‹ La criminalité politique (volume 2)Chapitre 3 sur 76 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

• Le machiavélisme ne date pas de Machiavel ; ce n'est pas lui qui Ta inventé, il n'a fait que raconter ce qu'il a vu faire par les hommes politiques de son temps. Son seul tort (et il est grand) est d'exposer la politique des violents et des fourbes, sans la blâmer, et de montrer comment on peut tirer profit de la cruauté et de la fourberie, pour conquérir ou conserver le pouvoir.

La politique n'a pas attendu Machiavel, pour devenir menteuse, violente et sanguinaire. Les hommes d'État n'ont pas eu besoin jdes leçons de l'écrivain italien pour mentir, proscrire leurs adversaires et confisquer leurs biens. Le désir de régner et l'exercice du pouvoir apprennent la fraude et la violence 1 . Il est difficile d'exercer le pouvoir avec équité et modération. Quand il veut expliquer les cruautés de Tibère, Tacite écrit qu'il avait été entraîné et transformé par le pouvoir : « Vi dominationis convulsus

(1) Ut nemo doceat fraudis et sceleris vias, Regnum docebit. (Sénèque.)

Proal. — Crimin. pol. 1

ïgnteiir. Sylla dans sa ■"■ -limant à rire, tendre

|H'ft')i(I^Kfl^lSît 1 |l' t P ui3à la lin estant

: calomnier et con- . .. Ipuissance et d'hon-

s»Srfii^3'i|k#l l '|i II| S^Ï6l nomme9 ne demeu- ^Sp*uti9 ÊSs»)fl??.<Û9«i«imencemeiit > ainsi se fri^^dj I *fry |W .. g^ . iM: ' jy> . les autres vains et ^OTiBlP&.8.w4ft , ^&' , Ô«' mores, disait un ;Mi|>!!!î* , p ui "Oir ne corrompe j'es débuts, qu'il était fVie privée à la vie frèSrenn plus homme de ^»fi" f B«'W* l W*K' de Charles IX et d'un 3Î3>^«^pige;!§jiïc»j|'oSrfaisaient pas prévoir lËcâbrSnî^^KKicelier de L'IIospilal, &çjbV£W^^ fc ?#ÏJ'io* t ii' t "bi ,0 duit dans le carac- '■*H2ïSï«^î&h|fiôS|)a||iiis : ■ J'ai vécu et je

.L'7."""['ï3^3fe' Ri n un « éQereux ¥liKw||iEsab^»|jHi£Di devenu tyran. Per-

|&i^tfâ^^2iT^^!«i-Rbi témoin de ses pre- * par l'orgueil, les

i«É wEra™ nl8eeQt p ftr avoir le

;SarfSÎCgî3^CÉ*ê»rt, faisant un retour ■^ îjJS^rjjp!^»c3jétourdit les hommes. »

fls&f|« , | l i* posent, les hommes

«^-s3^£»'"«l , l-0;sMO'§ o "i , B , ' l Bl"i Aristotc. La Politique,

LE MACHIAVELISME S

qui exercent le pouvoir sont, en général, peu scrupuleux sur le choix des moyens,; ils disent volontiers que la fin justifie les moyens, et que, lorsque la morale s'oppose à une mesure utile, il faut savoir la sacrifier à la Raison d'État, au Salut Public .La politique fausse laçons* cience; c'est elle qui a fait mettre en pratique ces funeste» maximes : la fin justifie les moyens, — la force prime le droit, — le salut du peuple est la loi suprême. Il n'y a pas de crime que la politique n'ait essayé de justifier en alléguant la Raison d'Etat. La Raison d'Etat est peu raisonnable ; elle a servi de prétexte pour se venger, pour proscrire des innocents, pour prendre le bien d' autrui, pour s'agrandir contre toute justice. Les hommes politiques couvrent de ce mot toutes les iniquités. C'est au nom de la Raison d'Etat que Socrate a été condamné à boire la ciguë, que les chrétiens ont été persécutés par les empepereurs romains, que les protestants ont été massacrés par Charles IX et expulsés par Louis XIV. C'est au nom de l'intérêt de l'État que Néron a fait justifier l'assassinat de sa mère, etc., etc.

La théorie du machiavélisme est déjà formulée dans les Phéniciennes d'Euripide, où on lit ces paroles d'Etéocle : « S'il faut commettre l'injustice pour arriver au pouvoir, commettons-la ; mais en toute autre circonstance soyons honnêtes gens. » C'est la théorie des deux morales, l'une pour la vie privée, l'autre pour la vie politique. Des hommes, qui dans la vie privée respectent la justice, se croient tout permis en politique. Thucydide raconte que les Athéniens disaient des Lacédomoniens : c Entre eux et dans leurs institutions intérieures, ils suivent généralement les lois de la vertu, mais au dehors il n'en est pas de

