CHAPITRE VI
La 44 Plus-Grande-Bretagne 9« et la 44 Fédération britannique 99
Les néo-réformateurs douaniers insistent vivement sur la nécessité pour l'industrie anglaise d'obtenir des avantages spéciaux sur les marchés des colonies. Ces marchés lui ont offert dans les dernières années des débouchés de plus en plus considérables, mais, bien que le commerce anglais ait augmenté en chiffre absolu, sa part proportionnelle, par suite de la concurrence étrangère, est allée en diminuant d'année en année. Les importations du Royaume-Uni dans les colonies autonomes ont passé de près de 50 millions de liv. st. (moyenne annuelle) pour la période 1888-90 à 64 millions
de liv. st. pour 1900-02, mais tandis que, dans la première période, ce chiffre représentait 61 0/0 des importations totales des colonies, dans la seconde, il n'en représentait plus que 49 0/0 (1). Pour juger l'importance et l'effica-
(1) Valeur des importations dans les colonies autonomes. Moyenne annelle en £
' (00.000 omis) Pourcentage des
Importations Importations importations totales du Roy. -Uni du Roy. -Uni
(D'après le Statistical abstract).
Valeur des importations de toutes les colonies (moins l'Inde).
Moyenne annuelle en £
(00 000 omis) Pourcentage des
Importalions Importations importations
totales du Roy. -Uni du Roy. -Uni
(D'après « an economist », op. cit., art. XI).
cité que peuvent avoir pour la métropole l'octroi de tarifs de faveurs, il est nécessaire d'étutudier séparément les diverses colonies.
Le Canada est, de toutes les colonies, celle qui a causé à la métropole, dans ces dernières années, les plus sérieuses déceptions relativement aux débouchés qu'elle espérait y trouver. Pendant les dix années de 1886 à 1897, le chiffre des importations du Royaume-Uni avait baissé d'une manière sensible, alors qu'augmentaient sans arrêt les importations venant des Etats Unis. La part de l'Angleterre dans les importations totales du Canada était tombée d'une manière continue, de 1886-88 à 1895-97, de 40 1/2 0/0 à 28 1/2 0/0.
Importations du Canada (moy. annuelle en liv. st., 000 omis)
Avant le Importât. Imp. du Imp. des Pourcentage des imp. tarif pré- totales Roy. -Uni Etats- du Roy. -Uni des Etatsférentiel Unis Unis
Après le tarif préférentiel
Depuis 1897, date de l'adoption du tarif préférentiel accordé par le Dominion aux produits métropolitains, le chiffre des importations du Royaume-Uni s'est sensiblement relevé, mais sa part proportionnelle n'a pas cessé de diminuer, tombante 240/0. Cette fois encore, en dépit du tarif, ce sont les Etats Unis qui ont su s'emparer de la plus grande part de l'augmentation des importations canadiennes. Les agents du board of trade, examinant ces résultats, à l'occasion de la Conférence coloniale de 1902, concluaient que le « tarif préférentiel n'avait eu que peu ou point d'effet en tant qu'encouragement donné au commerce anglais ».
En réalité, les États Unis ont sur l'Angleterre, pour un grand nombre des produits qu'importe le Canada, un double avantage, résultant de leur proximité géographique et de leur richesse en ressources naturelles. Pour ces produits : charbon, grains, coton, fer et aciers, produits métallurgiques, ces avantages les mettraient à l'abri de toute concurrence anglaise sur le marché canadien : « même si la préférence donnée à l'Angleterre était encore plus importante que celle actuelle ». Or, les articles de cette catégorie comptent pour 8 millions
de liv. st. dans les 14 millions 1/2 de liv. st. d'augmentation totale des importations du Canada eotre 1896-97 et 1900-01, et ils entrent pour 7 millions de liv. st, dans les 10 millions de liv. st. d'augmentation des importations venant des Etats-Unis.
Pour la métallurgie, la Grande-Bretagne ne peut manifestement pas concurrencer ces derniers :
Fer et acier et articles en fer et acier (en liv. st., 000 omis).
