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LA CORRUPTION DES MŒURS PURUQUES PAR LA POLITIQUE

L'esprit d'une nation se modèle toujours sur l'esprit de son gouvernement. Une cour licencieuse enseigne la licence ; un gouvernement cruel rend le peuple cruel ; des députés corrompus corrompent les électeurs ; une administration vénale propage la vénalité. Les mauvais gou* vemements ren<j[ent les peuples mauvais. Les hommes deviennent meilleurs, quand ils sont bien gouvernés. De bons exemples donnés par les détenteurs du pouvoir invitent à la probité, à la droiture. Un gouvernement juste inspire le sentiment de la justice. Un gouvernemenjt qui pratique la fraude et le mensonge enseigne la foui^ berie et l'hypocrisie. S'il est violent et oppresseur, il rend le pays peureux, inerte, soupçonneux et servile.

L'inquisition Vénitienne a corrompu le peuple par la terreur, l'espionnage et la délation, elle avait des observateurs partout; des bouches de bronze recevaient, au coin des rues, les avis des dénonciateurs. £n provoquant les délations, la politique dégrade les âmes. Une loi anglaise accordait autrefois une récompense à celui qui

dénonçait un évèque catholique. En vertu de divers édits des rois d'Espagne, les enfants des hérétiques étaient incapables de remplir aucun emploi public, excepté les enfants qui dénonceraient leur père. Croit-on que ces lois et tant d'autres semblables n'ont pas perverti la conscience publique en promettant une récompense au délateur?

Gomment enseigner au peuple le respect du droit. Tamour de la justice, si les détenteurs du pouvoir violent le droit et donnent des exemples d'injustice? Les ambitieux, qui renversent les constitutions qu'ils ont juré de défendre, peuvent-ils apprendre le respect de la foi jurée et de la légalité ? L'éducation du peuple se fait par l'imitation des grands. Il adopte les idées, les maximes, les habitudes qu'il voit pratiquer.

Les mauvaises mœurs politiques se communiquent au peuple ; elles l'habituent è la fourberie, à la cruauté, à l'injustice ; elles diminuent son horreur pour le mal. L'immoralité des gouvernants finit tôt ou tard par atteindre les gouvernés.

Les cours fastueuses et débauchées ont répandu le goût du luxe et du plaisir et communiqué leurs vices au pays. La politique tortueuse des petits princes Italiens n'a pas peu contribué à développer la duplicité chez les cornpatriotes de Machiavel.

Est-ce que les gouvernements, qui multiplient les décorations, ne développent pas la vanité? La politique en favo- , risant les débitants de boissons qui sont d'influents agents électoraux, ne propage-t-elie pas l'alcoolisme?

Pourquoi les Français manquent-ils d'esprit d'initiative et ont-ils sans cesse recours à l'État? L'habitude de laisser le pouvoir diriger seul les affaires a certainement eu pour

effet d*affaiblir la volonté. Si les Français avaient été plus ^ôt en possession de la liberté politique, l'esprit d'initia- Mve serait en eux plus développé.

Le caractère toscan, violent et perfide, au temps de Machiavel, devint plus doux ensuite, quand un gouvernement paternel s'établit ; la peine de mort put y être supprimée, sans danger pour la sécurité publique.

C'est la politique cruelle et avide des Génois en Corse qui modifia le caractère des habitants de cette ile, qui dans Tantiquité, d'après Diodore de Sicile, avaient la réputation d'être le peuple le plus doux, le plus pacifique, le plus fidèle observateur de la justice. Après la cession de l'Ile à Gènes par Pise, les Corses furent tellement opprimés et pillés par leurs nouveaux maîtres, qu'ils se révoltèrent pour conquérir leur indépendance. Les révoltes réprimées avec une cruauté implacable soulevèrent chez les opprimés un ardent désir de vengeance. De plus, comme tous les emplois furent donnés par les vainqueurs à des nobles ruinés de Gènes, qui administrèrent le pays sans équité, les Corses, ne pouvant jamais obtenir justice, prirent l'habitude de la vendetta.

Le peuple anglais, qui pendant si longtemps a été agité, turbulent, est devenu calme, sérieux, sensé, depuis qu'il a un bon gouvernements

En attirant les nobles à la cour et en les transformant en courtisans, Louis XIV leur enleva toute grandeur d'âme ; il rendit petits ceux qu'on appelait tes Grands. Dans leurs domaines, ils étaient fiers, indépendants ; à la cour, ils devinrent vaniteux, frivoles, avides ; ils y contractèrent des goûts de luxe et des habitudes d'oisiveté.

En légitimant ses enfants adultérins, Louis XIY a con-

Iribué à rendre l'opinion indulgente pour Tadnltèrei

La Terreur rendit cruels même ceux qui la combattirent ; elle laissa son empreinte sur la jeunesse dorée. A son école» les modérés derinrent violents.

Les fréquents changements de gouvernement ont déve* loppé le scepticisme et Tesprit révolutionnaire. Dans un pays, où tout arrive et où rien ne dure, où le sage M aiesherbes a été guillotiné, où le régicide Fouché est devenu duc d'Otrante sous l'Empire et ministre sous la Restauration, on ne croit plus à rien et on s'attend à tout ; et quand un pays ne croit plus à rien, il croit à la force et à l'argent.

Depuis cent ans, les insurrections et les coups d*Etat ont été si fréquents, qu'ils ont démoralisé le pays. Le triomphe de la force fait perdre conflance dans le droit et douter de la justice ; il encourage les ambitieux et les déclassés.

La France est allée de Louis XVI aux Girondins, des Girondins à Danton et à Robespierre, des hommes de la Terreur aux hommes du Direc;^iref de Barras à Bonaparte, de Napoléon aux Bourbons, de la branche aînée à la branche cadette, des d'Orléans à la République, de la République à l'Empire, de l'Empire à la République. Incessamment ballottée d'un régime à l'autre, changeant sans cesse de constitution et de principes, déchirée par les partis qui se disputent le pouvoir, la France ressemble c à cette malade qui ne peut trouver de repos sur sa couche, et qui tâche d'apaiser ses maux en changeant d'attitude > . On peut lui appliquer ces vers du Dante ^ sur Florence : c Combien

(1) Dante. Le Purgatoire^ ch. vi.

de fois, depuis le temps dont tu as mémoire, tu as changé de lois, de monnaies, de magistratures, de mœurs et renour vêlé les chefs de la cité ! >

Au milieu de ces fréquents changements de gouvernement, que devient la dignité des fonctionnaires servant le régime qu'ils ont combattu et combattant celui qu^ils ont servi ? Dans une cour d*appel du Alidi, le procureur général de l'empire ayant reçu les décrets du sénat des 3 et 4 avril 1814, prononçant la déchéance de Napoléon P** et appelant au trâne Louis XYIII, adressa une circulaire aux parquets de son ressort pour les engagera adhérer à ces décrets, en leur disant : c vous suivrez en cela l'exemple de la France entière et vous éprouverez, je n'en doute pas, une bien douce satisfaction en exprimant les sentiments qui étaient déjà dans votre cœur. » Lorsque Napoléon retourna de l'île d'Elbe, l'ancien procureur général de l'Empire, redevenu le procureur gétiéral zélé delà Restauration, écrivit le 2S mars 1815 une nouvelle circulaire, où il recommanda la ûdélité au souverain Légitime j^ l'ennemi du repos du monde, dit-il, a pénétré au cœur de la France, le flambeau de la discorde à la main, avec l'intention bien évidente d'égarer ses habitants et de susciter la guerre civile... Que le cri de ralliement de tous soit le Roi, là Charte constitutionnelle, la Patrie et bientôt le fléau de la France et de l'Europe retombera dans le néant. Il n'est pas donné à tous de voler au champ d'honneur, les armes à la main, pour repousser et détruire l'ennemi commun; mais... les magistrats ont aussi des lauriers à cueillir... Les malheurs dont nous serions menacés,* si l'audace triomphait de la bonté royale, si le crime prévalait sur la vertu, vous présentent une belle occasion, pour donner des preuves de

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votre attachement au Roi et à la Patrie,.. L'ennemi marche vers son tombeau, tandis qu'il croit marcher vers la capitale du royaume. > — Et l'ennemi étant devenu le maître de Paris et de la France, le zélé procureur général de la Restauration redevint le procureur général non moins zélé de l'Empire et adressa, les 18 et 23 avril 1815, deux circulaires aux parquet du ressort, pour leur faire connaître les intentions de l'empereur. Tous les magistrats nommés par Louis XVIII ne pourront continuer leurs fonctions qu'au moyen d'une nouvelle nomination de TEmpe* reur. Par suite, tous les chefs de parquet sont invités à fournir des renseignements sur leur conduite politique. Il leur est en outre prescrit de convoquer les tribunaux à reflfet de procéder à la nouvelle prestation de serment d'obéissance aux intitutions de l'Empire et de fidélité à l'Empereur.

