CHAPITRE
Le servage ne s'établit que très tard en Russie, à peu près au moment où il allait commencer à disparaître dans le reste de l'Europe ; et il n'y fut pas introduit franchement, par une mesure nette. On est même en droit de supposer que telle n'était pas l'intention du tzar Boris Godounow lorsqu'il rendit son fameux oukaze, et qu'il pensait seulement assurer et concilier par sa mesure les intérêts bien compris de l'Etat, des nobles et des paysans.
Ceux-ci constituaient à ce moment la plus basse classe de la nation. Ils étaient méprisés, traités avec hauteur par les Seigneurs ; mais ils n'étaient nullement asservis. Ils se louaient à un propriétaire : ils cultivaient ses terres et prélevaient pour leur existence et leurs besoins per-
LA caiSE AGRAIRE EX RUSSIE
sonnels les produits d'une partie de ce sol. De temps immémorial, ils jouissaient du droit de passer, au bout d'un délai déterminé par leur contrat, du service d'un maître à celui d'un autre, s'ils le voulaient.
La situation de ces hommes était précaire, difficile et pénible, car, naturellement, la part des terres qui leur était attribuée était très faible, le temps dont ils disposaient pour la cultiver se réduisait le plus souvent au dimanche et à un deuxième jour dans la semaine, et en outre de leur entretien personnel à assurer, ils devaient acquitter de lourds impôts.
Parallèlement à eux. existait une classe d'esclaves ou « Kholopi » qui provenaient des prisonniers de guerre et des enfants de ceux-ci, car, pour eux, la servitude était héréditaire. Cette classe comprenait aussi des « esclaves temporaires », les paysans libres ayant le droit d'engager en esclavage leurs enfants et, à plus forte raison, eux-mêmes, pour une période déterminée ou jusqu'à la mort de celui à qui ils s'engageaient. Leur sort était matériellement bien plus doux que celui des moujiks libres, car ils étaient nourris et entretenus aux frais du maître, et quant aux mauvais traitements dont ils pouvaient être victimes, il ne faut pas se dissimuler que les
LE SERVAGE ET L EMAXCIPAïlOX
paysans y étaient à peu près aussi exposés qu'eux, ainsi qu'il arrive, d'ailleurs, chez tous les peuples à civilisation peu avancée, pour les classes inférieures et méprisées.
Il arrivait donc fréquemment que les moujiks s'asservissaient pour des périodes de durée limitée. L'époque à laquelle ils concluaient ces contrats était la Saint-Georges (22 novembre), et c'est aussi à cette date qu'ils redevenaient maîtres de leur personne et pouvaient changer de village, passer d'un domaine dans un autre.
Vers la seconde moitié du seizième siècle, la conquête des royaumes de Kasan et d'Astrakan donna lieu à la constitution par le tzar de vastes domaines pour ses Grands, qui cherchèrent par suite à recruter de la main-d'œuvre ; ce fait, joint aux récits enchanteurs que les soldats, à leur retour de la campagne, firent de la fertilité de ces pays, détermina l'exode de quantités considérables de paysans , qui abandonnèrent les terres des Nobles petits propriétaires. Ceux-ci, dont les intérêts vitaux se trouvaient ainsi compromis, assaillirent de leurs doléances le tzar, Boris Godounow, que sa situation personnelle, instable par suite de son usurpation du trône, obligeait à les ménager.
Comme, d'autre part, ces changements cons-
tants de propriétaires apportaient souvent des déceptions aux moujiks, en faisaient des gens dépaysés, sans attache au sol. ni aux populations au milieu desquelles ils vivaient, découragés et misérables ; comme, par suite de ces migrations, l'Etat avait la plus grande peine à rester en rapports suffisants avec la masse des moujiks soumis à Timpôt, Boris Godounow n'hésita pas, dans l'intérêt de tous, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à rendre son fameux oukaze de iSgS, qui ordonnait l'inscription des paysans dans des « Livres de révision » devant servir de base pour les taxes fiscales, et leur défendait de quitter leur village ou même de s'en absenter sans l'autorisation du Seigneur.
En 1697, un nouvel oukaze interdit à ceux qui s'étaient loués pour un certain temps, de se racheter parle paiement du dédit convenu, et décida que les hommes libres n'ayant pas signé d'engagement de servitude, qui étaient depuis plus de six mois au service d'un propriétaire, devaient y rester toujours, et que ceux qui y étaient depuis moins de six mois pourraient choisir entre leur maître actuel et un autre, mais seraient de même attachés à la glèbe. — On constitua ainsi des serfs à côté des esclaves.
