C. — Pauvreté des paysans
11 est certain que la responsabilité collective en matière fiscale est une des sources de l'extrême misères des moujiks. Mais peut-on espérer que le Gouvernement consente à y renoncer tant que les taxes payées par les classes rurales constitueront une part importante de ses ressources, alors surtout que les impôts rentrent difiicilement?
Or c'est la question fiscale qui, à l'heure présente, entraîne la décadence irrémédiable du Mir. C'est pour des motifs de cet ordre qu'aucune liberté, aucune souplesse ne peut être accordée à cette institution : il faut que tous les paysanâ
DE l'avenir du mir . 191
soient étroitement liés à la commune pour que sa capacité financière ne diminue pas. Il en sera ainsi aussi longtemps que le Gouvernement Impérial ne voudra pas considérer l'état de choses actuel sous son véritable jour et se rendre compte de la nécessité absolue de modifier l'assiette de Timpôt et de décharger im peu les campagnes qui succombent.
La Russie à la fin du XI X^ siècle, l'enquête, que nous avons déjà cifée plusieurs fois, publiée sous la direction de M. Wladimir Kovalevsrsky, adjoint au ministre des Finances de Russie, qui a été rédigée en vue de l'Exposition Universelle de 1900 à Paris et qui présente par suite un caractère presque officiel, reconnaît explicitement que maintenant encore il existe des communes où les paysans paient desimpôts supérieurs aux revenus de la terre, où ils doivent donc, sur les quelques roubles que leur rapporte l'industrie familiale, ou le salaire de l'usine, prélever non seulement la somme nécessaire à leur existence, mais encore de quoi compléter ce qu'ils doivent à l'Etat. Cet aveu suffît à caractériser le système fiscal russe au point de vue social. Bien entendu là où cette anomalie ne se présente pas, la somme qui reste au cultivateur, une fois les taxes payées, se réduit à fort peu de chose : les plus heureuses
familles arrivent à tirer de leurs champs un. bénéfice annuel de 55 roubles !
Il faudra de toute nécessité, si on veut éviter la ruine absolue des populations rurales, quel que puisse être le mode d'appropriation du sol, que l'on se décide à faire porter l'impôt davantage sur la bourgeoisie et l'ensemble de la population. S'il est vrai que les établissements métallurgiques ont traversé une violente crise en Russie, les autres industries de ce pays sont prospères et florissantes : c'est le but que s'étaient assigné l'Empereur et son Gouyérnement, et c'est avec orgueil et satisfaction que M. de Witte déclarait, il y a peu de temps encore, dans un rapport adressé au Tzar, que la Russie est en voie de devenir un pays industriel, que l'agriculture a cessé d'être sa ressource principale. Il faut cependant bien reconnaître que l'industrie ne s'est développée que grâce à des droits prohibitifs auxquels a succédé un protectionnisme féroce, et qu'elle présentera un caractère factice tant que les usines seront établies au hasard dans le pays, autour de grandes villes, et non pas dans les régions où se trouvent les richesses minérales et la houille. 11 serait donc injuste et imprudent de négUger et d'abandonner l'agriculture qui a subi le contre-coup des droits dont la douane
frappe les produits étrangers, en ayant vu se fermer devant elle les débouchés allemands qu'elle trouvait autrefois pour ses blés. La Russie ne peut pas se passer de cette richesse nationale ; les économistes de ce pays sont tous d'accord sur ce point, même les plus favorables au développement de l'industrie.
Il n'est pas exact de dire que celle-ci ne pourrait pas supporter une augmentation de charges dans son ensemble : d'une part, protégée comme elle l'est, elle pourrait facilement, si elle se trouvait réellement trop surchargée, la faire retomber en partie sur le consommateur, sur qui serait prélevé ainsi un impôt indirect moins dur à supporter qa'une taxation supplémentaire ; d'autre part, elle ne paye actuellement que fort peu de chose par rapport aux très gros bénéfices que la législation actuelle lui permet et qui vont fréquemment jusqu'à 4o à 5o p. o/o du capital. D'ailleurs une notable amélioration du sort des habitants des campagnes permettrait à ceux-ci de devenir à leur tour consommateurs des produits des fabriques et des manufactures, ce qu'ils ne peuvent pour ainsi dire pas faire actuellement. Vu teur très grand nombre, il y aurait là un débouché nouveau qui permettrait sans ntd doute aux industries de récupérer facilement le surcroît de