CHAPITRE V
De l'avenir du Mir
Il est incontestable que la dissolution et la disparition du Mir seraient choses prochaines si toutes les circonstances devaient rester ce qu'elles ont été jusqu'ici, si, suivant la forte expression de M. A. Leroy-Beaulieu, la Russie continuait à offrir le spectacle d'une population de paysans à la fois tous propriétaires et pauvres.
Poser la question de l'avenir du Mir, c'est implicitement supposer qu'il existe des remèdes efficaces contre les causes de la décadence que Ton constate, et que nous avons essayé de dégager. Nous allons chercher maintenant s'il en existe qui aient des chances de réussir ; nous examinerons ceux qu'on a tentés et ceux qu'on a proposés. Puis nous verrons s'il est possible de se repdre compte, au sujet de la propriété
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collective, des sentiments actuels des paysans, et dans quel sens ils se manifesteraient si la loi n'intervenait pas pour la maintenir au moins indirectement.
Mais il faut faire d'abord une remarque générale qui domine la question : à l'heure actuelle le Mir est avant tout une institution purement fiscale. Une grosse partie des recettes du budget de l'Empire russe, en dehors de celles dues aux monopoles d'État, est constituée par les impôts de la classe rurale et notamment par les redevances de rachat des anciens serfs. Les paysans payent en outre leurs dépenses municipales et contribuent dans une très lai^e proportion aux ressources des provinces.
Or, avec son organisation actuelle et le prin-
cipe de la responsabilité collective, le Mir constitue pour le fisc un excellent agent, et le principal souci de l'Empire en présence de la crise que traversent les populations agraires et des moyens tentés pour y remédiera été avant tout, jusqu'ici, de ne pas laisser porter atteinte à cet instrument, qu'il s'agisse d'obliger les paysans libérés vis-àvis de l'Etat à ne pas quitter le Mir sans l'assentiment des 2/3, ou bien d'entraver l'émigration. Si, à ce dernier point de vue, l'attitude du Gouvernement s'est dernièrement modifiée, c'est
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parce qae, à la suite de la constraction du Transsibérien, on a reconnu la nécessité de peupler certaines régions de la Sibérie, c'esfpour assurer le développement de la politique russe en Extrême-Orient, mais à aucun moment ce ne fut dans rintérêt des paysans.
Quelles que puissent être les causes de la misère rurale, nous avons vu que sa manifestation principale et pour ainsi dire synthétique apparaissait dans l'importance toujours croissante du prolétariat agraire. Une première ressource est offerte à ces malheureux par- les travaux agricoles des provinces peu peuplées, par les migrations intérieures. Mais ce n'est qu'un palliatif bien insuffisant, et d'ailleurs plus l'agriculture entre dans une phase d'exploitation rationnelle et scientifique, plus l'emploi des machines agricoles se répand et plus cette ressource devient précaire. M. Karyscheff (i) dit que durant ces dernières années on a constaté un très sensible accroissement du nombre de ces malheureux émigrants obligés de rentrer au village sans avoir pu trouver à s'employer à gagner les i3 ou i4 kopecks qui constituent actuellement, déduction faite des frais de route,
(i) Cf. Wladimir Kovalewsky, loc. cit., p. i3o.
DE l'avenir du mir 15S
la moyenne des gains journaliers. Cette maigre et pénible ressource pourrait donc bien venir à manquer aussi. En tout cas, il faut se préoccuper sérieusement de la question.
Les raisons fondamentales qui font péricliter le Mir peuvent en dernière analyse se ramener à trois :
10 Excès de population et, par suite, manque de terre ;
2° Vices de l'exploitation et des méthodes agricoles ;
3° Extrême misère résultant de ces causes et des autres causes que nous avons étudiées.
Pour tenter d'enrayer cette décadence, il faut donc agir dans ees trois ordres d'idées :
A. — Excès de la population et manque de terres.
Un remède s'est offert spontanément et naturellement sur lequel beaucoup de Russes fondent de grandes espérances : l'émigration définitive en Sibérie. La Russie possède, en effet, l'immense avantage d'une étendue territoriale considérable, pour ainsi dire non peuplée. La Russie d'Asie compte 1 . 33o , ooo . ooo de déciatines, dont 44^ millions seulement sont propres à la culture ; ces 44^ millions de déciatines suffiraient pour
5o millions d'habitants, mais ces terres arables sont enclavées dans des déserts sans moyens d'accès, au milieu de forêts sans débouchés ; les dépenses qu'exige le défirichement sont très élevées et s'accroissent au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la frontière d'Europe, car tout y coûte plus cher. En outre, la plus grande partie de la Sibérie admet encore le système usité jadis chez les cosaques du Don et, en général, dans les pays neufs : chacun est autorisé à s* approprier pour son compte autant de terrain qu'il en peut cultiver : il est donc difficile d'y tailler des lots pour des émigrants.
L'émigration en Sibérie est aujourd'hui favorisée par le Gouvernement, mais il n'en a pas été toujours ainsi et sa politique à cet égard a passé par plusieurs phases successives.
Vers i858, la Russie ayant conquis sur la Chine la région fertile de l'Oussouri, voisine de la mer, et par suite, possédant les débouchés nécessaires, le Gouvernement, désireux de peupler ces pay s de colons de race blanche, favorisa rémigration de familles indigentes de quelques gouvernements pauvres et peu fertiles ; il promettait à chaque individu consentant à s'y transporter, la pleine propriété de i5 déciatines de terres arables à condition que la dotation d'une
famille ne dépassât pas loo déciatines ; toutefois il leur était permis d'acheter à raison de deux ou trois roubles par déciatineles terres vendues par les indigènes. La traversée jusqu'à Viadivostock était gratuite pour ces colons une fois rendus à Oclessa. Une subvention de lOo roubles par tête leur était accordée pour leur permettre de construire une maison, ainsi qu'uiie paire de chevaux ou de bœufs, des instruments, des semences et des ustensiles de ménage. De plus leur entretien gratuit était ass;uré pendant i8 mois.
