CHAPITRE m
La décadence du Mir. — Ses causes
Nous avons vu comment sont constituées les communes des paysans affinanchis et dotées de terres, comment elles sont administrées et comment est organisée la mise en valeur de leur bien.
Nous allons examiner maintenant quels sont les résultats obtenus, en quarante années de gestion autonome, par ces hommes nouvellement émancipés et restés soumis pendant ce laps de temps, en fait de lois, à leurs coutumes propres, à ces coutumes peu à peu créées par eux-mêmes et bien adaptées, par suite, à leur genre de vie. Nous allons chercher ce qui en est résulté dans Tordre matériel comme dans Tordre moral.
Nous verrons tout d'abord que le Mir en qui ses panégyHstes voient le remède non seulement
contre la misère mais encore contre les inégalités sociales, au moins dans sa sphère d'influence chez les populations rurales — que le Mir, disonsnous, n'a réalisé ni tout ni partie de ses espérances.
Nous avons déjà constaté, chemin faisant, que la misère règne et pèse si lourdement sur le malheureux moujik que le gouvernement a dû à plusieurs reprises proroger les délais pour le paiement des arrérages de rachat et même en faire remise partielle ; que de nombreux paysans sont dépossédés de leurs lots et qu'un grand nombre d'entre eux pratiquent l'émigration faute de ressources.
Quelques chiffres montreront bien l'état de détresse où se trouvent les villages russes.
En 1900, sur 499 districts qui composent la Russie d'Europe, aS seulement avaient payé tous leurs impôts directs ; dans les autres les arriérés s'élevaient à plus de cinq années entières de contributions.
Au i®^ janvier 1894, le total de ces arriérés, dus par les paysans, sur les contributions directes qui comprennent princij)alement les taxes de rachat, s'élevait à 102 millions de roubles dont 57 pour les anciens serfs de la commune.
En 1895 il était de ii3 millions de roubles. —
LA DÉCADENCE DU AlIH. SES CAUSES 99
Ces chiffres ^ont éloquents, car on sait combien tout est mis en œuvre dans les villages i)our assurer la rentrée des impôts et que, par suite de la responsabilité collective, cette somme représente la dette de Tensembledes populations rurales (i). Ils expliquent pourquoi le Gouvernement s'oppose à toute mesure de nature à affaib'ir la solidarité fiscale, et aussi pourquoi il fut obligé de prendre ces mesures généreuses dont nous avons parlé et qui ont abouti à d'importants dégrèvements des taxes derachat en 1896. — Gomme le dit M. Maxime Kovalewsky : « On renonce volontiers à des revenus imaginaires (2). »
(i) a L'accroissement des arriérés n'est pas dû à « l'inactivité des percepteurs car le moyen de perception « des contributions peut être appelé plutôt la rossade . »
Nicolas On. Hist. écon. de la Russie, loc. cit.
(2) Au i""/i4 janvier 1902, les arriérés, dans les Gouvernements les plus appauvris représentaient le pourcentage suivant de leur impôt total.
KharkhofT 00 V(
Saint-Pétersbourg .... 43 %
Pokev 89 Vo
Koursk 8i V»
Tombov ....... 123 V«
Ferui 13; v<
Riazan 177 «>/o
Varonège 197 «/«
Moscou 225 ^/n
Plus du tiers de toute la population adulte de sexe masculin est obligée de chercher du travail ailleurs : aussi l'émigration se développe sans cesse, et non seulement l'émigration définitive vers la Sibérie, où près de 43o millions de déciatines de terres arables s'offrent à l'activité des nouveaux venus, mais aussi, et surtout, les déplacements lointains dans le Sud de la Russie d'Europe, les migrations intérieures de gens qui s'en vont, hommes, femmes et enfants par troupes entières quittant leur hameau, sac au dos à la recherche des régions où ils trouveront à gagner leur pain. La zone qui peut offrir de la main d'œuvre à tous ces nomades est celle du Midi, et les provinces de la rive Orientale du Volga et de l'Oural, la population y est peu dense, et la grande propriété fort étendue ; de plus, l'élevage des moutons, qui occupait une grande partie du sol, tend à disparaître devant la culture et il s'en suit une forte demande de main-d'œuvre qui, dépendant de la "récolte plus ou moins importante, est plus ou moins , grande ; naturellement les salaires varient de même. Ces différences sont parfois considérables : suivant que l'année est bonne ou mauvaise le prix de la journée peut passer de 25 kopecks (6o centimes) à 5 roubles. Mais depuis une
dizaine d'années les machines agricoles ont fait leur apparition et provoquent une diminution de Toffre de travail et, par suite, du taux des salaires ; il en résulte surtout le remplacement, dans beaucoup de travaux agricoles, des hommes par les femmes ; celles-ci sont arrivées à former plus du quart du total de ces migrateurs (i).
La très grande majorité de ces voyageurs ne peut pas s'offrir le luxe d'un moyen de transport quelconque. On compterait ceux qui eflectuent le voyage en chemin de fer ou en bateau : ce s^nt ceux qui ont pu obtenir un engagement avant leur départ. Quelques uns s'emploient h surveiller les trains de bois qui descendent les fleuves (Dnieper, Volga, Don) : non seulement ils trouvent là un moyen d'effectuer leur voyage, mais encore ils gagnent quelques kopecks par jour.
Le plus grand nombre fait la route à pied :
les moujiks se forment en « arteis » ou compagnies, corporations, pour faire le voyage ensemble, mettre en commun leurs maigres ressources à l'effet de louer quelques chariots pour emporter leurs hardes et leurs menus bagages. Beau-
(i) Cf. W. Kovalewsky : La Russie â la fin du XIX' siècle, p. 128.
102 LA CRISK AGHAIRE EN RUSSIE
coup, tout le long de la route, ne vivent que d'aumônes et couchent à la belle étoile.