Les changements fréquents de gouvernement font éclore une race d'hommes toujours prêts à se ranger du côté du parti le plus fort et à jeter l'insulte au parti vaincu qu'ils ont servi, se ménageant des intelligences dans tous les partis, en prévision d'un changement politique et appropriant toujours leurs opinions aux circonstances. 11 en est même, comme Talleyrand et Fouché, qui, dès que le régime qulls ont servi, est tombé, se vantent d'avoir contribué à sa chute par des intrigues secrètes et autres manœuvres coupables. Pour qu'on ne doute pas de leur dévouement de fraîche date à l'ordre nouveau qui s'établit, ils outragent celui qui est tombé, avec la même lâcheté qu'ib l'avaient adulé, quand il était au pouvoir. Ceux qui ont été le plus comblés de bienfaits par le régime tombé sont les plus empressés à l'abandonner, pour se tourner

vers le soleil leyant ; les nouyeaux gouvernemeiits, toiU en les méprisant, acceptent leurs services, parce qu'ils les savent dociles, tandis quUls tiennent à Técart les hommes indépendants. En c eflet, l'injuste, dit Bossuet, peut entrer dans tous les desseins; trouver tous les expédients, entrer dans tous les intérêts ; àquel usage peut-on mettre cethorame sidroit, qui ne parle que de son devoir ? Il n*y a rien de si sec et de moins flexible et il y a tant de choses qu'il ne peut pas faire, qu'à la fin il est regardé comme un homme qui n'est bon à rien, entièrement inutile * >.

La conscience publique est démoralisée par le spectacle . des variations des hommes politiques, courtisans de tous les régimes, hier amants passionnés de la liberté, aujourd'hui serviteurs d'un dictateur ; la veille radicaux, le lendemain autoritaires ; autrefois défenseurs du trône et de l'antel^maintenant flatteurs du peuple et insulteurs des prêtres.

Le spectacle des fortunes rapides qui se font par la politique démoralise encore le pays qui travaille^ On voit des hommes politiques passer subitement de la pauvreté à la fortune ; hier, ils étaient endettés, aujourd'hui, ils ont c des jardins, où Ton renverse toute la terre, des jets d'eau, des statues, des parcs sans bornes, des maisons, dont l'entretien surpasse le revenu des terres où elles sont situées. D'où tout cela vient-il * ? »

Les révolutions, renversant l'échelle sociale, mettent en bas ceux qui étaient en haut, et en haut ceux qui étaient en bas. On a dit d'un souverain :

« Aujourd'hui sur le trôno et demain dans les fers ; »

(1) Bossuet. Sermon tur l'ambition.

<2) Féaelon. Direeiion pour la conicience (Tun roi.

PROAL. — Crimin. pol. i8

le député de ^opposition, aujourd'hui en prison, est demain au pouvoir. S'il suffit de passer par la prison ponr devenir député, ministre, quelle tentation, pour ceux qui sont en bas et qui ont leur fortune à faire, de provoquer le renversement de Tordre établi et de se faire jeter en prison! N'a-t-on pas vu un maître d* école, Buchot, nommé par le comité de Salut public ministre des affaires étran* gères S de petits professeurs de collège devenir ministres de rinstruction publique, des.avocats médiocres ministres de la justice, ministres de l'agriculture, ministres du commerce, ministres des travaux publics. Tant d'hommes médiocres s'élèvent aux emplois supérieurs, tant de havts fonctionnaires et de ministres poussent, du matin au soir, comme des champignons sur le fumier de la politique, qu'une ambition effrénée tourne toutes les tètes et les jette dans les luttes politiques, pour y chercher fortune.

Au xvn* siècle, dans son admirable sermon sur l'ambition, Bourdaloue flagellait ceux qui s'élevaient aux grandes charges de l'Etat sans préparation, en invoquant de prétendus droits héréditaires. Aujourd'hui, l'ambition des politiciens fait courir à l'Etat les mêmes dangers que l'ambition des grands ; à la scandaleuse transmission héréditaire des emplois a succédé le scandale des nominations politiques. Swift et Beaumarchais ont raillé c cette honteuse manière d'obtenir les grandes charges en dansant sur la corde ' ». Aujourd'hui, c'est en dansant sur

(1) C'était, dit Taine, un « clubiste inepte, pilier de billard et d'estaminet, à peine capable de lire les pièces qu'on lui porte assigner dans le café où il passe sa vie >. (La Révolution, t. UI, p. 64.) — Lorsqu'il quitta le ministère, Buchot demanda à son successeur une place de commis, et, sur son refus, une place de gfarçon de bureau.

(2) Swift. Voyag'et de Gulliver, V* partie, ch. vr.

la corde politique que les grandes charges sont obtenues, et Ton peut dire encore : « pour cette place, il fallait un calculateur, c'est un saltimbanque politique qui Tobtient. »

En 1793, la plupart des membres de la Commune de Paris étaient de simples omrriers ; les agents d'afFaires ▼éreux, les huissiers et les autres ofSciers ministériels réToquéa se faisaient nommer membres des comités révolutionnaires en se disant jacobins et patriotes. Aujourd'hui, ils se disent socialistes, radicaux, pour se faire élire ceoBeillers municipaux, conseillers généraux et députés ; on voit même des garçons de restaurant, des savetiers, des commissionnaires, en montrant patte rouge, entrer au conseil municipal des grandes villes et devenir administrateurs des hospices, administrateurs des bureaux de bienfaisance, ce qui leur permet de se distribuer les 'Secoars destinés aux pauvres.

Les fortunes politiques sont si rapides, qu'on ne se «entente pas de monter les degrés de Téchelle sociale, on veut les escalader d'un coup. Tout citoyen veut être un homme politique ; tous les hommes politiques veulent être députés ; tous les députés veulent être ministres, ou tout au moins sous-secrétaires d'Etat ; tous les miniëtree 'Veulent être présidents du conseil ; tous les présidents du conseil veulent être présidents de la République. L'ambition est légitime, quand elle est associée à des vues de bien public, modérée, servie par le talent et des moyens honnêtes. Il y a de nobles ambitions : vouloir guider son pays vers la justice et la liberté, réformer des abus, redresser des injustices, éclairer le peuple, c'est une ambition louable et même un devoir. L'absence' d'amM^

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tîon chez les honnêtes gens est même un malheur public, parce qu'elle livre ■ le pouvoir aux indignes. Si ceux qui méritent les mandats électifs ne les recherchent pas, ceux qui ne les méritent pas les prendront. Une ambition modérée qui se propose un but élevé est donc utile à lu société. Chez les peuples, où le régime parlementaire est organisé, elle est un ressort nécessaire de ce gouvernement, c Chez nous, disait un Anglais, les hommes de talent, d*esprit et d'ardeur sont partagés en deux classes : une, qui possède le ministère et une autre qui le poursuit ^ > Mais il faut que le pouvoir soit recherché par des moyens honnêtes, dans le but de servir le pays, d'améliorer ses institutions et ses lois. Une ambition politique sans mesure*, précoce et égoïste, ne produit que le désordre et l'agitation ; elle fait naître les intrigues, les cabales, les rivalités. Que devient l'intérêt public, pendant que les hommes politiques se disputent le pouvoir et se distribuent les portefeuilles, non suivant leur expérience et leurs connaissances spéciales, mais d'après l'importance des groupes et des considérations secondaires de stratégie parlementaire ? Quel spectacle que celui de ces ambitieux déçus, qui, tombés du pouvoir» ne peuvent se consoler d'être rendus à la vie privée et forment des coalitions immorales avec leurf anciens adversaires, attaquant ce qu'ils ont défendu la veille et défendant ce qu'ils ont attaqué ?

