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CHAPITRE VII

LA CORRUPTION POLITIQUE k ROME

Lord Brougham a écrit que c la tempérance, l'honnêteté, l'amour du bien public, le désintéressement, qui sont des vertus exotiques dans une cour, poussent tout naturellement sur le sol démocratique l ». Les vertus ne pous-

(1) Lord Brougham. De la démocratie et des gouvernements mixtes, p. 143. Ce passage de lord Brougham semble emprunté au livre de Sidney sur le Gouvernement, où la section XIX a le sommaire suivant : « La corruption et la vénalité, qui sont si communes dans les cours des princes souverains et dans leurs États, se trouvent rarement dans les républiques et dans les gouvernements mixtes. » — Montesquieu, voulant établir que la vertu n'est pas le ressort du gouvernement monarchique, invoque un passage du testament politique de Richelieu : « Si dans le peuple, dit-il, il se trouve quelque malheureux honnête homme, le cardinal Richelieu dans son testament politique insinue qu'un monarque doit se garder de s'en servir ; tant il est vrai que la vertu n'est pas le ressort de ce gouvernement. » (Esprit des Lois, LUI, ch. v.) Robespierre a exprimé la même pensée, en disant : « Vous connaissez ce mot ingénu du cardinal de Richelieu, écrit dans son testament politique que les rois doivent s'abstenir avec grand soin de se servir des gens de probité, parce qu'ils ne peuvent en tirer part. » (Rapport fait au nom du comité de Salut public sur les Rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains.) Montesquieu et Robespierre ont mal interprété le passage du testament politique de Richelieu; le voici : « Ces officiers, dit-il des magistrats, sont choisis entre les plus gens de bien et les plus éclairés des États, et si les républiques sont bien ordonnées, on

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Rome, écœuré de tant d'avidité, ne put s'empêcher de s'écrier : « Ville vénale et qui périra bientôt si elle trouve un acheteur. »

Ce n'est pas seulement l'impudence des démagogues, mais leur vénalité, qu'Aristophane a flagellé avec tant de verve dans ses admirables comédies. Le charcutier, s'adres* sant à Cléon, lui dit : « Tu ressembles aux pêcheurs d'anguilles ; dans l'eau limpide, ils ne prennent rien, mais qu'ils agitent bien la vase, et la pêche sera bonne ; aussi, ce n'est qu'en temps de troubles que tu garnis tes poches... — Le peuple. Ah ! coquin, tu me volais de la sorte ! et moi, qui t'ai comblé de couronnes et de présents! — Cléon. Je volais dans l'intérêt public*. — Le peuple. Rends-moi vile cette couronne. — Cléon. Adieu, couronne... un autre va donc te posséder; à coup sûr, il ne sera pas plus voleur, mais plus heureux peut-être... J'avoue que je suis un voleur; conviens-tu que tu en es un autre? » Le rival de Cléon ne fait aucune difficulté pour en convenir ; il s'empresse d'ajouter qu'il est de plus un parjure et qu'étant le plus coquin des deux, il doit l'emporter: « Voler, dit-il, se parjurer... voilà des conditions pour arriver haut. » Aussi, lui avait-on prédit dans sa jeunesse une brillante destinée : « Cet enfant ira loin, disait -on de lui, il y a en lui l'étoffe d'un homme d'État. »

Il semble que, lorsqu'un homme est appelé à diriger les affaires publiques, le sentiment de sa responsabilité et l'amour du bien public devraient élever son cœur à la

(1) Je laisse au lecteur le soin de se rappeler la circonstance toute récente, où une réponse identique a été faite à la Chambre des députés.

hauteur de sa situation. Hélas ! vus de près, du côté moral, beaucoup de grands hommes de la politique sont bien petits ; leur vie présente souvent des désordres et des vices, qui étonnent et qui contrastent avec les beaux sentiments dont ils se parent dans leurs discours. Le désintéressement n'est pas la vertu ordinaire des hommes d'État 1 . Des hommes politiques sont devenus célèbres, uniquement parce qu'ils ont été honnêtes.

A Rome, pendant longtemps, les hommes politiques se firent remarquer par leur désintéressement. Paul Emile rapporta à Rome tous les trésors de la Macédoine, sans en rien retenir, Scipion l'Africain c rentra chez lui les mains vides après avoir détruit Garthage* ». Mais, à partir de Sylla, les hommes publics exploitèrent la république à leur proOt. t Exploiter la république à son profit, s'écrie Gicéron, c'est non seulement une chose honteuse, mais un crime abominable. » Ge crime devint général..

Les crimes de concussion devinrent si fréquents, que Menenius disait: « Ils sont comptés pour rien, depuis que nous en avons l'habitude... tant l'avarice, comme un fléau contagieux, a profondément infecté les âmes '. Gaton, indigné de l'impunité accordée aux concussionnaires, s'écriait : « Ceux qui volent les particuliers passent leur vie liés au cou et aux pieds ; les voleurs publics vivent dans l'or et dans la pourpre *. » Pour réprimer la corrup-

(1) Lorsque M. Thiers loue Napoléon I" de son désintéressement, il ajoute que « cette espèce d'abstinence » ne fut pas sans exemple parmi les généraux de cette époque, mais que « alors comme toujours (elle) n'était pas commune ». (Histoire du Consulat et de V Empire^ h LXU.)

(2) Gicéron. De officiis, 1. Il, § 22.

(3) Salluste. Jugurtha, § 31, 32.

