‹ La criminalité politiqueChapitre 28 sur 32 · CORRUPTION DE LA JUSTICE PAR LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

CORRUPTION DE LA JUSTICE PAR LA POLITIQUE

ce Ce sont les despotes maladroits qui se servent des baïonnettes, disait C. Desmoulins ; Tart de la tyrannie est de faire les mêmes choses avec des juges. > Avec des juges politiques, on peut même faire plus qu'avec des baïonnettes ; on peut calomnier et déshonorer les adversaires qu'on fait périr. Les fureurs de la multitude, les exécutions sommaireâ par les armes sont moins horribles que les assassinats judiciaires, qui, toujours accompagnés d'hypocrisie, donnent à la violence l'apparence de la légalité.

Les bourreaux se posent en victimes et transforment les victimes en criminels, comme le loup qui reproche à l'agneau de troubler l'eau. Lorsque les Juifs conduisirent Jésus-Christ devant Pilate, ils lui dirent : c Voilà un homme que nous avons trouvé pervertissant notre nation ^ » Socrate fut accusé de corrompre la jeunesse. Les empereurs romains persécutèrent les chrétiens, en leur reprochant de troubler la paix publique. Le lendemain de la Saint-Barthélémy, on commença des procédures contre les victimes ; on accusa les huguenots d'avoir voulu assassiner les catholiques. Henri YIII calomnia ses victimes avant de les faire périr ; il essaya de déshonorer Thomas Morus, en l'accusant faussement de corruption. C'est en

(1) Saint Luc, xxiii, 2.

reprochant faussement à Barneweld de vouloir livrer sa patrie à TEspagne, que Maurice de Nassau le fit condamner. Charles II fit périr Sidney et lord Russell, en les impliquant dans un faux complot. Lorsque 1» colonel Hutchinson, qui avait été cependant un adversaire de Gromwell, fut arrêté sous Charles II, il apprit « qu'une dépèche ministérielle avait enjoint au gouverneur de la province où il résidait de le comprendre dans une conspiration quelconque *■ >. Les Jacobins proscrivirent les Girondins, les meilleurs défenseurs de la république, en les accusant de trahir la république. Lors des massacres de Septembre, les victimes enfermées dans les prisons furent accusées de comploter contre la république. Pendant la Fronde, à Bordeaux, Vorméet voulant couvrir ses violences du manteau de la légalité, constitua aussi un tribunal ; un apothicaire y faisait TofOce de procureur général, les juges étaient des artisans, des cordouniers et un pâtissier. Les gouvernements créent des tribunaux d'exception, pour donner aux proscriptions un air de légalité ; ils se vengent, dit Commines, « soubs ombres de justice, et ont gens de mestier prests à leur complaire, qui d'un péché véniel font un péché mortel ». On sait combien les procès politiques furent nombreux sous les empereurs romains ; c Je n'ai à parler, dit Tacite, que d'ordres barbares, de

continuelles accusations de condamnations injustes, de

procès qui ont tous la même un '. » Sous la république romaine, une loi punissait les délits qui portaient atteinte à la majesté du peuple romain, c Cette loi poursuivait les faits, elle laissait les paroles impunies. Auguste

(1) A. Tliierry. Dix ans d'études hisloriqueSy p. 91.

(2) Tacite. Annales, 1. IV, § 33.

le premier rappliqua aux libelles scandaleux ^ » Tibère rétendit encore. Les accusations de lèse-majesté devinrent très nombreuses; les délateurs s*en firent un moyen de s'enrichir, c Tibère trouva toujours des juges prêts à condamner autant de gens qu'il en put soupçonner '. > Il assistait aux jugements. Un jour, très irrité contre un préteur, accusé d'avoir tenu contre lui des discours outrageants, il déclara que, dans cette affaire, il donnerait luimême son avis, à haute voix et avec serment. Un sénateurs, Gn. Pison eut le courage de lui dire : « A quel rang opineras-tu, Gésar ? Si tu parles le premier, j'aurai ton avis pour le suivre ; si tu parles après tous, je crains de différer, sans le savoir, de ton opinion •. » Troublé par ces mots, Tibère renonça à. son projet et permit l'acquittement du préteur. L'indépendance de Cn. Pison ne fut point imitée par les autres sénateurs, qui rivalisèrent de servilité. Un historien fut accusé d'avoir publié des annales, où il louait Brutus et appelait Cassius le dernier des Romains ; poursuivi par des créatures de Séjan, il se laissa mourir de faim et le Sénat ordonna que ses livres seraient brûlés par les édiles. Sous Néron, les sénateurs, sur un signe de l'empereur, condamnèrent les citoyens les plus vertueux c sous prétexte que, s'ils n'étaient pas les «nnemis de l'empereur, ils passaient pour l'être». Tremblants pour eux-mêmes, ils cherchaient leur sécurité dans la servilité. Après le meurtre d'Agrippine, ils feignirent de croire que Néron n'avait ordonné ce crime que pour échapper k un complot; ils prescrivirent des prières dans

(1) Tacite. AnnaleSy L I, § 72.