Pour la plupart, ces gens se déplacent au hasard, ignorant où ils vont au juste, ou ce qui les attend. Ils savent vaguement que pour trouver à s'embaucher dans de bonnes conditions, il faut arriver au moment de la lauchaison, à la fin de Mai. Ils partent donc à la fin de l'hiver, époque d'ailleurs où le voyage est moins rude pour eux.
Sur le parcours, en plusieurs points, ils rencontrent des agglomérations où se tient une sorte de marché de la main-d'œuvre. Parmi ces voyageurs de grande route, bien peu en eflet, sont engagés d'avance : on ne trouve guère dans ce cas que les malheureux retardataires du payement des impôts, mis dans l'obligation par le Mir de se louer, à condition que les salaires lui soient payés : jk)^i' ceux-là le contrat est fait avant le départ par les soins du Mir. Parfois encore sont dans ce cas les gens tellement misérables qu'ils n'eussent i)as pu songer à entreprendre le voyage s'ils n'avaient préalablement touché des arrhes (i). Des journées entières sont
(i) Là où. ils se pratiquent les engagements à l'avance sont conclus moyennant des prix très réduits, les propriétaires usent de ce moyen pour s'assurer des ouvriers
— ^..-^ ti^^k
passées à marchander : il s y pratique de véritables cours du travail humain, qui varient suivant l'idée que Ton se forme des deux côtés de la récolte future, suivant la sécheresse persistante ou une pluie bienfaisante tombée à propos.
Souvent ces béaiix calculs sont trompés de part et d'autre : pour le proj^riétaire, cela se traduit par un prix plus élevé que celui qu'il eût pu payer s'il n'avait trop voulu tendre la corde ; mais jR)ur ces malheureux et ig^norants moujiks, c'est parfois le but du voyage manqué, l'impossibilité matérielle de rengager, pour avoirpensé obtenir de trop beaux salaires. Dans ce cas, c'^est le retour, en mendiant, et surtout, c'est toute l'année suivante la misère atroce, sans secours à espérer des covillageois, et sans autre issue que l'embauchage à n!importe quel prix dans quelque usine (i).
à salaires réduits. Grâce à ce procédé les salaires ont baissé dans certaines régions de 47 à 5o pour cent {Roiisski't Viedomosti, n" 278 de 1903).
(i) D'ailleurs il n'y a que peu de lixité dans les engagements ; lorsqu'un patron trouve les conditions trop onéreuses il met tout en œuvre pour amener l'ouvrier à le rompre ; de même ceux-ci n'hésitent-ils pas à passer d'un propriétaire à l'autre quand il s'en trouve un pour leur faire des offres plus avantageuses. Un récent projet de loi prévoit même des pénalités pour les propriétaires qui débauchent les ouvriers d'une autre exploitation.
104 LA CUISE AriRAIRE EN RUSSIE
Bien souvent des rixes éclatent où le sang coule, une fois atteint le terme de la migration, entre les premiers arrivés, ayant trouvé à s'engager et les retardataires affolés, exaspérés par la perspective qui s'ouvi*e devant eux et la déception de toutes ces fatigues et ces privations subies en pure perte. D'autres fois encore on a vu ces masses d'hommes se ruer à l'assaut des gares où venaient d'être débarquées des machines agricoles, mettre celles-ci en pièces et massacrer les intendants des propriétaires chargés de les recevoir.
Donc, nombreux sont les appelés et plus rares les élus. Mais le sort de ceux-ci est bien loin d'être attrayant (i). Le propriétaire, tant par traditions et habitude que par crainte d'avoir compromis son exploitation par les salaires si élevés qu'il est obligé de payer, économise sur les frais de logement et de nourriture, qu'il doit à l'ouvrier. L'habitation est en général une sorte de hangar non clôturé, où l'homme est exposé à toutes les intempéries, sauf à la pluie. Le docteur Tesiakov rapporte que sur 3o de ces colonies agricoles qu'il a visitées dans les districts d'Eli-
(i) Cf. Maxime Kovalewsky. Le Régime économique de la Rnsitie, p. 268 et sq.
savetsgrad et Alexandrovsk en 1890, 16 étaient dans ce cas ; dans les i4 autres, les ouvriers occupaient des sortes de grandes casernes ; ils étaient répartis dans des dortoirs où leurs lits étaient placés côte à côte, rapprochés à se toucher, leurs hardes cachées dessous, aucun emplacement ne leur étant offert à cet effet.
Leur nourriture, qui revient au maître à huit kopecks environ par homme et par jour, se compose de pain bis, farine de sarrasin, un peu de gruau, de millet, très peu de graisse de i)orc (20 grammes environ de chaque). C'est donc un régime entièrement sans viande. La qualité de ces aliments laisse souvent à désirer (i).
En regard de cette nourriture rare, mauvaise et pas substantielle, on exige d'eux 14 à i5 heures de travail effectif, coupées par 2 heures 1/2 de repos, en 3 fois, pour les repas ; car trois repas chauds leur sont indispensables.
Quelquefois même, en cas de presse, on les fait travailler la nuit.
Des examens médicaux nombreux ayant porté sur de grandes masses d'émigrants dans les
(i) D'après Masloff, elle est si mauvaise, qiie,par comparaison celle des prisons peut être considérée comme un luxe. Masloff. Les conditions du développement de Vagriciltare en Russie {i vol., igoS).
bourgs d'embauchage, ont révélé que Tétat sanitaire de ces gens est déplorable et que tous les maux dont ils soulfrent doivent être attribués à leurs conditions de vie, de logement ou de nourriture durant le voyage et le séjour, sauf, toutefois, une très fréquente maladie des yeux due au battage du blé et aux poussières qui s'en élèvent.
