AVANT-PROPOS
mouvements violents qui se sont produits dans les villes, à Saint-Pétersbourg, à Moscou et à Varsovie, parce que, par leurs péripéties sanglantes, ils émeuvent davantage la sensibilité, parce qu'on peut plus facilement les saisir d'ensemble, parce qu'il s'agit de manifestations ouvrières, de grèves, de drapeaux rouges et que dans notre histoire les révolutions se sont accomplies de la sorte ; mais devant la rareté des renseignements fournis et la monotomie des détails l'attention a été moins sollicitée par les désordres agraires. Et cependant c'est là que réside le danger.
Il ne faut pas oublier que dans ce pays il n'existe pas comme ailleurs une démarcation entre les ouvriers et les paysans ; les mêmes hommes sont à la fois l'un et l'autre, et les plaintes des travailleurs des villes ont comme cause principales les souffrances du peuple des campagnes.
Les conditions géographiques, ethniques et sociales ne permettent guère d'envisager l'hypothèse d'une véritable révolution au sens que donnent à ce mot les peuples occidentaux ; mais on peut craindre néanmoins que la Russie ne soit à la veille d'une crise profonde et dangereuse, d'une période chaotique et anarchique.
LÀ CRISE AG«\iME Ë.\ RUSSIE
Si l'agitation s'étend, si les soulèvements de paysans se produisent avec simultanéité la lutte sera rendue difficile, étant données surtout les conditions territoriales ; et, quand bien même on réprimerait les troubles, ils sont fatalement appelés à se reproduire, car ils sont le résultat de phénomènes profonds.
La Russie est, avant tout, un i)ays agricole, et son avenir économique est lié à la prospérité de ses populations rurales. Or, non seulement cette prospérité n'existe pas, mais les campagnes sont dans un état de misère organique telle qu il est matériellement impossible à des êtres humains, si résignés soient-ils, de continuer à la subir, et que la révolte partielle, d'abord, puis générale, en est une conséquence fatale. On n'empêchera l'agitation et la jacquerie qu'en en faisant disparaître la cause, que si on se décide à apporter les réformes fondamentales qui s'imposent et à en réaliser virilement l'application.
Cette situation est généralement ignorée en France. Sans doute des livres remarquables, qui sont, à cet égard, des sources précieuses de renseignements, ont été publiés ou traduits dans notre langue, mais ils n'y consacrent que quelques chapitres dans une étude d'ensemble sur la Russie, ou bien ce sont des ouvrages économi-
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ques, et les uns comme les autres ne sont lus que par un public restreint (i).
Dans les pages qui vont suivre, nous avons tenté d'exposer cette situation d'une façon synthétique, d'en montrer les causes, d'en signaler la complexité, de faire connaître les réclamations des })opulations rurales, les remèdes préconisés, les attitudes successives du gouvernement du Tzar en présence de cette crise qui, depuis longtemps, se manifeste douloureuse ; nous avons retracé l'histoire de l'affranchissement des serfs dont les conséquences se font si fortement sentir dans l'état de choses actuel, et nous avons étudié
(i) Cf. notamment à ce sujet : Schnitzler : Les Institutions de la Russie ; Anatole Leroy-Beaulieu : L'Empire des Tzars, Paris, Hachette, 3' édit., 1897 ; les ouvrages de Maxime Kovalewsky et en particulier : Le Régime économique de la Russie, Paris, Giard et Brière, 1898 ; Laveley : Les formes primitives de la propriété, Paris, Alcan ; — Nicolas On : Histoire économique de la Russie, Paris, Giard et Brière, 1902 ; — Wladimir Kovalewsky : La Russie à la fin du X/X* siècle, Paris, Guillaumin,
Ce dernier ouvrage est particulièrement utile à consulter, car il constitue une publication presque ofiicielle : c'est une série d'enquêtes publiées en vue de l'Exposition universelle de Paris en 1900, sous la direction du Ministère des Finances de Russie, et les renseignements qu'on y trouve ne peuvent donc pas être regardés comme tendancieux.
LA CUISE AGRAIHK EX UUSSIE
les mœurs, la condition des paysans, l'organisation de leur commune, de leur mir.
En dehors même des circonstances économiques, immédiates, cette étude présente un grand intérêt à cause de l'application du collectivisme agraire qui se rencontre dans cette commune.