Importations totales
Imp. du Roy. -Uni
Imp. des Etats-Unis
Imp. des autres pays
Pour les textiles, articles de coton et lainages, l'Angleterre n'a pas éprouvé les mêmes déboires, et elle a pu conserver une situation prédominante sur le marché canadien, tout en subissant une concurrence sensible de la part des Etats-Unis pour les premiers produits, et de l'Allemagne pour les seconds.
Articles de coton (en liv. st. 000, omis)
Importations Imp. du Imp. des Imp. des
totales Roy. -Uni Etats-Unis autres pays
Articles de laine (en liv. st. 000, omis)
Importations Imp. du Imp. de
totales Roy. -Uni l'Allemagne
Mais, pour un grand nombre d'autres articles : voitures — teintures, produits chimiques, — appareils électriques, — cuirs et articles en cuir, — papier, — etc, l'accroissement considérable des importations pendant les cinq dernières années a, pour la presque totalité, dans bien des cas, profité aux industriels américains. Ainsi que l'a reconnu M. Chamberlain, luimême, à la conférence de 1902, le tarif préférentiel a été un vrai désappointement pour l'Angleterre. Son seul résultat a été de mettre un terme au déclin qui caractérisait depuis 1892
le commerce de la métropole avec sa colonie. Pour que les industriels anglais pussent réaliser au Canada les avantages attendus du tarif préférentiel, il faudrait que le Dominion consentît à élever le taux de la préférence, et à reviser son tarif de telle sorte qu'il frappe un certain nombre d'articles admis actuellement en franchise et pour lesquels, de ce fait, l'Angleterre ne jouit d'aucun avantage. Il importerait aussi que le Canada abaissât le taux des droits minima sur quelques articles, tels que les cotonnades et les produits métallurgiques, afin de diminuer la protection qu'il réserve à l'industrie canadienne. Nous verrons tout à l'heure si l'Angleterre peut espérer voir le gouvernement du Dominion donner satisfaction à ses désirs.
La part prise par le Royaume-Uni dans les importations du Commonwealth d'Australie est plus importante que celle qu'il prend dans le commerce canadien, et elle a été en augmentant sensiblement pendant les dernières années. Pourtant, là aussi, sa part proportionnelle a été constamment en diminuant.
Importations totales du Commomvealth d'Australie (1) (millions de liv. st.)
imp.
totales
imp. du
Roy. -Uni
imp. des possess.
britan.
imp. des
pays
êtracg.
pourcentage (1) (2) (3)
Imp. totales
Imp. du Roy. -Uni
Il en est de même en Nouvelle-Zélande :
Les deux grands concurrents de l'Angleterre sur ces marchés sont l'Allemagne et les Etats- Unis, et le plus important des deux, c'est le dernier venu : les Etats-Unis.
Importations; du Commonwealth d'Australie (millions de liv. st.)
En provenance 1891-93 1900-02
Du Royaume-Uni. . .
Des Etats-Unis
;i) D'après Coghlan, National review, mars 1904.
Importations de la Nouvelle-Zélande (millions de liv. st.)
En provenance 1891-93 1900-02
Du Royaume Uni. . .
Des Etats-Unis
De l'Allemagne
Une partie des importations des Etats-Unis ne font pas, à la vérité, concurrence aux produits anglais; tels sont: le pétrole, les bois de construction, le tabac, que l'Angleterre ne saurait fournir à ses colonies. Quant aux autres articles américains, ceux dont l'importance augmente le plus vite sont : les articles en fer et acier, le fil de fer épineux pour clôtures, les machines, notamment l'outillage pour les mines d'or, les chaussures, le papier, les outils agricoles, les cotonnades. Bien que la concurrence aile mande soit moins importante comme valeur, en fait, elle n'est pas moins gênante pour les industriels anglais, tous les produits allemands im portés en Australie concurrençant les produits britanniques.
Le commerce de l'Afrique du Sud (1) est un
(1) Voir le rapport de M. Henry Birchenough, commissaire spécial du Board of trade « On the présent position and future prospects of British trade in South Africa » ; 1903. Blue book,Cd. 1844.
de ceux sur lequel les industriels anglais fondent le plus d'espoir. Il a pris, dans les dernières années, une extension considérable, et il est à présumer que lorsque les ravages causés par la guerre récente commenceront à s'effacer et que le travail reprendra avec toute son intensité sur les mines d'or du Transvaal, ce marché se développera encore. Or, tandis qu'au Canada et en Australie, les Anglais ont à se préoccuper de la concurrence d'une industrie locale naissante, dans l'Afrique australe, ils n'ont, jusqu'à présent, aucune appréhension de ce genre à redouter.