(2) Montesquieu. Grandeur et décadence, ch. xnr.

(3) Tacite. Annales, l I, § 73.

tous les temples et des jeux annuels, pour fêter la découverte du complot. Ils vinrent en habits de fête à la rencontre du parricide qui, « 6er et triomphant de la lâcheté publique», monta au Gapitole pour rendre grâces aux Dieux. Toutes les fois que le prince ordonna un exil ou un assassinat, les sénateurs prescrivirent des actions de grâces.

Les tribunaux anglais, avant la révolution de 1688, ne furent pas moins serviles et cruels que le Sénat romain, Macaulay les compare à c un impur abattoir public, où chaque parti traînait à son tour ses adversaires, et où il trouvait les mêmes bouchers vénaux et féroces, qui attendaient sa pratique^ ». Après les massacres qu'il fit exécuter en Irlande, Gromwell institua un tribunal, qui continua à condamner, à mort les catholiques ; il a conservé, dans rhistoire, le nom de la cour de carnage.

Le jury se montra plus indépendant sous Charles V^\ quand lord StrafTord voulut faire attribuer au roi le comté de Gonnaught, il mit tout en œuvre pour obtenir du jury un verdict favorable, mais il ne put y parvenii^. Le jury résista aussi à Gromwell, qui, irrité de son indépendance, rétablit des tribunaux d'exception et prétendit que € l'institution du jury gênait la justice, qu'elle livrait lu sainteté des jugements aux caprices du vulgaire ignorant ; que de cette manière les points les plus importants de la loi n'étaient plus décidés par la science des jurisconsultes, mais dépendaient des fantaisies et des préjugés d'une réunion formée au hasard, dénuée de lumière et quelquefois de sens commun >. Sans méconnaître la justesse de ces critiques de Gromwell contre le jury, critiques qui sont

(t) Macaulay. E99ai9 sur Vhistoire d'Angleterre, p. 306.

exactement les mêmes que celles qui sont aujourd'hui formulées par plusieurs criminalistes, il faut ajouter que le jury a, au plus haut degré, une qualité qui rend son maintien indispensable : il est indépendant ; la politique ne peut corrompre des jurés désignés par le sort ^ Cette indépendance est la plus sûre garantie de la liberté individuelle et de la liberté politique. G*est le jury qui protégea les républicains contre les vengeances de Gromwell et qui sauva plusieurs accusés royalistes. Voilà pourquoi Gromwell ne l'aimait pas.

Dans Tancienne France, le jury n'existait pas, mais la magistrature fut en général intègre et indépendante, malgré la pression qui fut exercée sur elle par le gouvernement. «Jamais nulle autre part, dit M. Cousin, Tœil des hommes n'a vu une pareille magistrature, aussi imposante par son indépendance, par son savoir, par la gravité de ses mœurs et la vie austère à laquelle elle était vouée'. » Royer-GoUard lui a rendu le même hommage, c De cet opprobre de la vénalité des ofûces, a-t-il dit, sortit une magistrature admirable, la lumière et la force des derniers siècles de la monarchie '. • Au xvi® siècle et au xvii® siècle surtout, cette magistrature a compté dans ses rangs des hommes éminenls, d*un grand esprit et d'un noble carac* tère. Lorsque Henri de Guise, après avoir chassé Henri III de Paris, eut une entrevue avec le premier président, Achille de Harlay, le courageux magistrat lui reprocha si durement son ambition, que Guise, racontant ensuite cette entre-

(1) Il est frai qu'elle s'efforce de les choisir, en écartant des listes les citoyens qui ne sont pas dévoués au gouvernement.

(2) V. Cousin. Madame de LangueviUe pendant la Fronde, p. SOI.

