PREFACE XI
du sol. Non seulement le lot de terre ne nourrit plus son homme, mais il l'épuisé et le çide. Il est la tunique de Nessus qui s'attache à ses os et les ronge.
Voici donc le point capital et qui s'oppose à toutes les notions habituelles : le terre, au lieu d'être une source de revenus ou de subsistance pour le paysan russe, est devenue un fardeau écrasant, une charge fiscale, dont le possesseur doit s'acquitter coûte que coûte. Or ce possesseur est un être collectif à deux degrés : la commune rurale (mir), qui est le propriétaire légal, la famille, à qui la commune assigne un lot d'usufruit. Les individus composant celle-ci ne peuvent donc se dégager de la terre que si la famille y consent, et elle n'y consent pas puisque par leur départ, leur sortie, le fardeau retombe sur les autres. De son côté la famille ne peut abandonner son lot, bien plus, elle ne peut plus même aujourd'hui (depuis 1893) le libérer par rachat, pour le réaliser ensuite à son gré, sans le consentement du mir, qui le refuse pour ne pas voir diminuer le nombre des contribuables solidaires. Et alors, le paysan russe, pris dans sa majorité, est en fait, sinon en droit, aussi assujetti qu'au temps du
servage. A l'arbitraire et à la contrainte seigneuriale ont succédé les pouvoirs draconiens et abusifs du mir, lui-même à la merci des autorités administratives et policières.
Grâce à cette omnipotence et aux vices qu'elle engendre (tyrannie locale, corruption, dépravation des mœurs) un petit nombre d'individus ont pu s'engraisser aux dépens de la masse, manger le mir, ou déposséder à vil prix la famille de son lot, partout où il était avantageux. Si mauvaise est devenue la condition économique du paysan, qu'on a vu plus du tiers de la population masculine obligée de chercher à d'énormes distances la subsistance et le travail, et se soumettre à un embauchage qui rappelle les pires misères et les pires turpitudes de l'ancien gang System anglais.
C'est de cette masse qu'est sortie le premier personnel des grandes manufactures, qui offrait ce caractère étrange d'être tout ensemble ouvrier de fabrique et paysan, nomade et résident, incapable légalement de se fixer à demeure et exploité de loin par le mir dont il continuait à dépendre. Plus tard il a fait place en grande partie aux paysans dépossédés par les « mangeurs de mir » ou par les spéculateurs ; mais ces