Importations de l'Afrique du Sud (par les ports du Gap
et de Natal) (Millions de liv. st.)
imp.de Importations imp. imp. des l'Aile- du Royaume-Lni totales Etats-Unis magne valeur p. 100
1893-95 (moy. a nn.). 16.469 741 573 13 112 85 0/0
En 1893, l'Afrique du Sud était la sixième sur la liste des clients de l'Angleterre. Elle est aujourd'hui la deuxième, ayant laissé derrière elle les Etats-Unis, l'Allemagne, la France et l'Aus-
tralie, et n'étant plus distancée que par l'Inde, qu'elle dépassera vraisemblablement bientôt. On conçoit que les Anglais se préoccupent de conserver un marché aussi important. Cependant, ici encore, le pourcentage des importations anglaises est tombé de 80 0/0 en 1893-95, à 70 0/0 en 1890-98, et à 65 0/0 dans les dernières années. Les deux rivaux qui harcèlent partout les industriels anglais ont naturellement cherché à prendre leur part de ce marché fructueux. De même qu'en Australie, les Etats- Unis sont le concurrent le plus redoutable, non seulement pour le présent, mais encore pour l'avenir. Après eux, d'ailleurs, les Allemands tiennent déjà une place importante qu'ils élargissent chaque année.
Cependant, la concurrence étrangère n'est pas aussi sérieuse qu'elle semble à première vue. Il importe pour la bien juger d'étudier les statistiques d'un peu près. Près du 1/3 des importations totales de l'Afrique australe consistent en produits alimentaires : céréales, viande — et en produits naturels : bois, huile minérale, tabac, que ce pays ne produit pas en quantité suffisante, ou qui n'existent pas sur son territoire, et que la métropole ne saurait lui
fournir. La majorité de ces produits viennent de l'Australie, des Etats-Unis et de la République Argentine. En les éliminant, les importations du Royaume-Uni dans l'Afrique du Sud atteignent, pour les articles susceptibles de concurrence, 75 à 80 0/0 des importations totales.
Les importations américaines pour 1902 se composant pour 50 0/0 de produits alimentaires et autres produits naturels, l'importance de la concurrence faite par les Etats-Unis aux articles anglais se réduisait donc à un peu plus de 2 millions de liv. st. seulement. « Mais, — dit M. Birchenough, — quoique le montant actuel de leurs importations d'articles concurrents ne soit pas très grand, il augmente rapidement en volume et en variété. Il est impossible de visiter les ports, les entrepôts, les magasins ou les usines sans être frappé par l'extraordinaire vitalité du commerce américain (1) ». La concurrence allemande, quoique moins sérieuse, est plus générale et s'étend à un plus grand nombre d'articles.
(1) Op. cit., p. 44.
La conquête des Républiques hollandaises a permis enfin la création d'une union douanière Sud-Africaine englobant tous les pays anglais. Le tarif adopté en mars 1903 par la convention de Blœmfontein, qui réunissait des délégués de toutes les colonies intéressées, accorde, à l'exemple du tarif canadien, une remise de droits aux produits importés du Royaume-Uni. Le tarif est presque exclusivement fiscal n'ayant un caractère protecteur, et encore très léger, que pour quelques produits agricoles (céréales, farine, viande, bétail). Les droits sont en général de 10 0/0 ad valorem ; quelques-uns sont de 20 0/0. Les produits anglais jouissent d'une réduction de 25 0/0. L'avantage réel pour les industriels métropolitains se réduit en somme à peu de chose: 2 1/2 0/0 à peine dans la plupart des cas. Et, par suite du nombre des articles admis en franchise, et du fait que les boissons, les spiritueux et le tabac sont exclus de la réduction, celle-ci ne bénéficiera en fait
qu'à 55 0/0 des importations anglaises (1).