Mais, malgré les avantages offerts, l'émigration ne fiit pas considérable et peu d'individus se décidèrent à quitter leur pays. Il y avait à cela plusieurs raisons, la principale c'est que pendant le règne d'Alexandre II, la population agricole à peine sortie du servage et venant d'être pourvue de terres ne se sentait pas à l'étroit ; quant aux anciens domestiques, ils n'étaient nullement habitués aux travau:^ des champs et préférèrent reprendre par libre contrat leur service auprès des anciens maîtres, quand ils n'allaient pas grossir le nombre des mendiants des villes.
En outre les indigènes, peuples purement chasseurs, étaient encore à l'état sauvage et d'un caractère féroce peu engageant pour des étrangers. Les quelques Chinois restés dans le pays
se montraient de leur côté hostiles aux colons. Ces renseignements, rapportés par quelques-uns des moujiks qui aTaient sans succès tenté la chance, contribuèrent à limiter le nombre de ceux qui répondirent à l'appel du Gk)uvemement.
Aussi n'est-ce pas vers ces provinces que s'est porté le trop-plein de la population villageoise de la Russie d'Europe. C'est à peine si l'on rencontre quelques agglomérations le long de la rivière Oussouri et du chemin de fer qui en suit le cours.
Une statistique récente dit que de i883 à 189a; au plus 16,000 individus s'y sont portés, presque tous extrêmement malheureux, sans aucune ressource dans leur pays, et y sont venus aux frais du Gouvernement.
Mais à l'avènement d'Alexandre III, alors que le manque de terres commença sérieusement à se faire sentir et que les paysans, confiants jusquelà en une nouvelle répartition des domaines seigneuriaux, virent leurs illusions détruites par les déclarations que fit le nouvel Empereur après son couronnement, ils commencèrent à manifester leur intention de quitter les régions où ils se trouvaient à l'étroit. Par une loi du 10 juillet 1881 l'Empereur mit à la disposition des émigrants qui en feraient la demande, les terres de la Cou-
DK L'ÀVENm DU "Mm 1^9
ronne en Sibérie : elles furent divisées, à cet effet, en lots suffisants pour 47*^34 familles.
Le nombre annuel des demandes s'éleva :
En 1881
; En i885 à
Au cours de Tannée 1892 les terres impériales furent épuisées.
En même temps vers 1887 commençait Témigration spontanée sans allocation territoriale assurée.
En cinq ans, de 1887 à 1894, 53,761 familles de j6 membres en moyenne, représentant 823,962 personnes des deux sexes, franchirent la frontière, se rendant vers la Sibérie. La moyenne annuelle des émigrants ressort donc pour cette période à environ 65, 000 personnes. Mais le Gouvernement commençait à ressentir de vives inquiétudes devant ces nombreux départs et il tenta d'enrayer le mouvement qui portait le contribuable à chercher « un refuge contre les exigences du fisc dans quelque coin de la Sibérie (i) ». Aussi une circu-
(i) « 11 est fort important de *ne pas diminuer la solvaj» bilité des communes en matière de contribution en » leur enlevant des familles aisées, et qui jusque-là n'ont » pas figuré au nombre des retardataires, prenant eux-
160 LA GRI6B AGRâiaE EN RUSSIE
laire du a juillet 1894 aux gouverneurs de provinces rappelle-t-elle que rémigratiôn n'est admise que dans la mesure des nécessités réelles, car il est à craindre qu'elle n'apporte un trouble économique dans les régions où elle se produit. Il est donc interdit de quitter son village sans autorisation, les gens qui passeraient outre ne recevraient aucune terre et seraient ramenées par la force armée à leur point de départ. Les autorisations ne seront accordées qu'après une enquête portant sur la grandeur moyenne des lots, le nombre des bêtes de somme possédées dans la région par chacun, le prix des fermages, le rendement des industries domestiques, le montant des arriérés d'impôts, la valeur vénale de leur mobilier en cas de vente. On ne devra jamais permettre l'émigration si les membres restants du Mir doivent de ce fait détenir après
» mêmes le chemin de Texil volontaire pour mettre lin » aux exigences des autorités et éviter les mesures de » répression qui les menacent. Le paysan est, pour ceux » qui nous gouvernent, avant tout et surtout, un contri- » buable qui répond non seulement pour lui-même mais » aussi pour ses covillageois, qu'il ne le perde jamais de » vue, et qu'il n'importune pas les autorités de demandes » quant au changement de domicile, alors que, en res- » tant sur les lieux, il présente encore aux yeux du Trésor » une garantie suffisante de solvabilité. » Maxime Kovalewsky, toc. ciL, p. 278,
DE l'avenir du Mm 161
le départ de leurs concitoyens des lots supérieurs au maximum déterminé parla loi de 1861.
Ce n'est que lors de la construction du Transsibérien que, perdant un peu de vue le côté fiscal de la question, le Gouvernement modifia son attitude. Ce chemin de fer exigeait un très grand nombre d'ouvriers et il devenait important de peupler la Sibérie sans parler des raisons de politique asiatique qui le conseillaient également. La commission d'étude du chemin de fer émit des vœux tendant à encourager la venue vers ce pays des moujiks de la Russie d'Europe, mais des paysans aisés seulement, car l'expérience de rOussouri avait prouvé que les très pauvres geûs ne pouvaient tirer aucun parti d'un pays neuf.
Le mauvais vouloir qu'avait témoigné jusqu'alors le Pouvoir vis-à-vis de l'émigration tenait aussi pour beaucoup aux doléances des grands propriétaires fonciers qui craignaient de manquer de main-d'œuvre et de voir s'élever les salaires. Ceci revient à dire que la misère des 45 millions de paysans est nécessaire à la prospérité des anciens seigneurs. Mais il se trouve de plus que leurs plaintes ne sont pas fondées, ainsi que l'établit un mémoire du Gouverneur de Tobolsk qui conclut à la nécessité de ne pas entraver l'émigration.
