Corre, Les Cnminels, Introduction. Paria
7« L£ CRnONfiL
damnés^ ce fait d'une plus grande fréquence n*aurait^il pas déjà son importance?
L'objection n'aurait donc pas de valeur. Ce qui manque vraiment à l'anthropologie criminelle, c'est — comme je l'ai dit — la preuve incontestable qu'un caractère quelconque du crâne ou du squelette se retrouve bien plus fréquemment parmi les criminels que parmi les gens présumés honnêtes.
Il faut donc nous contenter de ces caractères, ou plutôt de ces expressions physionomiques dont nous avons parlé, et qui ne constituent pas de vrais types anthropologiques. C'est comme pour les types des nations appartenant à une même race. On parle des différents types européens. Mais quels sont les traits saillants qui les caractérisent, comme ceux de la race nègre ou jaune? On ne saurait le dire ; c'est l'ensemble de plusieurs traits qui donnent à la physionomie un certain caractère presque indéfinissable, mais qui pourtant permettent de reconnaître et de distinguer un groupe tant soit peu nombreux d'Allemands d'un groupe à peu près égal de Français, de Slaves et d'Italiens.
Tarde qui, dans un des brillants chapitres de sa Criminalité comparée, a soulevé plusieurs doutes sur les caractères anthropologiques des criminels, finit pourtant par admettre la réalité de ce type ; seulement il voudrait le distinguer, non pas de V homme normal, mais de Vhomme savant, de Vhomme religieux, de Vhomme artiste, de Vhomme vertueux. Voilà une idée qui fera peut-être son chemin, mais sur laquelle, pour le moment, il est impossible de discuter, puisque les données nous manquent.
Tout ce qu'on peut dire, c'est que le contraste entre certains traits assez fréquents chez les criminels et les
L ÂNOMAUfi DU GRIMLNEL 19
traits ordinaires des personnes non soupçonnées d'être telles, serait beaucoup plus frappant^ si Ton pouvait choisir les antipodes de3 criminels, c'est-à-dire les hommes vertueux. Mais force est bien de nous contenter des observations qu'on a pu faire jusqu'à présent^.
Mais pour Tarde, ainsi que pour M. Colajanni et M. Prins, le type criminel n'est pas un type anthropologique, comme celui du nègre ou du Chinois, de l'Anglo-Saxon ou du Latin ; ce n'est qu'un type professionnel ou social j et qui se forme lorsque des individus sont soumis à des conditions identiques d'existence ; ils prennent « une empreinte uniforme », ils acquièrent par rimitation, par Texercice d'un même métier, par des préoccupations invariables, par la répétition des mêmes mouvements, que ce soit dans un salon ou dans une mine, des habitudes nerveuses et musculaires communes; leur attitude, leur expression, leur caractère, leur apparence physique même s'en ressent... « Nous savons tous distinguer un marin, un artiste ; dans ma jeunesse j'ai vu un type maintenant disparu, mais fort reconnaissable ; c'était le républicain de 1848... Dans le monde économique, voyez les ouvriers carriers^ les verriers, les bouilleurs, Jes briquetiers . . . Les délinquants d'habitude ont un type aussi... Il suffit d'avoir visité des prisons pour le reconnaître... On finit par distinguer dans une cellule le récidiviste et même l'espèce de récidiviste... Il y a un type plus spécial encore de voleur que l'on distingue parfaitement et que l'on
1. Lombroso affirme que les criminels italiens ressemblent aux criminels français et allemands bien plus que chacun de ces groupes ne ressemble à son type national. D'un autre côté, Ileger déclare que ses observations lui ont donné un résultat contraire, mais il faut remarquer qu'il a limité ses études à la craniologie, et ne s'est pas occupé des traits de la physionomie. Pour ma part, je n'ai pu faire d'observations directes sur ce sujet.