La colonie de la Nouvelle-Zélande a tenu également la promesse faite par ses délégués à la conférence de 1902. Suivant la loi de novembre 1903, les taux de l'ancien tarif douanier, s'élevant à 20 0/0 ad valorem, en général, ont été maintenus pour les produits venant du Royaume-Uni ou des colonies et possessions britanniques, tandis qu'une surtaxe de 50 0/0 frappe maintenant les produits venant de pays étrangers. En outre, alors que certains articles (fer et acier, papier de journal, etc.) entrent en franchise, s'ils sont d'origine britannique, ils sont soumis à un droit ad valorem de 20 0/0 s'ils viennent d'autres pays.
Les avantages accordés déjà sur leurs marchés aux industriels anglais par le Canada, l'Afrique du Sud, la Nouvelle-Zélande, ne sont certainement pas à dédaigner, mais ils sont, on vient de le voir, insuffisants pour les mettre à l'abri de la concurrence étrangère. Le Canada et la Nouvelle-Zélande, il est vrai, promettent d'augmenter ces avantages si la métropole consent à adopter une politique analogue en fa-
(1) Board of trade journal, 29 octobre 1903.
veur de leurs produits. Daus un mémorandum présenté à la conférence de 1902, les ministres canadiens déclaraient que « s'ils pouvaient être assurés de voir le Gouvernement impérial accepter le principe des tarifs préférentiels. . . ils étaient prêts à accorder à l'industriel anglais des avantages nouveaux et plus caractérisés sur ses concurrents ». Le gouvernement néo zéiandais paraît être dans des dispositions analogues. Le premier, M. Seddon, entretenant ses électeurs de la mesure récemment adoptée à l'égard des produits métropolitains, disait : « La loi nouvelle n'a fait que peu de chose sans doute, pour la mère-patrie, mais des mesures plus avantageuses suivront si nos avances ne sont pas repoussées (1) ».
Ainsi, donnant donnant: les avantages actuels ont tout l'air d'un appât pour entraîner le Gouvernement métropolitain, d'une prime offerte par les colonies pour arriver à la conclusion d'un marché dont elles comprennent tout l'intérêt pour elles. A examiner les choses de près, on s'aperçoit vite, d'ailleurs, qu'elles ne
(1) Times, du 22 janvier 1904.
s'auraient aller bien loin dans la voie des concessions promises.
Tout d'abord, leur caractère de pays agricole les oblige pour produire à bon compte à se procurer au meilleur marché possible un certain nombre de produits manufacturés qui sont pour elles des instruments d'exploitation. Tels sont, par exemple, les outils et machines agricoles, les fils de fer pour clôtures, et en outre les machines et l'outillage pour les mines. Les colonies n'accorderont jamais à l'Angleterre qu'une préférence minime pour ces articles.
D'autre part, sauf dans l'Afrique australe, où l'industrie manufacturière n'existe pas, l'opinion dans les autres colonies est franchement protectionniste et elle ne paraît aucunement disposée à se modifier.
Le Canada possède dans ses richesses minérales, à peine exploitées encore, mais qui sont considérables, les éléments d'une industrie métallurgique puissante. Désireux de hâter son développement, il la favorise non seulement par la protection douanière, mais en outre par des primes à la production (1). Les industries
(1) Lois 6 de 1897, 11 de 1898, et 8 de 1899, amendée par la loi 68 de 1903.
du coton et de la laine sont déjà solidement établies et elles ont fort prospéré pendant les dix dernières années. En 1890-92, le Canada importait 122 millions délivres de coton. En 1900-02, il en a importé 183 millions de livres. Quant à la laine, l'importation nette est restée stationnaire au chiffre de 8 millions de livres, mais la production locale a beaucoup augmenté durant cette période. Et, naturellement, autour de ces industries fondamentales, des industries secondaires se sont créées, formant avec elles un groupe chaque année plus nombreux d'intérêts qui entendent ne pas se laisser sacrifier, et qui trouvent un appui dans l'opinion publique, grâce à ce sentiment commun à toutes les jeunes nations, que l'existence d'une industrie nationale développée est une garantie de l'indépendance du pays.