•i>?co^&

^H#tgpP^(S4g)|*lcB Athéniens ne dif-

^ïfeilï&-fr^ï|j^ déinon ' ens " Le sénat

e que nous consomme honnête et

«"â^SÎlfï^Sil'fB'W'^P machiavélique, en ■„■>. m . - .' .^';ii1 ™ biblique.

lie l'injustice par des

IjBjBfigpendMit, des ambi-

,: {^. EQlour leur mépris de

ndeCorinthe disait:

g'.le justice n'a refusé

È^^^w^lï^g^ëjfndir par la force. ■

ËH±îï«pûS£eHe fausse maxime

£;*ls>'!!*»£!«, fit ' °, ue l'intérêt de

^'dl^Wt^^itsTle^ioyens. Il blâma les

|£;SrJEJ;5Êt;îj£*|i| , mesures injustes, en

l dire qu'on ne peut

^<H'^»*MMÏ|e;^aiSt»^'|Bler la justice, mais

"^j^MÏ^CjIfJice absolue et par la

J'ot^e gouvernés. » Cicé-

j<i^«^i;|j^|fe:«'§jWÎ3tant de belles consi-

|r^»C^£pp^f^§î'^^le et de l'utile >.

|iïi^|.^^^|li(JGj&^§ntrait que la justice

Ï^J^|fàw.*|?pi«^^&*^raKs humaines, la poli-

J*»WW^^|i*|p^(«2w|5ron, de corruption et

itiïâ^tns et au moyen âge.

&3fc la politique l'art de

k»&cSM§*'BÏb*§|io5Qer. Le christianisme

ne cessa de combattre le machiavélisme, sans pouvoir le déraciner. En Espagne, en Angleterre, en Allemagne, en France, chez les nations les plus civilisés, la raison d'État fut la règle de la politique. C'est par raison d'État que Ferdinand le Catholique et Isabelle expulsèrent les Juifs de l'Espagne, et que les rois d'Angleterre commirent tant d'actes contrairesà la justice. Peuple essentiellement utilitaire, le peuple anglais confond volontiers l'utile avec le juste 1 , et ses hommes d'État proposèrent souvent des mesures injustes, parce que, d'après eux, la sûreté de l'Etat les rendait nécessaires. Nos meilleurs rois, à l'exception de saint Louis, nos plus grands ministres, Richelieu, Mazarin, admettaient la doctrine de la raison d'Etat. Henri IV luimême donna à Elisabeth le conseil de faire exécuter la sentence de mort prononcée contre Marie Sluart.

Dans la vie privée, un homme qui trompe est méprisé; en politique les équivoques, les subtilités, tous les moyens d'altérer la vérité font partie de la science du diplomate. La diplomatie fournit des prétextes à toutes les agressions, elle voile sous de grands mots l'ambition et la cupidité. La bonne foi ne fut pas le caractère de l'ancienne politique des Grecs, des Carthaginois, des Romains. La foi punique, fldes punica, est restée légendaire. La tromperie et l'audace ont été pour les Romains les deux principaux moyens de leur agrandissement. Chez les nations modernes, la politique

(1) Cette confusion de l'utile et de l'honnête se retrouve dans les discours des hommes d'État anglais les plus illustres. Ainsi par exemple, lorsque Canning en 1821 combat l'exclusion des catholiques du Parlement, il admet que cette exclusion est juste, si elle est nécessaire et pour prouver qu'elle n'est pas juste, il établit qu'elle n'est pas nécessaire. Quand il rappelle les lois injustes édictées sous Jacques I" contre les catholiques, Canning ajoute: « tout injustes qu'étaient ces stipulations, la sûreté de l'État les rendait nécessaires. »

pduc était étranger

^SfSîS^^ 6 vénitieQ Sanut0

&«?|iTlWd^â||.agir les gens sages i vouloir •SI» 4p*^"^gMil5>||»suite >. Machiavel = , > - jti/WbifcWwù^iitir 1 et manquer a W^^'^niEiïyjlïfitCâT*^* il doit se faire une ]|n^|ibïcig;imoraIes n'ont pas

yg^iriatoie, Prieia SîSCiSîî^fflKS.ÎS* est innocente, parce

ta-êS(*8SiM*SnêêiM?;ï*Êê* jamais tant prisée que

|ip?|«.e|>. ; )|SwiS&..^»bW«(||ii' ses faux jours... qui

-"—-"—-"- ■'ygpiiggt^-Tyçg'à-dire ta maîtrese de»

" l 'i3*<3&S |, 3& e iKC ,ur un ^ In plus noble ■ •*» ."P. "«• .w.