D'ailleurs, par une répercussion fatale, les dangers et inconvénients de ce système rejaillissent sur l'ensemble des conditions économiques de la Nation. Tous les ^ns, le temps perdu par tous ces émigrants représente, en salaires, une perte de près de 5o millions de roubles. De plus, la mortalité augmente et parallèlement la natalité diminue dans les régions qui fournissent ces nomades. Et la situation n'est pas près de changer ; quelques-uns, en effet, prennent à ferme les terres où ils ont travaillé, et se fixent dans ces régions nouvelles, mais la grande majorité retourne en leur village, pour revenir Tannée suivante aux mêmes lieux. i
M. Maxime Kovalewsky montre dans son livre qu'il n'est pas exact d'attribuer cet état de choses à un esprit nomade ayant existé de tous temps chez les Russes de la classe rurale, : déjà au inoyen-âge quittaient seuls leur pays d'origine
les paysans qui ne pouvaient pas y trouver leur existence.
Si donc chaque année, tant d'individus prennent part à ces déplacements au bout desquels ils trouvent presque toujours un sort peu attrayant (i), la cause en est dans la misère plus insupportable encore qui serait leur lot au village (2).
Le prolétariat agricole est ^n effet très nombreux dans la plupart des communes. Il est, en partie, constitué par les anciens kholopi ou serfs personnels, domestiques affranchis sans dotation de terres en 1861 et admis à résidence dans les différents hameaux. Il comprend en outre d'anciens soldats retraités qui eux aussi habitent les villages sans faire partie du Mir et sans avoir l'espoir d'y être jamais admis. Enfin il compte
(i) Cf. Maxime Kovalewsky, Le régime économique de la Russie, p. 267 et sq.
(2) On se fera une idée de la misère qui y règne, si on songe que de nombreux ménages de paysans en sont arrivés à ne plus posséder même un de ces chevaux efflanqués, véritables bêtes de l'apocalypse, qu'on rencontre dans les campagnes russes, qu'ils s'attellent euxmêmes à la charrue pour faire les labours. — Cette situation se rencontre de plus en plus depuis 10 ans. Dans le Gouvernement de Toula 35 "/, de la population est dans ce cas ; 25 % dans celui de Poltava; 40 % dans celui de Nijni-Novgorod.
dans ses rangs un nombre toujours croissant de paysans, anciens membres de la commune, dépossédés de leurs lots, et qui, par l'abandon de leurs droits à d'autres, ont cessé en fait d'appartenir au Mir.
Il semble que les moujiks ne sauraient être privés de la possession de leurs terres, puisque de par le statut agraire de 1861 le sol appartient à la commune et à elle seule, que le paysan n'en a individuellement que la jouissance, et ne peut pas vendre son lot, même à un covillageois, tant qu'il n'est pas sorti de l'indivision par un remboursement anticipé à l'État, avec l'assentiment de la majorité des deux tiers des votants de l'Assemblée. Gela est exact, mais nous avons vu que la commune laisse à ses membres, une fois pourvu de leur part équitable de revenus ou de cbarges, la liberté de disposer, au mieux de leurs intérêts, de leurs droits à l'exploitation du lot de terre qui leur a été alloué, ou bien d'augmenter leur part au moyen de transactions passées avec des membres du même Mir.
Or de plus en plus les moujiks sont amenés à des transactions qui aboutissent pour une partie d'entre eux à la perte de leurs droits d'exploitation.
Les causes de cette décadence du Mir, ainsi constatée, peuvent se ramener à cinq principales:
i» L'exiguïté des lots et parcelles ;
2** L'état arriéré de l'agriculture, — la crise agricole actuelle en Russie, — l'absence de crédit agricole ;
3° Les impôts trop lourds et la solidarité des paysans en matière fiscale ;
4<^ L'autorité sans contrôle du Mir en ce qui touche les partages, et la rivalité des familles riches et des familles pauvres ; les abus qui en dérivent ; l'accaparement des terres par celles-là au'Hétriment de celles-ci ;
5° La disparition lente et continue de la petite industrie domestique.
V Exiguïté des parcelles.
Avant l'émancipation, le Gouvernement exigeait que le Seigneur allouât un minimun de 4 déciatines et demie par ménage de serfs. Il estimait, que cette étendue était nécessaire pour leur permettre de vivre et de payer les taxes. Aujourd'hui l'on est loin de ce chiffre : dans le seul gouvernement de Moscou plus de 600.000 paysans ont des lots inférieurs à 3 déciatines.
Ceci tient à l'accroissement constant de la population. Les lots des paysans libérés avaient été calculés en général, à l'origine, de manière
suffisante ; mais on n a pas tenu un compte assez exact des naissances probables, et aujourd'hui, devant l'excès de la natalité, la part se trouve de , plus en plus réduite. D'après une publication du Comité central de Statistique (i), le lot des anciens serfs des domaines est de 3,4 déciatines en moyenne. — Celui des serfs de la couronne s'élève à 4» 8 déciatines.
Mais ces chiffres semblent empreints d'un optimisme offi:ciel, si on les compare à ceux que fournit le rapport présenté par les représentants des Zemtsvos à la Commission dite « de l'appauvrissement du Centre » instituée, comme nous le verrons, en automne i^oS, pour étudier le bienêtre des populations dans les gouvernements du Centre : la grandeur moyenne du lot qui en i86o était de 43 déciat., n'est plus aujourd'hui que de 2,6 déciat. Il tombe même dans certains gouvernements à 1,7 et à 1,2 déciat. Le chiffre total de la population paysanne en effet a augmenté, depuis i86i, de ^go/^passant de5o millions en i86i à 86 millions . — Le nombre des hommes a augmenté de 87 0^0, passant de 23 millions à 43 millions (2).
(i) La propriété foncière en Jîassie, par Victor Stépanov.