reconnaît, c'est l'individu déhanché, au front 6as, à Tair gouailleur et hardi, qui représente le voleur à la lire *. » Sans nous prononcer sur cette idée, qui a sans doute du vrai, nous ferons nos réserves pour le front bas^ que rimitatioïi ne saurait former, et nous signalerons un dernier fait qu'il serait difficile d'expliquer autrement que par Tanthropologie : la fréquence des anomalies régressives dont nous avons parlé augmente beaucoup chez les grands criminels ^, les auteurs des crimes les plus affreux commis dans les circonstances les plus atroces. 11 est rare que les assassins pour cause de vol, par exemple,, ne présentent pas quelques-uns des traita les plus saillants qui les rapprochent des races inférieures de rhumanité : le prognathisme, le front fuyant et étroit, les arcades sourcilières proéminentes, etc. Il est évident qu'on ne saurait démontrer ce fait que par de nombreux témoignages et Ton en puisera tant qu'on veut dans les ouvrages des anthropologistes et dans les descriptions des procès célèbres. Mon expérience personnelle m'a toujours confirmé dans cette persuasion. J'ai choisi une fois, par exemple, un certain nombre d'assassins remarquables que je n'avais jamais vus, mais dont je connaissais les crimes dans tous leurs détails, d'après la lecture des pièces formant leurs dossiers ; je suis allé les visiter dans leur prison, et j'ai pu
1. Prins, Les doctnnes nouvelles de droit pénale Bruxelles, 1896.
2. « Les signes anatomiques sont plus fréquents chez les célébrités que dans la population ordinaire de la république des criminels >*, a dit M. Bcncdikt dans son remarquable discours au Congrès de Phréniatrie d'Anvers, septembre 1885. C'est la môme raison pour laquelle, comme je lai dit plus haut, certaines anomalies crâniennes absolument dégénératives, telles que le front fuyant et le prognathisme, ont été trouvées en proportions plus grandes parmi les morts que parmi le» détenus vivants : les premiers, ayant été suppliciés, étaient tous ou presque tous de grands criminels, pendant que parmi les autres il y avait sans doute un grand nombre de criminels inférieurs ou de simples révoltés.
me convaincre que pas un seul d'entre eux n'était exempt de quelques caractères dégénératifs ou régressifs très frappants ^
Seulement ces caractères ne sont pas toujours les mômes; c'est tantôt Tun, tantôt Tautre. Impossible de décrire anthropologiquement le type assassin. Il ne faut donc pas s'étonner que les anomalies physiques soient encore moins frappantes et constantes dans la criminalité inférieure. D'abord, on n'est pas bien certain que tous les auteurs de crimes d'après la loi soient de vrais criminels d'après l'acception psychologique que nous avons donnée à ce mot. Ensuite, il serait étrange qu'on remarquât des anomalies de la même importance chez les délinquants ordinaires. Il est naturel que ces derniers se distinguent moins des autres hommes au point de vue physique ; de même, ils en sont moins éloignés moralement. On s'en aperçoit à ce que leurs crimes, tout en nous révoltant, ne nous paraissent pas absolument contraires à la nature humaine; il peut nous arriver même de penser, non sans peur, qu'en de certaines circonstances nous pourrions être poussés nous-mêmes à faire quelque chose de semblable. C'est une idée qui nous traverse la tête ; nous la repoussons avec frayeur, frayeur inutile, puisque, notre caractère étant donné, nous ne pourrions jamais avoir ce mouvement volitif que nous craignons; mais enfin, le fait d'avoir eu, môme pour un instant, l'idée de cette possibilité prouve qu'il y a des criminels que nous comprenons, qui ne sont pas des êtres tout à fait étrangers à notre nature morale. Quoi de surprenant alors que, môme au physique, ils ne présentent pas des traits
1. Voir ma Contribution à l'étude du type crimineU publiée dans les bulletins de la Société de Psychologie physiologique ^ Paris, 1886.