A l'origine, des registres furent tenus, pour
assurer à chaque seigneur la propriété de ses serfs et de ses esclaves, registres où les paysans étaient inscrits par catégories. — Au cours du dix-septième siècle, la tenue de ces livres fut très négligée ; et il devint impossible de distinguer les serfs des kholopi, lorsque Pierre le Grand fit procéder en i^iS au recensement général qui devait servir de base au nouvel impôt créé par lui : la capitation. — Ils furent donc tous assimilés aux kholopi et devinrent la chose du Maître qui avait tous les droits sur eux, y compris de les déporter sans jugement en Sibérie ; de ce dernier droit il était souvent usé pour se débarrasser de ceux qui, devenus vieux, étaient une charge pour le Seigneur, obligé, comme contre-partie de ses droits, à assurer l'existence matérielle des paysans qui n'y pouvaient suffire eux-mêmes.
Pendant le dix-septième et le dix-huitième siècles, ainsi qu'il était fatal, la situation de fait s'aggrava pour eux, les Nobles tendant toujours à en tirer davantage parti.
Avec Alexandre 1^^ les choses se modifièrent en leur faveur. Ce fut un tzar d'esprit très libéral et, dès le début de son règne, il rêva non seulement d'améliorer le sort des serfs, mais encore d'arriver à leur affranchissement total. — Il se
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rendait compte que l'opinion n'était nullement préparée à une telle mesure qu'elle s'y montrait au contraire, hostile ; et que, d'autre part, la situation d'une si énorme masse d'hommes rendus libres, sans allocation de terres leur permettant de vivre, serait néfaste et dangereuse. Il commença courageusement et résolument sa tâche par une série de mesures préparatoires, les unes à action directe, les autres à action morale pour montrer sa volonté et préparer ainsi les esprits.
En 1801, unoukaze, autorisa les paysans libres ou affranchis à posséder en toute propriété, des biens fonciers non habités par des serfs, avec le droit d'aliéner et de tester, pourvu que les parcelles ainsi transmises par héritage ne fussent pas inférieures à 8 déciatines (i). Par un second oukaze, en i8o3, le tzar encourageait à l'affranchissement volontaire et individuel des paysans avec dotation de terres, en déclarant qu'une simple pétition à l'Empereur, signée des deux parties, une fois ratifiée par lui aurait force de loi.
Si Alexandre I^'^ espérait aboutir par ce moyen et atteindre progressivement le but vers lequel il tendait, les résultats ne répondirent guère à son attente. P^n effet, en quatre ans, 8.000 âmes
(i) La déciatine vaut i hectare et 8 ares.
seulement furent ainsi affranchies et en i855, sous Alexandre II, à la veille de rémancipation générale, leur nombre était à peine de 3oo.ooo sur 46 millions de serfs et 60 millions d'habitants.
Le tzar ordonna, pour manifester davantage la tendance de son esprit vers l'amélioration du sort des paysans, que tous les ans un million de roubles seraient consacrés à acheter pour les domaines de la Couronne, où leur sort était plus doux, les paysans mis en vente par les nobles obérés de dettes.
p]n même temps il faisait savoir plus clairement quels étaient ses désirs — et peu à peu les mesures commencèrent à porter des fruits.
En 1816, 1817, 1819, successivement les membres des ordres équestres des provincees baltiques : (Esthonie, Kourlande et Livonie) firent approuver une pétition demandant la libération de tous leurs moujiks, mais sans allocation de terres. — Bien que l'opération fût échelonnée sur une quinzaine d'années, il en résulta des désordres et la formation d'un important prolétariat agraire.
A la même époque (181 8), l'Empereur, au cours d'un voyage en Lithuanie et dans le but d'améliorer immédiatement le sort matériel de la plèbe de cette province, institua des «Commissions d Inventaire » chargées d'opérer un relevé de toutes
les terres de ce gouvernement, afin d'avoir une base solide pour ramener à une règle fixe les redevances payées par les serfs. — C'est de cette mesure, anodine en apparence, que devait sortir trente-cinq ans plus tard le moyen, cherché par les tzars successifs, d'arriver à raffranchissement total.