acceptée par la plupart des moralistes du xvi° siècle, notamment par Montaigne et par Charron. On trouve dans les Essais de Montaigne une vive répulsion pour les actes de cruauté et de trahison, qui étaient si fréquents pendant les luttes religieuses et politiques de son temps 1 . Cependant Montaigne écrit que c la faiblesse de nostre condition nous pousse souvent à cette nécessité de nous servir de maulvais moyens pour une bonne un 1 ». Charron est du même avis : < L'on est contraint souvent, dit-il, de se servir et user de mauvais moyens, pour éviter et sortir d'un plus grand mal, ou pour parvenir à une bonne On ; tellement qu'il faut quelquefois légitimer et authoriser non seulement les choses qui ne sont point bonnes, mais encore les mauvaises 3 . » Dans son livre sur la Sagesse, le moraliste autorise la dissimulation, la violence qui sont utiles à l'État. « La dissimulation, qui est vicieuse aux particuliers, écrit Charron, est très nécessaire aux princes, lesquels ne sauraient autrement régner ni bien commander... Les simples et ouverts et qui portent, comme l'on dit, le cœur au front ne sont aucunement propres à ce métier de commander 4 . » En outre, d'après Charron, c le prudent et sage prince non seulement doit savoir commander selon les lois, mais encore aux lois mêmes, si la nécessité le requiert ». Enfin, « pour garder justice aux choses grandes,

(1) Montaigne,]. I, ch. xxx.

(2) Ibid.,\. 1. II, ch. xxxiii.

(3) Charron. De la sagesse, 1. 1, § 86.

(41 Ibid., 1. III, § 7. — Cette idée qu'un prince doit savoir mentir est aujourd'hui encore très répandue. Un historien illustre, d'un caracère élevé, M. Mignet causant avec un de mes amis des événements d'Italie après le traité de Villafranca, disait de Napoléon III qu'il n'aimait pas : « Je reconnais cependant que ce prince a deux grandes qualités, il sait s'arrêter et il sait mentir. •

i.«.*.».ii»ïi*liJW"

&B^pif^i5?.«ljJg^ffl'JW»' > choses petites, et

a H^SIj|^*^Wiiiiiw'^* e faire lort en dé

^^ŒiJJ.'^JliflJ'jB^glIe se peut faire que ifeBl«i*|]ÔÔ3»ir'â^ l <â' l ' l B tlt ' ' n j UBtice - ' Ces {ëîï^fiSv^'Éf|l*~* uliles à l'État. Les

*"**>'& JjSfâttfyVtr les coups <ï État,

ISSS^Ii'B S p ïSi arin - p° ussa p |us

rfi^^B^ÇR^jJIjajiistice en poli- I ilïK l tt' r fi^Si-i| L justice ordinaire,

--'Jlï*' *' f ll'W^il ( lSl niocie dflna Ia P ra "

§.VwflibjKfêO|||^'tt|' p A ir ' er aux nécessités ~ l^fï^!?*^ *!&'• un P r ' nce ( l°' t se §"jf§>*!!Ï]'£&<«B§stricte condamne, à f^>ra£|<*C|&£c^pertu et probité du § , &*e§^î^*^"li£rçf ,,, ^ t iue celle des partipC^pl4|î^i^û^«^«^S^»pi plus libres ». Sans ]p < JBiMï|t>%n|c^!^ pas séparer l'utile .__■»,*-:•.->;.•-;.' z'\ y "-<*'-\. »( iQif»'j Jit.lv. i| lui '"gj;^î|feaftî|î^iiliible. G. Naudé défi- S"S*l^-œ-cïK^ïï^^ùirdies et extraordi- «*FÏ 3 *H ,, H ,I1 S : 4^ tl ï Illts d'exécuter aux ^4l*^3^S^|| , ^Si*K* es i contre le droit ="S^vK*S" ♦«?"*• *^«'IS* ordre ni forme de ^t^.k|^|;i^|rM^titg?»ier pour le bien du © c5a*^',*Sî^Sâûsï,^ t^ivent faire des coups - u i^— «S'fe*'w"'S* s ^pW 8 l^ w*Qt des remèdes vîo- ™w|&w^cffiC*fâ»r^^lï&l||.ladies graves. Mais ^^^^fc^-^^É-^ïSï^i'll* il faut agir rapide-

'. s - -jj- .5. .5. . s . . a . . tt . .^. .^.

ment, un coup d'Etat bien conçu doit frapper comme le tonnerre avant qu'on l'entende gronder.

D'après Naudé, tous les assassinats sont permis quand le prince agit en vue du bien public ou du sien qui n'en est pas séparé. 11 approuve la Saint-Barthélémy et trouve ce massacre digne de louange ; il justifie cette effusion du sang, en disant qu'elle n'égala pas celle de Coutras et de Montcontour, que Charles IX a fait moins de victimes que d'autres rois, que César a fait mourir c un million, cent nouante et deux mille hommes en ses guerres étrangères, et Pompée encore davantage, que Quintus Fabius envoya des colonies en l'autre monde cent mille Gaulois, Caïus Mariusdeux cent mille Cimbres... Qui considérera toutes ces sanglantes tragédies... il aura assez de quoy s'étonner parmy tant de barbaries, et de croire aussi que celle de la Saint-Barthélémy n'a pas esté des plus grandes quoy qu'elle fust une des plus justes et nécessaires. » Naudé ne lait qu'un seul reproche à la Saint-Barthélémy ; le massacre n'a pas été complet, on Ta fait à demi. Si on avait fait c main basse sur tous les hérétiques, il n'en resterait maintenant aucun au moins en France, pour la blâmer ». En venant à Paris, Coligny et ses amis commirent une si grave imprudence, « que c'eust été une pareille faute à nous de les manquer ». En d'autres termes, quand un adversaire politique nous donne l'occasion de l'égorger, c'est une . faute de la laisser échapper. Ainsi, quand Luther se rendit à Àugsbourg, Charles-Quint aurait dû le faire assassiner, pour le bien de l'humanité ; il aurait par ce meurtre évité les guerres de religion. La morale défend l'assassinat, mais la politique l'autorise, quand le bien de l'Etat le demande, voilà en un mot la doctrine du bibliothécaire de Mazarin.

