CORRUPTION DE LA JUSTICE PAR LA POLITIQUE
« Ce sont les despotes maladroits qui se servent des baïonnettes, disait C. Desmoulins ; l'art de la tyrannie est de faire les mêmes choses avec des juges. » Avec des juges politiques, on peut même faire plus qu'avec des baïonnettes ; on peut calomnier et déshonorer les adversaires qu'on fait périr. Les fureurs de la multitude, les exécutions sommaires par les armes sont moins horribles que les assassinats judiciaires, qui, toujours accompagnés d'hypocrisie, donnent à la violence l'apparence de la légalité.
Les bourreaux se posent en victimes et transforment les victimes en criminels, comme le loup qui reproche à l'agneau de troubler l'eau. Lorsque les Juifs conduisirent Jésus-Christ devant Pilate, ils lui dirent : c Voilà un homme que nous avons trouvé pervertissant notre nation 1 . » Socrate fut accusé de corrompre la jeunesse. Les empereurs romains persécutèrent les chrétiens, en leur reprochant de troubler la paix publique. Le lendemain de la Saint-Barthélémy, on commença des procédures contre les victimes ; on accusa les huguenots d'avoir voulu assassiner les catholiques. Henri VIII calomnia ses victimes avant de les faire périr; il essaya de déshonorer Thomas Morus, en l'accusant faussement de corruption. C'est en
(1) Saint Luc, xxm, 2.
reprochant faussement à Barneweld de vouloir livrer sa patrie à l'Espagne, que Maurice de Nassau le fit condamner. Charles II Ot périr Sidney et lord Russell, en les impliquant dans un faux complot. Lorsque le colonel Hutchinson, qui avait été cependant un adversaire de Gromwell, fut arrêté sous Charles II, il apprit « qu'une dépêche ministérielle avait enjoint au gouverneur de la province où il résidait de le comprendre dans une conspiration quelconque * ». Les Jacobins proscrivirent les Girondins, les meilleurs défenseurs de la république, en les accusant de trahir la république. Lors des massacres de Septembre, les victimes enfermées dans les prisons furent accusées de comploter contre la république. Pendant la Fronde, à Bordeaux, Yormée, voulant couvrir ses violences du manteau de la légalité, constitua aussi un tribunal ; un apothicaire y faisait l'office de procureur général, les juges étaient des artisans, des cordonniers et un pâtissier. Les gouvernements créent des tribunaux d'exception, pour donner aux proscriptions un air de légalité; ils se vengent, dit Gommines, « soubs ombres de justice, et ont gens de mestier prests à leur complaire, qui d'un péché véniel font un péché mortel ». On sait combien les procès politiques furent nombreux sous les empereurs romains ; c Je n'ai à parler, dit Tacite, que d'ordres barbares, de
continuelles accusations de condamnations injustes, de
procès qui ont tous la même fin *. » Sous la république romaine, une loi punissait les délits qui portaient atteinte à la majesté du peuple romain, c Celte loi poursuivait les faits, elle laissait les paroles impunies. Auguste
(1) A. Thierry. Dix ans d'études historiques, p. 91.
(2) Tacite. Annale», 1. IV, § 33.
le premier l'appliqua aux libelles scandaleux 1 . » Tibère retendit encore. Les accusations de lèse-majesté devinrent très nombreuses; les délateurs s'en firent un moyen de s'enrichir. « Tibère trouva toujours des juges prêts à condamner autant de gens qu'il en put soupçonner *. » 11 assistait aux jugements. Un jour, très irrité contre un préteur, accusé d'avoir tenu contre lui des discours outrageants, il déclara que, dans cette affaire, il donnerait luimême son avis, à haute voix et avec serment. Un sénateurs, Gn. Pison eut le courage de lui dire : « A quel rang opineras-tu, Gésar? Situ parles le premier, j'aurai ton avis pour le suivre ; si tu parles après tous, je crains de différer, sans le savoir, de ton opinion '. » Troublé par ces mots, Tibère renonça à son projet et permit l'acquittement du préteur. L'indépendance de Cn. Pison ne fut point imitée par les autres sénateurs, qui rivalisèrent de servilité. Un historien fut accusé d'avoir publié des annales, où il louait Brutus et appelait Gassius te dernier des Romains ; poursuivi par des créatures de Séjan, il se laissa mourir de faim et le Sénat ordonna que ses livres seraient brûlés par les édiles. Sous Néron, les sénateurs, sur un signe de l'empereur, condamnèrent les citoyens les plus vertueux c sous prétexte que, s'ils n'étaient pas les ennemis de l'empereur, ils passaient pour l'être». Tremblants pour eux-mêmes, ils cherchaient leur sécurité dans la servilité. Après le meurtre d'Agrippine, ils feignirent de croire que Néron n'avait ordonné ce crime que pour échapper à un complot ; ils prescrivirent des prières dans
(1) Tacite. Annales, 1. I, § 72.
(2) Montesquieu. Grandeur et décadence, cb. xiv.
(3) Tacite. Annales, 1. I, § 73.
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exactement les mêmes que celles qui sont aujourd'hui formulées par plusieurs criminalistes, il faut ajouter que le jury a, au plus haut degré, une qualité qui rend son maintien indispensable : il est indépendant ; la politique ne peut corrompre des jurés désignés par le sort *. Cette indépendance est la plus sûre garantie de la liberté individuelle et de la liberté politique. C'est le jury qui protégea les républicains contre les vengeances de Cromwell et qui sauva plusieurs accusés royalistes. Voilà pourquoi Cromwell ne l'aimait pas.
Dans l'ancienne France, le jury n'existait pas, mais la magistrature fut en général intègre et indépendante, malgré la pression qui fut exercée sur elle par le gouvernement. «Jamais nulle autre part, dit M. Cousin, l'œil des hommes n'a vu une pareille magistrature, aussi imposante par son indépendance, par son savoir, par la gravité de ses mœurs et la vie austère à laquelle elle était vouée 1 . » Itoyer-CoIIard lui a rendu le même hommage. « De cet opprobre de la vénalité des offices, a-t-il dit, sortit une magistrature admirable, la lumière et la force des derniers siècles de la monarchie 8 . » Au xvi° siècle et au xvn* siècle surtout, cette magistrature a compté dans ses rangs des hommes éminents, d'un grand esprit et d'un noble caractère. Lorsque Henri de Guise, après avoir chassé Henri III de Paris, eut une entrevue avec le premier président, Achille de Harlay, le courageux magistrat lui reprocha si durement sonambition, que Guise, racontant ensuite cette entre-
(1) Il est vrai qu'elle s'efforce de les choisir, en écartant des listes les citoyens qui ne sont pas dévoués au gouvernement.
(2) V. Cousin. Madame de LongueviUe pendant la Fronde, p. 201.
(3) Royer-Collard. Discours sur la septennalité.
gLITIQUE
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leur indépendance « épuré » par iP^©3Îi«léii*»l'£à^«»* généraux out été dis- ^|Hr(jg'i~^*ira MiMles afTairea civiles, des |lHiflj;Ç9tKira,'&fles hommes politiques *JH Q' SSfO^mri^iSVw» jugées. — Dans l'anb ^JVÉfl Wa l «at l M l ïâfi J:'ent quelquefois punis '^mlfÊJB'^S^Spmimilttl même par la mort.
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il fallait le supplier i||dj|!3i˧iii|§imtre les hérétiques, le LVg*ur intimider les magis- !Ïaa1â[«|f*Diier avis, en présence eux, se trouvait Anne *$9tC|?"Le 15 novembre 1589, Hument prononcé par le jrer le premier président fWwl)Ul d'être des traîtres Afi^rses reprises, le parler^irent enlevés et enferidW» avoir donné un avis, c^îlieu exila loin de Paris 'Ifeôlont l'indépendance le dedans la chambre même [strats, pour leur arraic d'Epernon >, 11 créa
%l>endanl la Fronde, p. 205.