L'expérience des provinces Baltiques avec le double résultat de la formation d'un prolétariat nombreux et les troubles que la misère engendra, joints à l'efTervescence que la nouvelle de ces événements et des intentions du Tzar libérateur avait produite dans d'autres régions chez les paysans jusqu'auxquels elle était parvenue, eut pour effet un mouvement de réaction et de sévérité apparentes, à l'avènement de Nicolas P', frère et successeur d'Alexandre. — Mais en fait, tout comme son prédécesseur, il désirait l'émancipation et travailla par des mesures indirectes à habituer les esprits à cette idée (i). — En i844 un
(i) Les mémoires d'une dame d'iionneur de sa cour rapportent de lui un mot intéressant qui le prouve nettement. S'entretenant de la question du servage, il se déclarait partisan de sa suppression, mais déclarait l'opération bien difficile, par suite de la nécessité d'y rallier les Seigneurs. « Je ne puis pas faire l'affranchissement sans eux», disait-il. « Je le pourrais évidemment bien si je le voulais absolument, mais alors on m'appellerait despote »,
oukase encouragea l'affranchissement des gens de service et promettait la garantie de l'Etat pour le paiement des indemnités qui seraient stipulées. — Puis, en 1847, ^^ nouvel édit s'occupa de faciliter l'accession du paysan russe à la propriété ; non plus seulement des hommes libres, mais aussi des serfs : Les moujiks étaient autorisés à se rendre acquéreurs de toutes les propriétés mises en vente par leurs Seigneurs, dans les conditions déjà spécifiées par l'acte de 1801, c'està-dire pourvu qu'elles ne fussent pas habitées par des serfs. Mais ces acquisitions ne pouvaient être faites que par l'ensemble des paysans d'une commune, se trouvant sur ces terres. La commune, le Mir, en avait la pleine propriété et pouvait les revendre en bloc ou en détail. Ces paysans étaient alors assimilés à ceux de la Couronne ou des Apanages de la Famille Impériale, n'ayant plus à payer aucune redevance et n'étant soumis qu'à la Gapitation et aux impôts levés par l'Etat.
Enfin l'oukaze de 1848 autorisa les serfs à acquérir personnellement des biens-fonds, sans passer par l'intermédiaire du Mir.
Une des grosses questions de principe se trouvait ainsi résolue : il n'existait plus en Russie d'hommes privés du droit de propriété. On pou-
LA CHISE ALiRAlRE EN RUSSIE
vait donc songer à faire des hommes libres de ceux qui ne Tétaient pas, et le problème se trouvait ramené, quant au fond, à leur assurer au moment de la libération une première dotation territoriale. — Il fallait aussi trouver le moment opportun, le moyen et la forme les plus propres*
Ce fut l'œuvre d'Alexandre II.
Toutes ces mesures avaient fini par faire admettre l'idée de l'affranchissement en masse. Aussi lorsque les Nobles de la Lithuanie, froissés et irrités de l'œuvre des Commissions d'Iiiventaire établies par Alexandre P^ dont ils considéraient le fonctionnement comme une intrusion dans leurs affaires privées, virent leurs doléances à ce sujet mal accueillies, ils frappèrent un grand coup en offrant à l'Empereur Alexandre II de donner la liberté à tous les paysans. — Il est vraisemblable qu'ils espéraient recevoir en échange des indemnités dont ils pourraient régler eux-mêmes le chiffre, si même le Tzar effrayé ne reculait pas, et ne faisait pas apporter moins d'ardeur à l'œuvre des Commissions. Quoi qu'il en soit, l'évolution avait été considérable depuis que soixante-quinze ans auparavant, à Catherine II faisant part de ses idées à ce sujet, devant l'Assemblée générale des députés de son empire, certains nobles répondaient qu'ils passeraient
leur épée à travers le corps de quiconque parlerait de libérer les serfs.
La proposition des Nobles Lithuaniens fut le signal attendu, et c'est dans les trois provinces de cette région que furent d'abord tracées les grandes lignes du nouvel état de choses qui comportaient :
La liberté rendue aux paysans à qui, moyennant rachat, était accordée la propriété de leur maison et de l'enclos l'entourant : l'izba et l'ousadba ; et en outre la jouissance de terres arables, en quantité suffisante pour assurer leur existence et l'exécution de leurs obligations envers l'État. Cette quantité devait être sensiblement celle dont ils disposaient comme serfs. La propriété de ces terres continuait à appartenir au seigneur qui, comme prix de la jouissance accordée au paysan, avait droit à une redevance en nature ou en argent, contradictoirement établie. Les rapports entre paysans et propriétaires devaient être réglés de manière à assurer le recouvrement de l'impôt.