Ce ne sont pas seulement les ministres qui se disent: c Quo nonascendam? » Les déclassés, les incapables, les

(1) Artaud, de Mentor. La vie et lee travaux diplonuUiquee du comte (THauterive^ p. 472.

(2) Salluste dit de Catilina : Vastus animus iromoderata, incredibî- .lia, nimis alta semper cupiebat (v).

ambitieux, les petits fonctionnaires^ se jettent dans les luttes politiques et pour arriver plus vite adoptent les opinions les plus avancées. Des instituteurs, de jeunes professeurs, qui n'ont pas encore de barbe au menton et encore moins de jugement, abandonnent leurs classes, pour se faire meneurs de partis révolutionnaires et veulent représenter le pays, lorsqu'ils ne représentent encore que la vanité et la présomption ; des avocats inexpérimentés, qui ne connaissent pas les lois, s'érigent en législateurs ; des médecins, qui ne savent pas guérir leurs malades, prétendent guérir les maladies du corps social, qu'ils n'ont jamais étudiées. Tout le monde sort de sa compétence ; personne, ne reste à sa place. Le cordonnier juge au delà de sa chaussure, le cuisinier au delà de sa cuisine.

Chacun bourdonne autour de Tœuvre politique, Chacun y veut mettre la main *.

Il semble que la politique dispense d'études ceux qui aspirent aux fonctions publiques. Personne ne se connaît et ne mesure son ambition à son mérite. Il y a encore des cordonniers qui font des souliers, des boulangers qui pétrissent, des tailleurs qui font des habits, des meuniers qui font de la farine, des maréchaux ferrants qui ferrent les chevaux, des épiciers qui vendent les denrées coloniales. Mais, combien y a-t-il d'artisans, qui dans leur échoppe ou leur magasin, autour du pétrin ou de leurs fourneaux, caressent le rêve de ne plus pétrir, de ne plus travailler le cuir, de ne plus ferrer les chevaux, de ne plus faire la cuisine, de ne plus vendre les denrées colo-

(i) Barbier. Lei ïambes.

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itiales ! Leur rêve a'eet pas chimérique : ils obtienneiitdes emplois importants, lorsqu'ils peuvent taire valoir des services électoraux. Le pouvoir est considéré comme un g&teau, dont chacun réclame sa part ; les fonctions publiques sont une proie, dont chacun cherche à s'emparer, sans consulter sa compétence. Sous la Convention, on avait déjà vu des ouvriers nommés juges de paix et invoquer leur patriotisme ou leur haine des aristocrates, comme des titres à ces importantes fonctions. Des bouchers, des cordonniers., de petits marchands, ont été en 1793 des personnages disposant de la yie et de la liberté de leurs concitoyens. Gicéron, citant l'exemple d'un greffier, qui était devenu questeur, et d'autres citoyens obscurs, qui étaient arrivés aux premiers rangs, ajoutait : < Il n'est que trop certain qu'avec l'exemple de pareilles fortunes les guerres civiles ne manqueront pas '. >

La politique corrompt le pays, lorsque par des nominations peu justifiées elle récompense le zèle électoral. Une des principales ' missions du gouvernement est de placer Tautorité en de bonnes mains, de rechercher le mérite et de récompenser le travail. On ne lèse pas seulement les bons fonctionnaires, en leur préférant les agents électoraux, on prive l'Etat de leurs lumières. Lorsque les fonctions publiques ne sont plus données aux capacités intellectuelles et morales, elles cessent d'être utiles et peuvent devenir nuisibles.

Autrefois, au début de chaque règne, il y avait une immense curée de places et de pensions. C'est ainsi qu'au début du règne de Henri II les Montmorency et les Guise

(1) Cicéron. De Officns, 1. II, § 8.

s'emparèrent de tous les emplois, c II ne leur échappait, dit un contemporain, non plus qu'aux hirondelles Jes mouches, état, dignité, évèché, abbaye, office ou quelque autre bon morceau, qui ne fût incontinent englouti S » Les changements nombreux de gouvernement et dé ministère ont multiplié encore les curées et surexcité les appétits, c Les ministères, disait déjà Montesquieu, se succèdent et se détruisent ici comme les saisons *. > L'instabilité ministérielle a encore fait des progrès depuis Montesquieu ; on a quelquefois plusieurs ministères par saison. Chaque ministre arrive aux affaires, avec ses parents, ses amis, ses électeurs à pourvoir ; il est trop bon parent, trop bon ami, trop bon compatriote, pour leur refuser quelque chose ; il se préoccupe trop de sa réélection, pour ne pai préférer des agents électoraux aux fonctionnaires les plus capables. Les cabinets des ministres sont devenus des bureaux de placement pour les agents électoraux.

Dans son Essai sur les privilèges, l'abbé SieyèÉ disait que l'intrigue et la mendicité étaient l'industrie particulière des privilégiés ; elles sont devenues Tindustrie des politiciens. Les citoyens ne comptent plus sur leurs efforts personnels, pour améliorer leur situation ; ik attendent les faveurs du gouvernement, ils comptent sur les recommandations politiques. On ne voit plus que des mains tendues et des bouches ouvertes '. Le fonctionna*

(1) A.la mprt de Henri II, les solliciteurs accoururent à Fontainebleau' en si grand nombre, que le cardinal dé Lorraine Ûi dresser une potence à la porte du château, en leur enjoignant de se retirer dans la journée, sou^ peine d'être pendus. (Villemain. Vie de UHôpi" toi.) • ' '• '■ ' ••••■■••.'...

(2) Lettrei Persanes. Lettre 38.

(3) Un spirituel rédacteur dés Débats, M. Gaston Deschamps, appckle les couches nouvelles «les bouches nouvelles ». Bn effet, « eàgënétaly

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risme n'est donc pas, comme on Ta dit S une plaie spéciale aux monarchies, c'est un mal, dont souffrent tous les régimes et le régime démocratique plus encore que les autres. La démocratie multiplie les fonctions, pour payer les services électoraux ; elle épure, pour faire des vacances. Sous les monarchies, la noblesse se précipita à la cour pour solliciter des emplois et des pensions, et l'assassinat du duc d'Enghien ne refroidit pas son ardeur à servir Napoléon. On vit même des défenseurs du trône et de l'autel, qui avaient poussé les Vendéens à la résistance, s'incliner devant « l'usurpateur > et prendre place parmi ses courtisans. Mais, si dans une République il n'y a pas de places de chambellan, de grand écuyer et d'autres analogues, il y a un nombre infini de places administratives, dont le nombre augmente sans cesse. En 1793, les Jacobins prirent toutes les places, bien qu'ils fussent, en général, incapables de les remplir ; c ils étaient, dit Hichelet, parfaitement étrangers aux choses administratives. Tels savaient à peine écrire ' o. Ils devinrent presque tous fonctionnaires ; ils s'emparèrent des bureaux des ministères et créèrent un grand nombre de places nouvelles. Lorsque Danton arriva au ministère, il y plaça toutes ses créatures.

Dans un discours qu'il prononça sous la Restauration, le général Foy, ayant été interrompu par un de ses collègues, qui lui demanda la définition du mot aristocratie. € L'aristocratie du xix* siècle, répondit-il, c'est la ligue, la

le peuple est un souverain qui ne demande qu*à mander et sa majesté est tranquille» quand elle digère ». {Mémoireê de Rivarol^ p. 151.)

(1) Bami. La morale dans la démocratie,

(2) Hichelet. Op, cit., t. VII, p. 62.

coalisation de ceux qui veulent consommer sans produire, vivre sans travailler, occuper toutes les places, sans être en état de les remplir, envahir tous les honneurs sans les avoir mérités ^ > A la manière dont la politique est pratiquée aujourd'hui, quelle dilTérence y a-t-il entre la démocratie et Tarislocratie ? La politique fait encore des c aristocrates » , des privilégiés, qui veulent vivre sans travailler, occuper toutes les places, sans être en état de les remplie.