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la fosse plusieurs heures avant la condamnation, tant il la regardait comme certaine '. On trouve, dans l'histoire romaine, un fait semblable : Néron avait chargé le tribun Veianus Niger de faire périr le tribun Flavius, qui lui avait | dit : « Aucun soldat ne t'est resté plus Gdèle tant que lu as
l mérité d'être aimé ; j'ai commencé à te haïr quand je t'ai
gi vu parricide et assassin de la femme, cocher, bateleur et
fc"; incendiaire. » Yeianus, dit Tacite, « Gt creuser la fosse
dans un champ voisin, et Flavius, ne la trouvant ni assez large, ni assez profonde, dit à ceux qui l'entouraient: ^ c Gela n'est pas même dans les règles *. »
£ Cédant à des considérations politiques, Napoléon I er a,
comme sous l'ancien régime, exilé sansjugement un grand t nombre d'hommes et de femmes, notamment M mc de
g ; Staël, M mo de Chevreuse et M ,n0 Recamier.
• C'est parce que les gouvernements cherchent quelquefois
à peser sur la justice, que la fermeté de caractère est la première qualité du magistrat. Le jurisconsulte le plus savant est un mauvais magistrat, s'il manque d'indépendance, et Bossuet avait bien raisoi^de dire : « En vain, pensez-vous faire un bon magistrat, avant de faire un homme de bien... Il faut composer un homme en lui-même, avant * que de méditer quel rang on lui donnera parmi les autres 3 . » 11 faut que le magistrat ait assez d'énergie pour résister à la pression que la politique veut exercer sur ses décisions. Un jour, Pompée « entra au parquet, où se ^ faisaient les jugements pour louer publiquement Plancus > ,
qui était jugé. Mais Gaton, qui était l'un des juges, se
(1) Mémoires du Chancelier Pasquier, t. I, p. 190-192.
(2) Tacite. Annales, 1. XVI, S 67.
(3) Bossuet. Panégyrique de saint Joseph.
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^misses
tribunal suprême de la vengeance du peuple, > c'est-à-dire remplacer les massacres de Septembre. Le tribunal révolutionnaire, en effet, c'est le massacre revêtu d'apparences légales.
Le massacre légal n'est pas seulement plus odieux que l'assassinat brutal, il fait aussi beaucoup plus de victimes. En effet, lorsqu'une bande de brigands commence à massacrer, sa fureur tombe bientôt ou provoque une réaction victorieuse de la force publique. Mais lorsqu'un tribunal de sang est établi, il peut fonctionner pendant de longs mois et envoyer chaque jour des charretées de victimes à l'échafaud.
Les juges et les jurés, composant le tribunal révolutionnaire, furent nommés par la Convention. Sur la recommandation de C. Desmoulins, Robespierre donna les fonctions d'accusateur public à Fouquier-Tinville, qui écrivait à G. Desmoulins : c Je suis pauvre, chargé d'enfants, nous mourons de faim*. » La politique révolutionnaire n'aime pas les magistrats indépendants par leur caractère et leur fortune ; elle préfère des magistrats dociles, et, pour cela, elle choisit des hommes qui meurent de faim, comme Fouquier-Tinville. Celui-ci, comme un assez grand nombre de magistrats de cette époque, trafiqua de ses fonctions, et traita, à prix d'argent, de la liberté ou de la mort des accusés 1 . On peut appliquer à plus d'un juge des tribunaux révolutionnaires le portrait que fait le
(1) Michelet. Op. cil., t. Vil, p. 64.
(2) Mémoire* de Morellet, t. H, p. 32. — Mémoires de M aile t~ Dupait, t. IF, p. 495. — Carnot atteste qu'un certain nombre de juges de paix de cette époque trafiquèrent de leurs fonctions. (Correspondance générale de Carnot, t. I, p. 342.) — Voyez aussi Durand de Maillane, op. cit. p. 166.
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sation, de surveiller l'instruction, d'entretenir une correspondance suivie avec l'accusateur public et les juges. Lorsque les juges acquittaient les prévenus, on épurait le tribunal et on remettait en jugera ent les prévenus acquittés. Prieur et Lebon mirent en prison des juges qui ne voulaient pas toujours condamner à mort. Barras et Fréron firent arrêter et conduire à Paris l'accusateur public et le président du tribunal révolutionnaire de Marseille parce que sur 528 prévenus ils n'en avaient fait guillotiner que 162. (Tainc, t. III, p. 285.)
La besogne que remplissaient ces juges était tellement écœurante, que l'un d'eux avouait que, pour vaincre ses répugnances, il avalait un grand verre de liqueur, afin de se donner la force d'aller siéger '. Fouquier-Tinville disait : c J'aimerais mieux labourer la terre que d'être accusateur public. Si je pouvais, je donnerais ma démission 9 . >
Quoique moins cruel que la Convention, le Directoire ne respecta pas davantage l'indépendance des magistrats. Les assemblées électorales de Paris ayant élu des juges modérés, le nouveau pouvoir annula les élections. Sous le Directoire, en 1797, à la suite d'un complot royaliste sans gravité, le ministre de la justice voulut renvoyer devant le conseil de guerre des prévenus appartenant à l'ordre civil. Les accusés se pourvurent devant le tribunal de cassation, qui admit leur pourvoi. Le ministre enjoignit alors au conseil de guerre de ne point tenir compte de l'arrêt du tribunal de cassation et s'efforça d'influencer les juges militaires, pour en obtenir une condamnation à mort. Le conseil de guerre prononça la réclusion. Pour punir le tri-
(1) Taine, t. III, p. 325.
(2) Wallon. Histoire du tribunal révolutionnaire, t. IV, p. 129.
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arriver à ce résultat, il se déclare partisan de la lutte des classes. » Ainsi, le candidat à des fonctions judiciaires, qui devrait s'engager à examiner avec équité les litiges qui lui seront soumis, prend, au contraire, l'engagement de les examiner avec passion, dans un esprit de haine contre les patrons.
Sous l'influence de la politique, la police est devenue souvent une véritable inquisition. « Un ministre de la police, disait Talleyrand, est un homme qui se mêle d'abord de ce qui le regarde et ensuite de ce qui ne le regarde pas. » La police politique a inventé les agents provocateurs. Pour alimenter le tribunal révolutionnaire , Robespierre avait institué les « moutons » dans les prisons de Paris.
Le magistrat ne doit appartenir à aucun parti politique, parce que l'esprit de parti est étroit, partial, passionné, exigeant. Par l'exemple du cardinal de Retz, de l'évêque Talleyrand, de l'oratorien Fouché, du capucin Chabot» on sait ce que deviennent les prêtres politiciens. Par l'exemple de Dumouriez, de Pichegru, de Moreau, de Bazaine, de Boulanger, on sait aussi ce que deviennent les généraux qui se jettent dans les intrigues politiques. La politique n'est pas moins funeste aux magistrats, car on peut dire du métier de politicien ce que Fénelon disait du métier de courtisan : « Ce métier gâte tous les autres. > Il vaudrait mieux habiter un pays sauvage qu'un pays civilisé où la justice subirait l'influence de la politique. La flèche empoisonnée du sauvage, la dent du lion et le venin de la vipère sont moins redoutables que la servilité d'un Jeffrey s, d'un Laubardemont, d'unFouquier-Tinville. Unebôtesauvage ne prend que la vie; un magistrat politique peut prendre la vie et l'honneur.
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dénonçait un évêque catholique. En vertu de divers édita des rois d'Espagne, les enfants des hérétiques étaient incapables de remplir aucun emploi public, excepté les enfants qui dénonceraient leur père. Groit-on que ces lois et tant d'autres semblables n'ont pas perverti la conscience publique en promettant une récompense au délateur?
Comment enseigner au peuple le respect du droit, l'amour de la justice, si les détenteurs du pouvoir violent le droit et donnent des exemples d'injustice? Les ambitieux, qui renversent les constitutions qu'ils ont juré de défendre, peuvent-ils apprendre le respect de la foi jurée et de la légalité ? L f éducation du peuple se fait par l'imitation des grands. Il adopte les idées, les maximes, les habitudes qu'il voit pratiquer.