(2) D'après le compte-rendu des travaux de cettecommission publiés en oct-nov. 1908 dans Ronsskia Viedomoati.
Si on considère en même temps le grand nom* bre des kons et la nécessité où Ton est, de parles principes mêmes, de donner à chacun une parcelle dans chaque kon, on comprend que les terres communales russes présentent un émietter ment tel que « dans aucun pays la propriété privée et la loi des successions n'ont pu en produire un semblable (i) ».
Les bandes^ de terre arable qui constituent les champs ont fréquemment 2 m. 3o de largeur et ne permettent pas de labourer sans empiéter sur le lot des voisins.
De plus les enclaves sont rendues fort nombreuses. Dès aujourd'hui la plupart des Mir s se trouvent en présence d'un dilemme : ou ils tiendront compte des nombreux jeunes gens à qui le manque de réserves n'a pas permis d'attribuer de lots, des mineurs à qui on a retiré le lot à la mort de leur père, en faisant de nouveaux partages, et alors l'exiguïté des parcelles individuelles va augmenter encore ; ou ils n'en tiendront pas compte et ne referont pas de répartition; dans ce cas les rangs du prolétariat agraire ne cesseront de s'accroître.
Il y a là malheureusement une fatalité inhé-
(i) Anatole Leroy-Beaulieu, U Empire des Tzars ^ t. I.
il2 LA GRISE AGRAIRE EN RUSSIE
rente à tout régime agraire, qui doit tôt ou tard peser sur les campagnes, lorsque la population rurale tout entière veut continuer à vivre sur le sol natal et lorsque l'industrie, le commerce et les autres branches de l'activité humaine n'en absorbent pas le trop-plein.
En Russie, dans beaucoup de régions le problème se pose dès aujourd'hui redoutable. Selon les districts, il reçoit l'une ou l'autre de ces deux solutions, suivant que la prédominance dans les conseils appartient au nombre des déshérités ou à la minorité des satisfaits. Cependant la tendance actuelle serait plutôt de laisser les choses dans le statu quo et de ne plus procéder qu'à des réajustements partiels.
Mais dans un trop grand nombre de cas, si Ton cesse ainsi de procéder aux partages, l'égoîsme de quelques-uns n'en est pas seul cause, et de fait, le sort des possesseurs de ces lots réduits n'est pas enviable au point de vue de la culture du sol.
20 État arriéré de Vagriculture.
Les terres communales présentent le spectacle d'une culture mal faite ; les récoltes en sont maigres et la variété de la production est faible.
Dan^ la plupart des cas on ne cultive que le blé d'hiver et le blé d'été, rarement le seigle, et juste ce qu'il faut d'orge et d'avoine pour la nourriture des chevaux. La statistique vient à l'appui de ces constatations : là où la récolte des propriétés de la noblesse atteint 45 pouds de blé par déciatine (j5o kilos environ), celle des biens paysans est de 27 pouds (44o kilos environ) (i).
Il y a plusieurs ordre de raisons à ce fait : les paysans sont ignorants des progrès de l'agriculture moderne et de l'emploi des machines ; mais quand bien même ils seraient disposés à suivre les exemples que leur donnent leurs anciens Seigneurs depuis qu'ils font valoir eux-mêmes leurs terres, l'argent leur manque le plus souvent pour le faire. Puis les vastes déboisements auxquels les Seigneurs ont procédé ont eu pour résultat de modifier complètement le régime des eaux en plusieurs régions et de tarir de nombreux ruisseaux qui arrosaient les champs. La sécheresse n est donc plus combattue que par les pluies, irrégulières comme partout, et même dans la 3® zone, plus que partout ailleurs. Les nobles ont remédié à cette conséquence , dans leurs domaines, par Tirrigation, que les paysans n'ont
(i) Cf. Maxime Kovalewsky, loc. cit., p. 62.
pu adopter car un système rationnel et complet est coûteux à étal^lir.
Enfin les terres du Mir sont mal entretenues et, notamment ne sont pas fumées. C'est une conséquence directe du manque de stabilité qu'entraîne le simple di*oit de jouissance que le moujik a sur son lot. Il ne s'intéresse pas à sa terre, puisqu'elle lui est périodiquement enlevée pour être donnée à un autre et puisque celle qu'il recevra en échange n'aura sans doute pas davantage été soignée par son précédent détenteur pour les mêmes motifs.
Il en résulte que les terrains s'épuisent, si riches, si extraqrdinairement riches qu'ils puissent être comme les fameuses terres noires de la zone centrale et que d'année en année la qualité et l'abondance des récoltes baissent.
A toutes ces raisons il faut ajouter la pénible situation où se trouvent les populations rurales au point de vue financier. Le crédit agricole, malgré les louables efforts du Gouvernement dans ces dernières années, n'existe qu'à l'état embryonnaire. Voici, à ce sujet, quelques chiftres (i) que M. Maxime Kovalewsky a tirés des documents de la chancellerie du ministèrç des Finances :
(i) Cf. Maxime Kovalewsky, loc. ciL, p. 63.
LA DÉCADENCE DU MI«. SES CAUSES llo
764 sociétés de crédits mu-
tuel disposent ensemble
de 12,000,000 de roubles.
i5!3 banques villageoises disposent ensemble de. 346,000 roubles.
Soit un total de . . I2,346,ooo roubles.
D'ailleurs fort mal réparties, 91 de ces banques se trouvent dans le seul gouvernement de Kiew, et le reste disséminé entre 12 autres gouvernements.
Ces banques exigent un intérêt de 10 à 12 p.
0/0 et ne prêtent que pour des délais rarement supérieurs à neuf mois et toujours inférieurs à un an.