A la conférence de 1902, les ministres canadiens, répondant aux critiques que le Secrétaire colonial leur adressait sur l'insuffisance des avantages accordés aux produits métropolitains, déclaraient que (< leur gouvernement avait été attaqué par les industriels qui se plaignaient que la préférence était préjudiciable à leurs intérêts ». Récemment, le président de l'Asso-
ciation des manufacturiers canadiens disait : « Nous favorisons une politique de réciprocité et de préférence à l'intérieur de l'Empire britannique, grâce à laquelle, par une revision de leurs tarifs douaniers, le Royaume-Uni et les colonies accorderaient mutuellement à leurs produits une préférence substantielle contre les produits des pays étrangers », mais, loin de faire prévoir un abaissement du tarif préfé rentiel, il ajoutait que « le tarif général canadien devrait être suffisamment relevé pour rendre la préférence déjà accordée aux industriels anglais plus avantageuse pour eux (1) ». Un homme non moins autorisé, M. Clifford Sifton, ministre de l'Intérieur du Dominion, a indiqué aussi nettement l'opinion canadienne sur ce sujet important : « Une chose a été suggérée dans la discussion de la politique de préférence, chose à laquelle, assurément, nous ne consentirions pas. On nous a suggéré de nous abstenir de créer des industries nouvelles, afin de donner à l'industrie anglaise la possibilité de développer ses débouchés sur nos marchés, dans des industries pour lesquelles nous ne la
(1) Au dîner annuel de l'Association, à Toronto, 20 novembre 1903; National review, janvier 1904.
concurrençons pas encore. Je ne pense pas que personne au Canada acceptera une proposition de cette nature. L'idée d'un peuple de 6 millions d'individus, avec les ressources naturelles que nous possédons, disant qu'il n'entreprendrait pas de fabriquer d'autres articles que ceux qu'il fabrique actuellement est en vérité une proposition inacceptable.... Si la Grande Bretagne se décide à nous demander quelques avantages additionnels, nous devrons considérer avec soin l'effet que pourra avoir toute concession ainsi faite sur les industries existantes au Canada et sur celles qui sont susceptibtes d'y être établies dans l'avenir (1) ». Lors de la présentation au Parlement du projet de budget pour l'année 1904-05, le ministre des finances a annoncé qu'il serait apporté cette année quelques modifications au tarif douanier. Pour satisfaire les demandes des fabricants canadiens, le taux du droit de préférence sur les lainages et les cordages, dont jouissaient les produits anglais, ont été élevés respectivement de 23 1/3 à 30 0/0, et de 16 2/3 à 20 0/0. Par contre, les droits du tarif préfé-
(1) Au Canadian club, 7 décembre 1903; Standard, 23 décembre 1903.
rentiel, dont continue à jouir seule la Grande- Bretagne, sur les porcelaines et les verres à vitre ont été abaissés, respectivement de 20 0/0 à 15 0/0, et de 13 1/3 0/0 à 7 1/2 0/0. Le ministre des finances a fait prévoir une revision générale prochaine du tarif actuel, après une enquête sur l'état de l'industrie canadienne. Suivant les intentions du Gouvernement, on adopterait le principe d'uu triple tarif : un tarif maximum pour les pays traitant défavorablement les produits canadiens, un tarif minimum pour les pays leur faisant des concessions particulières, enfin un tarif plus réduit encore : le tarif préférentiel, applicable uniquement à la Grande Bretagne et aux colonies britanniques. L'élévation récente des droits sur les lainages et cordages provenant d'Angleterre a soulevé des réclamations dans ce pays. Une question a même été posée à ce sujet au Gouvernement, mais le Premier ministre n'a pu que déclarer que ces questions de tarifs sont de celles qui « doivent être laissées à la discrétion du gouvernement canadien (1) >u Celui-ci s'ins-
(1) En réponse à une question sur le tarif canadien frappant les marchandises britanniques, le Premier ministre a fait la communication suivante à M. Lloyd-George, M. P,
pire uniquement dans les mesures de ce genre de l'intérêt du Canada : le sentiment impérialiste n'est pas de mise dans les questions d'affaires. Récemment encore, sir Wilfrid Laurier le déclarait sans ambages au parlement canadien : « Quand nous avons accordé la préférence, nous l'avons accordée sans aucune réciprocité de la part de la Grande Bretagne. Nous pensions servir ainsi les intérêts du Canada, et si nous avons plus tard à discuter de nouveau cette question, nous adopterons encore les solutions qui seront les plus avantageuses pour les intérêts du Canada (1) ».