Les mauvaises mœurs politiques se communiquent au peuple ; elles l'habituent à la fourberie, à la cruauté, à l'injustice ; elles diminuent son horreur pour le mal. L'immoralité des gouvernants finit tôt ou tard par atteindre les gouvernés.
Les cours fastueuses et débauchées ont répandu le goût du luxe et du plaisir et communiqué leurs vices au pays. La politique tortueuse des petits princes Italiens n'a pas peu contribué à développer la duplicité chez les compatriotes de Machiavel.
Est-ce que les gouvernements, qui multiplient les décorations, ne développent pas la vanité? La politique en favorisant les débitants de boissons qui sont d'influents agents électoraux, ne propage-t-elle pas l'alcoolisme?
Pourquoi les Français manquent-ils d'esprit d'initiative et ont-ils sans cesse recours à l'État? L'habitude de laisser le pouvoir diriger seul les affaires a certainement eu pour
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270 LR CRIMINALITÉ POLITIQUE
tribué à rendre l'opinion indulgente pour l'adultère.
La Terreur rendit cruels même ceux qui la combattirent ; elle laissa son empreinte sur la jeunesse dorée. A son école, les modérés devinrent violents.
Les fréquents changements de gouvernement ont développé le scepticisme et l'esprit révolutionnaire. Dans un pays, où tout arrive et où rien ne dure, où le sage Maiesherbes a été guillotiné, où le régicide Fouché est devenu duc d'Otrante sous l'Empire et ministre sous la Restauration, on ne croit plus à rien et on s'attend à tout ; et quand un pays ne croit plus à rien, il croit à la force et à l'argent.
Depuis cent ans, les insurrections et les coups d'État ont été si fréquents, qu'ils ont démoralisé le pays. Le triomphe de la force fait perdre confiance dans le droit et douter de la justice ; il encourage les ambitieux et les déclassés.
La France est allée de Louis XVI aux Girondins, des Girondins à Danton et à Robespierre, des hommes de la Terreur aux hommes du Directoire, de Barras à Bonaparte, de Napoléon aux Bourbons, de la branche aînée à la branche cadette, des d'Orléans à la République, de la République à l'Empire, de l'Empire à la République. Incessamment ballottée d'un régime à l'autre, changeant sans cesse de constitution et de principes, déchirée par les partis qui se disputent le pouvoir, la France ressemble « à cette malade qui ne peut trouver de repos sur sa couche, et qui tâche d'apaiser ses maux en changeant d'attitude » . On peut lui appliquer ces vers du Dante ! sur Florence : « Combien
(1) Dante. Le Purgatoire, ch. vi.
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voire attachement au Roi et à la Patrie... L'ennemi marche vers son tombeau, tandis qu'il croit marcher vers la capitale du royaume. » — Et l'ennemi étant devenu le maître de Paris et de la France, le zélé procureur général de la Restauration redevint le procureur général non moins zélé de l'Empire et adressa, les 18 et 22 avril 1815, deux circulaires aux parquet du ressort, pour leur faire connaître les intentions de l'empereur. Tous les magistrats nommés par Louis XVIII ne pourront continuer leurs fonctions qu'au moyen d'une nouvelle nomination de l'Empereur. Par suite, tous les chefs de parquet sont invités à fournir des renseignements sur leur conduite politique. Il leur est en outre prescrit de convoquer les tribunaux à l'effet de procéder à la nouvelle prestation de serment d'obéissance aux intitutions de l'Empire et de fidélité à l'Empereur.
Les changements fréquents de gouvernement font éclore une race d'hommes toujours prêts à se ranger du côté du parti le plus fort et à jeter l'insulte au parti vaincu qu'ils ont servi, se ménageant des intelligences dans tous les partis, en prévision d'un changement politique et appropriant toujours leurs opinions aux circonstances. Il en est même, comme Talleyrand et Fouché, qui, dés que le régime qu'ils ont servi, est tombé, se vantent d'avoir contribué à sa chute par des intrigues secrètes et autres manœuvres coupables. Pour qu'on ne doute pas de leur dévouement de fraîche date à l'ordre nouveau qui s'établit, ils outragent celui qui est tombé, avec la même lâcheté qu'ils l'avaient adulé, quand il était au pouvoir. Ceux qui ont été le plus comblés de bienfaits par le régime tombé sont les plus empressés à l'abandonner, pour se tourner
vers le soleil levant ; les nouveaux gouvernements, tout en les méprisant, acceptent leurs services, parce qu'ils les savent dociles, tandis qu'ils tiennent à l'écart les hommes indépendants. En c effet, l'injuste, dit Bossuet, peut entrer dans tous les desseins, trouver tous les expédients, entrer dans tousles intérêts ; àquel usage peut-on mettre cethomme sidroit, qui ne parle que de son devoir ? Il n'y a rien de si sec et de moins flexible et il y a tant de choses qu'il ne peut pas faire, qu'à la fln il est regardé comme un homme qui n'est bon à rien, entièrement inutile ' ».
La conscience publique est démoralisée par le spectacle des variations des hommes politiques, courtisans de tous les régimes, hier amants passionnés de la liberté, aujourd'hui serviteurs d'un dictateur ; la veille radicaux, le lendemain autoritaires ; autrefois défenseurs du trône et de l'autel, maintenant flatteurs du peuple et insulteurs des prêtres.
Le spectacle des fortunes rapides qui se font par la politique démoralise encore le pays qui travaille. On voit des hommes politiques passer subitement de la pauvreté à la fortune ; hier, ils étaient endettés, aujourd'hui, ils ont c des jardins, où l'on renverse toute la terre, des jets d'eau, des statues, des parcs sans bornes, des maisons, dont l'entretien surpasse le revenu des terres où elles sont situées. D'où tout cela vient-il * ? »
Les révolutions, renversant l'échelle sociale, mettent en bas ceux qui étaient en haut, et en haut ceux qui étaient en bas. On a dit d'un souverain :
« Aujourd'hui sur le trôno et demain dans les fers ; »
(1) Bossuet. Sermon sur V ambition.
(2) Fénelon. Direction pour la conscience d'un roi.
Proal. — Crimin. pol. 18
le député de l'opposition, aujourd'hui en prison, est demain au pouvoir. S'il suffit de passer par la prison pour devenir député, ministre, quelle tentation, pour ceux qui sont en bas et qui ont leur fortune à faire, de provoquer le renversement de Tordre établi et de se faire jeter eu prison! N'a-t-on pas vu un maître d'école, Buchot, nommé par le comité de Salut public ministre des affaires étrangères 1 , de petits professeurs de collège devenir ministres de l'instruction publique, des avocats médiocres ministres de la justice, ministres de l'agriculture, ministres du commerce, ministres des travaux publics. Tant d'hommes médiocres s'élèvent aux emplois supérieurs, tant de hauts fonctionnaires et de ministres poussent, du matin au soir, comme des champignons sur le fumier de la politique, qu'une ambition effrénée tourne toutes les têtes et les jette dans les luttes politiques, pour y chercher fortune.
Au xvn c siècle, dans son admirable sermon sur l'ambition, Bourdalouc flagellait ceux qui s'élevaient aux grandes charges de l'Etat sans préparation, en invoquant de prétendus droits héréditaires. Aujourd'hui, l'ambition des politiciens fait courir à l'Etat les mêmes dangers que l'ambition des grands ; à la scandaleuse transmission héréditaire des emplois a succédé le scandale des nominations politiques. Swift et Beaumarchais ont raillé « cette honteuse manière d'obtenir les grandes charges en dansant sur la corde ' ». Aujourd'hui, c'est en dansant sur
(1) C'était, dit Taine, un « clubiste inepte, pilier de billard et d'estaminet, à peine capable de lire les pièces qu'on lui porte à signer dans le café où il passe sa vie ». (La Révolution, 1. 1 II, p. 64 ) — Lorsqu'il quitta le ministère, Buchot demanda à son successeur une place de commis, et, sur son refus, une place de garçon de bureau.
