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plaint toujours de l'avidité d'Agamemnon ; il l'appelle c le plus insatiable des hommes ; homme revêtu d'impudence et passionné pour le gain > ; il ne cesse de lui reprocher de se gorger de richesses et de se faire la plus grosse part dans le partage du butin : c Quand vient le partage, lui dit-il, ton lot est de beaucoup supérieur au mien, et moi, il faut que je me contente de porter dans mes vaisseaux une part médiocre, après que je me suis fatigué dans les combats... Ce grand roi, s'écrie-t-il avec amertume, en distribuait une petite partie aux soldats, retenait pour lui la meilleur part et donnait le reste aux rois et aux principaux de l'armée '. »
Ce ne sont pas seulement les richesses des vaincus que les vainqueurs se partageaient ; ils prenaient aussi leurs femmes. Agamemnon prend Chryseis, qu'il préfère à Clytemnestre, Achille Briseis aux belles joues. Quand une ville était prise, les vainqueurs brûlaient la ville, tuaient les hommes et emmenaient les femmes et les enfants.
Souvent aussi, au lieu de tuer les hommes, ils les faisaient esclaves f . Quand Alexandre prit Thèbes, il détruisit la ville et vendit les habitants au nombre de 30.000. — En Orient, les vaincus furent placés dans des castes inférieures. ' Toutes les raisons qui ont été mises en avant, pour justifier l'esclavage, n'ont été que des prétextes, pour couvrir le désir monstrueux de transformer des hommes en bêles de somme, afin de leur prendre le produit de leur travail.
* (1) Homère. Iliade, ch. îx, v. 330, etc.
(2) Les anciens peuples trouvaient si légitime l'esclavage des vaincus, que les Romains considéraient comme esclaves leurs concitoyens faits prisonniers et refusaient de les racheter. (Tite-Live, XXII, 59-61.) Si les prisonniers revenaient, ils rentraient à Rome diminués.
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La guerre fut aussi une industrie chez un grand nombre de peuples barbares : « Yous ne pourrez jamais, dit Tacite, apprendre à ces hommes qu'il vaut mieux labourer la terre et attendre la moisson, que de provoquer des ennemis et chercher des blessures; ils vont jusqu'à croire que c'est paresse et lâcheté que d'acquérir par le travail ce qu'on peut prendre par du sang. » Tacite s'étonne des mœurs de ces peuples. Cependant les Romains avaient fait aussi de la guerre un instrument de pillage, puisqu'ils s'emparaient des terres des peuples vaincus. Les territoires conquis étaient par eux confisqués, au nom du droit de
(1) Diodore, 1. XII.
(2) Xénophon. Retraite des Dix mille.
(3) Platon. La République, 1. V.
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le mulet qui portait son or ; les soldats romains abandonnèrent la poursuite pour ramasser les écus '. Lors de son triomphe, Lucullus Gt porter un registre mentionnant qu'il avait donné 950 drachmes à chaque soldat. Le service militaire était devenu un moyen de s'enrichir par le pillage. Lorsque les généraux traitaient avec les villes au lieu de les prendre d'assaut, les soldats se plaignaient ; les soldats de Lucullus, dit Plutarque, « se plaignoient de leur capitaine, pour ce qu'il recevoit à composition toutes les villes, et n'en prenoit pas une à force ny ne leur donnoit moyen de s'enrichir du pillage » ; ils comparaient avec amertume leur sort à celui des soldats de Pompée, qui, disaient-ils, c étoient déjà de repos en leurs maisons, avec leurs femmes et leurs enfants, et possédoient de bonnes terres, estant habitués en de belles villes comme de gros et riches bourgeois >.
A la fin de la république, les généraux favorisèrent cette avidité des soldats, pour se rendre populaires; ils cherchèrent à s'attacher les soldats par des largesses. Sylla leur permit de piller les particuliers et l'État*. Pompée leur distribua de l'argent. César les enrichit; « il subjuguait les Gaulois par les armes des Romains et gagnait les Romains par l'argent des Gaulois; > il faisait surtout de grandes largesses aux soldats espagnols et allemands qui formaient son escorte 3 . C'est en se conciliant les soldats par des lar-
(1) Plularque Vie de Lucullus. Cicéron, Pro lege manilia, § X.
(2) Salluste. C a Mina, § XI.