L'auteur de ce rapport fait remarquer que la population s'accroît régulièrement en Russie de i.Soo.ooo hommes chaque année et que le nombre le plus considérable dlndiyidus ayant demandé, en une année, à partir pour la Sibérie s'est élevé à loo.ooo en 1694. Gomme la cause de l'émigraréside dans la misère, les familles trop nombrenses, et la petitesse des dotations territoriales, il estime qu'il ne convient pas, dans l'intérêt général de ceux qui restent et de ceux qui partent, de faire répasser la frontière, même à ceux qui n'ont pas demandé l'autorisation préalable. Il propose simplement de donner à ceux-là des terres médiocres (i).
M. Koulomsin, envoyé faire une enquête sur place en Sibérie, a constaté que dès 1895 l'émigration avait fort augmenté et que Soo.ooo personnes (2) avaient cette année-là passé la frontière. Il estime que ce mouvement est logique et légitime, vu l'insuffisance des lots des paysans. Il est favorisé par la diminution du prix des trans-
(i) Cf. également à ce propos : Wlad. Kovalewsky, loc, ciL, p ^5, et Maxime Kovalewsky, loc. cit., p. 280 et sq.
(2) Ce chiffre n'est pas en contradiction avec celui cité par le Gouverneur de Tobolsk, car il s'agit ici non pas seulement des gens ayant demandé l'autorisation d'émigrer, mais de tous ceux qui ont franchi la frontière.
DE l'avenir du mir 163
ports en chemin de fer et aussi parce que le bruit s'est répandu dans les campagnes que le Tzar faisait appel à ses paysans pour venir coloniser la Sibérie. Il conseille de faire savoir aux moujiks que les terres de la Russie d'Asie sont difficiles à cultiver, situées au milieu des forêts exigeant pour le défrichement de laborieux efforts qui augmenteront d'autant plus qu'on pénétrera davantage dans l'intérieur, difficultés que nous avons signalées au début de ce chapitre.
Le Gouvernement, sur ce rapport, changea de tactique et dès 1896 les autorisations devinrent plus fréquentes. Il fit aux nouveaux colons des conditions avantageuses, comme jadis pour ceux qu'il attirait dans l'Oussouri. Il leur accorde i5 déciatines de terre arable, une avance de jo roubles par foyer, remboursables en trois ans, ou des subsides en nature, instruments, semences, bois de construction. Il les encourage, lorsqu'ils veulent émigrer, à envoyer d'abord des émissaires cliargés d'étudier lé pays et les difficultés à vaincre ; ces envoyés ou Chodoki sont autorisés à retenir pour leurs camarades des lots que l'Administration leur réserve pendant deux ans (i).
(i) D'aprèâ des statistiques récentes le nombre des émigrants, pour la période 1880 à 1901, s'est élevé à plus
16i LA CBISE AGRAIRE EN RUSSIE
Les Rosses, nous l'avons dit, comptent beaucoap sur la colonisation de la Sibérie : ils constatent avec orgueil qu'aucun pays ne dispose d'aussi vastes réserves de ten-ain cultivable ; que, dans ces conditions, les troubles économiques que ressent la Russie ne peuvent être que passagers ; et que par ce moyen l'équilibre finira par se rétablir. Mais les terres de Sibérie, pour vastes qu'elles soient, finiront par s'épuiser, le problème continuera à se poser alors, d'antant plus redoutable qu'on se trouvera acculé, si on n'a pas cherché dans l'intervalle d'autres solutions (a).
Il n'en est pas moins vrai qu'il y a là momentanément un palliatif. On pourrait même le considérer comme un remède si les terres de la Sibérie étaient toutes plus ou moins exploitables comme celles qui ont été jusqu'ici colonisées, car la civilisation de la Russie suit l'évolution de celle de l'Europe d'un peu loin
de i.aoo.ooo dont la moitié depuis 1S97 (îucIub). Ceux qui, après avoir émigré, sont retournés dans leur pays de départ, représentent en moyenne dans les sept dernières années, 17 */• dn total.
(3) Celte objection, qui se présente immédiatement à l'esprit, a été faite par beaucoup d'auteurs et notamment par M. A. Leroy-Baulieu, Cf. Empire dea Txara, p. 699-
DE l'avenir du mir 165
peut-être, mais réeUement, et d'ici que tout le territoire sibérien soit peuplé de colons les modifications nécessaires à Tétat social auraient été sans doute apportées par la force des choses et notamment une grande diminution des charges fiscales par suite de l'achèvement de Famortissement des avances consenties par TÉtat aux anciens serfs.
Mais c'est justement là que réside la difiiculté : les terres assez facilement exploitables sont épuisées ; les nouveaux venus devront bientôt se diriger vers la région des forêts où ils auront de la peine à s'établir, surtout si les habitants aqtuels du pays ne veulent pas leur apporter leur aide, ce qui n'est pas improbable.
Il iaut donc chercher un autre moyen pour augmenter les dotations des paysans. Où prendre des terres pour leur en donner ? Le Gouvernement du Tzar a bien décidé de faire distribuer aux populations rurales une partie du Domaine de la Couronne, mais celui-ci ne comprend guère que des forêts,qui leur seraient d'un faible secours, et le peu de terres arables dont il est possible d'y disposer ne vont pas tarder à être épuisées également.
M. Maxime Kovalewsky propose un moyen fort ingénieux qui pourrait être très eflicace. Il
166 LA CRISE AOBAIKE BN RUgSIt
consiste à : « accorder aux paysans en bail à lon^ » terme ou même en bail héréditaire les pro- » priétés nobiliaires hypothéquées à la Banque » de l'État dont ta régie passera indubitablement » et sous peu entre, les mains du Trésor. Le i> nombre de ces propriétés est très considéu rable (i) et, quant à leur étendue, elle est au » moins égale au tiers, sinon à la moitié de tous » les terrains non soumis au régime de la posses- » sion communiste ».
« On se Qgure difQcilement, écrit M, Maxime » Kovalewsky, que l'État puisse tirer un autre » parti de cette masse de propriétés que l'insol- » vabilîté croissante de leurs détenteurs menace » de déverser un jour sur le marché.