(2) Swift. Voyages de Gulliver, V partie, ch. vi.
tion chez les honnêtes gens est même un malheur public, parce qu'elle livre le pouvoir aux indignes. Si ceux qui méritent les mandats électifs ne les recherchent pas, ceux qui ne les méritent pas les prendront. Une ambition modérée qui se propose un but élevé est donc utile à la société. Chez les peuples, où le régime parlementaire est organisé, elle est un ressort nécessaire de ce gouvernement, c Chez nous, disait un Anglais, les hommes de talent, d'esprit et d'ardeur sont partagés en deux classes : une, qui possède le ministère et une autre qui le poursuit '. » Hais il faut que le pouvoir soit recherché par des moyens honnêtes, dans le but de servir le pays, d'améliorer ses institutions et ses lois. Une ambition politique sans mesure *, précoce et égoïste, ne produit que le désordre et l'agitation ; elle fait naître les intrigues, les cabales, les rivalités. Que devient l'intérêt public, pendant que les hommes politiques se disputent le pouvoir et se distribuent les portefeuilles, non suivant leur expérience et leurs connaissances spéciales, mais d'après l'importance des groupes et des considérations secondaires de stratégie parlementaire ? Quel spectacleque celui de ces ambitieux déçus, qui, tombés du pouvoir, ne peuvent se consoler d'être rendus à la vie privée et forment des coalitions immorales avec leurs anciens adversaires, attaquant ce qu'ils ont défendu la veille et défendant ce qu'ils ont attaqué ?
Ge ne sont pas seulement les ministres qui se disent : « Quo non ascendant f » Les déclassés, les incapables, les
(1) Artaud de Montor. La vie et les travaux diplomatiques du comte cTHauterive, p. 472.
(2) Salluste dit de Gatilina : Vaslus animus immoderata, incredibilia, nimis alla semper cupiebat (v).
le et 11
niales ! Leur rêve n'est pas chimérique : ils obtiennent des emplois importants, lorsqu'ils peuvent faire valoir des services électoraux. Le pouvoir est considéré comme un gâteau, dont chacun réclame sa part ; les fonctions publiques sont une proie, dont chacun cherche à s'emparer, sans consulter sa compétence. Sous la Convention, on avait déjà vu des ouvriers nommés juges de paix et invoquer leur patriotisme ou leur haine des aristocrates, comme des titres à ces importantes fonctions. Des bouchers, des cordonniers, de petits marchands, ont été en 1793 des personnages disposant de la vie et de la liberté de leurs concitoyens. Gicéron, citant l'exemple d'un greffier, qui était devenu questeur, et d'autres citoyens obscurs, qui étaient arrivés aux premier? rangs, ajoutait : c II n'est que trop certain qu'avec l'exemple de pareilles fortunes les guerres civiles ne manqueront pas 1 . >
La politique corrompt le pays, lorsque par des nominations peu justifiées elle récompense le zèle électoral. Une des principales missions du gouvernement est de placer l'autorité en de bonnes mains, de rechercher le mérite et de récompenser le travail. On ne lèse pas seulement les bons fonctionnaires, en leur préférant les agents électoraux, on prive l'Etat de leurs lumières. Lorsque les fonctions publiques ne sont plus données aux capacités intellectuelles et morales, elles cessent d'être utiles et peuvent devenir nuisibles.
Autrefois, au début de chaque règne, il y avait une immense curée de places et de pensions. C'est ainsi qu'au début du règne de Henri II les Montmorency et les Guise
(1) Gicéron. De Officiis, 1. II, § 8.
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risme n'est donc pas, comme on l'a dit ', une plaie spéciale aux monarchies, c'est un mal, dont souffrent tous les régimes et le régime démocratique plus encore que les autres. La démocratie multiplie les fonctions, pour payer les services électoraux ; elle épure, pour faire des vacances. Sous les monarchies, la noblesse se précipita à la cour pour solliciter des emplois et des pensions, et l'assassinat du duc d'Enghien ne refroidit pas son ardeur à servir Napoléon. On vit même des défenseurs du trône et de l'autel, qui avaient poussé les Vendéens à la résistance, s'incliner devant « l'usurpateur » et prendre place parmi ses courtisans. Mais, si dans une République il n'y a pas de places de chambellan, de grand écuyer et d'autres analogues, il y a un nombre infini de places administratives, dont le nombre augmente sans cesse. En 1793, les Jacobins prirent toutes les places, bien qu'ils fussent, en général, incapables de les remplir ; c ils étaient, dit Michelet, parfaitement étrangers aux choses administratives. Tels savaient à peine écrire f ». Ils devinrent presque tous fonctionnaires ; ils s'emparèrent des bureaux des ministères et créèrent un grand nombre de places nouvelles. Lorsque Danton arriva au ministère, il y plaça toutes ses créatures.
Dans un discours qu'il prononça sous la Restauration, le général Foy, ayant été interrompu par un de ses collègues, qui lui demanda la définition du mot aristocratie. « L'aristocratie du xix e siècle, répondit-il, c'est la ligue, la
le peuple est un souverain qui ne demande qu'à manger et sa majesté est tranquille, quand elle digère •. (Mémoires de Rivarol, p. 151.)
(1) Barni. La morale dans la démocratie.
(2) Michelet. Op. cit., t. VII, p. 62.
coalisation de ceux qui veulent consommer sans produire, vivre sans travailler, occuper toutes les places, sans être en état de les remplir, envahir tous les honneurs sans les avoir mérités 1 . » À la manière dont la politique est pratiquée aujourd'hui, quelle différence y a-t-il entre la démocratie et l'aristocratie ? La politique fait encore des t aristocrates », des privilégiés, qui veulent vivre sans travailler, occuper toutes les places, sans être en état de les remplir. Avant 1789, les nobles croyaient avoir droit à des pensions et Fénelon lui-même s'affligeait, quand il les voyait languir dans l'antichambre de Versailles sans recevoir aucun bienfait. Aujourd'hui les politiciens croient avoir droit à des pensions, et les députés s'affligent quand ils voient leurs électeurs languir dans l'antichambre des ministres sans obtenir une pension sous la forme d'une sinécure. Aux Ëtats tenus à Paris en 1615, le tiers état suppliait le roi de retrancher les pensions qu'il payait à beaucoup de gentilshommes. Les contribuables pourraient encore faire la même demande pour une foule de pensions payées aux politiciens.
Les partis politiques ne savent pas pratiquer l'égalité devant la loi, l'admission de tous aux emplois. Il y a toujours une catégorie de citoyens placés hors la loi ou suspects. Avant 1789, c'étaient les protestants et les juifs ; pendant la Révolution, les nobles et les prêtres ; sous la Restauration, les libéraux ; à cette époque, ceux qui avaient des parchemins et des principes religieux étaient favorisés; aujourd'hui, les privilèges sont renversés : ceux qui n'ont pas de parchemins et de principes religieux sont préférés.
(1) Discours du général Foy, t. II, p. 34.
La politique pousse souvent des incapables aux fonctions publiques, afin de s'en servir comme de dociles instruments *.
En faisant donner les fonctions publiques à. des agents électoraux, la politique déconsidère l'administration. Les fonctions publiques, n'étant plus la récompense du travail et du mérite, perdent une grande partie de la considération dont elles devraient être entourées. Les fonctionnaires, placés sous la surveillance des hommes politiques, qui les font nommer, avancer ou révoquer, suivant leurs intérêts électoraux, n'ont plus l'autorité qu'ils auraient, s'ils étaient les représentants stables et indépendants du gouvernement.
