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CHAPITRE PREMIER

L'ANOMALIE DU CRLMINEL

Nous avons dit, à la fin du chapitre précédent, que notre notion du crime nous conduisait tout naturellement à ridée de Tanomalie morale du criminel. Les adversaires de notre théorie pourraient nous répondre que c'est une supposition, une affirmation gratuite. De ce que le criminel a violé un sentiment moral, on n'est pas autorisé à conclure qu'il a une organisation psychique diflférenle de celle dès autres hommes. Le criminel pourrait être tout aussi bien un homme normal, qui a eu un moment d'égarement, et qui pourrait s'en repentir. Rien ne prouve, nous diront-ils, que l'immoralité de l'action soit le miroir parfait de la nature de l'agent et que le criminel ne soit pas susceptible des sentiments qu'il a violés lui-môme. Encore, pourrait-on ajouter, tout en acceptant la théorie

naturaliste qui fait de la volonté une résultante, « Tacte volontaire — selon un psychologue contemporain — suppose la participation de tout un groupe d'états conscients ou subconscients qui constituent le moi à un moment donné ». Or, ces états de conscience ne peuvent-ils pas varier jusqu'à entraîner de nouveaux actes voIodt taircs tout à fait opposés aux premiers ? Le criminel d'aujourd'hui ne pourrait-il pas être Thomme vertueux du lendemain ? Qu'est-ce qui prouve l'absence complète du sens moral, ou le défaut organique, ou même simplement la faiblesse de l'un ou de l'autre des sentiments altruistes élémentaires? La force de certains motifs n'a-t-elle pas pu vaincre, à un moment donné, la résistance du sens moral, sans qu'il soit nécessaire d'imaginer, dans certains hommes, une organisation psychique diflférentc !

Ce qui donne à ces doutes une réponse décisive, c'est que nous ne connaissons pas uniquement le criminel parle fait de l'acte qui l'a révélé, mais par toute une série d'observations démontrant la cohérence d'un acte de ce genre avec certains caractères de l'agent ; d'où il s'ensuit que l'acte n'est pas un phénomène isolé, mais qu'il est le symptôme d'une anomalie morale.

Un aperçu rapide de l'anthropologie et de la psychologie criminelles va nous éclaircir ce point.

Quoique, dès la plus haute antiquité, on ait essayé de trouver une corrélation entre certaines formes de perversité et certains signes physiques extérieurs, on peut dire que la conception du criminel comme un être anormal est tout à fait moderne, contemporaine môme. La théorie de Gall est bien différente de celle des nouveaux anthropologues; on sait que ce phrénologuë assignait à chaque penchant humain une partie du cerveau,

dont le développement particulier était reconnaissable extérieurement par la forme du crâne à Tendroit correspondant. Toutes les passions, tous les penchants, bons ou mauvais, devaient avoir leur bosse ; mais Gall n'a jamais songé à décrire le criminel comme un dégénéré. C'est une idée plus récente, due aux recherches de plusieurs observateurs, tels que Lauvergne, Ferrus, Lucas, Morel, Despine, Thomson, Nicolson, Virgilio. -Quant à Lombroso, il a cru que plusieurs caractères qu'on retrouve fréquemment parmi les criminels, pouvaient l'autoriser à parler du criminel comme d'un type anthropologique. Il a indiqué plusieurs de ces caractères, dont les principaux seraient : l'asymétrie du crâne ou du visage, la submicrocéphalie, Tanomalie de la forme des oreilles, le manque de barbe, les contractions nerveuses du visage, le prognathisme (c'està-dire rallongement, la proéminence ou l'obliquité dès mâchoires), l'inégalité des prunelles, le nez tordu ou camus, le front fuyant, la longueur excessive de la figure, le développement exagéré des zygomes, la couleur foncée des yeux et des cheveux *. Aucun de ces caractères n'est constant, mais d'après la comparaison avec les non délinquants, on pourrait affirmer que leur fréquence est plus grande dans le monde criminel.

D'autres travaux, parmi lesquels il faut signaler ceux de MM. Benedikt, Ferri, Marro et Corre, ont contesté ou confirmé les conclusions de Lombroso en tout ou en

1. Lombroso, Uomo deîinquente, p. 284, 4« édit. ital. Turin, 1889, Bocca, éd. et traduction française. L'homme criminel, Paris, F. Alcan, 1895. Parmi les autres caractères étudiés par lui et par ses élèves, je trouve fort remarquable le suivant, indiqué par M. Ottolenghi : la rareté des cheveux blancs et des télés chauves parmi les criminels, comme parmi les épileptiques et les crétins, ce qui, dit-il, est d'accord avec leur moindre sensibilité et leur moindre réaction émotive. (Appendice à VUomo delinquente, vol. 11, p. 470.)

partie. Ce qui semble généralement admis c'est que les criminels ont un plus grand développement de la région occipitale en comparaison de la région frontale. Selon M. Corre, ce caractère signifie prédominance de l'activité occipitale, en rapport probable avec la sensitivilé impulsive, sur l'activité frontale aujourd'hui reconnue toute intellectuelle et pondératrice*.

Néanmoins l'accord sur ce point est loin d'être complet. On en a eu la preuve aux différents congrès A' anthropologie criminelle tenus à Rome, Paris, Bruxelles et Genève. Il est arrivé même que les caractères indiqués par quelques auteurs comme propres aux criminels ont été trouvés en plus grand nombre par d'autres observateurs chez les non. délinquants. Malgré tout, il faut convenir — comme l'a dit M. Marro — « que tous ceux qui s'occupent de l'étude physique du criminel en viennent à la conclusion que les délinquants sont des êtres à part ». Il n'y a guère que ceux qui n'ont jamais visité un bagne ou une maison de force qui puissent afûrmer le contraire. Je me garderai bien d'analyser tous les travaux qui ont été publiés sur ce sujet. Je me contenterai d'indiquer quelques caractères dont la fréquence a surtout frappé les observateurs du monde criminel.

Parmi les anomalies ayant caractère régressif, le docteur Virgilio a trouvé 28 0/0 de frorûs fuyants sur des criminels vivants ; Bordier en a trouvé une proportion un peu plus grande parmi les suppliciés : 33 0/0; or, chez les non condamnés, cette anooulie n'atteindrait que 4 0/0. Et la raison de la plus grande proportion chez les suppliciés serait sans doute la suivante : parmi ces derniers il devait y avoir un plus grand nombre de vraie

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