(3) Sur l'avis d' Agrippa, César congédia la garde espagnole, et « au lieu d'icelle en choisit une d'Alemans, sachant bien qu'en ces grands corps y avait peu de malice couverte et moins de finesse et que c'étaient gens qui prenoient plus de plaisir & être commandés qu'à commander ». (Plutarque. Vie de César.)
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quête. Les serfs étaient les vaincus, qui étaient obligés de cultiver la terre pour les vainqueurs 1 .
De même que l'ancien monde a été pillé par les Romains, le nouveau monde a été pressuré par l'Espagne et le Portugal, l'Inde par les Mogols, les Afghans et les Anglais, l'Italie par les Allemands, les Autrichiens, les Français et les Espagnols, l'Irlande par l'Angleterre etc., etc. Que de fois les nations Européennes ont fait la guerre aux peuples de l'Asie de l'Afrique, de l'Amérique, pour leur imposer leurs marchandises, leurs tissus, leurs alcools! C'est cet esprit de cupidité des peuples européens dans leurs relations avec les peuples des autres parties du monde, qui retarde et souvent arrête l'œuvre civilisatrice des missionnaires.
Les luttes de l'Angleterre et de l'Irlande se sont toujours terminées par des confications. Elisabeth distribua 200.000acres à des colons de race anglaise. Jacques I er con- Qsca encore 500.000 acres et admit les Ecossais, concurremment avec les Anglais au partage des terres confisquées. Sous Charles I er , lord Strafford déposséda de leurs domaines
(1) Les serfs furent même obligés de payer tribut, pour racheter le droit du seigneur. Ce droit a été contesté par quelques écrivains ; cependant il est établi par de nombreux textes anciens. En voici un, qui a été publié par M. de Lagrèze, conseiller à la cour de Pau, dans son Essai sur le droit du Seigneur, il est de 1538 : « Lorsque quelquesunes desdites maisons ci-dessus désignées viendront à se marier, avant de connaître leurs femmes, ils seront tenus de les présenter pour la première nuit audit seigneur de Louvié pour en faire à son plaisir, ou autrement ils lui payeront tribut. ■ — Dans le traité de V Adultère, de Fournel, jurisconsulte qui fait autorité, on lit encore ce qui suit, p. 51, 196: ■ Lesofficiaux s'étaient avisés de ne permettre aux nouveaux mariés de coucher ensemble qu'en payant une certaine tribution. » Un arrêt du Parlement de Paris du 19 mars 1409 fit défense à l'évêque d'Amiens « qu'il ne print ni exigeât argent des nouveaux mariés pour leur donner congé de coucher avec leurs femmes, la première, deuxième et troisième nuit de leurs noces ».
qui saignait à blanc la contrée, envoyait à l'intérieur les glaces, les pendules, les matelas, les meubles, les cloches et autres pré ten tailles. Les misérables sans-culottes devaient-ils toujours travailler sans retirer aucun fruit, » écrivait-il à Bouchotte? > Non, ils auraient, outre la liberté, les culottes de velours, les vestes de satin et les habits à grandes manchettes des aristocrates. » — En 1814, les Cosaques vinrent vendre dans Paris les objets volés aux gens de la campagne 1 . En 1815, les armées étrangères, dans beaucoup de villes, s'emparèrent des caisses publiques et commirent de nombreux actes de pillage.
Les armées autrefois ne se contentaient pas de piller les étrangers, elles pillaient aussi leurs concitoyens. « Les gens-d'armes, ditCommines, ne se contentent pas de la vie ordinaire et de ce qu'ils trouvent chez le laboureur dont ils sont payés ; ainsi au contraire battent les pauvres gens et les outragent et les contraignent d'aller chercher pain, vin et vivres dehors, et si le bonhomme a femme ou fille qui soit belle il ne fera que sagement de la bien garder. » — Dans la guerre de la Vendée, plusieurs généraux républicains pillèrent les Vendéens. Le conventionnel Lequinis, envoyé en missionpar la Convention, constata quele pillage était porté à son comble et que les généraux le favorisaient chez les soldats, pour couvrir celui qu'ils faisaient eux-mêmes. (Wallon. Les Représentants en mission, t. I, p. 255.)
Les anciens peuples ne se contentaient pas de dire: Malheur aux vaincus ! ils disaient aussi : Malheur aux naufragés ! Ils avaient créé, à côté du droit de conquête, un droit encore plus odieux, le droit de naufrage. En
(1) Mémoires du chancelier Pasquier, t. II, p. 274.
