La crise américaine ;
'V' oicï le tems où les âmes sont éprouvées,’ Le soldat d ete , le patriote (jui a besoin *d etie recIiaufFe par les doux rayons du soleil , vont, dans ce moment de crise , abandonner le service de leur pays ; mais celui qui restera ferme à son poste mérite à jamais la reconnoissance et l’amour de ses compatriotes. La tyrannie , semblable à i’enfer, n’est pas aisément subjuguée : mais en combattant contr’elle , nous avons au moins une consolation ; c’est que plus sa résistance sera opiniâtre , plus notre triomplie sera glorieux. Nous estimons peu ce «que nous obtenons à trop bon marché ; ce ïi est que par la cîierte des choses que nous Jugeons de leur valeur. Le ciel sait assea quel prix il doit mettre à ses biens ; et U
seroît en vérité bien étrange que la céleste liberté ne fût pas chèrement achetée.
La Grande - Bretagne , s’appuyant d’une puissante armée , vient de déclarer qu’elle ayoit le double droite et de demander des impôts à l’Amérique , et de la lier dans^ tous les cas que ce pÉt être. Or , si de tels liens ne sont pas les chaînes de l’esclavage ce qu’on appelle esclavage n’existe point sur la terre. Que dis-je ? ces expressions des Anglais sont des expressions impies ; car le pouvoir qu’elles désignent ne peut appartenir qu’à Dieu..
Si l’indépendance du continent américain avoit été déclarée trop tôt ou trop tard, je me serois tû. Mon opinion à cet égard est pourtant qu’il auroit mieux valu la déclarer huit mois plutôt. Nous n’avons su ni pu profiter de l’hiver dernier, parce que nous étions encore dans un état de éujétion : mais c’est bien notre faute , et nous ne devons blâmer que nous - mêmes. Cependant rassurons - nous. La perte n’est pas très-grande. Howe a employé tout le^ mois dernier à ravager le pays, plutôt qu’à le conquérir; et si les habitans des Jerseys l’ont pas repoussé, comme ils l’eussent.
fait il y a Un an , nous le repousserons ^ nous , avec un peu <le teras et de courage.
Je suis aussi éloigné de la superstition tjue tout autre homme ; mais j’ai toujours cru, dans le fond de mon ame , et je crois “encore que le Tout Puissant ne laissera pas périr par le glaive un peuple qui a mis en usage tous les moyens que peut dicter l’honnêteté pour éviter les calamités de la guerre.^ Mais si je ne suis point superstitieux , je ïie suis pas non plus incrédule ; je ne pense point que Dieu ait livré le monde au caprice des esprits infernaux, et je ne puis par conséquent concevoir comment le roi de la Grande-Bretagne ose implorer le ciel en nous attaquant. Un vil meurtrier, uix brigand, un voleur de grands chemins est tout aussi fondé que lui à demander à Dieu de seconder ses projets.
On est souvent étonné de voir avec quelle rapidité une terreur panique s’empare de tout un pays : toutes les nations , tous les âges en peuvent fournir la preuve. De nos jours l’Angleterre a eu une fièvre de terreur à la nouvelle d’une Hotte de bateaux plats , armés par les Français ; et dans le 'quatorzième siècle, l’armée anglaise, après
avoir ravagé la France ^ fut repoussée par quelques troupes ramassées au hasard , et conduites par une femme, la célèbre Jeanne d’Arc. Ah ! si le ciel daignoit de même inspirer quelque vierge des Jerseys, pour qu’elle pût venger ses malheureux compatriotes des fureurs des hordes britanniques l Les terreurs paniques ont quelquefois leurs avantages ; elles peuvent produire un aussi bon effet que l’injure ; elles ne durent jamais long-lems. L’ame s’en dépouille, et en devient bientôt plus ferme : mais le plus grand bien que produisent ces sortes de terreurs , c’est qu’elles servent de pierre de touche pour distinguer la sincérité de l’hypocrisie ; elles font bientôt connoître les Ixommes sur lesquels on peut compter, et mettent au grand jour des choses qui , sans ©lies , n’auroient jamais été connues (i). En
( 1 ) cc Cet hiver vaut pour nous un siècle , si nouâ 0 savons le bien employer 5 mais si nous n’en profitons ^ pas , tout le continent s’en ressentira : aussi n’est - il P point (le châtiment que ne mérite l’homme , quel » qu’il soit , qui contribuera à nous faire perdre un^ I» saison si précieuse p?.