» On aura beau remettre à un terme de plus » en plus long la liquidation de ces fortunes, » elles sont obérées de dettes trop dispropor- » tionuées à leurs revenus pour admettre la »> solvabilité future de leur^ détenteurs. La M banque nobiliaire n'est pas une institution » de bienfaisance et les diminutions d'un pour » cent ou d'un demi pour cent sur les arrérages
(i) Depuis vingl ans, écrivait en i^oo, M. Karicheff, les biens de la noblesse ont diminué de plus de i million d'bcctares par an, soit en tout 34 millions. Leur domaine a passé de So millions d'bectares à 56 millions. Cf. Wlad. Kovulewsky, loc, cit., p. 134.
DE l'avenir du mir 167
» dont bénéficient les propriétaires de ces biens » hypothéqués ne font qu'augmenter les charges » des contribuables. Un jour ou l'autre on sera » placé dans l'alternative ou de mettre aux » enchères une telle masse de biens fonciers que » ce fait seul diminuera le prix de toutes les » autres terres de l'Empire, ou de prendre les » propriétés hypothéquées en régie au bénéfice » du Trésor, lequel bien entendu encourra des » risques trop sérieux en se chargeant de leur » administration directe. Bon gré, mal gré il » faudra, par conséquent, les mettre en bail, et » la classe des fermiers capitalistes étant encore » peu nombreuse, ce sont les paysans enrichis » et les membres des Mirs qui deviendront les » tenanciers héréditaires ou à long terme de cette » vaste étendue de terrains qui, autrement, ne » donnerait de bénéfices à personne ». {Cf.
Le Régime économique de la Russie^ p. i6i).
C'est plus de 5o millions de déciatines qui seraient ainsi mis à la disposition des classes rurales appauvries.
Somme toute, cette proposition revient à répartir entre les paysans une grande partie des terres arables existant en Russie, à prendre aux uns pour donner aux autres. La situation sociale et économique spéciale de ce pays permet cette
manière de faire." On y trouverait, nous ne saurions trop le répéter, un puissant secours en ce que la crise actuelle pourrait être conjurée ; les moujiks seraient, il est vrai, tenanciers et non pas propriétaires, ainsi que le rêvait Alexandre II, mais une tenure loyalement ~et équitablement consentie de part et d'autre est une situation avantageuse pour celui qui Taccepte et ce serait le salut pour ces populations vouées à la misère la plus complète. Toutefois, au point de vue de l'avenir, ce n'est qu'un palliatif, ce n'est pas un remède, car la critique faite relativement à Fémigration est vraie pour tous les moyens qui parent à la décadence du Mir en donnant de nouvelles teiTes aux paysans : un jour viendra où l'excédent de connaissances aura absorbé de nouveau tout le sol disponible, et alors il faudra bien se rendre compte qu'il faut aller chercher le mal à la racine et que, pour cela, la seule chose à faire, c'est de desserrer les liens de toutes sortes qui entravent la libre action des Russes des classes populaires, de façon qu'ils puissent, comme dans tous les pays d'Europe, s'adonner à d'auti*es métiers que l'agriculture sans attendre d'être réduits à merci, et que seuls restent dans les campagnes un nombre d'individus que la terre puisse faire vivre.
Nous sommes logiquement amenés à dire ici un mot des amodiations si fréquentes chez les moujiks trop à Tétroit dans leur propre domaine et favorisées aussi par le fait que de nombreux bourgeois ou marchands ont acquis des propriétés et ne se soucient pas de les exploiter euxmêmes.
Cette pratique est aussi développée parce que les grands propriétaires après l'émancipation étaient peu préparés au faire-valoir direct. Le taux des fermages décupla dans les q5 années qui suivirent Faf&anchissQment.
Ces amodiations prennent line importance chaque jour croissante. On manque de renseignements d'ensemble sur ce point, mais on possède des statistiques relatives à i83 districts : elles montrent que dans ces régions 3^ <>/o des paysans sont fermiers et plus de dix millions de déciatines sont amodiées, soit une superficie égale au cinquième des terres appartenant aux Mirs. Dans la Russie entière, suivant un renseignement un peu plus ancien mais qui est donné dans une publication quasi officielle (i), dès 1890, 40 0/0 des fermiers des terres de la noblesse et de la bourgeoisie étaient pris parmi les paysans des
(i) Wladimir Kovalewsky, loc. ciLt p. i25.
Mira ; ils détenaient 5o millions de déciatiues et payaient 3oo millions de roubles en fermage : le prix du fermage ressort donc ainsi à 6 roubles par déciatine. C'est également à 6 roubles i/a par déciatine qu'il est évalué par Nicolas On (i). Mais ce dernier auteur considère que les statistiques auxquelles il l'emprunte englobent également les fermiers n'appartenant pas à la classe paysaime et qui pour des raisons que nous exposerons un peu plus loin, payent moins cher.
D'après lui il n'est pas rare que le prix de la déciatine atteigne pour les paysaos i8 et ao roubles ; on peut poser en règle générale que le fermier paysan paye d'autant plus cher que son lot est plus petit, qu'il ofl're par suite moins de garanties, et qu'il a un plus grand besoin de louer de la terre. Des articles publiés en octobre et novembre 1903 dans un journal russe Rousskia Viedomosti, par M. ManouilofT, en se basant sur les dernières statistiques recueillies par les Zemtsvos, il ressort que le prix des fermages dépasse souvent le revenu du sol, en sorte que le fermier n'en tire pas l'équivalent du salaire d'un ouvrier agricole (2).
(i) Nicolas On, Histoire économique de la Ratsie depuis l'affranchissement, p. 160.