(3) Royer-CoUard. Discoure sur la seplenncUilé.

vue, ne put s'empêcher de dire : c Je me suis trouvé à des batailles, à des assauts et à des rencontres les plus dangereuses du monde ; mais jamais je n*ai été étonné comme à Tabord de ce personnage. » Par Télévation de son esprit et par sa grcmdeur d*àme, UHospital est le type du magistrat ; on ne peut trouver un plus noble caractère eJt unesprit plus sage. Quel éloge que celui que fait de Retz du premier président M. Mole : < Si ce n*était pas une espèce de blasphème de dire qu'il y a quelqu'un dans notre siècle plus intrépide que le grand Gustave et M. le Prince, je dirais que q'a, été M. Mole, premier président. > Louis XIV disait de Lamoignon qu'il ne connaissait pas un plus (lonnète homme dans son royaume. Lorsque Golbert par d'odieuses manœuvres essaya d'arracher aux juges de Fouquet une condamnation à mort, il ne put l'obtenir ; les juges lui résistèrent. Au xvjii^ siècle, la magistrature, cédant à la corruption générale, perdit ses mœurs austères, mais elle conserva son intégrité et son indépendance. Les fautes que les historiens reprochent au parlement sont venues du mélange de ses attributions judiciaires avec ses attributions politiques. Lorsque le parlement se constituait en assemblée politique, les grands seigneurs y venaient et en changeaient l'esprit.

La politique n'aime pas l'indépendance des magistrats^ ; les gouvernements s'en sont toujours plaints. Sous la Restauration, les magistrats indépendants étaient traités de libéraux ou de bonapartistes; sous Louis-Philippe, de carlistes; sous Napoléon III, "^d'orléanistes ; depuis 1870, de réactionnaires et de cléricaux. Le reproche, qui lepr a

(1) Ni celle des avocat?. Si aujourd'hui les avocats sont suspects auK radicaux, c'est ft cause de leur indépendance.

Proal. — Crimin. pol. 7 il

su LA CRIMINALITE POLITIQUE

été adressé par tous les partis au pouvoir d'avoir des sym* paihies secrètes pour les régimes déchus, prouve leur indépendance.

G*est pour punir les magistrats de leur indépendance que tant de fois le personnel judiciaire a été « épuré » par divers gouvernements. Des avocats généraux ont été disgraciés pour avoir donné, dans des affaires civiles, des conclusions qui avaient déplu à des hommes politiques ayant des intérêts dans les affaires jugées. — Dans Tancienne France, les magistrats furent quelquefois punis de leur indépendance par l'exil et même par la mort. Sous Henri II, par exemple, quelques membres du parlement de Paris ayant émis Tavis qu'il fallait le supplier de suspendre les édits de mort contre les hérétiques, le roi se transporta au parlement pour intimider les magistrats. Plusieurs soutinrent leur premier avis, en présence d*Henri II, qui les fit arrêter. Parmi eux, se trouvait Anne Dubourg, qui fut pendu et brûlé. Le IS novembre 1889,. tes Seize, mécontents d'un acquittement prononcé par le parlement, firent arrêter et massacrer le premier président et deux conseillers, en leur reprochant d'être des traître» et des fauteurs d'hérésie. — A diverses reprises, le parlement fut exilé et des conseillers furent enlevés et enfer» mes, même sous Louis XVI, pour avoir donné un avis, qui déplaisait aux ministres. Richelieu exila loin de Paris plusieurs membres du parlement, dont l'indépendance le gênait; il fit venir au Louvre, et dans la chambre même dti roi, un certain nombre de magistrats, pour leur arracher la condamnation à mort du duc d'Epernon ^ Il créa

(1) V. Cousin. Madame de LengueviUe pendant la Fronde, p. W^

des tribunaux extraordinaires ; bien plus, il fit siéger à Ruel, lieu de sa résidence d'été, la commission, qui jugea le maréchal de Marillac, afin de l'avoir sous la main. Le maréchal ayant réclamé la juridiction du parlement, Mathieu Holé, alors procureur général, accueillit sa réclamation, mais Richelieu fit annuler ses conclusions par un arrêt du conseil d*Ëtat.

Mazarin, quoique moins violent que Richelieu, usa quel* quefois de violence envers les magistrats ; il fit enfermer à Pignerol, où il mourut, Barilion, un des présidents des enquêtes, parce qu'il était mécontent de son langage.

Gomme Louis XIV dans le procès de Fouquet, Napoléon 1* voulut peser sur la conscience des juges du général Moreau. L'empereur, il est vrai, eut la sagesse de.s'op« poser à ce que Moreau fût envoyé devant un conseil de guerre, spécialement composé pour le juger. « On dirait, dit-il, que j'ai voulu me débarrasser de Moreau et le faire assassiner juridiquement par mes propres créatures. » Mais il eut le tort de vouloir dicter aux juges leur décision ; les juges lui résistèrent énergiquement.

