A. Eepinas, Les sociétés animales. Conclusion
62 LE CRIIIË
' possible la pitié. Cela tient à la grande importance de la vie psychique pour les hommes ; pendant que les animaux rejettent de la communauté ceux de leur espèce qui les révoltent par leur difformité physique, les hommes sont tolérants et môme compatissants pour les défauts du corps. C'est Tanomalie psychique seule qui peut faire perdre à un homme la sympathie de ceux qui ne se regardent plus comme ses semblables. C'est alors qu'on préfère à un honmie abruti un chien fidèle ou un noble cheval, parce que leurs qualités morales les élèvent jusqu'à nous. Ils nous ressemblent au moral, bien plus qu'un assassin ne nous ressemble au physique. C'est la ressemblance morale qu'il faut surtout à l'homme. Cela explique encore pourquoi des personnes bienveillantes, douces, généreuses, des femmes même, dont la sensibilité est généralement plus délicate que la nôtre, ne désirent pas sauver de la potence un condamné 4)our un meurtre exécrable ; elles voient môme avec une certaine satisfaction intérieure l'accomplissement de la justice. C'est que le pouvoir représentatif dont elles sont douées leur faisant sentir toute l'horreur du crime, leurs sentiments délicats éloignent de leur sympathie Tauteur de ce crime. Elles ne sauraient donc avoir beaucoup de pitié pour un être qui ne leur ressemble aucunement au moral.
Ainsi donc, quoique l'analogie existe entre les deux failSy le crime et l'exécution, elle n'existe pas dans les sentiments provoqués par l'un et par l'autre*.
1. M. d'Araniburu me contredit sur ce point, en remarquant qu'en Espagne chaque condamnation à mort est la cause d'une vive agitation en faveur du condamné, et qu'on fait toutes sortes d'efforts pour obtenir ?a grâce. {La niteva ciencia pénal, p. 238, 239, Madrid, 1887.) Je remarquerai pour ma part que d'autres pays non moins civilisés donnent un spectacle tout différent. Qu'on se souvienne seulement de l'agitation soulevée presque universellement en Belgique pour obtenir
Le cas du carnage en guerre peut s'expliquer de la même manière, à part la nécessité qui s'impose d'une manière plus frappante ; la raison pour laquelle nous n'avons pas de pitié pour l'ennemi est, en effet, toujours la même ; nous ne pouvons ressentir pour lui cette sympathie d'(A découle la pitié. Seulement, cela dépend, non pas d'une sensibilité raffinée, mais, au contraire, d'une sorte de régression historique, d'un saut en arrière, brusquement fait par nos sentiments, qui retournent à ce qu'ils étaient à l'époque de la vie prédatrice, où l'on ne considérait comme son semblable que les gens d'une même horde ou d'un même pays. Tous les degrés lentement franchis depuis des siècles par le sentiment de bienveillance sont repassés d'un seul coup ; le canon suffit pour nous faire revenir aux haines primitives de races ou de tribus, pour faire disparaître de nos cœurs Famour de l'humanité, cette acquisition morale si péniblement obtenue par une évolution séculaire.
L'importance de notre détermination de l'idée du crime ressortira dans la suite de cette étude. Puisque le crime consiste dans une action nuisible, et qui blesse le sentiment le plus élémentaire de pitié ou de probité, le
du roi l'exécution des frères Peltzer; des centaines de milliers de signatures respectables couvraient la pétition. En France, la clémence de M. Grévy, qu'on appelait le père des assassins, était vivement blâmée par la presse ; de môme en Angleterre, l'opinion publique exige l'exécution des assassins. Qu'on se souvienne encore de Témeute de Cincinnati (Etats-Unis d'Amérique) qui a ensanglanté pendant trois jours les rues de cette ville (1882), parce que le juiy avait accordé des circonstances atténuantes à des meurtriers qu'on aurait voulu lyncher. V. MaHinez, El derecho pénal ante la ciencia, p. 59, Buenos-Aires, 1892.
6é le crime
criminel ne pourra être qnun homme chez qui il y a absence, éclipse ou faiblesse de Vun ou de Vautre de ces sentimenls. Cela est évident, parce que, s'il avait possédé ces sentiments à un degré suffisant d'énergie, il n'aurait pu les violer, à moins que la violation ne soit qu'apparente, c'est-à-dire que le délit n'en soit pas réellement un.
Or, ces sentiments étant le substralum de toute moralité, leur absence chez quelques individus, rend ces derniers incompatibles avec la société. En effet, si la moralité moyenne et relative consiste dans l'adaptation de l'individu au milieu, cette adaptation devient impossible lorsque les sentiments dont on manque sont précisément ceux que le milieu considère comme indispensables. C'est ainsi que, dans un cercle plus étroit, où une moralité plus élevée est nécessaire, où la délicatesse, le point d'honneur, l'extrême politesse sont la règle, la révélation de l'absence de ces qualités implique le manque d'adaptation, rincompatibilité d'un membre avec le milieu. C'est ainsi que dans certaines associations, l'ofiTense aux sentiments de la religion ou du patriotisme est mortelle, parce que ces sentiments sont le fond de la moralité de ces associations. La société, la grande, l'innomince, se contente de peu ; elle exige qu'on n'offense pas la petite mesure de moralité dont elle a besoin pour vivre, la plus élémentaire, la moins raffinée, celle que nous avons essayé d'analyser. Ce n'est que lorsqu'elle la voit foulée aux pieds qu'elle crie au crime.
Nous savons maintenant quelles sont les classes de crimes dont nous avons à nous occuper. Il s'agit de voir si à ces- classes correspondent réellement des variétés psychiques de la race, des types distincts : d'un côté, des hommes dénués du sentiment de pitié; de l'aulrei
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des hommes dénués du sentiment moyen de probité. Il nous faut les étudier directement, et déterminer, d'abord, les cas dans lesquels l'anomalie est irréductible par Tinsusceptibilité du criminel pour les sentiments qu'il a violés, et cela tient, xomme l'a dit en excellents termes un philosophe contemporain*, à ce qu'il « existe dans l'organisation mentale des lacunes comparables à la privation d'un membre ou d'une fonction physique », ce qui fait que ces êtres sont complètement « déshumanisés ». Il y a ensuite, d'autres cas dans lesquels cette anomalie peut être atténuée parce qu'il n'existe pas absence absolue, mais seulement faiblesse du sens moral, ce qui tend impossible l'adaptation du criminel tant que le milieu reste identique, mais la rend possible aussitôt qu'on le retire de ce milieu pour lui délétère, et qu'on le place dans des conditions nouvelles d'existence,
1. M. Th. Ribot, dans sa leçon d'ouverture à la Sorbonne, Revue po-^ inique et liltérah^e^ w* 25, 19 décembre 1885. Voir encore Q. Newmanni Notas suellas sobre ta pena de muerte^ Santiago de Chile, 1896.
Çahofalo. Criminologîê,
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I>EUXIÈME PARTIE