C'est un grand malheur pour un pays que les fonctions publiques cessent d'être un signe de supériorité intellectuelle et morale, et que par suite elles soient moins consis i dé ré es et recherchées. Pour contre-balancer l'influence de l'argent, qui grandit sans cesse, il faut que, à côté des carrières qui enrichissent, il y en ait d'autres qui donnent de la considération et soient recherchées par leur côté honorifique. Les deux grands mobiles des hommes sont : l'honneur et l'argent. Le désir de la considération est un frein à la passion des richesses ; mais si la considération, qui doit entourer les fonctions publiques vient à diminuer,
(1) C'est sur la recommandation de Robespierre que le maître d'école Buchot fut nommé ministre des affaires étrangères et que Henriot, ancien petit clerc, fut nommé général à Paris de toute la force armée; c'étaient des instruments dociles entre les mains des Jacobins. — Ronsin fit nommer Rossignol général en chef, dans la pensée qu'il pourrait tout faire sous son ombre. « Vous ayez tort, lui dit Rossignol lui-même, je ne suis pas f... pour commander une armée. » Il eut beau dire, il commanda. (Micbelet. Op. cit., t. VIII, p. 26.
La CORRUPTION DES MŒURS PUBLIQUES 283
c'est le sentiment même de l'honneur qui baisse dans le pays, c'est le pouvoir de l'argent qui augmente. Or, c jamais spectacle fut plus révoltant que l'aspect d'une cité, où la fortune donne la suprématie i ».
En développant le favoritisme *, la politique crée des mœurs qui ne peuvent convenir à un peuple libre ; elle organise la mendicité ; elle favorise l'intrigue ; elle décourage le travail. Les citoyens qui sont toujours à l'affût d'un emploi, en quête d'une place, acquièrent du flair et de la souplesse, mais ils perdent leur dignité. L'extension abusive du fonctionnarisme rend, en outre, impossible la sincérité des élections. Les fonctionnaires sont si nombreux, et la pression qu'ils exercent est si forte, qu'elle empêche la volonté du pays de se manifester librement.
Lorsque la politique achète les suffrages et les paye en fonctions, comment le sens moral du pays ne serait-il pas altéré par le spectacle de ces trafics? Les trafics électoraux apprennent au peuple à sacrifier l'intérêt général à l'intérêt personnel ou à l'intérêt local. Les électeurs font ce qu'ils voient faire ; ils ne songent plus à l'intérêt général et veulent avoir un député à leur service, pour s'occuper de leurs intérêts locaux, de leurs petites affaires, pour porter aux différents ministères leurs sollicitations, pour faire leurs commissions; ce n'est pas un représentant du pays qu'ils nomment, c'est un commissionnaire 3 .
(1) Cicéron. La République.
(2) Autrefois, avant 1789, l'État nommait à un très petit nombre d'emplois ; aujourd'hui, il nomme à un nombre considérable de places.
(3) Dans un procès récent, on a vu un mari malheureux et peu scrupuleux donner mandat à son député d'aller demander à son heureux rival le prix de son déshonneur.
Dans un discours qu'il prononça en 1846, H. Thiers, après avoir rappelé les misères des gouvernements absolus, signala les misères des gouvernements libres et la corruption morale, que les élections répandent dans le pays : « Le maître, dit-il, n'est pas en haut, il est en bas; il faut flatter en bas...; il faut poursuivre jusque dans les plus infimes régions ce travail de brigues déplorables; de façon que la liberté, qui a pour but d'étendre la participation aux affaires publiques, n'étend souvent que la corruption, comme ces poisons qui, versés dans la masse du sang, portent la mort partout où ce liquide bienfaisant est destiné à porter la vie. > Le virus politique pénètre partout et vicie tous les organes du corps social. La recherche de la popularité corrompt en même temps les candidats et les électeurs ; on ne voit plus que des flatteurs. Les députés flattent les électeurs, les ministres flattent les députés. Le peuple, à force d'être flatté, perd le bon sens et veut l'impossible. Ces habitudes de flatterie se généralisent, et passant dans les mœurs, détruisent partout l'autorité ; les professeurs flattent les élèves, les parents flattent les enfants. Ceux qui devraient commander obéissent et ceux qui devraient obéir commandent. Où est l'autorité du pouvoir exécutif dans l'État ? qu'est devenue l'autorité des parents dans la famille ? Tous les pouvoirs sont déconsidérés. On s'étonne des progrès de l'anarchie, mais l'anarchie est partout ; elle est dans l'air, dans les idées, dans la littérature, dans la famille, dans l'administration, dans le gouvernement.
L'anarchie règne dans l'administration ; le sort des fonctionnaires ne dépend plus de leurs supérieurs hiérarchiques. Les départements, les communes sont dans un
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La corruption politique d'Athènes et de Rome fut une suite de la corruption morale, mais cette corruption morale, à son tour, fut accrue par les brigues des ambitieux politiques, qui avilirent le peuple pour le dominer et s'en faire un instrument.
Aujourd'hui aussi la corruption s'étend de la vie privée à la vie publique. Gomment les mœurs électorales et les mœurs parlementaires seraient- elles bonnes, quand les mœurs générales sont mauvaises ? Pourquoi les hommes politiques seraient-ils tous des modèles de désintéressement et d'austérité, lorsque la cupidité et le sensualisme sont les deux traits caractéristiques des mœurs contemporaines? En voyant tant d'écrivains trafiquer de leurs plumes 1 , comment s'étonner qne des hommes politiques trafiquent de leur influence et de leurs votes? Mais leurs malversations, à leur tour, pervertissent le sens moral du pays, qui en est témoin. Qui n'a entendu des électeurs pousser cette exclamation : « Je voudrais être ministre
(t) J'en cite un exemple à l'Appendice de ce volume.
(2) Un grand nombre de journaux ne sont que des entreprises de chantage. Nous venons de juger à la cour d'Aix un ancien secrétaire du Sultan, qui avait fondé un journal à Marseille uniquement pour menacer le Sultan de révélations scandaleuses, s'il n'achetait pas son silence. La cupidité, sous cette forme hideuse du chantage, prend une extension effrayante. Dans toutes les grandes villes, il y a plusieurs journaux qui ne vivent que de chantage. — La presse a encore altéré notre caractère national, en introduisant des habitudes d'injures grossières et de diffamation. — Enfin, et c'est là le côté le plus affligeant du rôle de la presse, des étrangers, en achetant des journaux importants, sont parvenus à diriger des groupes politiques, à se mêler de nos affaires et à dominer quelquefois le pouvoir. Comme les Romains de l'empire, « nous flattons les étrangers, nous les caressons ».
des finances pour vingt-quatre heures! > Ils ne s'indignent pas de la conduite des ministres qui profitent de leur passage aux affaires pour s'enrichir ; ils leur portent envie et avouent qu'à leur place ils en feraient autant.
Les mauvaises mœurs politiques ont altéré notre caractère national, qui était droit, généreux, très sensible à l'honneur et indifférent à l'argent. Au commencement de ce siècle, Bentham écrivait : « Un Anglais ne saurait venir en France sans observer combien le sentiment de l'honneur et le mépris de l'argent descendent pour ainsi dire dans les conditions inférieures beaucoup plus en France qu'en Angleterre. > Aujourd'hui, ce qui descend des régions politiques dans les classes inférieures, ce n'est plus le sentiment de l'honneur et le mépris de l'argent. Le pays a été tellement démoralisé par les exemples de corruption politique, qu'il a eus sous les yeux, qu'il est médiocrement ému par les scandales, qui à d'autres époques l'auraient fait bondir d'indignation *.
Assurément, il ne faut pas se plaindre que le mépris public ne fasse plus de révolution ; nous en avons assez fait, et si l'indignation renversait encore les gouvernements, nous en changerions trop souvent. Mais l'indifférence pour l'improbité des hommes politiques est un grave symptôme. 11 y a là un danger pour la liberté politique, qui vit surtout de moralité. La corruption mène au despotisme, la décomposition sociale prépare la dictature.