Dans le procès du duc d'Enghien, Napoléon I** désigna les officiers qui devaient composer la commission militaire, chargée de le juger. Toutes les règles judiciaires furent violées dans ce procès. Lorsque, après le prononcé thi jugement, les commissaires décidèrent d'écrire au Premier Consul, pour lui faire connaître le désir exprimé par le duc d'Enghien d'être conduit devant lui, Savary, entrant dans là salle du conseil, au moment où le général Hulin écrivait cette lettre, se jeta sur la plume du général et la lui arracha, en lui disant : c Messieurs, votre affaire est finie, le reste me regarde. » Savary avait fait préparer

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ta fosse plusieurs heures avant la condamnation, tant îl la regardait comme certaine >. On trouve, dans l'histoire romaine, un fait semblable : Néron avait chargé le tribun Veianus Niger de faire périr le tribun Flavius, qui lui avait dit : « Aucun soldat ne t*est resté plus fldéle tant que tu as mérité d'être aimé ; j'ai commencé à te haïr quand je t'ai vu parricide et assassin de ta femme, cocher, bateleur et incendiaire. » Veianus, dit Tacite, « fit creuser la fosse dans un champ voisin, et Flavius, ne la trouvant ni assez large, ni assez profonde, dit à ceux qui l'entouraient: c Gela n'est pas même dans les règles '. >

Cédant à des considérations politiques. Napoléon I^ a, comme sous l'ancien régime, exilé sans jugement un grand nombre d'hommes et de femmes, notamment M""^ de Staël, M"* de Chevreuse et M"** Recamier.

C'est parce que les gouvernements cherchent quelquefois à peser sur la justice, que la fermeté de caractère est la première qualité du magistrat. Le jurisconsulte le plus savant est un mauvais magistrat, s'il manque d'indépendance, et Bossuet avait bien raison de dire: < En vain, pensez-vous faire un bon magistrat, avant de faire un homme de bien... Il faut composer un homme en lui-même, avant que de méditer quel rang on lui donnera parmi les autres <. » 11 faut que le magistrat ait assez d'énergie pour résister à la pression que la politique veut exercer sur ses décisions. Un jour. Pompée « entra au parquet, où se faisaient les jugements pour louer publiquement Plancus », qui était jugé. Mais Gaton, qui était l'un des juges, se

(t) Mémoirti du Chancelier Paequier, t. I, p. lOO-IM.

(2) Tacite. Annales, 1. XVI, 1 67.

(3) Bossuet. Panégyrique de saint Joseph.

CORRUPTION DES LOIS ET DE Là JUSTICE SOI

boucha les oreilles avec les deux mains et n'hésita pas à condamner le protégé de Pompée.

Les tribunaux révolutionnaires, les commissions judi^ claires, les commissions militaires, les commissions mixtes ne sont qu'une parodie de la justice; cardes commissaires ne sont pas des juges. Louis XI fit juger les procès politiques par des commissaires à qui il distribua les biens des condamnés. Ces commissaires, intéressés à prononcer des condamnations, impliquèrent des innocents, et notamment le comte du Perche, dans de faux complots, pour avoir leurs biens.

Le tribunal d'exception, qui commit le plus d'atrocités, fut le tribunal révolutionnaire. Le premier tribunal révolutionnaire fut institué, sur la proposition de Robespierre, pour juger les conspirateurs du 10 août, c'est-à-dire ceux qui avaient résisté à l'insurrection. « Depuis le 10 août, dit Robespierre, la vengeance du peuple n'est pas satis* faite;... il lui faut de nouveaux juges, créés pour les circonstances... Nous demandons que les coupables soient jugés par des commissaires pris dans chaque section, souverainement et en dernier ressort. » Le premier tribunal extraordinaire, dit du 17 août, fut supprimé le 29 novembre, mais le 10 mars suivant, Danton, au nom du salut du peuple, fit voter le fameux tribunal révolutionnaire pour juger les contre-révolutionnaires. Ciouthon, qui fit le rapport, déclara que toutes les règles de la procédure devaient être violées dans l'intérêt public : « Celui qui veut subordonner le salut public aux préjugés du palais, aux inventions des jurisconsultes, est un insensé ou un scélérat qui vient tuer juridiquement la patrie et l'humanité. > Danton dit que le tribunal révolutionnaire devait c suppléer au

tribunal suprême de la vengeance du peuple, > c'est-à-dire remplacer les massacres de Septembre. Le tribunal révolutionnaire, en effet, c'est le massacre revêtu d'apparences légales.