£« Seris commun
iin mot , elles font sur les traîtres le mêm& effet que peut faire sur un meurtrier l’apparition imaginaire du malheureux qu’il a massacré. Alors l’homme le plus dissimulé ne déguise plus ses pensées. Nous avons vu plusieurs de ces fourbes torys qui ont osé lever la tête, et qui désormais s’en repentiront et maudiront le jour oùHowe est eritré dans la Delaware.
Comme j’ai été en garnison au fort Lee et que j’ai marché ensuite avec les troupes qui se sont rendues sur la frontière de la Pensylvanie , j’ai eu occasion d’être instruit de beaucoup de choses , qu’ignorent ceux ^qui sont loin de ces cantons. Notre position étoit là très - gênante , puisque nous étions campés sur une langue de terre trèsétroite , qui se trouve entre la rivière du Nord et le Hackensack. Nos forces n’étoient pas considérables , car nous n’avions pas 1» quart des troupes que commandoit Howe ; et si par malheur nous avions été battus , il n’y avoit point d’armée qui pût venir à notre secours et remplacer notre garnison. Nous avions envoyé au loin nos munitions, notre artillerie légère et la plus grande par* de nos provisions / parce que nous çraiii
gnîons que Howe ne tentât de pénétrer dan^ les Jerseys, et qu’alors le fort Lee ne nons eût été d'aucune utilité ; car tout lioftime un peu instruit , militaire ou non , sait bien que ces sortes de forts ne sont bons que momentanément , et qu'ils ne servent qu’autant que l'ennemi dirige Ses attaques contre i'éndroit pour la défense duquel ils ont été élevés.
Telle étoit enfin notre situation dans le fort Lee , le 20 novembre , lorsqu’un officier américain vint nous apprendre que l'ennemi venoit d’aborder avec deux cents bateaux , a sept ou huit milles au-dessus de nous. Le major général Green, qui commandoit dans le fort ^ fit soudain mettre la garnison sous les armes , et envoya un exprès au général Washington , qui étoit dans la ville de Hac- Lehsack , à environ six milles du bac. La , chose la plus importante pour nous étoit de nous emparer du pont qui est sur la rivière de- Hackensack , et dont l’ennemi n’étoit alors qu’à trois milles , tandis que nous en étions à six. Le général Washington arriva au bout de trois quarts d’heure ; et se mettant à la lète des ti^oiipes , il marcha droit au pont, où je croyois 'que nous ne PQU;|
igrïons pas manquer d’avoir une affairé. Cependant je me trompois ; les Anglais ne tentèrent pas même d’en venir aux mains. La ' plus grande partie de nos soldats passa sur le pont , une autre dans le bac , et le reste suivit une crique entre le bac et le pont , eÆ traversant quelques marais pour gagner la ville de Hackensack , y passa la rivière.
Nous emportâmes tout le bagage que nos charriots purent contenir ; le reste fut abandonné. Il ne s’agissoit en ce moment <jue de sauver la garnison , et de rejoindre les milices des Jerseys et de la Pensylvanie, pour pouvoir alors s’arrêter et faire face à l’ennemi. Nous séjournâmes quatre jours à Newark, où , réunis à quelques Jerseyens , nous nous tînmes dans nos postes avancés, et ensuite quoique nos forces fussent bien inférieures à celles de l’ennemi , nous marchâmes deux jours pour aller à sa rencontre , parce qu’on nous dit qu’il s’avançoit.
Suivant moi^ Howe commit alors une grande faute comme général. Il pouvoit s’emparer de nos magasins qui étoient tous à Brunswick ; il pouvoit nous couper le chemin de la Peiisylvanie.Mais si nous croyons
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i^ue îe pouvoir de l’enfer est borné , MOUa{ devons croire uussi (jtie ses satellites sont par un pouvoir supérieur souvent égarés dans leurs barbares projets.
Je n’entreprendrai point ici de décrire toutes les circonstances de notre retraite jusqu’à la Delaware. Il suffît de dire que les officiers comme les soldats, quoique très» fatigués, manquant de vêtemens, de provisions ^ et n ayant prescjiie pas îe tems de prendre du repos , conséquences inévitables Cl une retraite longue et précipitée , montrerent im courage et une fermeté inébranlabiés. Ils ne formoient qu’un seul vœu ^ c’est que tout le pays s’armât et les aidât ^ repousser l’ennemi.