Les Mémoires du cardinal de Retz peuvent être aussi considérés comme un cours de politique immorale; toutes les maximes du machiavélisme y sont hardiment professées, pendant qu'elles sont condamnées dans les sermons qu'il prononçait.

La théorie immorale de la raison d'État a été pratiquée par tous les gouvernements, par les monarchies comme par les républiques. Aucun gouvernement ne la pratiqua avec plus de cruauté que le conseil des Dix à Yenise, qui se débarrassait de tous ses adversaires politiques par le poison et la noyade : < Nous agissons plus que nous parlons, écrivait un ambassadeur de Yenise à Rome, dans une dépêche du 27 avril 1566; nous n'employons ni le feu ni les flammes, mais nous faisons périr secrètement ceux qui le méritent. » Les Yénitiens avaient l'habitude de dire : « nous sommes vénitiens et puis chrétiens. »

Les moralistes chrétiens, qui écrivirent sur la politique au xvii siècle et au xvm e siècle, Bossuet, Fénelon, Massillon, Gondillac, Mably, combattirent le machiavélisme et essayèrent, mais en vain, de faire triompher les principes d'une politique morale. Bossuet dans la Politique tirée de F Ecriture Sainte et Fénelon, dans Télémaque et les Instructions pour la conscience d % un roi, apprirent au Dauphin et au duc de Bourgogne à fuir la violence et la mauvaise foi, à éviter les fausses finesses et à ne pas séparer la politique de la justice. Télémaque est un livre de politique chrétienne ; la politique de Bossuet est tirée de l'Écriture Sainte, la politiqued e Fénelon est tirée de l'Evangile. Aux yeux de l'évèque de Cambrai, la chrétienté est une grande famille, une espèce de république générale, chaque peuple est un membre de cette grande famille ; Fénelon

veul que la guerre, si elle ne peut être évitée, se fasse toujours avec bonne foi et sans cruauté ; les ennemis sont toujours des hommes et des frères. Il enseigne au duc de Bourgogne à ne pas appeler nécessité de VEtat, besoin de l'État, ses prétentions personnelles, ses goûts de gloire et d'ambition ; il lui dit que la politique ne le dispense pas d'être juste, sincère, compatissant et qu'elle ne le met pas au-dessus des règles communes de la justice et de l'humanité.

Massillon et Gondillac continuèrent au xvm* siècle l'œuvre de Bossuet et de Fénelon, en enseignant le premier à Louis XV, le second au duc de Parme, Paccord de la politique avec la morale. Dans son Etude de V histoire, Gondillac combattit les fausses maximes qui déshonorent la politique, « ce fatras de misères, de ruses, de subtilités et d'inepties, qu'on voudrait, dit-il, vous faire admirer », et qu'il appelle la charlatanerie politique.

Mais, pendant que les moralistes chrétiens et que quelques philosophes tels que d'Holbach 1 , Barbey rac, Mably réfutaient le machiavélisme, le Régent, Dubois, Louis XV, Frédéric II et Catherine de Russie continuèrent, au xvm* siècle, une politique sans principes et sans moralité. Le

(1) C'est dans un livre qui n'est pas sans mérite, quoiqu'il soit peu connu, et qui est intitulé Système social, que d'Holbach combattit le machiavélisme; ce livre est le développement de la pensée que la politique ne doit être que la morale appliquée au gouvernement des États. — Barbeyrac s'appliqua à démasquer l'hypocrisie politique, qui se couvre du manteau de la religion et du prétexte du bien public, pour commettre des illégalités et des violences ; il faut, disait-il, dissiper les illusions par lesquelles on jette de la poudre aux yeux des gens à la faveur de certains termes sonores et de quelques grands mots qui ne signifient rien. (De la liberté de conscience.) — Dans les Entretiens de Phocion, Mably se proposa de prouver que la politique ne peut travailler efficacement au bonheur des sociétés qu'autant qu'elle reste attachée aux règles de la plus exacte morale.