Il est donc impossible que les paysans puissent recourir à ce moyen pour des achats de bétail, ou de machines, ou pour certaines dépenses d'assainissement, toutes dépenses qui ne sont recouvrables que peu à peu, après plusieurs années. Ou bien, lorsqu'ils le font, ils ne peuvent pas être en mesure de rembourser les banques au délai fixé. Il en résulte pour ces établissements une situation précaire qui les oblige à rogner encore sur les maigres avantages accordés à leur clientèle rurale. Il y a évidemment là un cercle vicieux.
Faute de crédit organisé, le moujik ne peut recourir qu'aux usuriers de campagne qui tout en nature des prêts de grain pour semences et que Ton rembourse également en nature à la récolte suivante. L'unité de prêt est de 8 pouds, la quantité à rendre s'élève jusqu'à i3, soit plus de 5o p. o/o d'intérêt en six mois.
« Un crédit si coûteux ne peut, bien entendu, » servir qu'à combler le déficit momentané qui » s'est produit dans le budget de telle ou telle » famille villageoise ; il ne peut être d'aucun » profit à l'agriculture. D'année en année, sauf » les cas très rares de deux bonnes récoltes qui » se suivent, nous voyons le paysan russe réduit » à la dure nécessité d'aliéner en automne, à vil » prix, la majeure partie des produits de son » sol, et cela afin de s'acquitter de ses dettes )) envers le trésor et ses créanciers privés, puis » au printemps il achète à un prix plus élevé la » quantité de grains dont il a besoin pour ense- » mencer ses champs et pour entretenir sa » famille. Les écarts de prix sont fort considé- » râbles et s'élèvent en moyenne suivant les » régions à 2, 4 ®t 6 P* 0/0 » (i)# Nicolas On
(i) Cf. Maxime Kovalewsky : Le régime économique de la Russie, p. 63.
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signale aussi cette situation et rapporte un curieux dicton que les payscuis y ont appliqué : lorsqu*ils vendent leur grain à l'automne ils s'adressent à lui et lui disent : « Ne te chagrine pas, mon cher » grain, d'aller à la ville ; au printemps tu revien- » dras en me coûtant trois fois plus cher ».
L'exemple, resté classique, des deux bonnes récoltes successives de 1887 et 1888, est également fort significatif : à la suite de la première bonne récolte il résulta une grande baisse des cours et notamment de ceux de l'orge. Une seconde récolte très abondante l'année suivante eût dû l'accentuer; elle eut au contraire pour conséquence une hausse de 10 0/0. La première année, les paysans avaient beaucoup vendu pour payer les arriérés d'impôts, et leurs dettes. Une fois libérés, au contraire, l'année suivante, ils vendirent très peu et conservèrent beaucoup de grains pour leur consommation future (i).
30 Les impôts et la solidarité fiscale.
Même lorsque les impôts ne dépassent pas le rendement du sol, ils pèsent lourdement sur la classe rurale.
(i) Cf. Nicolas On, loc. cit.y p. 49 et p. 169.
Nous n'insisterons pas ici sur ce point spécial dont la seule constatation suffit^ qui produirait le même effet sur la condition des paysans, quel que soit par ailleurs leur mode d'oi^anisation sociale et de propriété, et sur lequel nous reviendrons. Nous examinerons plutôt quelle influence peut avoir la responsabilité collective de tous les membres de la commune devant le fisc.
En décrétant Témancipation de tous les serfs, le gouvernement du tzar Alexandre II réalisait une grande œuvre philanthropique, mais voyait se poser devant lui les problèmes économiques les plus graves : suivant une expression un peu familière, il faisait un saut dans Tinconnu.
Rien ne permettait, en effet, de prévoir comment ces nouveaux hommes libres se comporteraient, quel usage ils feraient de leur liberté et s^i Fémancipalion, au moins transitoirement, ne donnerait point de mécompte relativement au travail et au rendement des terres. Gomme on se trouvait au lendemain de la guerre de Crimée et que du fait de la mesure elle-même, le budget allait assumer de lourdes charges, le Gouvernement devait se prémunir contre le danger de non-paiement des taxes, et il trouva utile à ce point de vue tie maintenir dans les communes la responsabilité collective et mutuelle, telle que les seigneurs
l'avaient instituée lorsqu'ils répondaient, vis-à. vis du pouvoir central, des impôts de leurs paysans.
Les prévisions étaient exactes et le remède satisfaisant au point de vue fiscal. Nombreux furent après quelques années les paysans qui éprouvaient de la difficulté à payer leurs impôts, et pour lesquels tout le village dut s'imposer des sacrifices. Mais plus le système était avantageux poi^r le trésor plus il était néfaste pour les contribuables. De fait, la responsabilité collective est chose odieuse aux yeux des moujiks : tous les moyens leur sont bons pour s'y soustraire. Ils vont jusqu'à abandonner leurs droits à un lot. Beaucoup d'entre eux afferment leurs parcelles à quelque voisin fortuné, pour éviter la confiscation que le Mir fait subir à ceux qui quittent le village, en abandonnant la culture de leur champ, puis s'en vont chercher ailleurs du travail. Par ce moyen, quel que soit le métier auquel ils se livreront, le fruit de leurs peines sera leur propriété et ils ne risqueront pas de se le voir peu à peu retirer pour payer les impôts d'un autre, dissipateur ou malchanceux. Ils ont connu trop d'exemples du sort qui attend le malheureux retardataire, et tout leur semble préférable au risque de tomber eux-mêmes en cette situation.