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Tacite, unde prœcipua audacia *; ils sont encore plus audacieux s'ils sont criblés de dettes et avides de plaisirs et de pouvoir. Les débauchés ruinés ont besoin d'une révolution, pour payer leurs dettes et refaire leur fortune.
Je ne dirai point, suivant le mot de Napoléon I er , que le ventre gouverne le monde, l'expression est trop absolue, car les idées gourvernent aussi le monde, mais il est vrai que les appétits et les intérêts matériels exercent sur les révolutions autant d'inQuence que les idées. Les querelles d'idées sont souvent des querelles d'orgueil et d'ambition pour les chefs et des querelles d'estomac pour le peuple. Pendant que quelques-uns veulent faire triompher des idées, sans préoccupation personnelle, d'autres, beaucoup plus nombreux, cherchent dans les révolutions le moyen de s'agrandir et de dominer, ou de se venger et de s'enrichir.
Les luttes qui eurent lieu à Rome entre les patriciens et les plébéiens, au sujet des lois agraires, portaient sur une question de propriété. La république était devenue l'association de quelques centaines de familles, qui avaient usurpé l'immense domaine de l'État et réduit le peuple à la misère *. Les patriciens s'opposèrent aux lois agraires, qui avaient pour but de restreindre leurs immenses possessions et de créer de petits propriétaires. Si la république périt, c'est parce qu'elle ne sut pas opérer la réforme proposée par les Gracches. L'Empire fut accepté, parce qu'il assura le triomphe de la petite propriété.
Les richesses des Juifs ont été une des principales causes des persécutions qu'ils ont subiea au moyen âge. Les rois
(1) Tacite. Annales, I. XIV.
(2) Fustel de Coulanges. Les Origines du système féodal, p. 90, 92.
et les seigneurs, débiteurs des Juifs, firent de la proscription un moyen de libération. — C'est aussi pour s'emparer de leurs richesses, que Philippe le Bel, ce roi faux-monnayeur, fit périr les Templiers.
Ce n'est pas le sentiment religieux qui a été l'unique moteur de la Réforme. Un grand nombre de princes allemands n'adoptèrent la Réforme, que pour s'approprier les biens de l'Eglise. La réformation en Angleterre a eu pour première cause le désir d'Henri VIII de renvoyer sa femme et d'en épouser une autre ; le roi ne rompit avec Rome que parce que le Pape refusa d'approuver ce divorce. Hais le désir de s'emparer des biens des monastères ne fut pas étranger à la rupture d'Henri VIII avec le Pape. La noblesse s'empressa de l'approuver, pour prendre part aux dépouilles.
Dans les édits rendus par les rois de France contre les protestants, la confiscation ne fut jamais oubliée. « Nous voulons et entendons, dit Louis X1Y, lors de la révocation de l'édit de Nantes, que les biens de ceux qui dans ce temps-là de quatre mois ne reviendront pas dans notre royaume ou pays et terres de notre obéissance, qu'ils auront abandonnés, demeurent et soient confisqués en conséquence de notre déclaration du 20 août. » On donna aux courtisans une partie des biens confisqués.