Le massacre légal n'est pas seulement plus odieux que l'assassinat brutal, il fait aussi beaucoup plus de victimes, fin effet, lorsqu'une bandç de brigands commence à massacrer, sa fureur tombe bientôt ou provoque une réaction victorieuse de la force publique. Mais lorsqu'un tribunal de sang est établi, il peut fonctionner pendant de longs mois et envoyer chaque jour des charretées de victimes à Téchafaud.

Les juges et les jurés, composant le tribunal révolutionnaire, furent nommés par la Convention. Sur la recommandation de G. Desmoulins, Robespierre donna les fonctions d'accusateur public à Fouquier-Tinville, qui écriyait à G. Desmoulins : « Je suis pauvre, chargé d'enfants, nous mourons de faim^. » La politique révolutionnaire n'aime pas les magistrats indépendants par leur caractère et leur fortune ; elle préfère des magistrats dociles, et, pour cela, elle choisit des hommes qui meurent de faim^ comme Fouquier-Tinville. Gelui-ci, comme un assez grand nombre de magistrats de cette époque, trafiqua de ses fonctions, et traita, à prix d'argent, de la liberté ou de La mort des accusés '. On peut appliquer à plus d'un juge des tribunaux révolutionnaires le portrait que fait le

(1) Michelet. Op, ciL, t. VU, p. 64.

(2) Mémoires de Morellet, t. II, p. 32. — Mémoires de Maltet-Dupariy t. II, p. 495. — Carnot atteste qu'un certain nombre de juges dé paix de cette époque trafiquèrent de leurs fonctions, (Correspondance générale de Carnet, t. I, p. 342.) — Voyez aussi Dtirand de MaiUane, op, cit. p. 166.

députa Albert, d'un juge de Reims, « honnête' dans le principe, mais que la misère et le défaut de fortune ont plongé dans tous les excès, changeant de caractère avec les circonstances pour avoir une place, associé aux meneurs^ pour la garder >.

Ces juges et ces jurés, choisis par la Convention parmi les fanatiques, et payés grassement (18 francs par jour), n'étaient que les instruments des Jacobins. Comme Pouquier-Tinville, Herman, président du tribunal révolution*naire, était un agent de Robespierre. Le menuisier Duplay, chez qui il demeurait, était un des jurés. D'autres membres de ce tribunal étaient des ouvriers, des manœu» vres. Pour enlever aux jurés toute indépendance, on les faisait délibérer à haute voix, en présence des juges. Dans le procès de Danton, les membres du comité de sûreté générale entourèrent les juges et les jurés, même au moment de la délibération. Prieur a raconté qu'il avait de fréquentes entrevues avec les présidents du tribunal révolutionnaire et que par eux il exerçait une grande influence sur le tribunal ^ Collot-d'Herbois donnait des ordres au tribunal révolutionnaire. Un des juges étant venu lui dire qu'il ne trouvait rien de suspect dans la conduite d'un jeune homme qu'il lui avait ordonné d'interroger, Collot lui répondit : € Je vous ai ordonné de punir cet homme, je veux qu'il périsse avant la fin du jour. Si l'on épargnait les innocents, trop de coupables échapperaient. Allez '. » — Aux termes de l'article 10 du décret du 10 mars 1793, une commission de six membres de la Convention était chargée de rédiger les actes d'accn-

(1) Taine, t. III, p. 218.

(S) Ibid., p. 234.

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sation, de Burveiller l'instruction, d'entretenir une Cbrrespondance suivie avec l'accusateur public et les juges. ' Lorsque les juges acquittaient les préyenus, on épurait le tribunal et on remettait en jugement les prévenus acquittés. Prieur et Lebon mirent en prison des juges qui ne voulaient pas toujours condamner à mort. Barras et Fréron flrent arrêter et conduire à Paris l'accusateur public et le président du tribunal révolutionnaire de Marseille parce que sur 538 prévenus ils n'en avaient fait guillotiner que 162. (Tainc, t. III, p. 285.)