ministre Terray croyait justifier la banqueroute en disant : « La nécessité justifie tout. » En France, comme chez les autres nations européennes, la politique ne cessa pas d'être machiavélique ; elle employa tous le3 moyens pour réussir : ruses, tromperies, intrigues auprès des maîtresses des souverains et des ministres, agents secrets, corruptions. « La Raison d'État, comme principe et fin dernière, l'intrigue comme moyen, la force pour loi, voilà, dit avec raison M. Sorel, toute la politique au xvin siècle*. » L'idée que l'intérêt de l'Etat est la loi suprême de la politique était généralement acceptée. On la trouve même chez l'abbé de Saint-Pierre qui écrit qu'un souverain n'est pas tenu de garder sa parole : c La loi qui dit : il ne faut pas manquer à sa parole est une loi subordonnée à la loi : Salus populi suprema lex. » (Les Rêves d'un homme de bien, p. 50.) La diplomatie était sans scrupules. Les philosophes admirèrent et accablèrent de flatteries Frédéric II et Catherine, qui étaient des disciples de Machiavel. Le roi de Prusse, qui dans sa jeunesse avait réfuté le Prince, s'appliqua, dès qu'il prit le pouvoir, à mettre en pratique les maximes immorales de l'auteur italien. Il n'hésita pas à écrire dans V Histoire de mon temps (avant-propos) que le souverain doit manquer à sa parole et rompre les traités, dès qu'il le juge utile, oubliant qu'il avait lui-même flétri cette déloyauté dans les vers suivants :

Lorsque la politique adoptant le sophisme S'imbut des trahisons du machiavélisme, Ou ne vit que fripons, que fourbes, que menteurs, Que ministres trompés, que ministres trompeurs; On proscrivit l'honneur par ces fausses maximes, Et l'art de gouverner fut l'école des crimes.

(1) Sorel. V Europe et la Révolution française, t. I, p. 89.

Lorsque la Révolution française se fit au nom des grands principes de justice et d'humanité, on semblait fondé à espérer que la politique immorale allait disparaître. Dans sa célèbre brochure Qu'est-ce que le Tiers Etat f (ch. v), Sieyès s'élevait contre ceux c qui comptant pour peu en matière sociale, les moyens justes et naturels, n'estiment que ces ressources factices, plus ou moins iniques, plus ou moins compliquées qui font partout la réputation de ce qu'on appelle les hommes d'État, les grands politiques. Pour nous, disait-il, nous ne sortirons pas de la morale. » Mais hélas ! ces prévisions optimistes ne se réalisèrent pas ; la Révolution sortit de la morale et se fit par une série de coups d'État. Quelques années auparavant, Montesquieu avait dit dans V Esprit des Lois : « On a commencé à se guérir du machiavélisme et on s'en guérira tous les jours... ce qu'on appelait autrefois des coups d'État ne serait au* jourd'hui, indépendamment de l'horreur, que des imprudences f . > Cet optimisme reçut des événements un cruel démenti : commencée au nom de la justice, la révolution se continua par la force : 15 octobre, 2 septembre, 30 juin, 10 août, 21 janvier 1793, 31 mai, 2 juin 1793, mars et avril 1894, 9 thermidor, 13, vendémiaire, 18 fructidor, 18 brumaire, que de dates qui rappellent le triomphe de la force !

La Révolution ne fut qu'une série de coups d'Etat : 20 juin, 10 août, coups d'État contre la royauté; 31 mai, 2 juin, coup d'État contre les Girondins; 2 avril 1794, coup d'État contre Danton ; 9 thermidor, coup d'État contre Robespierre ; 18 fructidor coup d'État contre les républicains

(lj Esprit des Lois, 1. XXI, ch. xvi.

â ■«5rôftli*«|g|*îfr. c

coup d'Etat contre î?iS' tt lîlW? ^ Il ** teacra et on guillotina

5j3lh| , ffi'll"lfl;lJ'ï Lyon et à Toulon ; ' **~S||||o|l4$t | BvMéj|8 brumaire, on exila. ,'$(j£9 }** 0^1» B-ttufiOudes, les déportations

'es trois grands prin-

JBj^ag^^iÇfiBte, presque tous les »§te*lè" S *3wra''i i ^* pratiquèrent le ma- ]I«f*i#3S>Wtssi|B'-H.?.Machiavel, quand il """l^rfi^ki^PISt'B Bande. » Dana la note ifc©5 , '§ , Çs? , !i T 'Bp :«ï' , ip au r0 ' ^ es c0Qse '' 9 ^i!piCS«i^c^|i^î:^ ruiner l'autorité de (îc^îc^^rvres déloyales, de lui ÎWaro^y *|§tnarche, de la pousser ,* ,! ;â*'S"^®î e conduite, disait-il, «5î"CT*-^Ps-*ll , ^i"ïS* , 9t' aume et multiplierait l^âà^;i?;Sy|âe^À^iScL||.préparerait une crise

ï *"'^ 1 ^^ : ^^fê*^^^*" lgeant ' en devenant

r||4igÈ:ân]^î'|i|»i3Sf^it3 d'autres ressource c l" r *^* ^!l J * c lë c ^^l*4S- * Cette politique, que 'i^»i^i»||t4S*SÈ^; (^«immorale, puisqu'elle |rigri*^|wSO^' espoir très probléma- !||itjjjiabeau engageait aussi

3 Ï S "^- S P arlis P ar tous ' es •;gï->fiOe flatter leur ambition

aucun, qu'il faut obtenir plus de succès. » C'est sur ses pressantes instances que M. de Montmorin distribua sept millions au parti populaire.