Cet état transitoire, dans l'esprit d'Alexandre II, était pour durer douze ans environ, au bout desquels les paysans seraient tout-à-fait libres et auraient le droit de passer d'un lieu à un autre.
La difterence que les moujiks y trouvaient avec le servage, c'était la possession de l'enclos
et la possibilité de débattre et de discuter le taux de leur redevance.
En même temps, le Tzar fit connaître ces dispositions à la noblesse de toutes les provinces de l'Empire pour le cas où elle eût été disposée à entrer dans la même voie. Les seigneurs de presque tous les gouvernements y adhérèrent en effet, et ils furent réunis en comités purement consultatifs. Les négociations durèrent quatre ou cinq ans, les nobles voulant faire édicter l'affranchissement immédiat sans indemnité mais sans allocation de terres, en prétendant que de cette façon on supprimait le servage tel qu'il avait été institué trois siècles plus tôt ; tandis que l'Empereur insistait pour les faire consentir à abandonner un lot de terre arable. D'ailleurs ils ne s'y refusaient pas absolument, mais ils demandaient alors, l'affranchissement devant toujours être complet et intégral, une indemnité payable de suite par l'État. Le Tzar, soucieux de ménager les transitions, tenait à faire adopter le régime déjà choisi pour la Lithuanie.
Ce fut sa volonté qui finit par prévaloir, aux termes de l'oukaze du 19 février 1861. Cependant, à la différence de ce qui s'était passé pour les moujiks Lithuaniens, les paysans du reste de l'Empire étaient autorisés à se rendre acquéreurs.
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avec le consentement des propriétaires, des terres arables dont ils avaient en la jouissance comme serfs.
Pour déterminer quelle fraction du sol, quel nadiel devait être ainsi attribuée aux moujiks, la Russie fut divisée en trois zones d'après la fertilité du sol. Dans chacune, les lots furent établis selon les usages jusque là en vigueur pour la dotation des serfs : ils devaient permettre aux moujiks de vivre et de s'acquitter envers l'État des taxes et impôts.
Dans la première zone (celle du Nord, région de Saint-Pétersbourg), le lot était de sept déciatines (sept hectares et cinquante-six ares).
Dans la deuxième zone (celle du centre : les Terres Noires, le Tchernozem, région de Moscou), deux déciatines (deux hectares et seize ares).
Dans la troisième zone (celle du Midi : région de steppes), dix déciatines (dix hectares et quatrevingts ares).
Ces quantités représentaient le maximum de ce que les seigneurs étaient obligés de céder, si les affranchis le demandaient.
Par le rachat de la terre, les serfs se trouvaient libérés de toute obligation envers le maître : ils ne lui devaient plus ni corvée, ni redevance (obrok). Quant à ceux qui se contentaient
du régime lithuanien, ils étaient dits « temporairement obligés ».
L'ensemble de ces mesures ne pouvait entrer en vigueur et commencer à recevoir leur exécution qu'après un délai de deux ans, pendant lesquels devaient être passées entre Nobles et Serfs des ce Chartes réglementaires » pour fixer définitivement les conditions débattues et acceptées.
Les gens de service, seraient, au bout de ces deux années, affranchis sans aucune dotation de terre.
En fait les conditions établies furent toujours celles existant avant l'émancipation. On avait institué des c( Arbitres de paix » et des c( Commissions d'appel » pour juger les différends qui pourraient s'élever à ce sujet. Au début ces juges étaient impartiaux, et provoquèrent naturellement les récriminations des propriétaires : comme le sort de la réforme était lié en grande partie à la bonne volonté de ceux-ci, ils obtinrent le remplacement des premiers arbitres par d'autres plus dévoués à leur cause, qui se montrèrent systématiquement hostiles aux paysans et par suite injustes.
Il en résulta, pendant les premiers temps qui suivirent l'oukaze de 1861, que rien n'avait été changé que le nom : les paysans avaient, à peu
IJ-: SERVAC.E ET L'fiMAXCIE^ATiOX 2l
de chose près, la jouissance des mêmes terres qu'auparavant, ils payaient les mêmes redevances. ; le Seigneur avait conservé ses mêmes droits de contrôle et de police sur les villages, droits allant jusqu'à pouvoir remplacer, de sa propre autorité, les Starosts (i) des communes.