Avant 1789, les nobles croyaient avoir droit à des pëtïsions et Fénelon lui-même s'affligeait, quand il les voyait languir dans l'antichambre de Versailles sans recevoir aucun bienfait. Aujourd'hui les politiciens croient avoir droit à des pensions, et les députés s'affligent quand ils voient leurs électeurs languir dans l'antichambre des ministres sans obtenir une pension sous la forme dune sinécure. Aux États tenus à Paris en 1615, le tiers état suppliait le roi de retrancher les pensions qu'il payait à beaucoup de gentilshommes. Les contribuables pourraient encore faire la même demande pour une foule de pensions payées aux politiciens.

Les partis politiques ne savent pas pratiquer l'égalité devant la loi, l'admission de tous aux emplois. Il y a toujours une catégorie de citoyens placés hors la loi ou suspects. Avant 1789, c'étaient les protestants et les juifs ; pendant la Révolution, les nobles et les prêtres ; sous la Restauration, les libéraux ; à cette époque, ceux qui avaient des parchemins et des principes religieux étaient favorisés; aujourd'hui, les privilèges sont renversés : ceux qui n'ont pas de parchemins et de principes religieux sont préférés,

(1) Discourt du général Foy, t. II, p. 31.

2S2 LA CRIlUfALlTÉ POLITIQUE

La politique pousse souvent des incapables aux fomêtions publiques, afin de s'en servir comme de dociles instruments ^

En faisant donner les fonctions publiques à des agents électoraux, la politique déconsidère Tadministration. Les fonctions publiques, n'étant plus la récompense du trayçdl et du mérite, perdent une grande partie de la considéralion dont elles devraient être entourées. Les fonctionnaires, placés sous la surveillance des hommes politiques, qui les font nommer, avancer ou révoquer, suivant leurs intérêts électoraux, n'ont plus l'autorité qu*ils auraient, s'ils étaient les représentants stables et indépendants du gouvernement.

C*est un grand malheur pour un pays que les fonctions publiques cessent d'être un signe de supériorité intellectuelle et morale, et que par suite elles soient moins consisidérées et recherchées. Pour contre-balancer l'influence de l'argent, qui grandit sans cesse, il faut que, à côté des carrières qui enrichissent, il y en ait d'autres qui donnent de la considération et soient recherchées par leur côté honorifique. Les deux grands mobiles des hommes sont : rbonneur et l'argent. Le désir de la considération est un firein à la passion des richesses ; mais si la considération, qui doit entourer les fonctions publiques vient à diminuer,

(i) G*e8t sur la recommandation de Robespierre que le maUre d*école Buchot fut nommé ministre des affaires étrangères et que Henriot, ancien petit clerc, fut nommé général à Paris de toute là force armée; c'étaient des instruments dociles entre les mains des Jacobins. — Ronsin fit nommer Rossignol général en chef, dans là pensée qu'il pourrait tout faire sous son ombre. « Vous avei iort, lui dit Rossignol lui-même, je ne suis pas f... pour commander une armée. > Il eut beau dire, il commanda. (Michelet. Op. cit., t. VIII, p. 26.

Là COBBCPTIOM DES MŒURS PUBLIQUES 183

e'est le seDliment même de Thoimear qui baisse dans le pays, c'est le pouvoir de l'argent qui augmente. Or, c jamais spectacle fut plus révoltant que Taspect d*une cité, où la fortune donne la suprématie ' ».

Bn développant le favoritisme *, la politique crée des mœurs qui ne peuvent convenir à un peuple libre ; elle organise la mendicité ; elle favorise Fintrigue ; elle décourage le travail. Les citoyens qui sont toujours à l'affût d'un emploi, en quête d'une place, acquièrent du flair et de la souplesse, mais ils perdent leur dignité. L'extension abusive du fonctionnarisme rend, en outre, impossible la sincérité des élections. Les fonctionnaires sont si nombreux, et la pression qu'ils exercent est si forte, qu'elle empêche la volonté du pays de se manifester librement.

Lorsque la politique achète les suffrages et les paye en fonctions, comment le sens moral du pays ne serait-il pas altéré par le spectacle de ces trafics? Les traOcs électoraux apprennent au peuple à sacriGer l'intérêt générai à l'iutérêt personnel ou à l'intérêt local. Les électeurs font ce qu'ils voient faire ; ils ne songent plus à l'intérêt général et veulent avoir un député à leur service, pour s'occuper de leurs intérêts locaux, de leurs petites affaires, pour porter aux différents ministères leurs sollicitations, pour •faire leurs commissions; ce n'est pas un représentant du pays qu'ils nomment, c'est un commissionnaire '•

(i) Gieéron. La République,

(2) Autrefois, avant 1789, l'Élat nommait à un très petit nombre d*empIois ; aujourd'hui, il nomme à un nombre considérable de places.

(3) Dans un procès récent, on a vu un mari malheureux et peu scrupuleux donner mandat à son dépulé d'aller demander à sofi heti-

'^èux rital le prix de son déshonneur. ,

Dans un discours qu'il prononça en 1846, M. Thiers, après avoir rappelé les misères des gouYernements absolus, signala les misères des gouveicnemenls libres et la corruption morale, que les élections répandent dans le pays : < Le maître, dit-il, n*est pas en haut, il est en bas ; il faut flatter en bas...; il faut poursuivre jusque dans les plus infimes régions ce travail de brigues déplorables ; de façon que la liberté, qui a pour but d'étendre la participation aux affaires publiques, n'étend souvent que la corruption, comme ces poisons qui, versés dans la masse du sang, portent la mort partout où ce liquide bienfaisant est destiné à porter la vie. » Le virus politique pénètre partout et vicie tous les organes du corps social. La recherche de la popularité corrompt en même temps les candidats et les électeurs ; on ne voit plus que des flatteurs. Les députés flattent les électeurs, les ministres flattent les députés. Le peuple, à force d'être flatté, perd le bon sens et veut l'impossible. Ces habitudes de flatterie se généralisent, et passant dans les mœurs, détruisent partout l'autorité ; les professeurs flattent les élèves, les parents flattent les enfants. Ceux qui devraient commander obéissent et ceux qui devraient obéir commandent. Où est l'autorité du pouvoir exécutif dans l'Etat ? qu'est devenue Fautorité des parents dans la famille ? Tous les pouvoirs sont déconsidérés. On s'étonne des progrès de l'anarchie, mais l'anarchie est partout ; elle est dans Tair, dans les idées, dans la littérature, dans la famille, dans l'administration, dans le gouvernement.

L'anarchie règne dans l'administration ; le sort des fonctionnaires ne dépend plus de leurs supérieurs hiérarchiques. Les déparlements, les communes sont dans un

état aaarchique ; l'autorité du préfet est annihilée par l'inQuence des députés et des sénateurs qui substituent à Faction biepfaisante d'une administration impartiale l'action malfaisante d'une tyrannie locale. A diverses époques, la province a subi le joug des tyranneaux de village. < Les années 1815 et 1816, dit M. Guizot S ont été surtout empoisonnées par ces tyrannies de petite ville, ces insolences de village, par cette nuée de hobereaux obscurs, suscités tout d'un coup dans la France entière, pour la vexer, la menacer, faire Tangoisse de leur campagne ou l'humiliation de leur quartier.» Les tyranneaux d'arrondissement ne sont plus aujourd'hui des hobereaux, mais ils font toujours peser sur les populations le joug. le plus lourd et le plus humiliant. C'est la faiblesse du pouvoir exécutif et la toutepuissancedes députés, qui ont créé cette désorganisation sociale. Une nation souffre, quand le pouvoir exécutif est trop faible comme quand il est trop fort. Combien Bossuet avait raison de dire : « Ce que vous voulez faible à vous opprimer devient impuissant à vous protéger. » Il ne faut pas confondre le pouvoir des députés aver le régime parlementaire ; le gouvernement par les députés n'est autre chose que l'anarchie. L'ordre exige que chaque pouvoir exerce ses attributions normales, que le gouvernement gouverne et que l'assemblée contrôle. Un prince, ou une assemblée, qui peut tout, abuse de son pouvoir ; toute autorité a besoin d'être limitée pour ne pas devenir tyrannique. Aujourd'hui l'immixtion des hommes politiques dans l'administration est telle, qu'on a vu des députés et des sénateurs vouloir à la tribune et dans des réunions re viser

(2) Guizot. Du gouvernemeni de la Franct, p. 184.

des procès criminels, proclamer TinnoceDce d'accUBés reconnus coupables par le jury et faire peser des soupçons sur des innocents ^

La corruption politique d'Athènes et de Rome fut une suite de la corruption morale, mais cette corruption morale, à son tour, fut accrue par les brigues des ambitieux politiques, qui avilirent le peuple pour le dominer et s'en faire un instrument.