L'avidité des courtisans était si grande, que c'est en montrant aux ministres de Henri II le danger qu'elle leur faisait courir, que le président Séguier, au nom du Parlement, s'opposa à l'enregistrement de l'édit, qui ordonnait en France l'établissement d'un tribunal de l'inquisition : « Dès que vos ennemis, leur dit-il, seront sûrs d'obtenir du roi votre confiscation, il ne s'agira plus que de s'assurer
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inverse. Au lieu de se contenter de l'abolition des privilèges, de rétablissement de l'égalité, les cupides firent confisquer et vendre sous le nom de biens nationaux le tiers du territoire *. Pour faire des adhérents à une révolution, les chefs du mouvement donnent des biens ou en vendent à vil prix ; par ce moyen, ils engagent dans le mouvement tous les acquéreurs, qui sont intéressés au maintien de Tordre de choses nouveau, et qui deviennent les ennemis des propriétaires spoliés. Une loi du 9 février 1792 confisqua les biens des émigrés. On imposa des taxes extraordinaires aux père et mère des émigrés (décret du 12 septembre 1792). On regarda comme émigrés ceux qui ne sortirent pas dans les vingt-quatre heures des villes armées contre laConvention, de Lyon, Marseille, Bordeaux, Caen, etc. Les prêtres, qui avaient refusé le serment à la Constitution, furent considérés aussi comme émigrés ; leurs parents furent taxés comme ceux des émigrés. Pour accélérer la vente des biens des émigrés, laConvention décréta le 11 septembre 1793 les dispositions suivantes : « Les administrateurs qui, sous quelque prétexte que ce soit, refuseront de mettre en vente les biens immeubles des émigrés et autres domaines nationaux dans la quinzaine des soumissions faites pour les dits biens, seront punis de dix ans de fer. » Le 19 mars 1793, on confisqua encore les biens des personnes condamnées pour crimes contre-révolutionnaires. Le 1 er août 1793, on prononça aussi la confiscation contre ceux qui furent mis hors la loi, et plus tard contre ceux qui avaient laissé subsister sur leurs propriétés les signes de la royauté. La confiscation étant
(1) Léonce de Lavergne. Economie rurale de la France depuis 1789, p. 20.
LES SPOLIATIONS POLITIQUES lôf
la suite de la condamnation, on vit dans les premierstemps des pères de famille se tuer avant la condamnation r afin de pouvoir laisser leurs biens à leurs enfants. Pour parer à ce danger, la Convention vota la loi du 29 Brumaire an II, afin de faire courir la confiscation de la date de l'accusation.
Par l'article 73 du décret du 28 mars 1793, la Convention donna une prime à la délation ; elle accorda le dixième au citoyen, qui faisait connaître des biens d'émigrés, omis ou recelés ; elle reprit ainsi les odieuses pratiques des empereurs romains, qui avaient fait de la délation un moyen de s'enrichir et même d'arriver aux dignités. On connaît le célèbre passage de Tacite sur « les délateurs encouragés par des récompenses aussi odieuses que leurs forfaits, se partageant, comme des dépouilles, les uns les sacerdoces et les consulats, les autres le gouvernement des provinces, la puissance à l'intérieur et s'emparant de tout 1 >. Les accusateurs de Thraséas et de Soranus reçurent pour prix de leur délation, les deux principaux cinq millions de sesterces, et le troisième douze cent mille sesterces, avec les ornements de la questure *►
c Quels que soient les grands noms, liberté, égalité,, fraternité, dont la Révolution se décore, elle est, par es* sence, dit M. Taine, une translation de la propriété *. > Il y a, je crois, un peu d'exagération dans ce jugement,, car l'amour de l'égalité, la haine des privilèges, le désir d'obtenir la liberté de conscience et la liberté politique ont été les principaux motifs de la Révolution!
(1) Tacite. Histoires, 1. I, § 2.
(2) Id. Annales, 1. XVI, § 33.
(3) Taine. La Révolution, 1. 1, p. 386.
Proal. — Crimin. pol. 11
cependant, comme dans toutes les révolutions, il y a eu dans la Révolution française une translation de propriété. Toutes les confiscations prononcées par l'État profitèrent aux particuliers, qui achetèrent les biens confisqués à vil prix. En tout cas, aux yeux des révolutionnaires, le but de la révolution était de dépouiller les riches et d'enrichir les pauvres. Les comités révolutionnaires de Bordeaux, Lyon, Marseille, rançonnèrent les riches, mirent leurs biens en vente, visitèrent leurs maisons, sans oublier les caves 1 , sous prétexte de rechercher les armes des aristocrates, déclarant que « le superflu de chaque particulier est le patrimoine des 6ans-culottes, et que tout ce qu'il conserve au delà du strict nécessaire est un vol commis par lui au détriment de la nation* ». C'est Dantgn qui fit décréter les visites domiciliaires, qui permirent aux sans-culottes de s'approprier les meubles, les bijoux, les bouteilles de vin des aristocrates. La commune de Paris s'empara de l'argenterie des églises et du mobilier des émigrés. Les effets des prisonniers massacrés en septembre furent même volés. Les membres du comité de surveillance se -choisirent chacun une montre 3 . Un des principaux massacreurs, qui vola effrontément, se plaignit plus tard au 31 mai de ce qu'il n'y avait pas de pillage, en disant : « Dans un jour comme celui-ci, j'aurais dû avoir au moins cinquante maisons pour ma part 4 . >
(1) Les caves sont toujours visitées par les révolutionnaires. En 1871, la cave de l'archevêché fut dévalisée par les hommes de la Commune. — En 1793, à Lyon, Albiite et Colot requirent 700 bouteilles de boa vin pour leur table.