La politique des autres principaux acteurs de la Révolution n'a été qu'une imitation servile de la politique immorale de l'ancien régime; c'est une politique d'expédients, de ruses et de violences, qui fait appel à la force, à l'émeute, aux coups d'État ; elle reproduisit les arrestations arbitraires, les massacres, l'inquisition, la proscription des suspects, les confiscations ; elle s'inspira de la doctrine de la raison d'Etat, elle emprunta aux gouvernements absolus leurs principes, la souveraineté du but, le mépris des individus ; elle dépassa les violences d'Henri VIII, de Philippe II et du duc d'Albe.

L'assemblée d'Athènes refusa d'écouter la lecture d'un projet de loi, dont Aristide avait dit qu'il était utile, mais injuste. L'Assemblée législative et la Convention n'eurent pas les mêmes scrupules, elles votèrent beaucoup de lois, parce qu'elles les croyaient utiles, tout en sachant qu'elles étaient injustes. Michelet, qui est si indulgent pour les hommes de la Révolution, reconnaît c qu'ils acceptaient sans difficultés, en venant aux affaires, la très fausse doctrine qu'il y a deux morales, une publique, une privée, et que la première au besoin doit étouffer la seconde. C'était la théorie de tous les politiques du temps. Ils se croyaient fils de Brutus en ceci et l'étaient de Machiavel 1 •. En effet, suivant eux, le but justifie les moyens ; ils croyaient que tout est permis contre les c aristocrates ». c Vous avez un grand vice, disait un révolutionnaire à Garât,

(1) Michelet. Histoire de la Révolution française, t. VI, p. 9.

c'est de ne pas vouloir vous prêter à une scélératesse, quand le bien public l'exige. » Basire soutenait à la tribune que tous les moyens sont bons contre les ennemis de la nation. Leclerc s'écriait : « Il faut établir le machiavélisme populaire. » Danton avouait qu'il ne reculait pas devant le crime, quand il le jugeait nécessaire. Il provoqua les massacres de Septembre pour mettre suivant son expression, une rivière de sang entre les Parisiens et les émigrés 1 . Lorsque la commune de Paris, après les massacres de septembre, engagea les provinces à imiter Paris, Danton, alors ministre de la justice, laissa partir cette abominable excitation au massacre sous le sceau du ministère de la justice V

La Terreur fut une application des fausses doctrines de Machiavel. L'écrivain italien avait dit : « Lorsqu'un État éprouve une révolution, soit qu'une république devienne tyrannie, soit qu'une tyrannie se change en république, il est nécessaire qu'un exemple terrible épouvante les ennemis du nouvel ordre de choses 3 . » Machiavel avait ajouté qu'il faut être prompt et audacieux dans l'extermination des adversaires politiques \ Les terroristes eurent toujours le mot d'audace à la bouche. Au moment des massacres de Septembre, Danton disait ; c De l'audace ! encore de l'audace ! toujours de l'audace 6 ! » La devise de Saint-

(1) On a contesté la participation de Danton aux massacres de Septembre. Gependantelle a été établie par MM. Wallon, Taine, Mortimer- Ternaux, Louis Blanc. Michelet lui-même, malgré son admiration pour le génie politique de Danton, la reconnaît.

(2) E. Quinet. La Révolution, t. I, p. 351.

(3) Machiavel. Discours sur Tite-Live, 1. 111, en. m.

(4) Machiavel. Le Prince, ch. vm.

(5) 11 a fallu aussi de l'audace et beaucoup d'audace pour élever sur une place publique de Paris une statue à cet audacieux sans

Just était la même que celle de Danton : « Oser, disait-il, voilà tout le secret des révolutions. » Les terroristes osèrent beaucoup.

Dans ses discours, Robespierre combattit le machiavélisme, mais il le suivit dans ses actes, c L'art de gouverner, disait- il, a été jusqu'à nos jours l'art de tromper et de corrompre les hommes ; il ne doit être que celui de les éclairer et de les rendre meilleurs. » Mais il ne cessa de se conduire en disciple de Machiavel, invoquant la raison d'État pour supprimer ses adversaires, estimant que les proscriptions étaient nécessaires pour fonder la liberté, l'égalité et la fraternité.