Aujourd'hui aussi la corruption s'étend de la vie privée à la vie publique. Gomment les mœurs électorales et les mœurs parlementaires seraient-elles bonnes, quand les mœurs générales sont mauvaises ? Pourquoi les hommes politiques seraient-ils tous des modèles de désintéressement et d'austérité, lorsque la cupidité et le sensualisme sont les deux traits caractéristiques des mœurs contemporaines? En voyant tant d'écrivains trafiquer de leurs plumes *, comment s'étonner qne des hommes politiques trafiquent de leur influence et de leurs votes? Mais leurs malversations, à leur tonr, pervertissent le sens moral du pays, qui en est témoin. Qui n'a entendu des électeurs pousser cette exclamation : « Je voudrais être ministre

(1) J'en cite un exemple à l'Appendice de ce volume.

(2) Un grand nombre de journaux ne sont que des entreprises de chantage. Nous venons de juger à la cour d'Aix un ancien secrétaire du Sultan, qui avait fondé un journal à Marseille uniquement pow menacer le Sultan de révélations scandaleuses, s'il n*ache(ait pas son silence. La cupidité, sous cette forme hideuse du chantage, prend une extension effrayante. Dans toutes les grandes viUes, il y a plusieure journaux qui ne vivent que de chantage. — La presse a encore altéré notre caractère national, en introduisant des habitudes d'injures grossières e^ de diffamation. — Enfin, et c'est là le c4té le plus affligeant du rôle de la presse, des étrangers, en achetant des journaux importants, sont parvenus à diriger des groupes politiques, à se mêler de nos affaires et à dominer quelquefois le pouvoir. Gomme les Romains de Tempire, « nous flattons les étrangers, nous les caressons ».

des finances pour vingt-qaatre heures I > Us ne slodigneat pas de la conduite des minisires qui profitent de leur passage aux affaires pour s*enrichir; ils leur portent envie et aYOueat qu'à leur place ils en feraient autant.

Les mauvaises mœurs politiques ont altéré notre carac* tère national, qui était droit, généreux, très sensible à rhonneur et indifférent à Fargent. Au commencement de ee siècle, Bentham écrivait : € Un Anglais ne saurait venir en France sans observer combien le sentiment de Thonneur et le mépris de l'argent descendent pour ainsi dire dans les conditions inférieures beaucoup plus en France qu'en Angleterre. » Aujourd'hui, ce qui descend des régions politiques dans les classes inférieures, ce n'est plus le sen* timent de l'honneur et le mépris de l'argent. Le pays a été tellement démoralisé par les exemples, de corruption politique, qu'il a eus sous les yeux, qu'il est médiocrement ému par les scandales, qui à d'autres époques l'auraient fait bondir d'indignation *.

Assurément, il ne faut pas se plaindre que le mépris public ne fasse plus de révolution ; nous en avons assez fait, et si Tindignation renversait encore les gouverne* menis, nous en changerions trop sopvent. Mais L'indifférence pour Pimprobité des hommes politiques est un grave symptôme. 11 y a là un danger pour la liberté politique, qtii vit surtout de moralité. La corruption mène au despotisme,' la décomposition sociale prépare la dicta«^ ture.

Quelque affligeant qtie soit le spectacle des moeurs parle-

(1) Le maire d*une commune rurale me disait dernièrement : « Je sais que notre député est un homme véreux, mais quand même il 'aurait été condamné & huit ans de fraraux forcés, je voterais pour lui, parce qu'il me rend service. •

ment aires en France, en Italie', en Amérique et dan» d*autres pays, il ne faut pas croire que la décadence est venue pour ces peuples, fatale, irrésistible. Dieu a fait les nations guérissables et la France plus guérissable que toute autre nation, à cause de la mobilité de son caractère. Si ses vertus sont fragiles, ses vices sont éphémères. Elle passe d'une passion à une autre avec une extrême rapidité. En 1789, elle prit feu pour la liberté ; quelques années après, elle s*en dégoûta et ne songea plus qu'aux plaisirs, puis elle les oublia et se passionna pour la gloire militaire. Aujourd'hui, elle al'amourdu luxe et du bien-être; demain de plus nobles passions, l'amour des pauvres, l'esprit du sacrifice, le souci des réformes sociales la reprendront *. L'Angleterre a traversé, comme nous, des époques de corruption politique et elle s'en est relevée.

Chez d'autres peuples, il est vrai, à Athènes et à Rome notamment, la corruption morale et politique a entrainé la perte de la liberté et de la grandeur nationale, et l'on trouve entre les mœurs de ces peuples et les nôtres des ressemblances qui effraient. Mais aussi que de différences, qui sont à notre avantage I Que de forces morales, que de raison d'espérer, qui manquaient aux anciens Romains i Nous avons une armée admirable de patriotisme et d'abnégation qui est profondément honnête et qui ne s^occupe pas de politique. L'armée romaine, au contraire, à l'époque de Sylla, de Pompée et de César, était corrompue par les

(1) Diaprés un criminaliste italien, G. Ferrero, la corruption politique serait encore plus grande en Italie qu*en France {Panama et Panamino).

(2) On a vu pendant les fôtes franco-russes, et pendant les fêtes qui ont lieu en Tlionneur de Jeanne d'Arc, avec quelle vivacité les sentiments patriotiques et religieux se sont réveillés dans toutes lesclasscs de la population.

largesses des généraux, par le pillage des provinces, par des habitudes de débauche et d'ivrognerie. C'est Tarmée qui renversa la république et établit la dictature.

Les défaillances de quelques-uns de nos hommes politiques ne peuvent être comparées à la vénalité plus générale des Romains.

Malgré Textension du parasitisme, produite par la politique, on ne peut non plus assimiler les mœurs du peuple à celles de la tourbe du forum, plebs sordiday et circo ac theatris sueta, comme rappelait Tacite, « cette sangsue du trésor*, » qui demandait toujours et était toujours affamée.

Les Romains ne pouvaient s*appuyer que sur la religion païenne qui s*était, en outre, altérée à la fin de la république et qui avait cessé d'être morale. La société contemporaine, au contraire, trouve un point d'appui inébranlable dans la religion chrétienne. . Les croyances spiritualistes commencent à reprendre possession des esprits cultivés. De grands efforts sont tentés, pour faire comprendre au peuple que c'est l'athéisme, et non ^e christianisme, qui est son véritable ennemi, et que la liberté, l'égalité et la fraternité sont mieux assurées par la pratique de l'évangile que par le scepticisme et le matérialisme. Des signes de réveil moral apparaissent.

Bossuet a prononcé une parole d'une profonde sagesse, . > quand il a dit : c II ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier. > Ce conseil s'adresse aux nations, comme aux individus : il y a un grand danger à se mépriser; une nation ne doit pas exagérer ses misères morales,

(1) Lettre n* 21 de Ciccron à Atlicu»-

Proal. — Grimin. pol. 19

2M LA CRIMKNALITÉ POLITIQUE

ni étaler les plaies sociales. Mais on fait bien Je porter sar ell^s le fer rouge de la justice; il aurait fallu le faire plus tôt et avec plus de décision, dans Taffaire de Panama, afin d*éviter la prescription et d'atteindre toutes les pourritures. La justice, comme le feu, purifie tout.

Il est juste, en outre, de ne pas juger uniquement une nation par le monde politique ; elle vaut souvent mieux que lui. Ce n'est pas la vraie France qui a été représentée par les fanatiques de la Terreur, par les hommes corrompusdu Directoire, par les courtisans de Napoléon, par les députés de la chambre introuvable, etc. Ce n'est qu'une faible minorité qui a pris part aux crimes et à la corruption des divers gouvernements. La masse a toujours été honnête, laborieuse, économe, amie de l'ordre et de la liberté; elle était moins fanatique, moins cruelle, moins corrompue moins servile, moins intolérante que les partis qui ont détenu le pouvoir. Il n'est pas entièrement vrai de dire qu'un peuple a toujours le gouvernement qu'il mérite. La politique de la terreur, la politique de la corruption, la politique de la* dictature, la politique de l'intolérance religieuse» la politique de l'intolérance irreligieuse, ont été successivement imposées à la France, mais elles ne repré* sentent pas ses véritables aspirations. Elle veut un gouvernement qui ne persécute personne, qui protège les droits de* tous, qui assure la paix et maintienne toutes les libertésnécessaires, liberté politique, liberté religieuse, liberté^ (l'enseignement, et qui remplace enfin l'esprit de parti par un large esprit national ^ . Elle veut aussi un gouvemmient.