(a) Dans le district de Ladonsk (Voronège) le re-
DE l'avenir du mir 171
La location se fait pour des durées extrêmement variables : les grandes fermes font Tobjet de contrats de 6, 9 et même la ans. Mais de tels baux sont fort rares en ce qui regarde les moujiks, de qui nous nous occupons ici : ils se consentent soit à quelques gros fermiers capitalistes, en fort petit nombre, soit à des entrepreneurs qui souslouent eux-mêmes aux paysans, soit au profit des Mirs qui afferment de grandes terres et les répartissent entre leurs membres comme ils font du domaine communal ; ils touchent de chacun sa quote part du prix de cette terre comme ils perçoivent les impôts. Toutefois, seuls les Mirs relativement riches sont en mesure de tenter cette opération : les autres, ceux qui ont trop de peine à percevoir les taxes normales, afferment des domaines parce que Tinsufiisance de leurs nadiels les y contraint, mais pour se garantir des risques ils cèdent ces terres aux plus aisés parmi leurs membres, c'est-à-dire, en fait, aux mangeurs de Mirs, qui les sous-louent également. Ainsi ces
net par déciatine s'élève à 10 roubles, 46 Kop. et le prix du fermage à 14 R. 5a Kop.
Dans le district de Zembausk ces chiffres sont respectivement de 16 roubles 3 Kop. et 14 R. 52 K.
Dans le Gouvernement d*Orel ils sont de i3 R. 46 K. et 18 R. 2 Kop.
172 LA CaiSB AGRAIRE £M RUSSIE
amodiations contribuent à la division des paysans en riches et en pauvres sans classe intermédiaire. Mais ces mangeurs de Mir ou ces entrepreneurs, qu'ils aient affermé directement leurs terres ou qu'ils les aient reçues à bail de la C!ommune^ pour une durée de plusieurs années, ne les exploitent pas eux-mêm^es et les répartissent à des prix supérieurs, par voie de sous-location entre les moujiks qui n'en prennent que quelques parcelles (i). — Parfois, mais rarement, ce sont les propriétaires qui les louent directement aux villageois par parcelles. En dernière analyse, ce sont donc toujours ceuit-ci qui subissent la charge du fermage ; et les conditions qui leur sont faites sont fort lourdes. Les parcelles ne s'afferment que pour un an (a) naturellement à des conditions
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^ (I) Ces sous-locations se font à des prix de a à 3 fois supérieurs à eeux payés aux ^propriétaires. C'est ainsi que dans le Gouvernement de Samara, des terres louées pour 6 roubles la déciatine sont recédées à des prix variant de 12 à 18 roubles, et que certain domaine de 20,000 déciatines en Bessarabie est loué en bloc à raison de 3 roubles et sous-loué à raison de 10 roubles. Dans quelques gouvernements où le défaut de terre se fait particulièrement sentir, les prix, en sous-locations, arrivent au quadruple de celui originairement payé. — Cf. ManouilofT, Rousskia Viedomosti^ oct. et nov. 1903.
(a) Près de 60 V. des terres affermées le sont dans ces conditions. Dans certains districts on fait des locations pour une récolte. — Ibid,
DE l'avenir du mir 173
très supérieures à celles qui sont pratiquées vis-à-vis des gros preneurs (i). C'est ce qui explique très naturellement pourquoi les taux moyens de fermage que nous avons signalés sont relativement faibles tandis que les prix directement payés par les paysans sont si onéreux. Mais les moujiks eux-mêmes ne payent pas tous la même somme : les conditions qui leur sont faites sont en rapport avec les risques du bailleur : les fermiers payent d'autant plus cher qu'ils sont moins aisés et que leur lot de terre communale est plus faible (q).
(i) Parfois des colonies entières de paysans s'établissent sur un domaine^ puis sont expulsées après deux ou trois renouvellements de la location pour faire place à d'autres qui ont accepté des conditions plus dures encore. — Ibid,
{ù) D'après Nicolas On, le prix moyen de la déciatine s'élève :
Pour ceux qui possèdent ^ i à 5 déc, à 7 R ao.
» » plus de 5o » 3 R 37.
Quant aux paysans sans terres qui amodient beaucoup ces parcelles, les statistiques existantes ne permettent pas de déterminer le prix qu'ils payent, parce qu'on range sous la même rubrique ceux qui exercent un commerce, parmi lesquels se rencontrent en grand nombre les mangeurs de Mir.
Il est bien évident que cette courte durée des locations est une cause déterminante de leur prix élevé ; mais la situation particulière des moujiks leur interdit de s'engager pour de plus longues périodes. Par suite des raisons que nous avons exposées dans les pages précédentes, la prise à bail des terres n'est à aucun degré pour eux une opération lucrative faite en vue d'obtenir des bénéfices. Les dimensions réduites de leurs lots propres, les charges fiscales dont ils sont grevés, la manière dont ils sont enclavés leur en font une nécessité absolue : ils louent des terres afin d'en tirer leur subsistance ; ils n'ont pas de capital leur permettant d'assurer une exploitation un peu considéi^ble, et ils doivent envisager la somme de travail qu'il leur est loisible de consacrer à la mise en œuvre de ce domaine supplémentaire, dont ils ne peuvent d'ailleurs espérer qu'une utilisation fort médiocre, aucune culture à échéance lointaine ne pouvant être engagée.
Bien que toujours calculé en argent, le prix du fermage est fourni le plus souvent en nature. A vrai dire, cet usage résulte autant de la tradition que des nécessités économiques du paysan ; la prise à bail se rattache, à ses yeux, à l'ancien régime pratiqué au temps du servage, où, en compensation des journées de corvées fournies
DE l'avenir du mir 175
par lui au bénéfice du seigneur, il recevait la jouissance de la quantité de sol nécessaire pour lui permettre de vivre ; et la persistance de ce souvenir chez un peuple aussi fidèle à ses vieilles coutumes peut expliquer, pour une part le développement considérable des amodiations malgré les conditions désastreuses où il fonctionne pour le moujik, obligé en même temps de cultiver son lot de terres communales et d'acquitter les redevances qui résultent pour lui de l'émancipation.
En réalité, on se trouve beaucoup moins en présence de fermiers que d*une catégorie particulière de travailleurs agricoles, d'une forme spéciale du salariat, particulièrement oppressive : dans la plupart des cas le revenu qui reste au paysan sur les terres louées par lui est inférieur au salaire payé aux ouvriers agricoles par les propriétaires qui font valoir directement leurs biens.