Dans la Nouvelle-Zélande, les mêmes idées dominent. En présentant à la Chambre le bill
« Mon attention a été appelée sur la proposition du gouvernement canadien de diminuer la préférence actuelle sur les lainages et cordages d'origine britannique Le Gouvernement de S. M. n'a pas l'intention de protester contre cette proposition, lu, parce qu'elle fait seulement partie d'un projet de revision douanière qui paraît être élaboré dans un esprit favorable aux industries anglaises, et qui comprend une augmentation de la préférence pour certains autres articles ; et, 2°, parce que, en l'absence d un accord réciproque, la nature précise et le taux de la préférence à accorder aux importations britanniques sont des questions qui doivent être laissées entièrement à la discrétion du gouvernement canadien ». Weekly Times, 24 juin 1904.
(1) Suivant M. Albert Métin (La politique canadienne ; Revue Bleue de mai 1904), lors de son dernier voyage en France, en 1902, sir Wilfrid Laurier se serait déclaré prêt à
de préférence. M. Seddon, faisant allusion à la proposition qui avait été faite de réduire le tarif existant en faveur des importations britanniques, déclarait que ce mode de procéder était impraticable, parce qu'il pourrait avoir pour l'industrie locale des résultats dangereux. Le Gommonwealth d'Australie est la seule colonie autonome qui n'ait pas encore accordé aux produits métropolitains d'avantages douaniers spéciaux. Cette politique n'y rencontre pas, à la vérité, d'opposition décidée, mais aucun homme d'État australien n'a encore osé en proposer l'application immédiate. Les trois ministères qui se sont succédé depuis l'inauguration du Gommonwealth ont adopté à l'égard de cette politique une attitude expectante : l'Australie attend pour prendre une décision que le Gouvernement anglais lui soumette un plan arrêté, capable de servir de base à des négociations. Le tarif actuel du Commonwealth n'est pas aussi élevé que celui du Canada et
conclure un traité de commerce avec la France. « Sollicité à ce sujet par le député du Havre, M. Jules Siegfried, et par plusieurs hommes politiques et négociants français, il disait : « Nous ne pouvons guère vous accorder autant qu'à l'Angleterre, mais nous vous offrons une réduction de 25 0/0 sur nos tarifs, et nous irons s'il le faut, jusqu'à 32 ».
de la Nouvelle Zélande(l) ; il n'accorde qu'une moindre protection aux industries locales, mais le désir de développer celles-ci n'y est pas moins fortement existant. Les intérêts industriels sont déjà assez nombreux pour soutenir avec succès leurs revendications. Ils ont l'appui de la population ouvrière, concentrée dans un petit nombre de grandes villes et qui a, tout comme les patrons, une très grande confiance dans la politique protectionniste. Les ouvriers australiens entendent se protéger à la fois contre l'immigration, aussi bien blanche que de couleur, et contre les produits de fabrication étrangère. Il est doue très vraisemblable que, si une mesure de préférence était adoptée en faveur de la métropole, l'Australie, à l'exemple de sa voisine, la Nouvelle-Zélande, conserverait son tarif actuel et se bornerait à percevoir une surtaxe sur les articles venant d'autres pays que du Royaume-Uni.
(1) Estimation de l'équivalent ad valorem des droit d'importation perçus sur les principaux articles d'exportation du Royaume-Uni :
Canada 16 0/0
Nouvelle-Zélande 9 0/0
Commonwealth d'Australie 6 0/0
Union douanière de l'Afrique Australe 6 0/0
(Fiscal blue book, Cd. 1761, P. 171).
L'examen des conditions existantes dans les colonies autonomes ne fait nullement présager, on le voit, que la politique préférentielle puisse être un acheminement vers le libreéchange à l'intérieur de l'Empire. Il paraît bien plus vraisemblable que, avec ou sans la politique de préférence, les tendances protectionnistes des colonies iront en s'accentuant, et que celles ci ne renonceront nullement à protéger leurs industries d'une manière efficace contre la concurrence métropolitaine aussi bien que contre celle des autres pays européens .