L'Empereur avait espéré voir se développer les achats définitifs de la terre. Mais un grand obstacle s'y opposa : la conception que se faisait le moujik de ses droits et devoirs vis-à-vis de son Seigneur et de son sol. A ses yeux, celui-ci était à lui ; c'était sa personne qui avait été donnée au propriétaire avec tout ce qu'il possédait, ses enfants, son bétail, sa terre : « Je suis à toi, mais la terre est à moi » avait-il coutume de répondre au Seigneur en pareil cas.
Cet état d'esprit fut en grande partie cause de l'extension que prit ce qu'on est convenu d'appeler : « la dotation du quart gratuit. »
Le moujik ne pouvait pas admettre qu'on lui fit payer quoi que ce fût pour lui assurer la possession de ce qui, à ses yeux, lui appartenait.
Aussi à l'idée qu'il existait un moyen d'en être quitte avec toutes ces formalités, avec ces fonctionnaires, ces arbitres de paix, un moyen
(i) Maires.
qui reconnaissait partiellement ce qu'il considérait comme un droit indescriptible, il s'empressa d'y avoir recours, dût-il comporter un sacrifice de sa part ; et cela, sans envisager la valeur absolue de l'étendue du sol qu'on lui donnait ainsi, sans se demander si ce lot lui assurerait la possibilité matérielle de vivre.
D'ailleurs, dans son entendement, et cette idée était entretenue chez lui par quantité d'illuminés ou d'escrocs, cette situation et cette répartition de la terre, étaient transitoires, la volonté du Tzar était mal interprétée par des fonctionnaires que les intéressés avaient corrompus : de nouvelles distributions gratuites auraient certainement lieu à brève échéance, dès que l'Empereur serait instruit des événements : et l'essentiel, pour le moment, était de s'en tirer sans rien payer.
Par une inconcevable aberration, les Seigneurs s'opposaient à cette solution dont l'économie était la suivante : si le paysan acceptait à titre gratuit le quart du maximum déterminé dans chaque zone, il n'aurait plus dans la suite le droit d'exiger une allocation supplémentaire, même en la payant : le propriétaire ne pourrait plus être tenu de lui vendre une partie de son domaine. Les nobles ne se rendaient pas compte
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que par ce moyen ils conservaient la propriété des trois quarts du lot qu'ils eussent dû céder sans cela, et que la redevance d'achat des paysans n'équivalait pas au profit qu'ils tireraient de l'exploitation de leurs champs. Ils trouvaient la mesure trop favorable pour les moujiks et refusaient leur adhésion.
Il en résulta que les serfs, déjà naturellement enclins à user de ce droit, furent persuadés qu'il leur était en effet très avantageux, puisque leurs maîtres leur en contestaient la jouissance. Ils réclamèrent donc en foule le quart gratuit qu'on dut leur accorder, puisqu'il était prévu par le Statut agraire, qui avait été élaboré à la suite de l'oukase de 1861.
Les conséquences de la situation créée par ce double état d'esprit furent déplorables : dans la deuxième zone, celle des terres noires fertiles, le Tchernozem, la part du paysan nanti du quart gratuit se trouva ramenée à 54 ares (i), ce qui est insuffisant, quelle que puisse être la fertilité du sol ; en particulier, s'agissant d'agriculteurs aussi imparfaits que les moujiks russes et d'une exploitation aussi extensive que la leur.
Alexandre II, en introduisant dans le Statut
(i) Une demi^déciatine .
agraire la disposition du quart gratuit, n'avait songé qu'à assurer un avantage réciproque aux deux parties, — et par suite à faciliter le succès de sa réforme à ce seul point de vue immédiat. 11 voyait bien tout le profit qu'en retireraient les nobles et il pensait qu'ils lui en sauraient gré. En ce qui touchait les paysans, son désir, nous l'avons déjà dit, était de les voir se libérer définitivement de toutes redevances pour entrer dans la catégorie des cultivateurs libres, et il espérait leur en faciliter le moyen par cette gratuité d'un lot réduit.
Tout à cette idée, il semble qu'il a peut-être oublié un instant, malgré les clairvoyants avis des principaux artisans de la réforme, un autre desideratum d'importance plus grande pour l'avenir et qu'il avait lui-même publiquement exprimé lorsqu'il affirmait son intention de donner aux paysans des champs leur permettant de vivre et non pas seulement de les doter d'un titre et d'un lot juste suffisant poui* les retenir attachés au sol.