(2) Tainc. La Révolution, t. III, p. 50.
(3) Michelet. Histoire de la Révolution française, t. VI, p. 128.
(4) Ibid., t. V, p. 86. — Dans un rapport adressé à la Convention le 12 janvier 1793, Carnot, alors en mission à Bayonne et dans les Pyré-
Les mêmes scènes de pillage ont toujours accompagné les guerres civiles. A l'époque de la lutte des Armagnacs et des Bourguignons, lorsque Paris fut livré à ces derniers, les grands seigneurs bourguignons se mêlèrent aux pillards, pour prendre tout ce qu'ils purent. D'après Brantôme, plusieurs gentilshommes de ses amis gagnèrent dix mille écus à la nuit de la Saint-Barthélémy.
A toutes les époques de proscription, on peut appliquer aux proscripteurs ces paroles de la Bible : « Ils ont désiré des terres et les ont prises avec violence ; ils ont ravi des maisons par force ; ils ont opprimé l'un pour lui ravir sa maison et l'autre pour s'emparer de tous ses biens f . » Les meneurs prennent de beaux prétextes, pour soulever le peuple, mais le plus souvent ils ne poursuivent que la satisfaction de leur cupidité.
Cette étude sommaire sur les spoliations politiques
serait incomplète, si je ne disais un mot des spoliations
commises autrefois par les courtisans, et aujourd'hui par
les politiciens associés aux financiers. Dans le chapitre
précédent, consacré à l'hypocrisie politique, j'ai déjà
signalé de nombreuses ressemblances entre les flatteurs
des rois et les flatteurs du peuple. Il me reste à montrer
que l'avidité des premiers est égalée parcelle des seconds.
Lorsque Fénelon rédigea un examen de conscience sur les
devoirs de la royauté, il posa la question suivante :
« N'avez-vous pas été trop facile pour des courtisans, qui,
sous prétexte d'épargner vos finances, dans les récom-
nées, écrivit : « On ne peut douter également qu'il y ait eu une grande dilapidation de chevaux d'émigrés et de chevaux de luxe, ainsi que de leurs meubles et de.s effets appartenant aux maisons religieuses ou églises supprimées. » (Correspondance générale, 1. 1, p. 344.)
(1) Michée, ch. h, v. 3.
penses qu'ils vous ont demandées, vous ont proposé ce qu'on appelle des affaires ? » Les courtisans aimaient les affaires; les politiciens les recherchent aussi beaucoup. Les cultivateurs, pour se nourrir, sont obligés de semer* de sarcler, de moissonner, de battre le blé et de le porter au moulin. Les politiciens, eux, comme les courtisans, ne sèment pas, ils ne sarclent pas, ils ne moissonnent pas, ils n'amassent rien dans les greniers; la politique les nourrit. . Les ouvriers, du matin au soir ou du soir au matin, travaillent le fer, façonnent le bois, fondent le plomb, creusent la terre ou élèvent des constructions, au péril de leur vie ; ils filent et tissent les étoffes. Les politiciens, eux, comme les courtisans, ne travaillent ni le fer, ni le bois ; ils ne travaillent que la pâte électorale, et, au lieu d'y mettre un bon levain, ils y jettent tous les ferments de la guerre civile, les sophismes et les promesses mensongères, les calomnies et les théories malsaines; ils ne filent point et ne tissent point, et cependant ils sont mieux vêtus, mieux nourris, mieux logés que ceux qui travaillent. Comme les courtisans, les politiciens ont les yeux ouverts sur tous les emplois qui deviennent vacants, sur les concessions et les monopoles. Lorsqu'on examine la fortune des politiciens, avant et depuis leur arrivée au pouvoir, on constate qu'ils sont pauvres avant leur arrivée aux affaires et qu'ils en sortent riches. Ne pourrait-on pas leur adresser la question que Cicéron adressait à Antoine : « Vous qui deviez quatre millions de sesterces aux idées de Mars, par quel prodige avez-vous cessé de rien devoir, aux calendes d'avril * ? »
(î) 2 # Philippique, §37.