C'est, en effet, le véritable reproche que l'on peut adresser à la responsabilité collective. Du moment qu'elle existe et qu'elle joue, elle aboutit, pour les paysans qui peuvent payer, à un accroissement d'impôt d'autant plus considérable qu'il existe un plus grand nombre de retardataires et que leur dette est plus élevée. Comme parmi ceux qui subissent cette augmentation injustifiée, beaucoup n'ont pu qu'avec peine satisfaire à leur dette personnelle, il arrive que, de proche en proche, le nombre des débiteurs du fisc grandit, et que parmi les nouveaux, plusieurs ne sont en retard que pour le surcroît de charges que leur a valu la défaillance des premiers. C'est en cela qu'elle constitue une des plus grandes causes de décadence matérielle pour le Mir, car ses conséquences plus directes, telles que la férocité apportée par les paysans au recouvrement des arriérés, seraient à peu de chose près le même, si le Gouvernement s'acquittait de ce soin. Néanmoins, cette férocité, d'où qu'elle vienne, est certainement une raison de trouble et de perturbation dans le fonctionnement régulier des institutions communales.
Les moyens de coercition, dont les paysans usent envers ceux qui n'ont pas payé leurs impôts, sont nombreux.
Souvent, afin de disposer davantage le starost à la rigueur, on le rend responsable des retards et c'est lui qu'on force à les payer. Dans beaucoup de villages les défaillants sont battus de verges, moyen révoltant et inutile qui ne saurait avoir d'effet que pour les simulateurs ou les gens de mauvaise volonté.
D'autres fois le Mir les oblige à prendre du travail dans une usine ou dans une exploitation agricole éloignée, dans les régions où se rendent les migrateurs, et perçoit à leurs lieu et place les salaires qu'ils gagnent ainsi.
Quand on songe moins à la répression qu'à l'utilité finale, on considère que l'impossibilité de payer sa part de charges prouve l'incapacité du moujik à tirer de sa terre le parti le meilleur pour l'intérêt général, et on lui retire son lot pour le donner à un voisin plus fortuné, mieux outillé ou plus régulier dans ses paiements.
Enfin la loi autorise les communes à faire vendre les biens mobiliers autres que les objets nécessaires au ménage ou à la culture des champs. On use fréquemment de ce procédé et en pratique on admet, malheureusement,^ là possibilité d'établir des différences entre le bétail indispensable pour l'agriculture et celui que l'on estime superflu. On procède naturellement avec arbitraire, et le
plus souvent la ruine absolue du retardataire s'ensuit, car la vente est faite à vil prix. Par suite, sa capacité de travail, telle que nous l'avons définie, se trouvant dimiimée, on ne lui attribue plus de lot, ou bien il n'a plus les moyens de le faire valoir.
11 n'est donc pas surprenant qu'un moujik fasse tout au monde pour ne pas en arriver à cette terrible situation et qu'il cherche par tous les moyens à se soustraire aux eflTets de la responsabilité collective.
Il y a, diaprés le statut agraire de 1861, deux manières de n'être plus responsable des impôts des autres : la première c'est de ne plus être soumis à l'impôt et, pour cela, de ne plus faire partie de la commune, de ne plus détenir de terres ; la deuxième c'est de sortir deTindivision, par le paiment anticipé des taxes de rachat avec l'autorisation du Mir (i).
Pour atteindre le but par le premier moyen, le mode le plus simple et le plus fréquemment employé consiste à céder ses droits sur son lot pour un temps plus ou moins long à un covillageois moyennant qu'il paie les impôts qui y sont afférents. C'est alors pour le moujik la vie aven-
(i) Depuis 1903, ce second moyen n'est plus efficace, cf. page 58.
tureuse avec plus ou moins de chances de succès, mais la sécurité que le législateur de 1861 faisait résulter, avec raison, pour le paysan de sa participation à la possession du sol disparait et plus dMn regrette le marché une fois conclu.
Pour user du second moyen, pour pouvoir sortir de Tindivision, il faut posséder la somme nécessaire au rachat.
Or dans le cas qui nous intéresse, il ne s'agit évidemment pas de ceux qui, ayant acquis une certaine fortune, possèdent les fonds nécessaires, mais de ceux qui sont obligés de se procurer la somme indispensable.
Avant 1893, s'il se trouvait aux environs de quelque grande ville où le prix de la terre s'est élevé, où il dépasse par suite la valeur sur laquelle a été établi le taux de la taxe de rachat, le paysan vendait quelques-unes de ces parcelles à utx bourgeois ou un marchand — il s'en trouvait toujours désireux d'en acquérir — et avec l'argent de cette vente il affranchissait le reste.
Cette opération fut avantageusement pratiquée dans certaines régions où, grâce à l'industrie naissante, la rente du sol s'est considérablement accrue depuis une vingtaine d'années (i).
(i) De 1864 à 1869 le nombre des rachats ftit insigni-
Jusqu'en 1891, la valeur des terres rachetées s'éleva à 18 millions de roubles.
Mais beaucoup de paysans tentèrent ensuite la même combinaison dans des districts où elle était moins logique ; vu la valeur du sol il arriva que la quantité de terre à vendre, pour parfaire le montant du rachat anticipé, fut telle que le lot restant était trop restreint pour fournir un bénéfice et que le propriétaire se trouvait conduit à le vendre aussi ; il rentrait de la sorte dans la catégorie, que nous avons précédemment signalée, des paysans s'étant défaits de leur terre et commençant^ la poche plus ou moins garnie, l'existence de l'ouvrier, ou bien se transportant dans un pays où le sol était plus riche et prenant à ferme des terrains dont leur pécule leur permettait de tenter l'exploitation avec chances de succès.
Puis l'opération se généralisa et Ton vît des paysans emprunter à des voisins riches la somme nécessaire à l'affranchissement de leurs parcelles et leur en abandonner une partie en échange.