En ce qui concerne les serfs libérés qui ne réclamèrent pas le quart gratuit, quelques-uns rachetèrent une fraction du maximum, fort peu le maximum entier, et le plus grand nombre ne racheta rien du tout, préférant rester dans l'état
de « tempoj^airement obligés », qui, ainsi que nous l'avons dit, était sensiblement identique au servage.
En échange de leur nadiel ces paysans temporairement obligés fournissaient une corvée ou payaient un obrok. Celui-ci fut fixé, suivant les régions, et, en s'inspirant surtout de l'état industriel et des ressources au point de vue des gains et salaires. Cette redevance fut d'autant plus élevée que le nadiel était plus faible : ce qui fut estimé le plus cher ce fut l'enclos de terre maraîchère, l'ousadba, située autour de la maison (i).
En réalité, ce qu'on faisait donc ainsi payer aux moujiks c'était non la terre, mais leur liberté. Cette conception s'expliquait par ce que, sous le régime précédent, ceux des membres de la famille non employés à la culture, allaient au loin exercer quelque métier fructueux : plus le lot était petit, plus il y avait de bras ainsi productifs.
11 en résulta que, contrairement aux intentions du Tzar et à la logique, ce n'était nullement la terre qui devait assurer la subsistance des nouveaux affranchis.
L'Empereur s'émut d'une pareille situation
(i) Wladimir Kovalewsky. La Russie à la fin du XIX" siècle, p. 114.
qui menaçait de rétablir, par une pente insensible, l'ancien état de choses, et chercha un moyen de stimuler les rachats ; pour ce faire, il institua le « Rachat par consentement mutuel » avec intervention de l'État pour aider le paysan à payer au Seigneur le prix fixé. Comme toujours, les mesures prises cherchaient à concilier les intérêts des nobles et des moujiks ; mais, cette fois, elles étaient de nature à mieux y réussir :
Alors que, jusqu'à ce moment, rien n'avait été établi par la loi que la possibilité du rachat, l'Etat, dorénavant, y participait directement :
1° En déterminant le taux maximum auquel la cession pourrait se faire ;
2" En avançant aux « temporairement obligés » les sommes qui pourraient leur être nécessaires.
La seule méthode tout à fait équitable pour établir ce taux de rachat, eût consisté à évaluer dans chaque région des différentes zones le prix réel de la teiTe d'après le revenu qu'on en pouvait tirer avec le mode de culture que pratiquaient les paysans. Mais on recula devant l'énormité de ce travail et on pensa atteindre le même but en prenant pour base l'obrok payé dans chaque région (c'est-à-dire la redevance en argent par laquelle les serfs, puis les temporairement obli-
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gés remplaçaient la corvée) estimant que celui-ci était évidemment en rapport direct avec le produit du sol. Or le postulatum était faux, parce que, comme on vient de le voir, dans la généralité des cas, ne payaient l'obrok que les moujiks qui voulaient pouvoir quitter leur village pour exercer quelque métier fructueux rapportant davantage que la seule culture du sol ; par suite le chiffre de la redevance ainsi payée était souvent très supérieur à celui du rendement des terres arables.
Il en est résulté que la base d'évaluation de la valeur, adoptée pour la fixation du taux de rachat fut notablement trop élevée dans beaucoup de régions.
La valeur moyenne de l'obrok ainsi établie fut capitalisée sur le taux de 6 ^o» c'est-à-dire que le prix du rachat fut égal à i6 2/3 fois l'obrok.
La loi portait que ce rachat devrait se conclure par consentement mutuel. Cependant il pouvait être imposé par le Seigneur, tandis qu'en cas de refus de la part de celui-ci, le paysan n'était pas recevable à l'exiger. L'État promettait aux paysans son concours financier pour leur fournir les sommes à payer par eux aux propriétaires, mais il ne leur avançait que les 4/5 du prix déterminé comme il a été dit. Au cas où
les Seigneurs imposaient le rachat, ils devaient se contenter de la somme avancée par l'État, et, de plus, les paysans pouvaient ne prendre qu'une fraction du lot maximum établi par le Statut agraire. Les sommes ainsi reçues de lÉtat étaient remboursables par les serfs libérés clans un délai de quarante-neuf années.
Ces mesures étaient également favorables par quelque point aux deux parties : elles constituaient donc, en leur principe, un stimulant sérieux.