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qui existe aujourd'hui partout en Europe, comme en Amérique, en France, comme en Italie, en Angleterre, a existé aussi à Rome, à Florence et dans l'ancienne France. A Rome, les consuls, les préteurs, les chevaliers, se livraient à de vastes opérations financières. Les publicains les intéressaient à leurs entreprises, afin de se ménager leur appui 1 . Atlicus avait des intérêts dans les opérations de la compagnie de la Cilicie. Cicéron lui-même fit des affaires avec les publicains ; il joua aussi à la Bourse et y gagna de grosses sommes d'argent; pendant Tannée où il fut nommé augure, on le vit besogneux en février et puis tout d'un coup devenir très riche en octobre *.
Les gouverneurs qui pillaient les provinces s'entendaient avec les fermiers publics et partageaient avec eux les dépouilles des alliés. Ces fermiers publics étaient très puissants. Lorsque des gouverneurs, comme Lucullus, voulaient s'opposer à leurs exactions, les fermiers allaient se plaindre à Rome et imposaient silence à leurs accusateurs par des orateurs à leur solde, « ce qui leur était aisé à faire pour autant mêmement qu'ils tenaient en leurs papiers ceux qui s'entre-mettaient des affaires à Rome '. Us parvinrent plus d'une fois à faire rappeler les gouverneurs, qui s'opposaient à leurs fraudes. Le plus souvent ils s'entendaient avec eux. Verres, par exemple, mettait tous ses soins à obliger la compagnie de la ferme des droits de douane et de pacage et décrétait tout ce que lui demandait Garpina-
(1) Deloume. Les Manieur* d'argent à Rome, p. 244. Voy. aussi le livre de M. Oscar de Vallée sur les manieurs d'argent. Cette expression de manieur d'argent a été employée pour la première fois par la Bruyère.
(2) Deloume. Op. cil., p. 88.
(3) Plutarque. Vie de Lucullus.
tins, vice-administrateur de cette compagnie. En échange de ces services, la compagnie fit supprimer les lettres, qui avaient été écrites autrefois par ses employés, pour signaler les rapines de Verres et les fraudes qu'il avait commises à la douane. C'est en se reportant à un copie de lettres que Giceron trouva < un compte de plusieurs mois d'effets transportés au nom de Verres sans acquit de droits ». C'est en compulsant les registres de la compagnie, qu'il se rendit compte des fraudes de Verres, bien que les registres eussent subi de nombreuses ratures; il y vit que Verres avait fait des affaires avec la compagnie, sous le nom supposé de Caïus Verratius.
La preuve de la concussion des hommes politiques est difficile. Le concussionnaire ne signe pas de reçu, il touche de la main à la main ou par des intermédiaires 1 , des hommes de paille, des secrétaires, et alors il se défend en disant : « Je n'ai personnellement rien reçu. > Ce fut le système de défense de Verres, quand on l'accusa d'avoir reçu 40 millions de sesterces. Cicéron en fit justice ; il reconnut qu'on n'avait pas compté une seule pièce d'argent entre les mains du préteur prévaricateur, mais il
(1) Dans les conseils qu'il donne à son fils, Louis XIV signale remploi des intermédiaires comme un des moyens détournés que prennent les ministres corrompus pour s'enrichir. Mémoires de Louis XIV éd. Dreyss, t. I, p. 163. « Entre les ministres corrompus, dit-il, il s'en trouve fort peu d'assez hardis, pour mettre ouvertement la main dans la bourse de leur maître et pour s'approprier directement le bien dont il leur a donné la direction, parce que ce serait un crime dont ils seraient trop facilement convaincus. Mais la manière de voler qu'ils trouvent la plus commode et qu'ils croient la plus assurée contre la recherche des temps à venir, c'est de prendre, sous le nom d'autrui, ce dont ils ont dessein de profiter eux-mêmes. Les adresses qu'ils pratiquent en cela sont de tant d'espèces différentes que je n'entreprendrai pas de les expliquer par le menu, mais je vous dirai seulement qu'elles augmentent toujours le vol qu'elles ont entrepris de cacher. »
«jouta : « Vos mains, c'étaient vos préfets, vos scribes.., •tout ce qui a été pris par chacun d'eux, non seulement vous a été donné, mais a été compté entre vos mains ; il est impossible de ne pas le penser. En effet, juges, si vous approuvez cette défense : c Verres n'a rien reçu personne nellement, » supprimez alors tous les procès de conçus* «ion. On ne vous amènera jamais d'accusé, de coupable, •qui ne puisse se servir de ce moyen '. »
Aujourd'hui, comme à Rome, on voit des hommes politiques prêter leur appui & des sociétés financières, qui ne «ont pas sérieuses. En les faisant entrer dans leur conseil «d'administration, les sociétés ne recherchent pas leur compétence, elles les appellent, pour inspirer confiance aux souscripteurs, et au besoin pour se ménager leur appui.