(1) « Un gouvernement est méprisable, [qui ne sait pas contenir son parti et se laisser mener par lui. » (Thiers. La Monarchie de- 1830.)

qui gouverne, qui mette ua terme aux vexations des tyrannies locales, aux délations des hommes politiques et à leur immixtion dans l'administration. Elle veut surtout la séparation de la politique et des affaires.

La politique s'est déshonorée par l'emploi de moyens coupables et l'adoption de maximes immorales. Elle a besoin de se réhabiliter en se moralisant. Après avoir pratiqué depuis si longtemps la ruse et le mensonge, l'intrigue et la violence, elle devrait, ne serait-ce qu'à titre de nouveauté, essayer un peu de la loyauté, de la tolérance et de la justice. Aujourd'hui plus que jamais on aime la nouveauté. Or, quoi de plus nouveau qu'une politique morale ? Peut-être fînirait-on par reconnaître que dans la vie publique, comme dans la vie privée, la probité est la plus grande des forces et la suprême habileté.

Le machiavélisme ne doit pas seulement être détesté par les honnêtes gens, il doit encore être considéré comme funeste aux véritables intérêts des nations. II n'y a pas de grande politique immorale. La fourberie et la violence peu* vent faire obtenir des succès éphémères, mais ils n'assurent pas la grandeur et la prospérité d'un pays. Les succès de la politique immorale ne durent pas ; tôt ou tard les nations. comme les individus, les hommes politiques, comme les. simples particuliers, sont punis du mal ou récompensés du bien qu'ils font. Le crime politique est plus souvent puni qu'on ne le croit. Ceux qui font périr leurs adversaires par le poison ou l'échafaud subissent souvent le même sort ; ceux qui exilent sont à leur tour exilés

Il y a plus d'immoralité que de profondeur dans le machiavélisme. La politique tortueuse et violente n'était pas celle de Saint-Louis, de L'Hospital, d'Henri IV, de Sully, de Turgot, de Franklin, de Washington. Leur exemple prouve qu'on peut être un grand roi, un grand ministre, un grand citoyen et un honnête homme. De puissants génies, au contraire, ont perdu les peuples qu'ils gouvernaient, parce qu'ils ont méprisé la justice et n'ont écouté que les calculs de la politique machiavélique. Napoléon I*, qui ne s'inspirait que de la raison d'Ëtat, a flni par perdre la raison, en faisant la guerre d'Espagne et la campagne de Russie. Danton et Robespierre, qui ne manquaient pas de talent, ont perdu la république, en voulant la sauver par la terreur. La liberté ne s'impose pas par la guillottine ; la fraternité ne s'établit pas par l'extermination de ses adversaires; le règne de la justice et de l'égalité ne se fonde pas par le massacre populaire et le massacre judiciaire.

Les disciples de Machiavel disent que la politique doit, s'il le faut, commettre des violences et même des crimes, pour sauver le peuple, mais ce qu'ils appellent le salut du peuple n'est souvent que le salut de leur domination. Les auteurs du 18 Fructidor qui firent ce coup d'Ëtat sous prétexte de sauver la république, ne violèrent les lois que pour échapper à un danger personnel et, loin de sauver la république en faisant appel à un général , ils créèrent un précédent pour le 18 Brumaire. Le salut public est un prétexte pour toutes les violences et toutes les iniquités. En outre, lorsqu'un crime politique est commis réellement pour le salut du peuple, rien ne prouve que ce crime est nécessaire etque le peuple ne peut pasélre sauvé par d'autres moyens.

Le salut da peuple est plutôt daos le respect du droit que dans sa yiolation. Un peuple qui fait son devoir peut attendre avec confiance l'avenir ; s*il souffre nomentanément pour la justice, il est bien rare que le jour delà réparation n'arrive pas, car pour les nations, comme pour les individus, ce sont les vertus qui les élèvent et ce sont les vices qui les abaissent.

La politique machiavélique n'est pas la grande politique ; il ne faut pas un grand génie pour la pratiquer. Il est plus facile de gouverner avec des expédients qu'avec des principes. Au surplus, cette politique n^à plus de raison d'être dans les sociétés modernes. On comprend, en effet, que le prince de Machiavel, c'est-à-dire un souverain absolu, ait intérêt à semer la division parmi ses sujets, afin de les dominer ; mais la maxime diviser pour régner ne peut convenir à un gouvernement libre qui s'appuie sur l'opinion, et qui a intérêt à unir les citoyens et non à les diviser. La terreur peut être un instrument de gouvernement pour un dictateur populaire ou militaire, mais elle est également sans application dans un gouvernement d'opinion. Dès lors, au lieu de dire comme dans l'ancienne politique : de la fourberie, encore de la fourberie, toujours de la fourberie ; de Taudace, encore de l'audace, toujours de l'audace, la politique moderne doit dire : de la droiture, encore de la droiture et toujours de la droiture ; de la justice, encore de la justice et toujours de la justice.

La dissimulation diplomatique devient plus difficile avec la publicité des débats parlementaires. Cette publicité, qui a des inconvénients, a l'avantage de profiter à la morale. Un ministère ne peut pas avouer à la tribune des projets injustes. En outre, à mesure que l'opinion publique

294 LA CnimNALlTÉ POLITIQUE

s*éclaire et devient prépondérante, elle remplace par son bon sens les finesses des diplomates. La politique tortueuse n'est pas toujours la plus habile. Henri IV ne Ta pas pratiquée '. Un diplomate qui a l'habitude de mentir a'inspire plus de confiance et perd aussitôt la plus grande partie de son autorité.

La politique de l'immoralité est une vieillerie indigne de la société moderne ; elle suppose le mépris de l'humanité et un antagonisme qui ne doit plus exister entre les gouvernants et les gouvernés. La politique des peuples libres ne doit pas ressembler à la politique des rois absolus; elle est fondée sur le respect du droit.

Quoi qu'en disent les sceptiques, la fourberie et la vio* lence ne sont pas des nécessités politiques ; la politique peut se perfectionner, à mesure que la société s'éclaire ; la corruption n'est point un moyen de gouvernement indispensable, la liberté peut exister sans la licence. Il est permis d'espérer un état de choses où l'administration sera impartiale, la législation équitable, où les élections seront sincères, le travail et le mérite récompensés. La bonne foi dans les engagements financiers est mieux observée aujourd'hui par les gouvernements européens qu'autrefois ', ils ont compris qu'ils avaient intérêt à ne pas altérer les monnaies, à ne pas faire banqueroute, parce que la confiance publique dans leur crédit est pour eux la plus grande des forces. Pourquoi ne comprendraient-ils pas qu'ils doivent avoir pour la liberté et la vie humaine le même respect que pour la dette publique ?

(1) Alors qu*il n'était encore que roi de Navarre, il disait avec use Juste fierté dans une proclamation : « Qui peut dire au roi de Navam qu'il ait jamais manqué à sa parole ? b

GOiNCLUSlON 905

C'est surtout sur les progrès de la raison publique qu'il faut compter pour rendre la politique plus loyale et plus juste. Les hommes politiques, les. assemblées et les souverains, sachant qu'ils seront traduits devant le tribunal de l'opinion, qui leur demandera un compte sévère de leur conduite, deviendront plus circonspects dans l'emploi des moyens qui soulèvent l'indignation publique.

La politique n'a pas seulement pour but le maintien de l'ordre et la protection des intérêts matériels, elle a aussi un but d'éducation. On ne gouverne pas seulement les homn^es par l'intérêt et par la force, mais par les idées «t les sentiments. Un sentiment élevé ne g&te pas la politique. Les grands progrès politiques n'ont été que des progrès philosophiques, une application de la philosophie chrétienne. La politique sans principes est une politique païenne qui ne fait pas avancer la société dans la voie du progrès. La vraie politique n'est que la raison appliquée aux besoins de l'Etat.