Quelque affligeant que soit le spectacle des mœurs parle-
(1) Le maire d'une commune rurale me disait dernièrement : « Je sais que notre député est un homme véreux, mais quand même il aurait été condamné à huit ans de travaux forcés, je voterais pour lui, parce qu'il me rend service. »
mentaires en France, en Italie *, en Amérique et dans d'autres pays, il ne faut pas croire que la décadence est venue pour ces peuples, fatale, irrésistible. Dieu a fait les nations guérissables et la France plus guérissable que toute autre nation, à cause de la mobilité de son caractère. Si ses vertus sont fragiles, ses vices sont éphémères. Elle passe d'une passion à une autre avec une extrême rapidité. En 1789, elle prit feu pour la liberté ; quelques années après, elle s'en dégoûta et ne songea plus qu'aux plaisirs, puis elle les oublia et se passionna pour la gloire militaire. Aujourd'hui, elle a l'amour du luxe et du bien-être; demain de plus nobles passions, l'amour des pauvres, l'esprit du sacrifice, le souci des réformes sociales la reprendront *. L'Angleterre a traversé, comme nous, des époques de corruption politique et elle s'en est relevée.
Chez d'autres peuples, il est vrai, à Athènes et à Rome notamment, la corruption morale et politique a entraîné la perte de la liberté et de la grandeur nationale, et l'on trouve entre les mœurs de ces peuples et les nôtres des ressemblances qui effraient. Mais aussi que de différences, qui sont à notre avantage ! Que de forces morales, que de raison d'espérer, qui manquaient aux anciens Romains ! Nous avons une armée admirable de patriotisme et d'abnégation qui est profondément honnête et qui ne s'occupe pas de politique. L'armée romaine, au contraire, à l'époque de Sylla, de Pompée et de César, était corrompue par les
(lj D'après un criminaliste italien, G. Ferrero, la corruption politique serait encore plus grande en Italie qu'en France (Panama et Panamino).
(2) On a vu pendant les fêtes franco-russes, et pendant les fêtes qui ont lieu en l'honneur de Jeanne d'Arc, avec quelle vivacité les sentiments patriotiques et religieux se sont réveillés dans toutes les classes de la population.
ni étaler les plaies sociales. Hais on fait bien de porter sur elles le fer rouge de la justice; il aurait fallu le faire plus tôt et avec plus de décision, dans l'affaire de Panama, afin d'éviter la prescription et d'atteindre toutes les pourritures. La justice, comme le feu, purifie tout.
Il est juste, en outre, de ne pas juger uniquement une nation par le monde politique ; elle vaut souvent mieux que lui. Ce n'est pas la vraie France qui a été représentée parles fanatiques de la Terreur, par les hommes corrompus du Directoire, par les courtisans de Napoléon, par les députés de la chambre introuvable, etc. Ce n'est qu'une faible minorité qui a pris part aux crimes et à la corruption des divers gouvernements. La masse a toujours été honnête, laborieuse, économe, amie de l'ordre et de la liberté; elle était moins fanatique, moins cruelle, moins corrompue moins servile, moins intolérante que les partis qui ont détenu le pouvoir. Il n'est pas entièrement vrai de dire qu'un peuple a toujours le gouvernement qu'il mérite. La politique de la terreur, la politique de la corruption, la politique de la dictature, la politique de l'intolérance religieuse, la politique de l'intolérance irreligieuse, ont été successivement imposées à la France, mais elles ne représentent pas ses véritables aspirations. Elle veut un gouvernement qui ne persécute personne, qui protège les droits de tous, qui assure la paix et maintienne toutes les libertés nécessaires, liberté politique, liberté religieuse,' liberté d'enseignement, et qui remplace enfin l'esprit de parti par un large esprit national f . Elle veut aussi un gouvernement
(1) « Un gouvernement est méprisable, 'qui ne sait pas contenir son parti et se laisser mener par lui. » (Thiers. La Monarchie de 1830.)
qui gouverne, qui mette un terme aux vexations des tyrannies locales, aux délations des hommes politiques et à leur immixtion dans l'administration. Elle veut surtout la séparation de la politique et des affaires.
La politique s'est déshonorée par l'emploi de moyens coupables et l'adoption de maximes immorales. Elle a besoin de se réhabiliter en se moralisant. Après avoir pratiqué depuis si longtemps la ruse et le mensonge, l'intrigue et la violence, elle devrait, ne serait-ce qu'à titre de nouveauté, essayer un peu de la loyauté, de la tolérance et de la justice. Aujourd'hui plus que jamais on aime la nouveauté. Or, quoi de plus nouveau qu'une politique morale ? Peut-être finirait-on par reconnaître que dans la vie publique, comme dans la vie privée, la probité est la plus grande des forces et la suprême habileté.
Le machiavélisme ne doit pas seulement être détesté par les honnêtes gens, il doit encore être considéré comme funeste aux véritables intérêts des nations. Il n'y a pas de grande politique immorale. La fourberie et la violence peu* vent faire obtenir des succès éphémères, mais ils n'assurent pas la grandeur et la prospérité d'un pays. Les succès de la politique immorale ne durent pas; tôt ou tard les nations comme les individus, les hommes politiques, comme les simples particuliers, sont punis du mal ou récompensés du bien qu'ils font. Le crime politique est plus souvent puni qu'on ne le croit. Ceux qui font périr leurs adversaires par le poison ou l'échafaud subissent souvent le même sort ; ceux qui exilent sont à leur tour exilés.
Il y a plus d'immoralité que de profondeur dans le machiavélisme. La politique tortueuse et violente n'était pas celle de Saint-Louis, de L'Hospital, d'Henri IV, de Sully, de Turgot, de Franklin, de Washington. Leur exemple prouve qu'on peut être un grand roi, un grand ministre, un grand citoyen et un honnête homme. De puissants génies, au contraire, ont perdu les peuples qu'ils gouvernaient, parce qu'ils ont méprisé la justice et n'ont écouté que les calculs de la politique machiavélique. Napoléon I er , qui ne s'inspirait que de la raison d'État, a fini par perdre la raison, en faisant la guerre d'Espagne et la campagne de Russie. Danton et Robespierre, qui ne manquaient pas de talent, ont perdu la république, en voulant la sauver par la terreur. La liberté ne s'impose pas par la guillottine ; la fraternité ne s'établit pas par l'extermination de ses adversaires; le règne de la justice et de l'égalité ne se fonde pas par le massacre populaire et le massacre judiciaire.
Les disciples de Machiavel disent que la politique doit, s'il le faut, commettre des violences et même des crimes, pour sauver le peuple, mais ce qu'ils appellent le salut du peuple n'est souvent que le salut de leur domination. Les auteurs du 18 Fructidor qui firent ce coup d'État sous prétexte de sauver la république, ne violèrent les lois que pour échapper à un danger personnel et, loin de sauver la république en faisant appel h un général, ils créèrent un précédent pour le 18 Brumaire. Le salut public est un prétexte pour toutes les violences et toutes les iniquités. En outre, lorsqu'un crime politique est commis réellement pour le salut du peuple, rien ne prouve que ce crime est nécessaire et que le peuple ne peut pas être sauvé par d'autres moyens.
Le salut du peuple est plutôt dans le respect du droit que dans sa violation. Un peuple qui fait son devoir peut attendre avec confiance l'avenir ; s'il souffre nomentanément pour la justice, il est bien rare que le jour delà réparation n'arrive pas, car pour les nations, comme pour les individus, ce sont les vertus qui les élèvent et ce sont les vices qui les abaissent.