La presse est devenue, entre les mains des financiers et des politiciens, un instrument de spoliation. De grandes •compagnies financières ont pris l'habitude d'acheter, non seulement la publicité des journaux, mais leurs éloges, -afin de tromper le public ; elles leur distribuent des mensualités fixes. D'après le rapport de M. Machard, inspecteur des finances, de 1877 à 1890, le Crédit Foncier a dépensé 116.102.514 francs en frais d'émission (Gazette des Tribunaux, il janvier 1893). — Charles de Lesseps a reconnu -avoir dépensé cent millions en frais de publicité ; les articles élogieux publiés par les journaux sur le canal de Panama étaient rédigés par les administrateurs de la •compagnie.
Lorsqu'une émission va se faire, le conseil d'administration de la société met une somme importante à la dis-
41) Cicéron. 2 ê acL c. Verres, 1. II, § 10.
position des administrateurs, pour acheter l'appui, ou tout au moins la neutralité de la presse, de telle sorte que, pour les journalistes, et sans métaphore, la parole est d'argent et le silence est d'or. La distribution faite aux journaux par les compagnies financières est plus abondante, quand le directeur du journal est un homme politique influent. Dès qu'une affaire financière est annoncée, on voit les journalistes tendre la main et menacer la compagnie de leur hostilité, si on ne leur ferme pas la bouche avec de l'or. Ceux qui se disent les amis du peuple ne sont pas les moins empressés à vendre des articles qui trompent le peuple et aident à le dépouiller ; ils savent associer le radicalisme à l'escroquerie et le socialisme à la spoliation. On voit aussi des députés, des sénateurs et des ministres vendre leurs votes à des compagnies financières. La tactique la plus savante est par eux employée pour se faire acheter. Dans une circonstance récente, ayant à examiner un projet, qui intéressait une grande compagnie, ils ne le rejetèrent pas, ils l'ajournèrent, pour permettre à la compagnie de se mettre d'accord avec eux, dans l'intervalle, sur les sommes réclamées. Ces sommes furent distribuées de la main à la main, ou par des intermédiaires, eu sous la forme de participation à des syndicats de garantie. Ces syndicats fictifs n'étaient qu'un moyen détourné pour payer des concours criminels, car les membres de ces syndicats ne couraient aucun risque. Sept millions furent donnés à un seul banquier, pour acheter les concours parlementaires dont la compagnie avait besoin. On a vu un ministre des travaux publics dire à une compagnie qui demandait l'autorisation de faire un emprunt à lots, que ce projet ne serait présenté que si on lui
donnait un million. Un premier versement de 375.000 fr. lui a été fait le jour du dépôt du projet de loi. Si le surplus du million ne lui a pas été payé, c'est parce que le projet de loi fut retiré devant l'attitude hostile de la Chambre.
Des milliers de familles ont été ruinées par les colossales escroqueries des financiers et des politiciens. L'administrateur de la société de dynamite, qui a été condamné par la cour d'assises de la Seine, était un ancien préfet, ancien député, ancien sénateur, ancien directeur des affaires départementales et communales au ministère de Tintérieur.
Malgré le scandale des fortunes rapides, qui ont pour origine les jeux de bourse, les manœuvres frauduleuses et les trafics de la politique, la société contemporaine, comparée aux anciens peuples et à l'ancien régime, qui vivaient de spoliations, a réalisé de grands progrès. L'esclavage et le servage ont disparu du monde civilisé ; on ne voit plus une poignée de citoyens opprimer un grand nombre d'esclaves, un petit nombre d'hommes vivre du travail du grand nombre. Le travail est libre et honoré '. Les privilèges sont abolis ; il n'y a plus que des citoyens égaux devant la loi ; on ne voit plus des privilégiés faisant porter au peuple le fardeau des impôts et se réservant les honneurs et les dignités. La Révolution française a fait disparaître ces iniquités sociales. S'il est nécessaire de signaler les erreurs et les crimes, qui ont été commis en son nom, il ne faut pas se lasser de rappeler les immenses progrès sociaux qu'elle a accomplis.