Le paiement en nature se pratique sous deux formes différentes : dans le Centre et le Nord de la Russie c'est le paiement en traçail qui est usité ; dans le Sud c'est le paiement en fruits. Dans le premier cas le paysan est tenu d'accomplir un certain nombre de jours de corvées, d'autant plus élevé que le piix nominal de • la
176 LA CaiSE AGRAIRE EN RUSSIE
terre est plus fort ; comme ce travail lui est demandé à l'époque où ses propres cliamps (ceux du bien communal et ceux qu'il a loués) réclame-* raient sa présence, cette solution lui est fort désavantageuse. Le paiement mi fruits l'est encore davantage : dans ce cas, il doit au propriétaire une fraction de la récolte qui atteint souvent et dépasse même 80 ?6 (t) et en outre il est astreint à lui fournir une certaine quantité de travail.
Ce système est tellement défavorable qu'on est en droit de se demander comment son absurdité même ne l'empêche pas de subsister ; la raison s'en trouve dans le nombre considérable des membres d'une même famille, ce qui permet à quelques-uns d'entre eux de cultiver tant bien que mal leurs propres terres pendant que d'autres se consacrent aux corvées. C'est ce qui explique la possibilité matérielle du maintien d'un pareil état de choses, qui est, en réalité, déplorable à tous les points de vue : on observe un appauvrissement général des paysans dans les régions où les amodiations sont le plus développées, et la productivité agricole en est diminuée ; car les pro-
(l> Cf. Wladimir Kovalewsky, loe. eit., p. IS7.
^ff^i it"*^»"
DE l'avenir du mir 17*7
priétaires n'ont pas d'intérêt à une exploitation plus rationnelle et scientifique en présence d'un tel ayilissement de la main-d'œuvre.
Quelque pénibles et défavorables que soient de pareilles conditions pour les moujiks, cette ressource des terres amodiées leur semble indispensable dans beaucoup de régions pour vivre au jour le jour, et ceux des propriétaires qui tentent de faire valeur directe sont-ils vus d'un très mauvais œil. Ils se trouvent en butte à toutes les tracasseries : on va jusqu*à incendier les récoltes, blesser ou tuer leurs bestiaux, les attaquer eux-mêmes dans l'espoir qu'ils se lasseront et que n'habitant plus leurs terres, force leur sera de les donner en fermage (i).
79 Vo des paysans sont en excès pour la culture des terres communales qui pourrait être assurée par 21 o/o de la population (j). Force est donc au reste, dont la grande majorité ne peut pas songer à acquérir des terres, de recourir aux amodiations.
On s'est naturellement préoccupé de chercher une solution à cet état de chose. Une opinion
(i) Cf. Maxime Kovalewsky, loc, cit.t p. '55. (2) Rapport des Zemtvos à la. Commission pour VappaU' crissement dit centre.
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s'est manifestée, suivant laquelle l'existence même des petits fermiers serait un fait anormal, seuls les fermiers capitalistes occupant d'importants domaines ayant leur raison d'être ; par suite il serait peu désirable de lutter contre un phénomène d'ailleurs fatal, et il conviendrait au contraire de favoriser le développement d'une classe de grands fermiers, au besoin par des dispositions légales. Cette opinion peut sembler un peu superficielle, car il ne suffit pas de nier un mal pour le guérir ; on ne peut pas méconnaître que l'accroissement des petites amodiations est une conséquence directe du manque de terres dont souffrent les paysans et de leur triste situatipn économique, et on ne pourra supprimer l'effet qu'en taisant disparaître la cause : la question du fermage n'est donc qu un des aspects du redoutable problème dont nous avons indiqué les éléments et de la solution duquel nous essayons de dégager ici les grandes lignes. U serait nécessaire en attendant de chercher s'il existe des remèdes, d'une application plus rapide. Dans cet ordre d'idées on a proposé les mesures suivantes : favoriser par des mesures législatives l'augmentation des délais de fermage ; faire intervenir la loi dans la fixation du prix de la location, ce qui serait^ sans doute, d'une pratique peu aisée ; et enfin, cher-
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cher à intéresser le paysan à ramélioration du sol par une indemnité de plus-value en fin de bail (i).
Le moment où les terres manqueront définitivement pourrait encore être évité ou, du moins, retardé si la natalité diminuait. S'agissant de la Russie, ceci n'est pas une vue purement théorique, vu que l'excédent des naissances y est considérable ; les coutumes du Mir encouragent au mariage qui constitue la vraie majorité pour l'homme et marque pour lui l'époque de la propriété ; de plus le lot de terre étant d'autant plus fort que la famille compte davantage de membres, il y a intérêt pour les moujiks à avoir
(i) Cette question du fermage a été abordée par les Gommissioiis d'études des questions agraires nommées en 1902 par le Gouvernement et dont nous parlerons, d'ensemble, un peu plus loin. Les propositions suivantes ont été faites par la Commission pour Vétude de l'appauvrissement du Centre.
i) La législation doit élaborer des mesures pour favoriser les fermages à long terme, en fixant des délais plus ou moins considérables, en libérant les contrats de fermage du payement du timbre et de l'obligation de la légalisation chez le notaire.
a) Le Trésor doit partager les terrains qui lui appartiennent, en lots qu'il donnerait en fermage.
3} On doit organiser un crédit agricole à bon marché et à terme suffisamment long.
beauciMip d'enfants. Certes c'est là matière délicate, un pays n'ayant jamais trop d'habitante au point de vue politique et en ce qui concerne son influence dans le monde ; mais, d'autre part, l'existence d'une population riu'ale, qui constitue le noyau d'une nation, est indispensable et c'est, en Russie, cette existence même qui serait compromise par la crise agraire si elle devait s'aggraver ou même se prolonger longtemps telle qu'elle apparaît aujourd'hui. 11 pourrait donc être utile d'apporter au:; lois et coutumes quelques modifications tendant vers ce but. Il est intéressant de noter à ce propos que les mœurs des paysans ne sont pas, ainsi qu'on le croit, de nature à rendre vaine toute espérance de voir diminuer la natalité : ils se rendeut fort bien compte que la terre ne peut pas nourrir un nombre indéfini de personnes, et les statistiques montrent que dans la période s'étendant de i86t à 1897 la population a augmenté de 33 % dans 16 gouvernements où le nadiel fut de 3,4 déciatines en moyenne et que, au contraire, dans i5 gouvernements où il fut de 5,6 déciatines elle s'est accrue de 58,8 %. Bien que la diminution des lots soit proportionnellement plus forte dans ces i5 gonvernements que dans les 16 autres (43,1 % contre a5,8 0/0) la valeur absolue est
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restée plus élevée dans ceux qui furent plus largement dotés au début (i).