La politique machiavélique n'est pas la grande politique ; il ne faut pas un grand génie pour la pratiquer. Il est plus facile de gouverner avec des expédients qu'avec des principes. Au surplus, cette politique n'a plus de raison d'être dans les sociétés modernes. On comprend, en effet, que le prince de Machiavel, c'est-à-dire un souverain absolu, ait intérêt à semer la division parmi ses sujets, afin de les dominer ; mais la maxime diviser pour régner ne peut convenir à un gouvernement libre qui s'appuie sur l'opinion, et qui a intérêt à unir les citoyens et non à les diviser. La terreur peut être un instrument de gouvernement pour un dictateur populaire ou militaire, mais elle est également sans application dans un gouvernement d'opinion. Dès lors, au lieu de dire comme dans l'ancienne politique : de la fourberie, encore de la fourberie, toujours de la fourberie ; de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, la politique moderne doit dire : de la droiture, encore de la droiture et toujours de la droiture ; de la justice, encore de la justice et toujours de la justice.
La dissimulation diplomatique devient plus difficile avec la publicité des débats parlementaires. Cette publicité, qui a des inconvénients, a l'avantage de profiter à la morale. Un ministère ne peut pas avouer à la tribune des projets injustes. En outre, à mesure que l'opinion publique
s'éclaire et devient prépondérante, elle remplace par son bon sens les finesses des diplomates. La politique tortueuse n'est pas toujours la plus habile. Henri IV ne Ta pas pratiquée 1 . Un diplomate qui a l'habitude de mentir n'inspire plus de confiance et perd aussitôt la plus grande partie de son autorité,
La politique de l'immoralité est une vieillerie indigne de la société moderne; elle suppose le mépris de l'humanité et un antagonisme qui ne doit plus exister entre les gouvernants et les gouvernés. La politique des peuples libres ne doit pas ressembler à la politique des rois absolus ; elle est fondée sur le respect du droit.
Quoi qu'en disent les sceptiques, la fourberie et la violence ne sont pas des nécessités politiques; la politique peut se perfectionner, à mesure que la société s'éclaire ; la corruption n'est point un moyen de gouvernement .indispensable, la liberté peut exister sans la licence. Il est permis d'espérer un état de choses où l'administration sera impartiale, la législation équitable, où les élections seront sincères, le travail et le mérite récompensés. La bonne foi dans les engagements financiers est mieux observée aujourd'hui par les gouvernements européens qu'autrefois ; ils ont compris qu'ils avaient intérêt à ne pas altérer les monnaies, à ne pas faire banqueroute, parce que la confiance publique dans leur crédit est pour eux la plus grande des forces. Pourquoi ne comprendraient-ils pas qu'ils doivent avoir pour la liberté et la vie humaine le même respect que pour la dette publique ?
(1) Alors qu'il n'était encore que roi de Navarre, il disait avec une juste fierté dans une proclamation : « Qui peut dire au roi de Navarre qu'il ait jamais manqué à sa parole ? »
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aussi de l'affaiblissement des croyances spiritualisles. « Quand une république est corrompue, dit Montesquieu, on ne peut remédier à aucun des maux qui naissent qu'en ôtant la corruption et en rappelant les principes ; toute autre correction est ou inutile ou un nouveau mal *. » La suppression du régime parlementaire ne serait pas un remède, l'établissement d'une dictature serait un nouveau mal et un plus grand mal. Le vrai remède est dans le retour aux principes. Comme la Vie humaine, la politique doit être spiritualisée, si elle ne veut pas tomber dans la boue et y rester. Un changement de personnel politique serait insuffisant s'il n'était pas accompagné d'une réforme morale. En effet, si le personnel nouveau avait la même absence de principes que l'ancien, on n'aurait fait que remplacer des vaches grasses par des vaches maigres, qui, elles aussi, voudraient s'engraisser. Entre des sceptiques gras et des sceptiques maigres la différence n'est pas grande; s'il y en a une, elle est plutôt en faveur des premiers. En effet, des sceptiques repus sont moins dangereux que des sceptiques affamés 1 , parce qu'on pourrait espérer qu ayant fait leurs affaires, ils feraient enfin celles du pays. C'est ce que, d'après Saint-Simon, disait cyniquement le surintendant Maisons, lorsqu'on lui enleva les finances : « Ils ont tort, s'écria-t-il, car j'ai fait mes affaires, et j'allais faire les leurs. »
(1) Esprit des lois,}. VIII, ch. xii.
(2) « Le renard d'OEsope, dit Plutarque, ne voulait pas que le hérisson lui chassât les mouches, ne luy ostast ses tiques qui le mangeaient ; car, si tu ostes, dit-il, ceux qui sont déjà saouls, il en viendra d'autres qui seront affamés. » {Si Vhomme d'âge se doit encore entremestre et mêler des affaires publiques.) — La Fontaine a imité la fable d'Esope, 1. XII, F. XIII. Le renard, les mouches et le hérisson.
Le retour aux principes et aux croyances morales, la substitution des idées aux appétits, est donc le vrai remède contre la hideuse corruption politique. Il n'y a que les grandes .passions qui puissent chasser les petites. Tant qu'on ne réveille pas dans un pays les nobles sentiments, l'amour de la patrie et de la liberté, les croyances qui purifient, l'atmosphère parlementaire reste viciée.
Assurément, il ne suffit pas d'avoir les mains nettes pour exercer le pouvoir, il faut avoir l'esprit net, du tact et de l'expérience. Mais le talent sans moralité ne suffit pas. L'esprit seul ne préserve pas des défaillances.
On ne confie pas la garde de ses filles ou de sa fortune à un homme d'esprit débauché et dissipateur. Pourquoi confier la garde du pays et de la fortune publique à des hommes de plaisir, qui deviennent facilement des hommes d'argent? Lorsqu'un homme d'argent et de plaisir se dit l'ami du peuple, qui peut croire à sa sincérité ? L'amour ne se prouve pas par des paroles, mais par des actes. Ce n'est pas d'après des professions de foi et des discours humanitaires qu'on peut juger des véritables sentiments des hommes politiques, c'est par leur caractère et leur conduite habituelle.
La probité d'un chef de gouvernement ne lui impose pas seulement d'être intègre, elle lui commande aussi de choisir des ministres intègres. « Voulons-nous passer pour intègres, dit Gicéron, non seulement nous devons montrer notre probité, mais en exiger dans ceux qui nous entourent 1 . »
Les hommes d'État éviteraient beaucoup de fautes
(1) ¥ Act. c. Verres, 1. II, g 10
politiques, s'ils respectaient davantage la justice ; leurs fautes politiques sont souvent des fautes morales ; à mesure qu'ils s'écartent du droit, ils s'éloignent du bon sens, de l'habileté ; ils s'abandonnent à des passions qui obscurcissent leur intelligence. Les idées justes, les sages résolutions sont inspirées par une conscience droite, dont la droiture se communique à l'esprit. Pour avoir du bon sens, il suffît de rester honnête.
En revenant à la morale, la politique retrouverait le bon sens qu'elle a perdu et se guérirait aussi de deux graves maladies, qui s'appellent la folie socialiste et la folie anarchique et qui sont produites par le débordement des sophismes et le déchaînement des mauvaises passions, Aujourd'hui, nous manquons de raison ; les cerveaux semblent détraqués ; le bon sens, cette qualité qui était autrefois éminemment française, est altérée par une nuée de sophismes philosophiques, économiques et politiques, qui nous viennent de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Angleterre de l'Orient et même de l'Inde. Le bon sens n'est plus la règle de nos pensées et de nos actions, depuis que nous adoptons le pessimisme et le socialisme allemands, l'évolutionnisme anglais, le scepticisme italien, le nihilisme russe et le bouddhisme asiatique. Redevenons Français et chrétiens, revenons à l'école du bon sens et de la morale.
Le mal dont souffre la société contemporaine est plutôt un mal moral qu'un mal politique et économique. Sans doute, il est utile de perfectionner les institutions et de réformer les abus, mais combien il est plus nécessaire de réformer les mœurs et de redresser les esprits par des idées saines et des croyances morales ! Si l'on veut sauver la société de la corruption qui l'a envahie et de la barbarie
révolutionnaire qui la menace, c'est le spiritualisme qu'il faut rétablir dans les âmes et dans la politique ; lui seul peut les arracher à la cupidité et à la haine.