Elles étaient avantageuses aux nobles, en ce qu elles réalisaient un des desiderata qu'ils avaient eux-mêmes formulés lorsque s'étaient ouvertes les négociations en vue de l'abolition du servage: en échange des terres qu'on leur enlevait, ils recevaient une indemnité pécuniaire payée par l'Etat. Quant aux anciens serfs, au cas où ils se laissaient imposer le rachat, ils bénéficiaient d'une réduction de i/5 du prix attribué à leur lot. Même dans le cas du consentement mutuel, les annuités de remboursement à l'Etat constituaient encore une réduction annuelle par rapport aux redevances payées au propriétaire puisqu'ils ne les devaient que pour 4/5 et que le i/5 restant étant paye de leurs propres deniers, ne comportait plus le paiement d'aucune taxe.
Ils comprirent bien l'avantage qu'ils avaient à se laisser imposer l'opération pour bénéficier de cette réduction de i/5. Cette inertie cadrait d'ailleurs parfaitement avec leurs sentiments et leur répugnance à provoquer directement la vente de cette terre qui « leur appartenait ». Beaucoup d'entre eux, lorsque le Seigneur avait enfin exigé le rachat, usaient des deux facultés que la loi leur avait réservées : la réduction du i/5, qui était de droit, et le minimum du lot.
C'est du côté des Seigneurs que naquirent les difficultés. Alexandre II avait prévu que les paysans continueraient à ne pas solliciter le rachat, mais il espérait que les nobles s'empresseraient de l'exiger pour profiter de l'indemnité payée par l'État, qui les aiderait à faire de la culture intensive en exploitation directe. Mais l'émancipation avait lieu au lendemain de la guerre de Crimée et, à ce moment surtout, l'État ayant besoin de tout son crédit, devait éviter tout ce qui pouvait nuire à la bonne tenue de son papier. Aussi les propriétaires furent-ils payés de leurs terres par deux sortes de titres : les premiers, négociables à la Bourse, portaient un intérêt de 5 % ; les deuxièmes étaient nominatifs, soumis à des formalités de transfert très complexes, et par suite difficilement cessibles : ceci
volontairement, pour en éviter la vente. Ils furent d'ailleurs très rapidement transformés en obligations remboursables en 3j ans et inaliénables.
De là une première cause de mécontentement chez les Nobles qui devaient garder une partie de leur nouveau bien sans pouvoir le monnayer.
En ce qui touche les titres négociables, comme la plupart de leurs détenteurs étaient dans une situation très obérée, ils furent jetés en masse sur le marché où, par suite de cet encombrement, ils subirent une forte dépréciation. De ce côté encore, les Seigneurs furent déçus par l'opération que prônait le Tzar.
Il en est résulté d'abord une forte gêne pour ceux des membres de la noblesse qui en avaient fait l'essai ; puis, par voie de conséquence, un arrêt des rachats volontaires, les propriétaires se rendant compte que la combinaison à eux offerte ne compensait pas la perte du capital humain jointe à celle du sol. Ils se gardèrent donc bien d'imposer le rachat, surtout dans les régions fertiles, où, en sus, l'opération leur était désavantageuse eu égard au développement que prenait la culture et à l'accroissement de la rente du sol.
Or de là dépendait le succès de la seconde phase de la réforme, et par suite de la réforme elle-même, puisque jusque là, dans la plupart des
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cas, les paysans « temporairement obligés » se trouvaient dans un quasi servage. — Le rachat subit donc un long temps d'arrêt pendant toute la fin du règne d'Alexandre II ; de 18^3 à 1881 : en 1880, on n'avait compté que 20.000 rachats.
Il y a lieu en outre de remarquer que bon nombre des rachats que la statistique compte comme imposés par les Seigneurs l'ont été en réalité par les Etablissements de Crédit auxquels ceux-ci avaient engagé leurs biens en nantissement d'emprunts qu'ils n'avaient pas pu rembourser. Or. pour ces banques, la situation n'était pas la même que pour les propriétaires. Ils n'avaient pas le même besoin de réaliser leurs titres, et de plus, ne pratiquant pas eux-mêmes la mise en valeur de ces terres, qu'ils afl'ermaient quand ils ne les vendaient pas, l'existence des (( temporairement obligés » ne leur était d'aucune utilitité.
Au premier janvier 1882, les résultats globaux se présentaient ainsi: 8.245.000 âmes (i), s'étaient définitivement affranchies par rachat :