépigne, alors sachezle bien, il n'y a ni tempête ni incendie qu'il ne soit plus facile de calmer que les emportements d'une multitude effrénée 8 . » Les Girondins en firent l'expérience ; après
(1) Mémoires du chancelier Pasquier, t. I, p. 49.
(2) Histoire de la Convention nationale > par Durand de Maillane, p. 47. — Fragment historique sur le 31 mai, par Lanjuinais, 296.
(3) Cicéron. La République, 1. I, § 42.
avoir déchaîné la foule contre la royauté, ils virent la même foule se tourner contre eux. Lorsqu'une émeute commence, on ne sait jamais où elle s'arrêtera. Une étincelle produit souvent un grand incendie difficile à éteindre. Pendant la lutte des Armagnacs contre les Bourguignons, sur les excitations de l'Université, les maîtres bouchers qui lancèrent dans l'émeute leurs valets, les écorcheurs, espérant les retenir, ne purent y parvenir. Lorsque sous Henri III, le duc de Guise lança le peuple dans Paris, il fut prié par le roi d'apaiser la sédition, mais il fut obligé de répondre qu'il ne pouvait retenir « ces taureaux échappés ». Pendant la Fronde, après le combat du faubourg Saint-Antoine, le 4 juillet 1652, Monsieur et Gondé se servirent de M. de Beaufort dans l'intention de faire peur seulement aux autorités municipales, mais la foule déchaînée alla plus loin qu'on ne voulait et massacra plusieurs magistrats.
Ce sont souvent les meilleurs amis du peuple qui sont massacrés par lui dans les émeutes, tant les haines populaires sont aveugles. Lors de la scène révolutionnaire qui eut lieu à l'hôtel de ville le 4 juillet 1652, des magistrats hostiles à Mazarin, furent massacrés comme Mazarins. Pendant les troubles de la Fronde, on était perdu si on était appelé Mazarin, comme plus tard, en 1793, on risquait d'être pendu à une lanterne, si on était traité d'aristocrate 1 . Les meilleurs amis de la liberté ont été massacrés comme ennemis de la liberté. Dans les violentes crises politiques le peuple égaré par les démagogues voit
(1) A l'époque des luttes entre les Armagnacs et les Bourguignons, lors de la prise de Paris par ces derniers, lorsqu'on voulait faire massacrer son ennemi, on criait à l'Armagnac.
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parer des richessesd'autrui, au mépris de la justice ; enfin tout ce que peuvent exercer d'atrocités et de fureurs des hommes qui, armés moins par la cupidité que pour le maintien de l'égalité politique, marchent d'excès en excès, ne prenant conseil que de l'ignorance et d'une fougue insensée. » (L. III, § 84.) Au moyen âge, les Jacques, à la fin du xvin siècle, les noirs de Saint-Domingue rendirent outrage pour outrage. Des atrocités furent commises du côté des nobles et du côté des Jacques, du côté des maîtres d'esclaves et du côté des esclaves. Les Jacques incendièrent les châteaux, les nobles incendièrent les villages. Des deux côtés, le carnage fut horrible. Lorsque les Irlandais, si odieusement opprimés par les Anglais, se révoltèrent à plusieurs reprises, ils commirent aussi des excès révoltants.
Les réactions contre les époques de violence sont toujours violentes. Après avoir renversé la Terreur ; le 9 Thermidor continua le système de la Terreur ; plus tard la Terreur blanche * succéda à la Terreur rouge. Avides de vengeance, les réactionnaires recommencèrent les crimes dont ils avaient souffert.
C'est l'apathie des honnêtes gens qui fait la force des violents, en temps de révolution. Elle a été observée à toutes les époques de l'histoire. Attristé par la cruauté des bourreaux et la lâcheté des victimes, Tacite laisse tomber sa plume de dégoût, en disant : « Cette résignation servile et tant de sang perdu en pleine paix fatiguent l'âme etla resserrent 3 . »
(1) Il est juste de reconnaître que la Terreur blanche a fait beaucoup moins de victimes que la terreur rouge. « Paris, dans une seule des journées de septembre, a vu plus dégorgements que le midi tout entier pendant Tété et l'automne de 1815. » (Viel-Castel. Histoire de la Restauration,)
(2) Tacite. Annales, 1. XVI, § 16.
UOrmée qui, pendant la Fronde, fit trembler Bordeaux n'était composée que de 500 membres. Pendant la révolution les Bordelais se laissèrent opprimer par Tallien et les 1 800 énergumènes qui le suivaient ; à Marseille, les Jacobins n'avaient que 5 sections sur 32; à Lyon, Ronsin, commandant de l'armée révolutionnaire, disait qu'il n'y avait pas 1500 Jacobins dans cette ville ; Paris se laissa terroriser par une poignée d'assassins.
Il semble au premier abord que les haines sauvages, qui ont fait couler tant de sang, appartiennent à l'histoire et que les sociétés contemporaines ne reverront plus les excès de 1793. Lesmotsde fraternité, d'humanité et de pitié sont dans toutes les bouches, mais ils ne sont pas encore descendus dans tous les cœurs ; nous avons parmi nous des barbares sans idées qui n'ont que des haines et qui veulent détruire la société. Ces barbares qui sortent des basfonds des grandes villes sont plus féroces que les barbares qui sortaient des forêts. Ou ne doit pas s'endormir dans une fausse sécurité, en disant que les ennemis de la société sont en minorité, que le peuple en grande majorité n'est pas animé de sentiments révolutionnaires. Toutes les révolutions ont été faites par une minorité audacieuse. Le nombre des violents est petit, mais celui des lâches est si grand! En 1871, nous avons assisté à la résurrection de la Terreur, les excès de 93 ont été dépassés par ceux de la Commune, et, si demain une nouvelle révolution éclatait, les actes de vandalisme et de cruauté de 1871 seraient encore dépassés par les actes de barbarie des socialistes révolutionnaires et des anarchistes, qui sont animés contre les patrons, les bourgeois, les prêtres et l'armée d'une haine sauvage et veulent détruire la société par tous les
moyens, par le poignard, par le pétrole, par la dynamite et par le feu. Ayant eu à juger un certain nombre d'anarchistes, j'ai constaté dans leurs paroles et leurs écrits une intensité de haine effroyable. L'un d'eux conseillait aux domestiques, de se venger de leurs maîtres en dépravant leurs enfants. Après l'attentat commis au théâtre de Barcelone, où un ingénieur d'Aix a été tué, un journal anarchiste écrivait : « Est-ce que chacun d'entre vous ne sentirait pas son cœur tressaillir d'une fièvre intense, s'il entendait le grésillement de la graisse bourgeoise et les hurlements de cette masse de viande grouillant au milieu de cet immense vaisseau de feu ? >
Malheureusement, à mesure que l'audace et la haine des ennemis de la société augmentent, l'énergie des honnêtes gens diminue. « Nous ressemblons un peu à des gens qui, lorsqu'on met le feu à la maison, s'occupent à admirer la torche et la bonne mine de l'incendiaire *. » Les incendiaires de la Commune, par suite d'une niaise sensiblerie, nous les avons rappelés parmi nous, et ils nous refusent un pardon que nous leur avons accordé. Les anarchistes, qui commettent les forfaits les plus abominables, obtiennent quelquefois les circonstances atténuantes; les jurés qui les accordent semblent les demander pour eux-mêmes.
(I) Joubert. Pensées, t. II, p. 222.