Machiavel avait dit : « Partout où il faut délibérer sur un parti d'où dépend uniquement le salut de l'État, il ne faut être arrêté par aucune considération de justice ou d'injustice, d'humanité ou de cruauté, de gloire ou d'ignominie 1 . » Les terroristes répétaient la même idée, quand ils s'écriaient : « Que notre mémoire périsse ! et que la patrie soit sauvée. » Marat écrivait dans Y Ami du peuple du 28 février 1791 : «Il s'agit du salut du peuple ; devant cette loi suprême toutes les autres doivent se taire et pour sauver la patrie, tous les moyens sont bons, tous les moyens sont justes, tous les moyens sont méritoires. » Beaucoup de Jacobins comme Marat prétendirent justifier les proscriptions par la grandeur du but et le salut de la république.

On voit par ces rapprochements entre quelques passages

scrupules. Mais les partis politiques ont l'admiration facile pour les hommes qui les servent. Sous la Restauration, n'avait-on pas aussi élevé une statue à Pichegru, à Besançon ?

(1) Machiavel. Discours sur Tite-Live, 1. III, ch. xli. Proal. — Cri min. pol. 2

de Machiavel et les doctrines des terroristes, que ces hommes d'État, qui prétendaient inaugurer une politique nouvelle, ne firent que copier, en l'exagérant encore, la vieille politique des gouvernements despotiques; ils ne comprirent rien aux principes nouveaux de la Révolution française ; ils n'eurent pas le sentiment de la liberté, de l'égalité, de la fraternité ; au lieu d'être des novateurs en politique, ils ne furent que des copistes de la vieille politique machiavélique ; ils employèrent à défendre la cause du peuple les moyens criminels, qui avaient été employés autrefois par les défenseurs de la royauté absolue.

Le Directoire continua les traditions machiavéliques, en ne se maintenant au pouvoir que par la fourberie et la force, en attentant le 18 Fructidor à la représentation nationale.

Le 18 Fructidor, exécuté par trois directeurs audacieux et un soldat sans scrupules, Au gère au, amena bientôt un autre coup d'État, le 18 Brumaire, accompli par un autre général, dont le sens moral n'égala pas le génie. Ce coup d'Etat, l'exécution du duc d'Enghien, l'enlèvement du Pape, le guet-apens de Bayonne ne permettent pas de dire que la politique de Napoléon I er fut toujours loyale et juste. On peut donner le nom de grand à Napoléon P r , puisque l'histoire, s'attachant plutôt à la grandeur intellectuelle qu'à la grandeur morale, donne le nom de grand à tous les conquérants, à Alexandre, à César, à Louis XIV, à Frédéric II, mais on ne peut l'appeler ni le sage, ni le juste, puisqu'il ne reculait pas devant la violation de la justice commise au nom de la raison d'État: « La raison d'État, disait-il, a remplacé chez les modernes le fatalisme

des anciens. Corneille est le seul des tragiques français qui ait senti cette vérité. S'il avait vécu de mon temps, je l'aurais fait mon premier ministre '. »

En terminant ce chapitre, je voudrais rechercher si les bénéfices de l'immoralité politique sont aussi grands qu'on le croit. Il me semble qu'on exagère les avantages de la politique machiavélique, parce qu'on ne considère d'ordinaire que les avantages immédiats et qu'on néglige les conséquences lointaines. La vie humaine étant fort courte, un homme peut tirer profit d'un crime et mourir avant d'avoir été puni. Mais la vie des nations étant beaucoup plus longue, un crime politique, après avoir produit des avantages momentanés, finit toujours par être expié. Le triomphe de la fourberie et de la force est souvent éphémère et si on examine une longue période, on est, en général, frappé de l'insuccès de la politique immorale. En présence d'une grave difficulté, l'homme politique trouve plus simple d'en sortir par une mesure injuste, dont l'utilité est immédiate, mais l'avenir ne tarde pas à lui apprendre les inconvénients de l'injustice.

La fourberie et l'injustice ne sont pas toujours de bons

(1) On trouve, il est vrai, dans Corneille la théorie de la raison d'État; c'est lui qui a dit :

La justice n'est pas une vertu d'Etat,

Le choix des actions, ou mauvaises ou bonnes,

Ne fait qu'anéantir la force des couronnes,

Le droit des rois consiste à ne rien épargner.

La timide équité détruit l'art de régner.

Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre,

Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,

Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,

Et voler sans scrupule au crime qui le sert.

{La Mort de Pompée, acte I, scène i.)

Mais ces odieuses maximes, qui résument la doctrine de la raison d'État, n'expriment pas la pensée de Corneille ; le poète les met dans la bouche de Photin, ministre de Ptolémée.

calculs. Plus d'une fois elles ont coûté cher à ceux qui les ont pratiquées. Les exemples de politique perfide et cruelle, que Machiavel cite comme des exemples d'habileté, se retournent contre lui, car les princes, dont il admire les savantes perfidies, n'ont pas joui longtemps en paix du fruit de leurs crimes. Son héros, César Borgia, ne fut pas heureux. Machiavel lui-même, malgré son génie, ne réussit pas. Cet homme, dévoré par le désir de parvenir, ne parvint à rien.