Si les avantages que les néo-protectionnistes proposent d'accorder sur le marché métropolitain aux produits des colonies étaient assez importants, peut-être cependant que celles ci, pour se les assurer, consentiraient à se départir quelque peu de leur rigueur protectionniste. Mais la modération extrême des offres de la métropole, ne permet pas d'espérer un semblable résultat.
Les droits préférentiels proposés ne doivent
porter que sur les produits alimentaires : les céréales, la viande et les produits de la laiterie. M. Chamberlain croit même devoir exclure le maïs, employé par les éleveurs pour l'engraissement des bestiaux, et le lard, qui est consommé en grande quantité par les classes pauvres. L'Angleterre importe annuellement pour plus de 3 milliards de francs des produits alimentaires qui devraient faire l'objet d'un régime de faveur pour les colonies, mais celles-ci ne lui fournissent encore que 20 0/0 de ces produits.
Importations totales dans le Royaume- Uni, en 4902, des produits alimentaires (milliers de liv. st.) (1)
céréales viande produits
Pays de (maïs bétail (lard de la
provenance exclu) virant exclu'i laiterie Total
Possessions britanniques.. 9.345 1.757 5.800 7.412 24.314 Pays étrangers 40.011 6.507 20.443 33.669 100.630
Total 50.190 8.269 26.453 41.744 126.656
Inde 3.321 — — 3 3.324
Australie 1.496 - 1.295 402 3.193
Nouvelle-Zélande 74 - 3.919 913 4.906
Canada. 4.454 1731 585 6.094 12.864
(1) D'après le Fiscal blue book, Cd. 1721, p. 112.
Le Canada serait la colonie qui, actuellement, retirerait les avantages les plus sérieux de la préférence. Celle-ci affecterait près de 15 millions de liv. st. de ses exportations. C'est, en outre, celle qui, étant le mieux en situation d'augmenter rapidement sa production de céréales, serait la plus favorisée par l'existence d'un droit préférentiel sur le blé. Le Dominion possède dans le Manitoba et les trois territoires voisins une étendue de terre évaluée à plus de 171 millions d'acres, susceptibles d'être mis en culture ; c'est à peine si 4 millions et demi sont cultivés aujourd'hui. « Ces conditions exceptionnelles permettraient au Canada, dans un petit nombre d'années, après avoir suffi aux besoins d'une population fort accrue, de fournir à la métropole tout le blé qu'elle demande à l'extérieur, et d'avoir encore un surplus important à envoyer à d'autres pays (1) ». Il peut donc très légitimement ambitionner devenir le « grenier de l'Empire ». L'Australie et la Nouvelle- Zélande trouveraient dans la préférence un avantage pour leur industrie de l'élevage,
(1) Dr William Saunders, the Canadian magazine, avril
susceptible, dans le Commonwealth surtout, d'une extension importante, malgré les limites que lui imposent le manque d'eau et les déboires que les sécheresses lui causent trop fréquemment. Toutes seraient également favorisées pour leurs industries laitières qui peuvent à présent, grâce aux procédés frigorifiques, expédier avec profit leurs produits au loin. L'Afrique du Sud, seule, ne tirerait aucun avantage de la nouvelle politique. Ses principales exportations sont l'or et les diamants, qui échappent aux faveurs de cette nature. Elle exporte aussi, quoiqu'en faible quantité, delà laine et des peaux, mais toute faveur est refusée pour ces produits. Elle ne pourrait donc qu'espérer profiter, dans un temps éloigné, de la préférence sur la viande si malgré le manque d'eau, une de ses graves défectuosités à elle aussi, il lui était possible de développer assez l'élevage pour pouvoir un jour exporter du bétail.
En somme, les avantages offerts par M. Chamberlain aux colonies ne sont pas assez importants pour faire oublier à celles-ci leurs tendances actuelles, et il ne paraît pas que le faible droit de 2 sh. sur le blé et de 5 0/0 sur la
viande et les produits de la laiterie soient suffisants pour créer le stimulant désiré en faveur de l'agriculture, déjà puissament favorisée par les conditions naturelles. L'Angleterre devrait donc consentir pour obtenir les résultats cherchés à l'imposition de droits d'entrée beaucoup plus élevés sur les produits alimentaires venant de l'étranger : c'est pour elle une impossibilité absolue.