(4) Aulu-Gelle, 1. XI, ch. xvm.

Proal. — Grimin. pol. 12

lion, les Romains firent beaucoup de lois ; la loi Cornulia, la loi Calpurnia, la loi Tullia, la loi Aufodia, la loi Licinia. Mais toutes ces lois ne supprimèrent pas le mal, parce que les juges eux-mêmes se laissèrent corrompre.

D'après Cicéron, c pendant un espace de près de cinquante années que Tordre des chevaliers fut chargé de rendre la justice, il ne s'éleva pas le moindre soupçon d'argent reçu par un chevalier romain pour obtenir un jugement, » mais c pendant ces dix années que les tribunaux ont été confiés au Sénat », on ne peut s'imaginer « tout ce qui s'est commis d'horreurs et d'infamies dans l'administration de la justice ». Lorsque Clodius fut absous, sur 55 juges, d'après Cicéron, 30 avaient reçu de l'argent de l'accusé, t Voulez-vous savoir, écrit Gicéron à Atticus, ce qui a fait l'acquittement? La pauvreté, l'infamie des juges 1 . » Lors de la condamnation du sénateur Septimius pour crime de péculat, on fixa l'amende qu'il devait payer d'après les sommes qu'il avait reçues comme juge. Cicéron dit encore qu' c il s'est trouvé un sénateur qui, étant juge, reçut de l'argent dans une même cause, et de l'accusé pour le distribuer aux autres juges, et de l'accusateur pour condamner l'accusé * ».

Les gouverneurs qui pillaient les provinces faisaient la part des juges, devant qui ils seraient appelés, pour répondre de leurs crimes. Verres disait qu'il avait distribué de telle sorte ses trois années de préture en Sicile, qu'il s'estimait fort heureux s'il lui restait le produit d'une année, qu'il réservait pour ses juges celui de la troisième

(1) Lettre de Cicéron à Atticus, n° 23. — Sénèque. Lettres à Lucilius, XCII. — Plutarque. Vie de Cicéron.

(2) Cicéron, l' r act. c. Verres, § 3.

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Périclès. Les hommes politiques avaient l'habitude «. de venir au gouvernement de la chose publique en intention d'y trafiquer et d'y faire ses besognes 1 ». Les orateurs Stratoclès et Démoclides « se conviaient l'un l'autre d'aller à leur moisson d'or, appelant ainsi par matière de moquerie la chaire et tribune aux harangues dessus laquelle ils prêchaient le peuple». Eschine et Démosthène s'accusaient réciproquement de vénalité. Démosthène fut •condamné pour malversations 5 . Les historiens grecs abondent en détails piquants sur la vénalité des hommes politiques de cette époque 3 . C'est par l'or de Philippe autant que par ses armes que la Grèce fut vaincue. Un jour, voulant s'emparer d'une place forte, Philippe envoya des soldats pour la reconnaître ; on lui rapporta qu'elle était imprenable. Il leur demanda alors si elle était tellement inaccessible, qu'un petit âne chargé d'or n'en pût approcher, car il avait plusieurs fois pris aisément avec de l'ôr ce qu'il n'avait pu prendre parles armes 1 .

Alcibiade parait avoir été le type achevé du politicien sceptique, homme de plaisirs et homme d'affaires ; ambitieux sans scrupules, beau parleur, esprit souple et ondoyant, il jouait tous les rôles et prenait tous les masques,

(1) Plutarque. Instruction pour ceux qui manient affaires (Testât.

(2) Plutarque. Des vies des dix orateurs, éd. Amyot, t. IV, p. 499. — Aulu-Gelle (1. XI, ch. ix) raconte aussi que Démosthène reçut de l'argent pour se taire et qu'il parut à rassemblée le cou enveloppé de laine, disant qu'il souffrait d'une esquinancie « Dis plutôt d'une urgyrancie, s'écria quelqu'un de la foule.

(3) Plutarque. Vie de Phocion.

(4) Il semble qu'Horace s'est inspiré de ce souvenir historique dans l'ode XVI du livre III :

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publiques les citoyens honnêtes, pour y appeler des démagogues, qui le flattaient et lui faisaient distribuer de l'argent.

Aristophane a tracé de ces flatteurs du peuple un portrait qui est resté si ressemblant, qu'il n'est pas inutile de le rappeler. Lorsque le charcutier, qui a fait son éducation politique dans les cuisines et les abattoirs, vient disputer à Gléon les suffrages populaires, il commence par invoquer les dieux des coquins et des hâbleurs, les dieux des imbéciles, des flagorneurs .et des insolents. « Donnez-moi, leur dit-il, une audace sans frein, un babil intarissable, une voix impudente... — Cléon . A moi mes chers mensonges, je vais t'écraser ou j'y perdrai mon nom... je le traînerai devant le peuple qui fera justice de toi. — Le charcutier. Et moi aussi je t'y traînerai, et je vomirai plus de calomnies que toi. — Cléon. Mon pauvre sot, il ne te croit pas tandis que moi je me moque de lui tout à mon aise. — Le charcutier. Ainsi, le peuple est ton bien, ta chose. — Cléon. C'est que je sais les mots qui lui plaisent. Oh ! tu ne me vaincras pas en flagorneries. » Ce dernier trait rappelle le mot d'un courtisan ministre : c Mes ennemis ont beau faire, ils ne me renverseront pas. Dieu merci ! Personne à la cour n'est meilleur valet que moi. >

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