Bientôt il se passa ceci : un villageois rache-
ûant ; il augmenta un peu de 1869 à 1876, mais prit un essor considérable vers 1876 et plus encore après 188a.
tait à l'État le lot d'un voisin et gardait celui-ci, d'accord avec Fancien bénéficiaire, heureux souvent de se laisser ainsi déposséder pour ne plus payer les impôts, ne plus être astreint à demeurer dans l'indivision, ne plus répondre des taxes du voisin et reprendre sa liberté complète. C'est en partie parmi ceux-là que se recrutèrent les ouvriers qui se sont définitivement fixés aux environs des centres industriels et constituent maintenan); l'embryon d'un corps d'ouvriers réellement professionnels.
Malheureusement cet état de choses a engendré beaucoup d'abus. Il s'est formé toute une catégorie d'individus dont l'habitude, on pourrait presque dire la fonction sociale, est de tirer profit de toutes les causes de misère, de toutes les raisons qui portent le moujik à recourir à l'argent d'autrui. Ceux-là, furent parfois des membres du Mir eux-mêmes ayant été assez heureux pour conquérir de la fortune ; parfois des étrangers à la commune, habitant simplement son territoire et y exerçant leur métier, tels que les cabaretiers, artisans ayant réussi, ou quelques marchands ambulants. Tous ces individus, possédant de l'argent, facilitèrent au paysan les transactions dont nous venons de parler et qui, au début, légitimes et avantageuses pour les deux parties, devinrent de
plus en plus une exploitation éhontée du malheur des moujiks (i).
Nombreux sont les villageois ayant ainsi besoin de secours ou d'aide momentanés.
Il y a d'abord tous ceux qui, par suite du manque de crédit agricole organisé, s'adressent aux prêteurs d'argent pour se procurer les fonds nécessaires à leur exploitation ou les semences qu'ils n'ont pu trouver en nature. Puis il y a ceux qui, par suite de récolte insuffisante, ont besoin d'avances qui leur servent uniquement pour vivre et qui engagent leur bien dans l'espoir dune saison meilleure l'année suivante. Pour peu que deux ou trois années consécutives soient mauvaises, les malheureux seront entièrement dépossédés.
D'autres encore que le travail n'effraie pas, mais qiii ne peuvent parvenir à tirer un revenu suffisant de leurs champs, qui ne trouvent pas dans le voisinage des terres à prendre à ferme, en louent dans la commune même à ceux des membres qui en ont assez pour qu'une partie soit disponible. La redevance des fermages se paye en nature ou en corvées, en journées de travail.
(i) Dans la presque totalité des cas, en effet, les taxes qui grèvent la terre restent à la charge du débiteur.
Dans le premier cas ce loyer dépasse souvent le rendement du sol loué ; dans Tautre, le nombre des journées à consacrer au prêteur est tel que le malheureux paysan n'a plus le temps de s'occuper non seulement de son terrain nouveau, mais même de celui qu'il jugeait insuffisant. Dans ces deux cas encore c'est à la confiscation du lot qu'on aboutit. Trop souvent aussi les paysans ne trouvent pas, à certains moments, de travail comme journalier, où comme ouvrier agricole.
La seule ressource qui leur reste alors c'est l'emprunt pour assurer la nourriture, l'ensemencement, les impôts, l'achat du blé ou de bétail., Les emprunts, pour achat de blé ou de bétail forment les 90 0/0 du total. Le taux moyen de l'intérêt est de 25 0/0 (i).
Un trop grand nombre enfin, paresseux et ivrognes, passent leurs journées au cabaret, où il leur est fait crédit. Puis quand celui-ci leur est coupé, c'est encore par l'abandon plus ou moins volontaire et plus ou moins partiel de leurs champs qu'ils se tirent d'affaire.
Ces exploiteurs des moujiks ont reçu le nom de Miroiedy ou Mangeurs de Mir^ noms qui leur convient admirablement et qui caractérise
(i) Cf. Nicolas On, loc, ciL p. 170-172.
Iz8 LA CRISE AGRAIKE EN RUSSIE
par&itement leur rôle : ils .absorbent peu k peu la plus grande partie des terres du village, et chaque jour de plus nombreux villageois sont rejetés dans les rangs du prolétariat, des paysans sans terre ou Bobilys.
Ainsi donc nous nous trouvons en présence d'un enchaînement logique de faits :
La crise agricole, l'ignorance des paysans, l'exiguïté des lots, le poids des impôts, la responsabilité collective fiscale, créent un état de misère permanente ; cette pauvreté oblige les populations ruiales à recourir à ceux qui possèdent les ressources qui leur manquent. Ceux-ci abusent de la situation, les exploitent et entraînent pour eux une augmentation continue de leurs maux.
4° L'autorité sans contrôle du Mir.
Riçalité
des familles riches et des familles pauvres.
Toutes les causes de misère et de décadence que nous venons de signaler supposent du moins que ce régime fonctionne régulièrement, équitablement, et que les principes de solidarité, de justice, que nous avons montrés précédemment animant le Mii* en théorie, sont observés.
Malheureusement il n'eu est pas toujours
ainsi : les faits précédents' ont pour résultat la constitution dans le Mir de deux castes, de deux groupements de familles, aux intérêts fatalement divergents, par suite hostiles et qui, luttant pour défendre chacun les siens, en arrivent naturellement à vouloir sacrifier ceux des adversaires. Il y a dans presque toutes les communes actuellement des riches et des pauçres, sans aucune classe intermédiaire : entre les deux des dissentiments, des rivalités profondes et c'est tantôt sur les uns, tantôt sur les autres que nous voyons l'Assemblée faire porter le poids des charges, lorsque celles-ci dominent, au bénéfice des autres qui sont favorisés dans le partage.