La besogne que remplissaient ces juges était tellement écœurante, que l'un d'eux avouait que, pour vaincre ses répugnances, il avalait un grand verre de liqueur, afin de se donner la force d'aller siéger <. Fouquier-Tinville disait: c J'aimerais mieux labourer la terre que d'être accusateur public. Si je pouvais, je donnerais ma démission'. »

Quoique moins cruel que la Convention, le Directoire ne respecta pas davantage l'indépendance des magistrats. Lés assemblées électorales de Paris ayant élu des juges modérés, le nouveau pouvoir annula les élections. Sous le Directoire, en 1797, & la suite d'un complot royaliste sans gravité, le ministre de la justice voulut renvoyer devant le conseil de guerre des prévenus appartenant à l'ordre civil. Les accusés se pourvurent devant le tribunal de cassation, qui admit leur pourvoi. Le ministre enjoignit alors au conseil de guerre de ne point tenir compte de l'arrêt du tribunal de cassation et s'efforça d'influencer les juges militaires, pour en obtenir une condamnation à mort. Le conseil de guerre prononça la réclusion. Pour punir le tri-

(t)Taine, t. lil, p. 325.

(2) Wallon. Histoire du tribunal révolutionnaire^ t. IV, p. 129.

banal de cassation de son indépendance, le Directoire le renouvela en partie.

La politique veut une justice expéditive ; elle ne se préoccupe pas du danger des erreurs judiciaires ; elle supprime les recours et désire Texécution immédiate de ses arrêts. Aux termes de Tarticle 13 du décret du 10 mars 1793 sur le tribunal révolutionnaire, les jugements devaient être exécutés sans recours au tribunal de cassation. Les décisions des commissions militaires^ chargées de juger les émigrés ayant porté les armes contre la patrie, n'étaient susceptibles d'aucun recours et exécutées dans les vingtquatre heures.

A diverses époques sous le premier et le second Empire, on a créé des cours spéciales et des commissions mixtes composées de magistrats et de militaires. Malgré la promesse, que faisait la Charte (art. 63), qu'il ne serait plus créé de tribunaux extraordinaires, des cours prévôtales furent établies sous la Restauration ; les milUaires y étaient joints aux magistrats. Cette composition des tribunaux spéciaux est mauvaise. Les habitudes d'esprit des militaires, qui sont des qualités dans leur carrière, les rendent peu propres au jugement des affaires criminelles ou politiques.

La politique gâte tout ce qu'elle touche. J'ai indiqué comment elle cherche à altérer la composition du jury. Depuis quelques années, elle modifie le caractère des élections des prud'hommes ouvriers. A Paris, le comité central électoral et de vigilance des conseillers ouvriers impose aux candidats un programme, dont l'article 1^ est ainsi conçu : c Tout candidat, comme conseiller prud'homme ouvrier, déclare que le but qu'il poursuit est la suppression complète du patronat et du salariat; que, pour

arriver à ce résultat, il se déclare partisan de la lutte des classes. > Ainsi, le candidat à des fonctions judiciaires, qui devrait s'engager à examiner avec équité les litiges qui lui seront soumis, prend, au contraire, l'engagement de les examiner avec passion, dans un esprit de haine contre les patrons.

Sous rinfluence de la politique, la police est devenue souvent une véritable inquisition. « Un ministre de la police, disait Talieyrand, est un homme qui se mêle d'abord de ce qui le regarde et ensuite de ce qui ne le regarde pas. > La police politique a inventé les agents provocateurs. Pour alimenter le tribunal révolutionnaire , Robespierre avait institué les c moutons > dans les prisons de Paris.

Le magistrat ne doit appartenir à aucun parti politique, parce que Tesprit de parti est étroit, partial, passionné, exigeant. Par l'exemple du cardinal de Retz, de Tévéque Talieyrand, de l'oratorien Fouché, du capucin Chabot, on sait ce que deviennent les prêtres politiciens. Par l'exemple de Dumouriez, de Pichegru, de Moreau, de Bazaine, de Boulanger, on sait aussi ce que deviennent les généraux qui se jettent dans les intrigues politiques. La politique n'est pas moins funeste aux magistrats, car on peut dire du métier de politicien ce que Fénelon disait du métier de courtisan : < Ce métier gÀte tous les autres. » Il vaudrait mieux habiter un pays sauvage qu'un pays civilisé où la justice subirait l'influence de la politiqjae. La flèche empoisonnée du sauvage, la dent du lion et le venin de la vipère sont moins redoutables que la servilité d'un Jefi^reys, d'un Laubardemont, d'un Fouquier-Tinville. Unebétesau* vage ne prend que la vie^; un magistrat politique peut prendre la vie et l'honneur.

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