Voltaire a remarqué que jamais le roi Guillaume ne paroissoit plus grand que lorsqu’il étoit environné d’obstacles et de dangers. On peut en dire autant du général Washington, dont le caractère ressemble à cèlui de Guillaume. Son ame est du no-m;^ bre de celles dont la fermeté naturelle a besoin de grandes occasions pour se faire connoitre , et qui se montrent alors avec toutes leurs ressources ; et la providence cm a daigné nous accorder ce grand homnii^
ajouté à ses bienfaits , en le douànt d^uiî tempérament robuste j d’une inaltérable «anté et d’une activité sans relâche.
Je terminerai cette feuille par quelque^ remarques sur l’état présent de nos affaires ; rnais je veux d’abord faire une question. Je demanderai pourquoi l’ennemi a abandonné les provinces du Nord, et fait du centre d© nos Etats le théâtre de la guerre ? La réponse est aisée. Le Massachuset n’est point infesté de torys comme les Jerseys et la Pensylvanie *, ce n’est point sans pitié que j’ai élevé la voix contr’eux. J’ai fait mes efforts pour leur faire voir le danger auquel ils s’exposoient ; mais je n’en sens pas moins qu’il ne faut point sacrifier le sort de ce pays à leur folle et à leur bassesse. Il est enfin arrivé ce moment ou il faut que les torys ou les whigs changent de sentiment , ou bien que i’un des deux partis périsse. Et qu’est-ce donc qu’un tory ? Ce qu’il est ? grand Dieu ! dois je le dire ? Non , |e n’aurois point peur de marcher avec ceiiü wdiigs contre mille torys armés. Il n’est point de tory qui ne soit un lâche ; car Fégoïsm© abject, la crainte servile sont les fondemens iw torysme; et un homme dont le cœur est
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3omîné par ces lâches passions peut êtr^ cruel ^ mais jamais brave.
Mais avant de tirer entre les torys et nous une ligne d’éternelle séparation, raisonnons encore un moment ensemble. Votre conduite , ô torys ! invite l’ennemi à s’approcher ; et cependant il n’y en a pas encore eu mille d’entre vous qui aient eu le courage d’aller se joindre à lui. Vous ne trompez pas moins Howe que vous ne nuisez à la cause des Américains. Ce général s’attend que vous prendrez tous les armes, €t que vous courrez vous ranger sous ses étendards ; car vos opinions ne lui sont d’aucun usage , si vous ne vous battez pas pour les soutenir. Ce sont des soldats dont il a besoin , non de torys.
Je sentis une fois toute l’indignation que peut inspirer à un homme la bassesse des torys. J’en voyois un très -connu qui étoit aubergiste à Ambey, et qui debout devant sa porte tenoit par la main un enfant de huit ou neuf ans, et de la plus jolie figure du monde. Il parloit aussi librement que sa prudence le lui permettoit ; et en finissant il dit ces mots , bien peu dignes d’un père : « Bon Dieu ! donne-moi la paix du-
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^ rant le cours de ma vie » ! Il n’est point ddiabitant de ce continent qui ne sente que tôt ou tard il faut en venir à une séparation définitive ; et un père généreux auroit dû dire : céPuisqu’il faut que nous éprou- >5 vions des troubles, que ce soit pendant >5» ma vie , et que mon fils goûte des jours y:> de paix ! Cette simple réflexion , si Ton en profite , suffit pour rappeller tous les liabitans de ces contrées à leur devoir. Il n’est point de pays qui puisse être aussi heureux que l’Amérique. Éloignés des autres peuples qui sont presque toujours en contestation , nous n’avons besoin que de commercer tranquillement avec eux ; et de même que je crois fermement que Dieu gouverne ie monde, je suis certain que l’Amérique ne sera jamais heureuse qu’elle ne soit entièrement affranchie de toute domination étrangère. Jusqu’à ce que ce moment arrive , nous serons toujours en guerre : mais TAméiique triomphera ; car si les flammes de la liberté cessent quelquefois de briller , le feu qui les produit ne s’éteint jamais.