Les crimes politiques se paient comme les autres. Les disciples de Machiavel qui, par calcul politique, ont fait périr des innocents, sont morts souvent eux-mêmes de mort tragique. Les proscripteurs sont aussi proscrits à leur tour. Les Girondins, qui firent le 21 janvier, subirent le 31 mai. Les Dantonistes, qui accusèrent les Girondins de modérantisme, furent eux-mêmes proscrits comme modérés. Robespierre et ses amis, qui envoyèrent àl'échafaud tant de victimes, furent à leur tour guillotinés. Les principaux Jacobins qui firent instituer le tribunal révolutionnaire périrent victimes de ce tribunal. Les membres du Long Parlement, qui firent périr Charles I er et proscrivirent un grand nombre de leurs collègues, furent eux-mêmes honteusement chassés de leurs sièges par Cromwell, qui leur dit en les expulsant : « Toi tu es un ivrogne, toi un débauché, toi un adultère, toi un voleur. »

Les fautes qui compromettent la prospérité d'une nation viennent souvent d'un oubli de la justice. Les grandes fautes politiques de Louis XIV et de Napoléon I er furent aussi des fautes morales. En révoquant l'édit de Nantes, Louis XIV crut fortifier l'État; il l'affaiblit. Lorsque la femme du Premier Consul, en apprenant l'enlèvement du

duc d'Enghien, supplia son mari en pleurant de ne pas ver» ser son sang, Bonaparte lui répondit : « Tu es une femme, tu n'entends rien à ma politique ; ton rôle est de te taire '. » 11 croyait retirer de grands avantages de cet acte inique. Or, cette violation du droit des gens souleva contre lui l'indignation des honnêtes gens en France et dans l'Europe entière, elle lui fit perdre l'alliance de la Prusse dont il avait besoin en ce moment et favorisa les projets de l'Angleterre. L'homme qui, en apprenant l'exécution du duc d'Enghien, avait dit : « C'est plus qu'un crime, c'est une faute, » avait prononcé une parole immorale, puisqu'un crime lui paraissait moins grave qu'une faute politique, mais il n'avait pas eu tort de dire que ce fut une faute. Le cœur d'une femme avait donc vu plus juste que le génie du grand politique. L'esprit tout seul fait commettre des fautes. Même en politique, le cœur a des raisons, que la raison d'État ne comprend pas et des clartés que le calcul ne donne pas. En enlevant le cœur à la politique, on lui ôle une partie de ses lumières.

Lorsque Napoléon 1 er enleva la couronne d'Espagne à Charles IV et à son fils Ferdinand, il essava d'excuser sa violence et sa fourberie par les nécessités de la politique : c Ce [que je fais, disait-il, à un certain point de vue n'est pas bien, mais la politique a ses exigences et ses rigueurs inévitables... La politique, la politique, disait-il, doit diriger toutes les actions d'un homme tel que moi 2 . » Il croyait excuser ce crime politique par la grandeur du but qu'il se proposait, par la régénération de l'Espagne. Mais ce but, il ne put l'atteindre et l'attentat qu'il commit contre

(1) Thiers. Histoire du Consulat et de l'Empire, 1. XVJII.

(2) Thiers. Ibid., ). XXX.

l'indépendance de la nation Espagnole fut pour lui une source de désastres.

On voit par ces exemples combien est fausse cette maxime machiavélique: le but justifie les moyens. La politique n'est même pas sûre d'obtenir un but avantageux par de mauvais moyens. En attentant à l'indépendance de l'Espagne, Napoléon n'a pas atteint le but qu'il se proposait, pas plus que Louis XIV n'a atteint, par la révocation de l'édit de Nantes, le but qu'il espérait, l'unité religieuse.

Le génie reste soumis h la loi qui tôt ou tard punit le crime politique, comme les autres crimes. Si, au lieu de prendre le pouvoir par la force, Napoléon avait attendu qu'il lui fût confié dans les formes légales, et avec les limites nécessaires, il aurait fait les grandes choses qui ont illustré son nom, et le frein, qui aurait été imposé à son ambition, l'aurait préservé des folies qui l'ont perdu et entraîné la France dans sa ruine. Puisque le plus grand génie des temps modernes s'est trompé dans ses calculs politiques, il est permis de penser que la politique la plus sûre est la politique morale.

C'est le machiavélisme qui a compromis la cause de la Révolution. Tous les désordres, qui ont bouleversé le pays depuis cent ans, et qui ne sont pas terminés, ont eu pour cause l'oubli de la morale par les hommes qui ont été chargés d'appliquer les nouveaux principes politiques. Ce ne sont pas ces principes qui ont créé les bouleversements, ce sont les moyens coupables par lesquels on a voulu les appliquer. L'emploi de la force, les émeutes organisées, les proscriptions, le tribunal révolutionnaire et l'échafaud ont ajourné l'établissement de la liberté politique et l'union de tous les Français.

Page 1