Les socialistes trompent le peuple en lui disant que la
(1) Un édit de Henri III contenait cette déclaration abominable : Le droit de travailler est un droit domanial et royal.
Révolution n'a fait que substituer les privilèges de la bourgeoisie aux privilèges de la noblesse, que le peuple est opprimé par la bourgeoisie, comme celle-ci Tétait avant 1789 par la noblesse. La bourgeoisie n'a pas de privilèges, elle n'est pas une classe fermée ; elle ne peut être comparée à la noblesse de l'ancien régime, elle ne spolie personne ; elle fait vivre, au contraire, un grand nombre d'ouvriers et d'employés par le travail et les salaires qu'elle leur donne. Ceux que les socialistes dénoncent comme des privilégiés se sont élevés à la fortune par leur travail, leur intelligence et leur esprit d'économie. Où finit le bourgeois? où commence le peuple? Tous les jours, des hommes sortis des derniers rangs de la société s'élèvent aux premiers et deviennent des bourgeois, pendant que des bourgeois oisifs et dissipateurs retombent aux derniers rangs de la société. Est-ce que les marchands, les contremaîtres, les ouvriers qui deviennent patrons ne sont pas des bourgeois? Est-ce que le négociant, l'entrepreneur, l'avocat, le médecin, le manufacturier, ne font pas partie du peuple et jouissent de privilèges spéciaux ? On ne voit donc pas comment on pourrait changer les bases de la société, à moins de rétablir des privilèges au profit des ouvriers.
Le rêve de l'égalité sociale absolue est irréalisable ! ,
(1) Le maréchal Bugeaud, voulant fonder en 1842 quelques villages autour d'Alger partagea des terres par égales parts entre des soldats du 48* de ligne. Lorsqu'il alla les visiter en 1845, il trouva des colons qui avaient pour 5 à 6.000 francs de bestiaux, tandis que d'autres n'avaient pas même conservé ceux qui leur étaient échus en partage. (Maréchal Bugeaud. Les Socialistes et le travail en commun, p. 24.) — C'est parce que l'égalité est détruite par la force de3 choses que Rousseau n'hésite pas à invoquer l'action de l'État pour la rétablir. Contrat social, 1. II, ch. xi.
parce que les hommes sont inégaux et que les paresseux, les débauchés, les maladroits ne pourront jamais acquérir ou conserver la même fortune que les hommes laborieux, économes et intelligents.
« Jupin pour chaque état mit deux tables au monde ; • L'adroit, le vigilant et le fort sont assis
« A la première, et les petits
« Mangent leur reste à la seconde '. »
Cependant, si l'égalité sociale absolue est une chimère, l'élévation du niveau social et la diminution de l'inégalité ne sont pas des utopies. Elles se produisent progressivement par la force des lois économiques, par l'élévation du prix de la main-d'œuvre, par l'abaissement de l'intérêt, par la diffusion de l'instruction, par le développement de l'esprit de solidarité. Les grandes différences qui existaient autrefois entre les riches et les pauvres, sous le rapport du vêtement, de l'éducation, des habitudes, vont toujours en diminuant '. De jour en jour, il devient de plus en plus difficile de vivre sans travailler.
Il y a encore des iniquités individuelles, des spoliations qui relèvent des tribunaux criminels, mais il n'y a plus d'organisation sociale inique, et l'on peut, par l'application d'une justice sévère, mettre un terme aux escroqueries des sociétés financières véreuses et des politiciens.
(1) La Fontaine.
(2) Surtout dans le midi de la France. En Provence, la terre va aux paysans par la force des choses ; il n'y a plus que les paysans propriétaires des terres qu'ils cultivent qui trouvent une rémunération suffisante des travaux agricoles. Je connais beaucoup de ces cultivateurs propriétaires qui sont plus riches que des bourgeois. Ayant demandé dernièrement à l'un d'eux pourquoi les paysans n'achetaient plus les terres que des bourgeois aux abois voulaient leur vendre, j'en ai reçu la réponse suivante « Nous en possédons plus que nous ne pouvons en cultiver. »