C'est le scepticisme et le matérialisme qui ont formé aujourd'hui une génération d'hommes politiques préférant aux principes les réalités palpables. La politique d'expédients et d'appétits est la conséquence du scepticisme. Le changement qui s'est produit dans nos mœurs politiques a des causes profondes et lointaines. Un peuple qui était chevaleresque, dédaigneux de l'argent, passionné pour les grandes causes, tantôt pour la liberté politique et tantôt pour la gloire militaire, ne devient pas en un jour positif, sceptique, indifférent aux principes, attaché aux intérêts matériels. Ce changement de caraotëre est le résultat des nombreuses déceptions qu'il a éprouvées, des révolutions fréquentes qu'il a subies, msÉB

196 LA CRIMINALITÉ POUTIQUE

aussi de raffaiblissement des croyances spiritualistes. < Quand une république est corrompue, dit Montes-, quieu, on ne peut remédier à aucun des maux qui naissent qu*en ôtant la corruption et en rappelant les principes ; toute autre correction est ou inutile ou un nouveau mal '. > La suppression du régime parlementaire ne serait pas un remède, l'établissement d'une dictature serait un nouveau mal et un plus grand mal. Le vrai remède est dans le retour aux principes. Comme la vie humaine, la politique doit être spirîtualisée, si elle ne veut pas tomber dans la boue et y rester. Un changement de personnel politique serait insufCsant s'il n'était pas accompagné d'une réforme morale. En efiTet, si le personnel nouveau avait la même absence de principes que l'ancien, on n'aurait fait que remplacer des vaches grasses par des vaches maigres, qui, elles aussi, voudraient s'engraisser. Entre des sceptiques gras et des sceptiques maigres la différence n'est pas grande; s'il y en a une, elle est plutôt en faveur des premiers. En effet, des sceptiques repus sont moins dan* gereux que des sceptiques affamés ', parce qu'on pourrait espérer qu'ayant fait leurs affaires, ils feraient enfin celles du pays. C'est ce que, d'après Saint-Simon, disait cyniquement le surintendant Maisons, lorsqu'on lui enleva les finances : « Ils ont tort, s'écria-t-il, car j'ai fait mes affaires, et j'allais faire les leurs. »

(1) Stjfnii des loU.h VJII, ch. xii.

(2) « Le renard d'OEsope, dit Plutarque, ne voulait pas que le hérisson lui chassât les mouches, ne luy ostast ses tiques qui le mangeaient; car, si tu ostes, dit-il, ceux qui sont déjà saouls, il en Rendra d^autres qui seront affamés. » {Si Vhomme Sage u daii encore eniremesire et mêler des affaires publiques,) — La Fontaine a imité la table d*Esope, 1. XII, F. XIIL Le renard, les moucher et le kéris-

Le retour aux priocipes et aux croyances morales, la substitution des idées aux appétits, est donc le vrai remède contre la hideuse corruption politique. Il n'y a que les grandes passions qui puissent chasser les petites. Tant qu'on ne réveille pas dans un pays les nobles sentiments, l'amour de la patrie et de la liberté, les croyances qui puriQent, Tatmosphère parlementaire reste viciée.

Assurément, il ne suffît pas d'avoir les mains nettes pour exercer le pouvoir, il faut avoir l'esprit net, du tact et de l'expérience. Mais le talent sans moralité ne suffit pas. L'esprit seul ne préserve pas des défaillances.

On ne confie pas la garde de ses filles ou de sa fortune à un homme d'esprit débauché et dissipateur. Pourquoi confier la garde du pays et de la fortune publique à des hommes de plaisir, qui deviennent facilement des hommes d'argent? Lorsqu'un homme d'argent et de plaisir se dit l'ami du peuple, qui peut croire à sa sincérité ? L'amour ne se prouve pas par des paroles, mais par des actes. Ce n'est pas d'après des professions de foi et des diâcours humanitaires qu'on peut juger des véritables sentiments des hommes politiques, c'est par leur caractère et leur conduite habituelle.

La probité d'un chef de gouvernement ne lui impose pas seulement d'être intègre, elle lui commande aussi de choisir des ministres intègres, c Voulons-nous passer pour intègres, dit Cicéron, non seulement nous devons montrer notre probité, mais en exiger dans ceux qui nous entourent*. »

Les hommes d'État éviteraient beaucoup de fautes

(1) V Act: c. VerrèSy I. U, $ 10

298 LA CRIMINALITÉ POLITIQUTÎ

politiques, s'ik respectaient davantage la justice ; leurs fautes politiques sont souvent des fautes morales ; à mesure qu'ils 8*écartent du droit, ils s'éloignent du bon sens, de Tbabileté; ils s'abandonnent à des passions qui obscurcissent leur intelligence. Les idées justes, les sages résolutions sont inspirées par une conscience droite, dont la droiture se communique à Tesprit. Pour avoir du bon sens, il suffit de rester honnête.

fin revenant à la morale, la politique retrouverait lé bon sens qu'elle a perdu et se guérirait aussi de deux graves maladies, qui s'appellent la folie socialiste et la folie anarcbique et qui sont produites par le débordement des sophismes et le déchaînement des mauvaises passions. Aujourd'hui, nous manquons de raison ; les cerveaux semblent détraqués ; le bon sens, cette qualité qui était autrefois éminemment française, est altérée par une nuée de sophismes philosophiques, économiques et politiques, qui nous viennent de TAllemagne, de l'Italie, de l'Angleterre de rOrient et même de l'Inde. Le bon sens n'est plus la règle de nos pensées et de nos actions, depuis que nous adoptons le pessimisme et le socialisme allemands, l'évolutionnisme anglais, le scepticisme italien, le nihilisme russe et le bouddhisme asiatique. Redevenons Français et chrétiens, revenons à l'école du bon sens et de la morale.

Le mal dont souffre la société contemporaine est plutôt un mal moral qu'un mal politique et économique. Sans doute, il est utile de perfectionner les institutions et de réformer les abus, mais combien il est plus nécessaire de réformer les mœurs et de redresser les esprits par des idées saines et des croyances morales I Si l'on veut sauver la société de la corruption qui l'a envahie et de la barbarie

CONCLnSION 299

révolutionnaire qui la menace, c'est le spiritualisme qu'il faut rétablir dans les âmes et dans la politique ; lui sieul peut les arracher à la cupidité et à la haine.

U faut rétablir dans Tesprit public et dans l'éducation de la jeunesse le sentiment du devoir et de la responsabilité personnelle. 11 est nécessaire de combattre les sophismes qui conduisent à l'absorption de l'individu dans l'État et veulent faire de chaque citoyen un ressort d'une colossale machine, produisant la richesse et la distribuant selon les besoins. Le véritable remède à la crise que nous traversons est dans le retour à la vieille morale qui enseigne que les ouvriers comme les patrons sont faits pour le devoir, le travail et la responsabilité. Avec quelle autre doctrine, enseignerait-on aux riches l'esprit de sacrifice, l'abandon volontaire du superflu, et aux pauvres l'obligation de l'effort personnel, le mérite de la patience et le respect du droit?

Ge n'est pas en favorisant l'athéisme et le matérialisme, qu'un gouvernement obtient l'amélioration des mœurs, l'apaisement des passions et le soulagement de la misère. La saine politique ne fait pas la guerre à la religion. En ne se plaçant qu'au point de vue utihtaire, rien n'est comparable à l'aveuglement et à la méchanceté des fanatiques incrédules, qui veulent enlever aux autres des croyances qui consolent. Un gouvernement sensé permet à tous les citoyens de penser ce qu'ils veulent; il doit favoriser tout ce qui contribue à l'apaisement, à la moralité des citoyens. Or, qui peut nier que la moralité est soutenue parle sentiment religieux ? Plus un Ëtat compte dedtoyens religieux, moins il compte de perturbateurs, de socialistes et d'anarchistes. A une époque de scepticisme, dematéria-

Itsmer de positivisme, d'évolutionnisme, de nihilisme, qui peut songer à nier les services immenses que rend le christianisme en enseignant la dignité de la nature humaine, le caractère obligatoire du devoir et en opposant le culte de Tidéal au culte du veau d'or ? Dans une société où on n'entend plus parler que de la lutte pour la vie, du droit du plus fort, de l'élimination des faibles, de l'abjection de la pauvreté, de la toute-puissance de la richesse, la religion enseigne le dévouement, le respect et l'amour du pauvre, la responsabilité devant Dieu et devant la conscience. A une époque où le socialisme de plus en plus menaçantdemande l'omnipotence de rÉtat,le christianisme fait encore une œuvre utile, en revendiquant les droits de la personne humaine, les droits de la conscience et en posant des limites à Taction de l'Etat. Si les croyances spiritualistes ne reprenaient pas leur empire dans les esprits, il faudrait trembler pour l'avenir de la société, car c il vient un jour où les vérités bafouées s'afBrment par des coups de tonnerre * ».