Cette tendance des paysans à ne pas trop réduire la grandeur de leurs champs est contrebalancée par leur soif d'indépendance et par ce fait qu'ils ne peuvent pas participer au partage s'ils ne sont pas mariés. Il y aurait peut-être lieu de décider que les hommes n^'auront leur droit de propriété sur le domaine commun que lorsqu'ils atteindront un âge de majorité légale, qu'ils aient ou non pris femme, en spécifiant que le mariage ne procurera aucun avantage à ce point de vue. En fixant pour les paysans cette majorité
(i) Nicolas On donne le tableau saivant :
Chez les paysans ayant reçu des lots de :
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mais il conclut, qu'il en est ainsi non pas parce que la natalité a diminué dans les régions mal pourvues, mais parce que la mortalité y a augmenté, les salaires étant par ailleurs insuffisants. Suivant sa pittoresque expression : « La population paysanne proteste par sa mort contre la séparation de ses forces de travail des instruments de production, b
à un âge relativement avancé, vingt-cinq ans par exemple, on pourrait peut-être en même temps diminuer le nombre des sorties de famille. Rien n'empêcherait d'ailleurs de substituer la majorité au mariage dans lés lois qui réglementent les partages familiaux et de dire que le partage ne sera de droit, au cas de décès du père, que pour les membres de la famille âgés de plus de vingtcinq ans (i).
B. — Vices de V exploitation et des méthodes
agricoles.
Nous avons indiqué à plusieurs reprises au cours de cette rapide étude que l'exploitation agricole des terres communales laissait fort à désirer. Cet état de choses tient en partie à l'ignorance des paysans, en partie à Texiguîté des lots, mais il dépend beaucoup aussi des institutions^ des coutumes du Mir en matière de partage.
On a souvent reproché à la propriété collective telle qu'elle est pratiquée en Russie d'avoir multiplié les enclaves par suite de l'émieltement invraisemblable des parcelles ; cet éparpillement
(i) Le Gouvernement a été conduit à intervenir assez souvent à ce sujet pour qu'il n*y ait aucune impossibilité de ce fait.
nécessite de plus le tracé de nombreux chemins d'accès qui font perdre beaucoup d'espace à la culture. 11 est certain que ces reproches sont fondés et que si les moujiks ne s'entendent pas entre eux pour exécuter en même temps leurs travaux agricoles tels que labourage, fauchage, rentrée des récoltes, il leur est presque impossible de cultiver ces champs minuscules, car fatalement les premiers prêts endommagent par leur passage les champs des autres.
Un certain nombre de communes se sont d'ailleurs organisées en Mirs artels et ont substitué le communisme au collectivisme. Chacun reçoit bien la part de terre qui lui revient de droit suivant la coutume et sur les bases que nous avons indiquées ; mais tous les moujiks labourent tous les champs du domaine de la commune et en font la récolte ; les produits sont ensuite partagés en nature au prorata de la quantité du sol à laquelle chacun avait droit. Parfois aussi il n'est pas fait d'allotissement et c'est uniquement au moment de la répsœtition que Ton tient compte des raisons qui doivent faire attribuer davantage à ceux-ci ou à ceux-là. C'est l'application aux terres arables du principe en usage pour les prairies.
Mais même sans faire toutes les opérations en commun il serait possible, et certains Mirs le
font, de prescrire, puisque le starost doit surveiller et diriger Texploitation, que les principaux travaux, ceux qui nécessitent le passage de chevaux ou de voitures, seront faits le même jour dans chaque kon, de manière à tenir compte du retard que les récoltes pourraient subir en telle ou telle partie du domaine, par rapport aux autres, par suite de la diversité de fertilité ou d'exposition. Les adversaires du Mir s'élèvent contre cette façon de procéder, au nom de la liberté individuelle qui se trouve mécjDunue par l'obligation imposée à tous les cultivateurs de labourer ou de faucher à jour fixe sans souci de leurs convenances personnelles. On peut répondre à ceci que tous les chefs de famille faisant partie de rassemblée de la commune, il leur est loisible d'intervenir dans la fixation de ces époques* Mais il nous semble que ceux qui formulent cette critique se placent sur un terrain qui n'est pas le bon. Qu'ils fassent de manière générale cette objection au principe même de la propriété collective, rien de plus naturel, et c'est certainement un des arguments sérieux dont on peut se servir contre cette institution. Mais une fois admise l'existence du Mir, qui repose sur le droit de la communauté de contrôler les actes et la gestion de chacun de ses membres, on est mal venu à se
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plaindre que telle mesure ne respecte pas entièrement la liberté des individus. Toute la question revient à savoir si la possession commune du sol pi>ésente ou peut présenter, lorsqu'elle est bien organisée, des avantages suffisants quant au bien-être de tous, pour que les considérations philosophiques et théoriques passent au second 'plan. Si ce point est une fois admis, il semble bien que le Mir possède le moyen, dont il use d'ailleurs fréquemment, de parer aux inconvénients les plus graves et de l'extrême dispersion des parcelles.
D'ailleurs, ainsi que nous avons eu l'occasion de le dire au chapitre P', il suffirait que les paysans adoptassent le principe de Véqniçalence entre les lots, substitué à celui de l'égalité, pour que l'on pût remédier à ce défaut et du même coup supprimer celui contre lequel le communisme ne peut rien : l'extrême distance entre le village et certaines parcelles. Les moujiks qui détiendraient les lots les plus éloignés trouveraient une compensation dans l'étendue de la terre à eux accordée ou dans une diminution de leur part d'impôt.