Il faut rétablir dans l'esprit public et dans l'éducation de la jeunesse le sentiment du devoir et de la responsabilité personnelle. Il est nécessaire de combattre les sophismes qui conduisent à l'absorption de l'individu dans l'État et veulent faire de chaque citoyen un ressort d'une colossale machine, produisant la richesse et la distribuant selon les besoins. Le véritable remède à la crise que nous traversons est dans le retour à la vieille morale qui enseigne que les ouvriers comme les patrons sont faits pour le devoir, le travail et la responsabilité. Avec quelle autre doctrine, enseignerait-on aux riches l'esprit de sacrifice, l'abandon volontaire du superflu, et aux pauvres l'obligation de l'effort personnel, le mérite de la patience et le respect du droit?
Ce n'est pas en favorisant l'athéisme et le matérialisme, qu'un gouvernement obtient l'amélioration des mœurs, l'apaisement des passions et le soulagement de la misère. La saine politique ne fait pas la guerre à la religion. En ne se plaçant qu'au point de vue utilitaire, rien n'est comparable à l'aveuglement et à la méchanceté des fanatiques incrédules, qui veulent enlever aux autres des croyances qui consolent. Un gouvernement sensé permet à tous les citoyens de penser ce qu'ils veulent; il doit favoriser tout ce qui contribue à l'apaisement, à la moralité des citoyens. Or, qui peut nier que la moralité est soutenue parle sentiment religieux ? Plus un État compte de citoyens religieux, moins il compte de perturbateurs, de socialistes et d'anarchistes. A une époque de scepticisme, de matéria-
lisme, de positivisme, d'évolutionnisme, de nihilisme, qui peut songer à nier les services immenses que rend le christianisme en enseignant la dignité de la nature humaine, le caractère obligatoire du devoir et en opposant le culte de l'idéal au culte du veau d'or ? Dans une société où on n'entend plus parler que de la lutte pour la vie, du droit du plus fort, de l'élimination des faibles, de l'abjection de la pauvreté, de la toute-puissance de la richesse, la religion enseigne le dévouement, le respect et l'amour du pauvre, la responsabilité devant Dieu et devant la conscience. À une époque où le socialisme de plus en plus menaçant demande l'omnipotence de l'État, le christianisme fait encore une œuvre utile, en revendiquant les droits de la personne humaine, les droits de la conscience et en posant des limites à l'action de l'Etat. Si les croyances spiritualistes ne reprenaient pas leur empire dans les esprits, il faudrait trembler pour l'avenir de la société, car < il vient un jour où les vérités bafouées s'affirment par des coups de tonnerre ' >•
Dans leurs rapports entre elles, les nations ont aussi le plus grand intérêt à ne pas séparer la politique de la morale. La vraie politique, non moins que la morale, leur commande la justice et la bienveillance, qui peuvent seules conserver la paix et avec elle tousles biens qui en résultent. C'est une politique criminelle et maladroite qui persuade aux peuples qu'ils doivent se jalouser, se haïr et se nuire, que l'intérêt doit être la seule règle de leur conduite et que la force seule doit résoudre les difficultés qui s'élèvent entre eux. Les hommes d'État qui conseillent cette poli-
(1) E. Augier. La contagion, acte IV, scène iv.
tique étroite et égoïste, jalouse et haineuse, ont la vue courte, ils ne voient que les intérêts présents qui divisent, mais ils oublient les intérêts qui sont communs et solidaires et surtout les conséquences funestes de l'antagonisme et de la guerre'; ils ne songent pas aux bienfaits de la paix et aux horreurs de la guerre.
À la politique de jalousie et d'ambition qui divise les peuples, combien serait préférable une politique de justice, de bienveillance et de modération qui les rapprocherait ! Combien ils seraient plus heureux, s'ils mettaient un terme à la politique de représailles et de domination ! A quel degré de prospérité l'Europe serait parvenue, si, réalisant le projet d'Henri IV, elle appliquait à la politique les règles du bon sens et de la morale chrétienne ! La face du monde serait changée, si les nations, se considérant comme les membres d'une même famille renonçaient à la politique de la fourberie et de la violence. La politique des peuples chrétiens est encore païenne ; il faut Ifl. rendre chrétienne, pour donner la paix au monde.
Entraîné par son enthousiasme un peu excessif pour la gloire militaire, M. Thiers a dit : « A quoi seraient bonnes les forces des nations sinon à essayer de dominer les unes sur les autres ?» Il me semble, cependant, que les forces des nations pourraient être plus utilement employées qu'à des rêves de domination, qui coûtent tant d'argent et tant de sang, et qui aboutissent ensuite à des échecs et à des catastrophes. Toutes les fois qu'une nation a voulu dominer les autres, elle a fait verser des torrents de sang, sans proût pour elle-même. Tous ceux qui ont rêvé la domination ont échoué. Pour établir leur suprématie, Gtrtfrles-Quint et Napoléon I er ont fait mourir des millions
d'hommes, et ils n'ont pu atteindre leur but ; le premier est mort dans un couvent, et le second sur le rocher de Sainte-Hélène ; l'Espagne et la France ont été ruinées par leur politique ambitieuse. A combien de conquérants ne peut-on pas appliquer ces paroles de la Bible : « Le marteau qui a brisé les nations de l'univers a été brisé lui-même. >
La politique d'équilibre vaut mieux que la politique de conquête ! . Les Empires trop étendus ne peuvent pas durer, tôt ou tard ils succombent sous la coalition des autres peuples. Toute domination d'une nation surjes autres est un danger pour la liberté générale, car un peuple trop puissant, comme un souverain trop puissant, se maintient difficilement dans les bornes d'une sage modération. Si le désir de la domination est un bon ressort politique, pourquoi ne pas donner comme objectif à l'activité des peuples la domination morale par les sciences, les lettres et les institutions ?
Les sceptiques sourient volontiers, quand ils entendent les moralistes espérer la] fin des guerres internationales et le remplacement de la force par l'arbitrage. Cependant, lord Salisbury, qui avait d'abord traité cet espoir de chimère, le croit aujourd'hui réalisable : « La civilisation, dit-il, a substitué les décisions des tribunaux aux duels entre particuliers et aux luttes entre seigneurs. Les guerres internationales sont de même appelées à disparaître devant les conseils d'arbitrage d'une civilisation plus avancée '. » Les Etats-Unis et la Suisse ont pris en
(1) « Je me suis constamment montré l'ennemi des conquêtes ; je ne voulais pas même, dans notre plus grande prospérité militaire, qu'on fût jusqu'à la limite du Rhin ». {Exposé de la conduite politique de M. Carnot, p. 50.)
(2) Discours prononcé à Hastings le 18 mai 1892. J'emprunte cette
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tendance à se laisser griser par le succès, les historiens et les moralistes devraient unir leurs efforts pour combattre ces entraînements. Trop souvent les historiens, admirateurs habituels du succès, oublient en faisant les récits des guerres d'en rechercher la moralité et l'utilité; ils exaltent presque toujours les vainqueurs, et corrompent ainsi l'opinion publique en l'habituant à se laisser éblouir par le succès. Ils devraient garder un peu de l'admiration, qu'il prodiguent aux conquérants, pour les hommes justes qui ont eu l'amour de l'humanité et le respect de la vie humaine.
Quant aux moralistes, il faut qu'ils ne cessent de combattre les sophismes de la politique immorale, en disant : la raison d'État est la négation de la raison ; on ne gouverne pas pour diviser, mais pour unir ; la petite morale ne tue pas la grande, parce qu'il n'y a pas deux inorales ; le salut public n'est que dans la justice; la fin ne justifie pas les moyens, les mauvais moyens font manquer la fin ; le droit prime la force ; la loi suprême c'est la justice ; la raison du plus fort n'est pas la meilleure, c'est la raison des loups et non celle des hommes.
Science sans conscience, disait Rabelais, est la ruine de rame. Politique sans morale est la ruine de la société.