L’Amerique n’a jamais manqué de force; mais ehe n’a pas toujours su en faire l’appncation. La sagesse ne s’aequieit pas en
on four ; et il n’est pas étonnant que noti3 errions en commençant notre carrière polî^ tique. Par une fausse délicatesse, nous n’a-« vons point d’abord voulu lever une armée t flous avons confié le soin de notre défense^" è nos bienveillantes milices : mais l’expé^ rience d’un été nous a détrompés. Cepen^ dant avec ces rnilices seules nous avons opposé une barrière aux progrès de l’ennemi ^ et, grâces à Dieu ^ elles vont se rassemblei? de nouveau. J’ai toujours regardé les milices comme les rneilleures troupes qu’on pût avoir à employer contre une attaque» soudaine ; mais elles n’ont pas le même avantage dans une longue campagne. How^ tentera probablement de s’emparer de Phi-^> ïadelphie. S’il ne réussit pas, il est perdu# mais quand bien même il réussiroit, notre cause , à nous , n’est pas encore désespérée* Il risque tout ce qu’il a contre une partie de nos moyens ; et s’il triomphe icî^ nous verrons des armées nouvelles marcher des deux extrémités du continent au secours de leurs amis opprimés ; car il est impossible qu’il puisse se transporter en même teins dans toutes les parties de l’Amérique. 3^^ regarde Howe comme le plus grand ennen^
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fâcS torys ; car il vient porter dans leur pay^ tme guerre qu’ils ne doivent qu’à lui, et en partie à eux-mêmes. Cependant, s’il pouvoit être à présent chassé de ces contrées^ je fiouhaiterois avec toute l’ardeur et la charité d’un véritable chrétien , que les noms de whigs et de torys ne fussent plus pro-» noncés ; mais s’il en est autrement , et quô les torys l’encouragent et secondent ses criminels desseins, je souhaite au contraire qu’à la fin de la guerre ils soient tous chaj^-^ fiés du continent , et que le congrès distr^ bue leurs biens à ceux qui auront combattu ou souffert pour la défense de la liberté.
Dans l’année où nous allons entrer, une ieule victoire doit décider la querelle. L’Amérique pourra , par la confiscation des propriétés de ces enfans rebelles, pourvoir deux ans aux frais de la guerre ; et leur exil assurera son bonheur. Ne dites point que ce sera une vengeance ; appellezde plulot un châtiment modéré qu’impose un peuple outragé , qui n’a en vue que le hieri dû tous f et qui croit que ce bien dépend d’une telle mesure. Mais c’est sans doute une folie que de disputer contre l’opiniâtreté déterjainée. L’éloquence peut frapper l’oreille ;
larmes de compassion : mais jamais rien ne touche lin cœur endurci par les préjugés.
C’en est assez pour cette classe d’indignes Américains. Je vais m’adresser maintenant^ avec toute la chaleur d’un tendre ami , à ceux qui se sont noblement élevés pour la défense de leur pays. Je n’en distingue au** cun ; je parle à tous ^ et je leur crie au secours. Oui , amis , présentez l’épaule; soutenez la roue du char de la liberté. Dans ime occasion si importante , il vaut mieux avoir trop de force que d’en manquer. Que les races futures apprennent que dans le cœur de l’hiver , les habitans des villes et des campagnes de l’Amérique menacés d’un danger commun^ et réduits pour tout moyeix de défense à leur courage et à leur espoir, se sont réunis pour le repousser. Ne dites point que des milliers de vos frères vous ont abandonnés ; chassez encore les traîtres qui sont en plus grand nombre ; ne laissez point à la providence seule le soin de ce jour , mais montrez votre foi par vos œu^ \res , afin que l’Eternel vous récompense. Qu’importe en quel lieu vous viviez , et quel rang vous occupiez ; par-tout yous au*
rez le bien ou mal que vous aurez mérite; Les cantons les plus éloignés comme ceux qui sont les plus près de la mer , les riches comme les pauvres, auront également à se plaindre ou à se réjouir. Le cœur qui, enj ce moment , reste insensible , est un cœur mort. Le lâche qui se cache , lorsqu’un peu de courage peut tout sauver et rendre heureux son pays , sera maudit par ses enfans et les enfans de ses enfans.
J’aime l’homme qui ose sourire au sein du danger , à qui le malheur donne de la force , et qui devient plus brave par réflexion. L’incertitude est le partage des petites âmes ; mais l’homme qui a un cœur ferme , et dont la conscience règle la conduite, soutient ses principes jusqu’à la mort.. La ligne que je suis en raisonnant me semble aussi droite et aussi claire qu’un rayon du jour. Je suis bien sûr que tous les trésors de la terre n’auroient pas pu me déterminer à prendre les armes pour une guerre offensive , parce que je regarde une guerre offensive comme une guerre d’assassins : mais quand un voleur pénètre dans ma maison , brûle et détruit mes propriétés , tente de m’égorger, ainsi que tous ceux