Carofalo. Criminologie, 6
i'^-jîT'S-T-T-'
marqués de dégénérescence ? Mais que l'anomalie soit moindre, cela ne veut pas dire qu'elle soit tout à fait imperceptible. L'expression méchante, ou cette mauvaise mine indéfinissable qu'on est convenu d'appeler patibulaire^ est très fréquente dans les prisons. Il est rare d'y trouver quelqu'un aux traits réguliers, à l'expression douce ; la laideur extrême, la laideur repoussante, qui n'est pourtant pas encore une vraie difformité, est très commune dans ces établissements, et, chose remarquable, surtout parmi les femmes. Je me souviens d'avoir visité une prison de femmes où, parmi 163 détenues, je n'en ai trouvé que trois ou quatre avec des traits réguliers, et une seule qu'on aurait pu dire jolie ; toutes les autres, vieilles ou jeunes, étaient plus ou moins repoussantes et laides. On conviendra qu'une pareille proportion de femmes laides n'existe dans aucune race, ni dans aucun autre milieu. La même remarque a été faite par Tarde : « Il est certain, dit-il, que par son front et son nez recliligne, par sa bouche étroite et gracieusement arquée, par sa mâchoire effacée, par son oreille petite et collée aux tempes, la belle têle classique forme un parfait contraste avec celle du criminel, dont la kiideur est en somme le caractère le plus prononcé. Sur 275 photographies de criminels, je n'ai pu découvrir qu'un joli visage, encore est-il féminin; le reste est repoussant en majorité, et les figures monstrueuses sont en nombre *. »
Et Dostojewsky en parlant d'un de ses camarades de la maison de force dit : « Sirotkine était le seul des forçats qui fût vraiment beau ; quant à ses camarades de la section particulière (celle des condamnés à perpé-
1. G. Tarde, La criminaliié comparée, p. 16. Paris, F. Alcan, 1886.
L'ANOMALIE DU GHIMLNEL 83
hiîté), an nombre de 15, ils étaient horribles à voir, des physionomies hideuses, dégoûtantes*. »
Que peut- on conclure de tout cela? Certes, au point de vue anthropologique, on Ta vu, le type criminel est bien loin d'ôtre précisé, et il est douteux que de nouvelles observations réussiront à nous le révéler. On n'a pu que constater certains traits, ou plutôt certaines expressions physionomiques , qui , parmi les criminels , permettent assez facilement de distinguer un groupe de l'autre, les assassins des voleurs, et de ces deux types, les violents ou impulsifs*. Je pense néanmoins, et la suite de cet ouvrage va le montrer, que dans une société non barbare, le criminel est un anormal, parce qu'il diffère de la majorité de ses contemporains et concitoyens par le manque de certains sentiments et de certaines répugnances, ce manque étant associé à un tempérament spécial ou à un défaut d'énergie morale. Ce défaut est -il toujours organique, ou en d'autres termes, existe-t-il toujours un subslralum physiologique à cette anomalie d'ordre moral ? C'est une question qui doit forcément demeurer sans réponse, parce que le substratum pourrait se trouver dans une déviation imperceptible des organes ou du système nerveux, dans la formation moléculaire, et dont l'insuffisance de nos moyens d'obserx^ation nous rend impossible de nous rendre compte^.
Nous abandonnerons donc tout à fait le côté anatoniique, pour ne nous occuper que de l'anomalie psy-
a. Dostoiewsky, La maison des morts, p. 57. Paris, 1886.
2. « La physionomie et le caractère psychologique sont les critères les plus importants du criminel-né. » Forel, Actes du Congrès de Genève, 1897.
3. M. Benedikt Ta très bien dit : n Nous sommes assez éloignés de posséder une anatomie des molécules. »
chique, sans affirmer et sans nier que cette dernière ait une source toute physique.
Commençons par le plus haut degré de la criminalité: Les tueurs de vieilles femmes, ceux qui égorgent des enfants, comme Papavoine, ceux qui, comme Jack Ihe ripper éventrent des filles, etc. ; personne ne doutera de leur insensibilité morale. C'est encore frappant lorsqu'il s'agit de jeunes gens, — de ce garçon de seize ans, par exemple (dont j'ai parlé dans ma communication à la Société de Psychologie physiologique j^ qui se lève de grand matin, se rend à une écurie où un petit mendiant s était abrité pour passer la nuit, le prend dans ses bras, lui annonce qu'il va le tuer, et, malgré ses pleurs et ses supplications, le jette dans un puits : — de cette jeune fille de douze ans condainnée par le tribunal de Berlin, qui a jeté par la fenêtre une petite enfant et, devant les juges, a avoué cyniquement qu'elle l'avait fait pour s'emparer de ses boucles d'oreilles et les vendre afin de pouvoir acheter des bonbons.