Dans leurs rapports entre elles, les nations ont aussi le plus grand intérêt à ne pas séparer la politique de la morale. La vraie politique, non moins que la morale, leur commande la justice et la bienveillance, qui peuvent seules conserver la paix et avec elle tous les biens qui en résultent. C'est une politique criminelle et maladroite qui persuade aux peuples qu'ils doivent se jalouser, se haïr et se nuire, que l'intérêt doit être la seule règle de leur conduite et que la force seule doit résoudre les difBcultés qui s'élèvent entre eux. Les hommes d'Ëtat qui conseillent cette poli-

(1) ]B. Augier. La contagion, acte IV, scène nr.

iiqoe étroite et égoïste, jalouse et haineuse, ont la vue courte, ils ne voient que les intérêts présents qui divisent, mais ils oublient les intérêts qui sont communs et solidaires et surtout les conséquences funestes de l'antagonisme et de la guerre ; ils ne songent pas aux bienfaits de la paix et aux horreurs de la guerre.

A la politique de jalousie et d'ambition qui divise les peuples, combien serait préférable une politique de justice, de bienveillance et de modération qui les rapprocherait ! Combien ils seraient plus heureux, s'ils mettaient un terme à la politique de représailles et de domination ! A quel degré de prospérité l'Europe serait parvenue, si, réalisant le projet d'Henri IV, elle appliquait à la politique les règles du bon sens et de la morale chrétienne I La face du monde serait changée, si les nations, se considérant comme les membres d'une même famille renonçaient à la politique de la fourberie et de la violence. La politique des peuples chrétiens est encore païenne ; il faut la rendre chrétienne, pour donner la paix au monde.

Entraîné par son enthousiasme un peu excessif pour la gloire militaire, M. Thiers a dit : c A quoi seraient bonnes les forces des nations sinon à essayer de dominer les unes sur les autres ?» Il me semble, cependant, que les forces des nations pourraient être plus utilement employées qu'à des rêves de domination, qui coûtent tant d'argent et tant de sang, et qui aboutissent ensuite à des échecs et à des catastrophes. Toutes les fois qu'une nation a voulu dominer les autres, elle a fait verser des torrents de sang, sans profit pour elle-même. Tous ceux qui ont rêvé la domination ont échoué. Pour établir leur suprématie, Gharles-Quint et Napoléon P ont fait mourir des millions

302 LA GRIMINALITË POLITIQUE

d'hommes, et ils n*ont pu atteindre leur but ; le premier est mort dans un couvent, et le second sur le rocher de Sainte-Hélène ; TEspagne et 1d France ont été ruinées par leur politique ambitieuse. A combien de conquérants ne peut-on pas appliquer ces paroles de la Bible : c Le marteao qui a brisé les nations de l'univers a été brisé lui-même. >

La politique d'équilibre vaut mieux que la politique de conquête ^ Les Empires trop étendus ne peuvent pas durer, tôt ou tard ils succombent sous la coalition des autres peuples. Toute domination d'une nation sur les autres est un danger pour la liberté générale, car un peuple trop puissant, comme un souverain trop puissant, se maintient difficilement dans les bornes d'une sage modération. Si le désir de la domination est un bon ressort politique, pourquoi ne pas donner comme objectif à l'activité des peuples la domination morale par les sciences, les lettres et les institutions ?

Les sceptiques sourient volontiers, quand ils entendent les moralistes espérer la] fin des guerres internationales et le remplacement de la force par Tarbitrage. Cependant, lord Salisbury, qui avait d'abord traité cet espoir de chimère, le croit aujourd'hui réalisable : c La civilisation, dit-il, a substitué les décisions des tribunaux aux duels entre particuliers et aux luttes entre seigneurs. Les guerres internationales sont de même appelées à disparaître devant les conseils d'arbitrage d'une civilisation plus avancée *. » Les Etats-Unis et la Suisse ont pris en

(t) « Je me suis constamment montré Tennemi des conquêtes ; je ne voulais pas même, dans notre plus grande prospérité raiKtaire, qu'on (di jusqu*à la limite du Rhin ». (Expoté de la conduite politique de M. Camoty p. 50.)

(2) Discours prononcé à Hastings le IS mai 1892. J'emprunte oette

1883 rengagement de soumettre à un tribunal arbitral toutes les difOcultés qui pourraient surgir entre eux, pendant un espace de trente ans. En 1888, la France a contracté un engagement analogue avec la république de rfiquateur. En 1890, les plénipotentiaires de dix-sept républiques américaines, dans une réunion à Washington, ont admis le principe de Tarbitrage permanent.

On peut donc espérer que la guerre deviendra de plu» en plus rare par suite des progrès de la civilisation, et de la solidarité morale et économique qui existe entre les différents peuples; les nouveaux engins de guerre» qui augmentent tous les jours leur puissance de destruction, contribuent enoore au maintien de la paix, parce que les peuples et les souverains reculent épouvantés devant les conséquences effroyables d'une guerre faite avec de formidables engins de destruction. L'opinion force de plus en plus les gouvernements à maintenir la paix. On peut donc espérer que la guerre, qui s'est déjà civilisée, deviendra plus rare.

Les peuples et les souverains ayant cependant une

citation au rapport très intéressant de M. Arthur Desjardins. {Académie d99 science* morales et politiqtLes, juillet 1892.) — Henri IV, qui n^était point un esprit chimérique*, avait pensé qu'on pouvait sui)stituer l'arbitrage à remploi de la force et constituer une confédération européenne. Sully, qui avait d*abord souri de cette concepliou, avait fini par la croire possible : « Je me souviens, dit-il, que la première fois que j'entendis le roi me parler d'un système politique, par lequel on pouvait partager et conduire toute TËurope, comme une famille, j'écoutai à peine ce prince. M'imaginant qu'il ne parlait ainsi que pour s'égayer, ou peut-être pour se faire honneur de penser sur la politique avec plus d'étendue et de pénétration que le commun des hommes, ma réponse fut moitié sur le ton de la plaisanterie, moitié sur celui du compliment... Je me convainquis à la fin que, quelle que parût être cette disproportion des moyens à l'elTet, une suite d'années» pendant lesquelles on dirigerait constamment vers son objet toutes les démarches, tant dans les négociations que dans la finance et le reste des choses nécessaires, aplanirait bien des difficultés. >

tendance à se laisser griser par le succès, les historiens et Jes moralistes devraient unir leurs efforts pour combattre ces entraînements. Trop souvent les historiens, admirateurs habituels du succès, oublient en faisant les récits des guerres d'en rechercher la moralité et Tutilité; ils exaltent presque toujours les vainqueurs, et corrompent ainsi l'opinion publique en Thabituant à se laisser éblouir par le succès. Us devraient garder un peu de l'admiration, qu'il prodiguent aux conquérants, pour les hommes justes qui ont eu l'amour de l'humanité et le respect de la vie humaine.

Quant aux moralistes, il faut qu'ils ne cessent de combattre les sophismes de la politique immorale, en disant : la raison d'État est la négation de la raison; on ne gouverne pas pour diviser, mais pour unir; la petite morale ne tue pas la grande, parce qu'il n'y a pas deux morales ; le salut public n'est que dans la justice; la (in ne justifie pas les moyens, les mauvais moyens font manquer la fin ; le droit prime la force ; la loi suprême c'est la justice; la raison du plus fort n'est pas la meilleure, c'est la raison des loups et non celle des hommes.

Science sans conscience, disait Rabelais, est la ruine de Tàme. Politique sans morale est la ruine de la société.

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