Les mêmes adversaires reprochent au Mir de ne pas permettre assez de souplesse à l'agriculture vouée à perpétuité, suivant eux, à l'assole-
ment triennal, et par suite empêchée de varier ses produits. Cette critique ne peut reposer que sur un examen superficiel du. mode d'allotissèment en usage.
Rien n'impose, en effet, l'existence de trois champs de culture*: il peut y en avoir deux ou quatre, ou cinq, ou davantage^si les moujiks veulent, au lieu de se borner à produire du blé d'été * et du blé d'hiver, cultiver encore la pomme de terre, la betterave, le lin ou le chanvre, ou les herbes fourragères (trèfle, luzerne, etc.).
M. Maxime Kovalewsky cite, d'après sa propre expérience et d'après divers économistes russes, nombre de régions où l'assolement triennal a été abandonné, ' où il existe des prairies artificielles et où les cultures ^us-indiquées sont florissantes (i).
Le système communiste, il est vrai, empêche les initiatives privées et s'oppose à ce que quelques individus adoptent pour leurs terres ces modes d'assolement perfectionnés. Par contre, lorsque quelques membres influents d'une commune en ont compris les avantages, ils savent les imposer et on évite ainsi les lenteurs avec lesquelles les masses acceptent d'habitude les
(i) Cf. également les diagrammes publiés dans : La Russie à la fin du XIX* siècle de M. Wladimir Kovalewsky,
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innovations. L'expérience tentée dans les régions citées par M. Kovalewsky a donné, à l'en croire, de très heurenx résultats ; cet exemple se répand de plus en plus et il est fort possible d'ailleurs de faire l'éducation des -paysans dans ce sens.
« Rien, dit-il, dans la constitution du Mir, ne s'oppose au progrès et lorsque la nécessité d'une amélioration est reconnue, rien n'empêche qu'elle soit adoptée (i). »
Un autre inconvénient, et bien plus grave dans ses conséquences, résulte de la périodicité des partages. Le sol est négligé : non seulement il n'est pas question d'amendements, de drainage ou d'irrigation, mais les terres ne sont même pas
(i) M. Tchouppov, dans une étude sur « la petite agriculture en Russie et ses besoins fondamentaux » publiée dans le journal Ronsskia Viedomosti (n» 98, 1904), dit que : dans le courant des dix ou quinze dernières années, des milliers de communes ont abandonné le système des trois champs pour adopter celui de plusieurs champs avec ensemencement de plantes fourragères. On peut en qfbnclure que Pexistence de la commune n*est nullement un obstacle aux progrès de la culture, certains perfectionnements tels que Tachât d'outils meilleurs, sont même plus faciles pour la commune que pour un particulier. Les améliorations se répandent rapidement .et sont acceptées avec empressement par les paysans du moment qu'ils voient les nouvelles méthodes à Toeuvre.
Cf. également Maxime Kovalewsky, loc. cit,, pp. 128 et 129.
fumées : le paysan se désintéresse, en effet, d'un lot qui doit lui être enlevé prochainement ; s*il dépensait de l'argent et prenait de la peine pour l'améliorer c'est son successeur seul qui en profiterait, car pour les terres arables, le principe de la compensation de plus-value n'existe pas comme pour les terrains de culture maraîchère et de la banlieue du village.
Il en résulte que les meilleurs sols s'épuisent que le rendement en diminue d'année en année, occasionnant ainsi un surcroit de misère aux cultivateurs.
Le mal a pris une extension suffisante pour que beaucoup de communes s'en soient alarmées et se soient mises en devoir d'y parer. Le moyen le plus généralement employé à cet effet consiste à imposer la fumure des terres et à laisser ceux qui ne se conformeraient pas à cette décision, en possession de leur même lot, ainsi appauvri, à la répartition future.
C'est aussi pour ce motif que beaucoup de Mirs ont pris l'habitude de laisser, de longues années s'écouler entre deux partages successifs, et que le Gouvernement a posé en iSgS la limite de douze années pour les partages : un cultivateur peut largement, pendant ce laps de temps, profiter des améliorations qu'il apporte à son terrain.
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Comme la question de la fmnure et de l'entretien des terres intéresse tous les membres du Mir, appelés tour à tour à jouir des mêmes lots, il nous semble qu'on pourrait, logiquement aussi, faire exécuter ces travaux au compte de la collectivité sous la surveillance du starost et de l'Assemblée et en couvrir les frais au moyen des impôts municipaux.
On a souvent prétendu que les partages faisaient perdre beaucoup de temps et que l'opération mécanique en était très longue. Il n'en est rien. Gomme on ne peut pas retirer à un individu des parcelles, portant encore leurs récoltes, pour en substituer d'autres, peut-être moins bien cultivées, il faut de toute nécessité faire porter l'opération sur trois années (dans le cas de l'assolement triennal) et répartir chaque année celui des champs laissé en jachères. Dans ces conditions, pour une commune de aoo âmes le partage peut se faire en un jour, pour une commune de 800 âmes en trois jours. Ce reproche n'est donc nullement fondé.
Il résulte de tout ceci, qu'au point de vue purement agricole, le Mir ne porte aucunement en lui-même le germe de sa dissolution : presque tous ses défauts peuvent disparaître par l'instruction et l'éducation technique des paysans.
Ce qui, à l'heure actuelle, le tue, en dehors de la question du manque de terres dont nous nous sommes déjà occupés, ce sont les charges disproportionnées qu'il subit. Si aucune modification ne devait être apportée de ce côté il est certain que, nonobstant tout perfectionnement, toute modification rationnelle de l'organisation intérieure, cette Institution serait appelée à péricliter, entraînant la. formation d'un vaste prolétariat agraire ; et la Russie moins encore que tout autre pays n'est préparée à ce malheur qu'Alexandre II et ses prédécesseurs avaient mis tout leur cœur et tout leur esprit politique à éviter.