Nous ne nous occuperons pas ici des cas où rinfluence prédominante étant celle de la masse des dépoi^sédés, c'est en quelque sorte la démagogie qui règne dans le Mir. IL peut bien, en effet, se produire alors des injustices au détriment des familles riches dont la fortune fut équitablement acquise, injustices regrettables au point de vue du fonctionnement d*un Etat policé, mais qui, certes, ne conduiraient pas à la décadence ou à la ruine du régime. Aussi bien ce cas est-il assez peu fréquent et le plus souvent, au contraire, c'est une oligarchie d'origine récente, formée des enrichis de toutes les catégories et des mangeurs
de Mir, qui, prépondérante dans l'Assemblée, impose sa volonté à la grande masse des covillageoîs.
L'Assemblée est toute puissante pour la répartition des impôts et ses décisions sont prises sans aucun recours. Il arrive donc souvent, dans ce cas, que ce soient les déshérités, les dépossédés, sur qui retombe une part de charges plus considérable que ne le voudrait l'équité.
Mais ce n'est pas tout : fréquemment c'est parmi les riches mangeurs de mir que l'on trouve le plus grand nombre de retardataires pour le paiement des impôts. Parfois, le collecteur est pris parmi eux et il laisse traîner les choses en ce qui les concerne, faisant tomber toute la rigueur des règlements et des usages sur les pauvres diables que la responsabilité collective rend solidaires. D'autres fois, et on en a vu des exemples trop nombreux^ les riches retardataires font voter par le Mir, où ils ont la majorité, des gratifications aux collecteurs qui les ont ménagés. Ils savent que lorsque tes arriérés ont atteint un chiffre trop élevé pour que l'on puisse raisonnablement conserver un espoir de les faire rentrer, le Gouvernement en fait remise. Ils escomptent cette mesure et en attendant ils pressurent ceux qui ne peuvent pas faire prévaloir leur volonté,
ni respecter leurs droits. — « Les choses ne ren- » trent dans Tordre que lorsque l'autorité, com- » prenant comment elles vont, met aux arrêts le » Starost pas assez zélé (i). »
Il n'est pas besoin d'insister sur la perturbation que de telles mœurs apportent dans la Commune et sur la part pour laquelle elles contribuent à augmenter le malaise et la misère dont souffrent les campagnes.
Toutefois, M. Kovalewsky croit que ces cas, tout nombreux qu'ils apparaissent, ne constituent qu'une minorité, une exception, qu'en général l'arbitraire ne règne pas dans la répartition des terres et . des impôts et que, somme toute, les principes de solidarité et de justice qui doivent être la base du régime communal, continuent en réalité à l'être.
5® Disparition de VIndustrie domestique.
Il existe enfin une cinquième cause de la misère croissante que l'on constate dans les campagnes russes : c'est la disparition graduelle de la petite industrie familiale. Nous parlerons de
(i) Maxime Kovalewsky, Régime économiqae de la Russie, p. 141.
cette question dans le prochain chapitre, mais en attendant, nous allons montrer quelle était son importance dans la vie des paysans et combien il est naturel que sa disparition amène des troubles et augmente les difficultés que tant de familles trouvent à subsister.
Les statistiques montrent, en effet, que dans tous les gouvernements où le paysan ne vit que de sa terre, son revenu annuel ûe dépasse guère 55 roubles (i5o francs environ). C'est avec cette somme que le moujik devrait entretenir son ménage, pourvoir à la nourriture, au vêtemenj;, au chauffage. Il fallait* donc à tout prix qu'il pût ajouter quelques ressources à celles qu'il tirait de l'agriculture. De fait, de tous temps, c'est par l'exercice d'une des petites industries familiales que le paysan russe arrivait à équilibrer son budget. Elles n'ont d'ailleurs jamais été très rémunératrices, mais telles quelles elles jconstituaient un appoint important (i). Nous montrerons ce qu'elles sont devenues là où elles se sont maintenues. En tous cas, au point de vue pure-
(i) On constate même encore aujourd'hui dans les zones peu fertiles où la petite industrie subsiste en partie, que les contributions sont payées avec une régularité exemplaire.
ment paysan, le développement de la Grande Industrie a été un véritable désastre, d'autant que, par suite des exigences de Tétat social tel qu'il existe au sein du Mir, la classe rurale n'a pas toujours pu trouver, comme ailleurs, un dédommagement à l'usine.
Et cela d'autant plus que la disparition des industries villageoises, par une répercussion plus profonde, a agi dans le sens de l'aggravation des conditions économiques de leur exploitation agricole : -
« A mesure que l'industrie domestique dimi- » nue dans l'économie du paysan, celui-ci se voit » torcé d'acheter ce que jusqu'alors il produisait )» lui-même.
« A mesure que son temps de travail devient ï> plus disponible, il est contraint d'aliéner une » portion de plus en plus grande du produit de » son travail agricole. S'il l'apporte sur le mar- )) ché, cela se fait dans le même temps à travei;^ » tout le pays, et de plus il se voit obligé de » vendre à tout prix pour pouvoir se vêtir, payer » son fermage, les contributions, etc. Cette vente » forcée par un grand nombre de concurrents, » fait baisser encore davantage le prix de l'unique » produit de leur travail.
x> Avec la baisse du prix diminue aussi la
» possibilité de satisfaire les besoins qui ont » provoqué cette vente (i) ».
Dans le même temps se produisait sur le marché des céréales la concurrence de l'Amérique, où la productivité est plus grande (2).
Aussi, tous les recueils statistiques le constatent, on observe Textension des surfaces cultivées même au détriment des autres besoins économiques : on défriche les pâturages.
Une autre conséquence de cette disparition de la petite industrie familiale est l'accroissement, pour les paysans, de leurs dépenses et de leurs contributions indirectes : ils doivent acheter ce qu'ils fabriquaient jadis, et beaucoup parmi ces objets acquittent des taxes (3).
Aussi ce phénomène économique a-t-il une importance toute particulière parmi les causes de la décadence du Mir*
(i) Nicolas On, loc, cit., p. 173.
(2) Ibid., p. i5o.
(3) Ibid. , p. 345.