L'anomalie psychique est trop manifeste dans des cas de ce genre, et toute la question se réduit à ces termes : la nature de cette anomalie est-elle pathologique, estelle la même que celle de la folie, doit-elle constituer une nouvelle forme nosologique : la folie morale, la moral insanity des Anglais ? Il faut dire pourtant que cette forme d'aliénation n'est que douteuse. On est obligé de convenir souvent, malgré les plus grands efforts pour trouver quelques traces de folie, que l'on est en présence d'un individu dont l'intelligence ne laisse
rien à désirer, chez lequel il n'y a aucun symptôme nosologique, si ce n'est Tabsence du sens moral, et que, selon l'expression d'un médecin français, quoi qu'il en soit de l'unité de l'esprit humain dans la folie, « le clavier psychique a une note fausse, une seule* ».
Mais je reviendrai tout à l'heure sur cette question. Je veux dire pour le moment que des individus comme ceux dont je viens de parler sont d'une nature psychique à part, chacun le sent. Pourtant ces grands criminels, ces enfants nés avec un instinct féroce, ne sont que les cas les plus saillants; en descendant l'échelle de la criminalité, il est tout naturel que l'anomalie morale devienne moins frappante ; mais, néanmoins, elle doit exister toujours jusqu'au dernier échelon. Natura non facil salium. C'est une série décroissante dont les termes les plus bas sont très rapprochés de l'état normal, de sorte qu'il devient très difficile de les distinguer. Il est donc inutile d'arriver tout au bas de l'échelle ; arrêtonsnous à la classe intermédiaire, en commençant par les habitants des maisons de force.
Nous avons des descriptions complètes de leurs sentiments, de leur impassibilité, de l'instabilité de leurs émotions, de leurs goûts, de leur passion effrénée pour le jeu, pour le vin, pour l'orgie. Leur imprudence et leur imprévoyance sont deux caractères qui les distinguent surtout, selon la remarque faite depuis longtemps par Despine. On a remarqué leur légèreté et la mobilité de leur esprit, à laquelle s'ajoute — dit Lombroso — » « l'exagération de ce penchant à la moquerie, à la farce, qui a été depuis longtemps reconnu comme un signe des plus sûrs de méchanceté ou d'une intelligence bor-
1. Voir Revue des Deux-MondeSy I" novembre 1886. Les aliénés en France et à Télranger, par V. du Bled.
86 LE GRIMLNËL
née (Risus abundat in ore sUiltorum — Guardali da chi ride troppo!) — et qui se révèle surtout dans le jargon, dans le besoin de tourner en ridicule les choses les plus saintes et les plus chères en les affublant de noms absurdes ou obscènes ». Cette légèreté explique en même , temps le penchant des criminels en général et des voleurs surtout, à dire gratuitement des mensonges, sans but, presque inconsciemment, et à Tincxactitude habituelle, ce qui prouve un manque de précision dr.ns leur perception et dans leur mémoire *. On connaît leur insensibilité morale, d'après le cynisme de leurs révélations, même devant le public, à la cour d'assises; les assassins qui ont avoué leur crime ne reculent pas devant la description des détails les plus affreux; leur indifférence est complète pour la honte dont ils couvrent leurs familles, pour la douleur de leurs parents. « Dans la nuit du 21 au 22 septembre 1846 — raconte Tabbé Moreau — M™'' Dackle, demeurant 10, rue des Moineaux, était assassinée. Après bien des recherches, on finit par s'emparer de tous les coupables ; parmi eux se trouvait une femme Dubos. Quand on lui demanda pourquoi elle avait aidé au meurtre, elle répondit simplement : « Pour avoir de beaux bonnets!. ..» Un vieux, nommé Cornu..., est rencontré par de jeunes voleurs, grands admirateurs de ses hauts faits, qui lui disent : « Eh bien, père Cornu, que faites-vous maintenant ?» — « Toujours la grande soûlasse, mes enfants, répond-il avec bonhomie, toujours la grande soûlasse. » — La « grande soûlasse», c'est l'assassinat suivi de vol... Prévost répondit à un de ses gardiens, qui lui demandait pourquoi il avait tué Adèle Blondin: « Que veux-tu? c'était