Le développement artificiel que les néoprotectionnistes entendent donner aux colonies par leur politique ne se produira donc pas, et les conditions que la métropole pourrait offrir à celles-ci seraient certainement insuffisantes pour les amener à consentir au profit des industriels anglais à entraver le développement de leurs industries manufacturières.
Dans ce grand projet de politique préférentielle, il est une possession qui, assurément, ne saurait être négligée : c'est l'Empire indien. M. Chamberlain l'avait, ilestvrai, laissée de côté dans ses premiers discours. Etait-ce un oubli véritable? N'était-ce pas, peut-être, qu'il était
convaincu que par sa situation politique, l'Inde, à la différence des colonies autonomes, devrait, bon gré malgré, adopter la conduite que lui dicterait la métropole ? Son rang, dans l'Empire futur, s'il est jamais créé, ne saurait changer : elle sera une possession impériale, au lieu d'être une possession du Royaume-Uni, voilà tout. Son importance, cependant, exige que l'on examine les avantages qu'elle peut accorder à la métropole, et les avantages ou les inconvénients que le système proposé entraînerait pour elle (1). Le tarif de l'Inde est entièrement libre de toute trace de préférence et de tout caractère protecteur. A l'exception d'un très petit nombre d'articles spécialement taxés, le droit général est un droit ad valorem de 5 0/0, réduit à 3 1/2 0/0 pour les cotonnades en pièces, et à 1 0/0 pour le fer et l'acier. La liste des produits admis en franchise n'est pas très longue, mais elle renferme les articles importants de la machinerie et des filés de coton. Un droit intérieur d'accise, égal au droit d'importation, frappe le sel et les cotonnades. Le droit d'accise sur les cotonnades a été imposé à la demande
(1) Voir Views of the government of India on the question of preferential tariffs, 1904. Cd. 1931.
expresse des industriels du Lancashire, qui re doutaient l'avantage que pourrait donner à l'industrie indienne le faible droit d'entrée de 3 1/2 0/0 sur ces produits, dont le revenu est nécessaire pour assurer l'équilibre du budget indien.
Importations de Vlnde anglaise (milliers de liv. st.) (1)
Provenance
moy. ann.
pourcentage
pourcentage
Royaume-Uni.
Possessions
britanniques..
Pays étrangers
L'Inde est le client le plus important du Royaume-Uni, et la part que la métropole prend dans les importations totales de sa grande possession est restée à peu près stationnaire peu dant la dernière décade, dépassant légèrement
(I) D'après Views of..., op. cit.
Les principaux pays étrangers importateurs sont (1902-03, milliers de liv. st.) :
Autriche-Hongrie 1 925
Allemagne 1 . 495
Belgique 1 .680
Russie 1 . 758
Etats Unis 833
66 0/0. L'industrie anglaise ne rencontre encore sur ce marché qu'une concurrence peu importante. Des 12 millions 1/2 de liv. st., montant des importations étrangères, près de moitié sont des articles que l'Angleterre ne produit pas : pétrole, sucre de betteraves, vins, soiries, etc. Et sur les 35 millions de liv. st. qu'elle-même envoie, plus des 2/3 sont en fait demeurés jusqu'à présent à peu près à l'abri de toute concurrence étrangère ; en particulier les cotonnades, dont elle fournit la presque totalité, — la quincaillerie et la coutellerie, les articles métallurgiques, dont elle fournit les 3/4 ; — les lainages, dont elle envoie les 2/3. A l'égard de ces derniers produits, un tarif préférentiel pourrait cependant être utile à l'industrie métropolitaine, pour entraver la concurrence naissante. Mais ce que les industriels du Lancashire redoutent surtout, ce sont les progrès continus de l'industrie cotonnière locale, qui réduiront de plus en plus leurs débouchés sur ce marché si lucratif pour eux. En échange des sacrifices que l'Angleterre pourrait être amenée à demander à l'Inde, elle n'a que peu d'avantages compensateurs à lui offrir.
Exportations de l'fnde anglaise, 1902-1903
(milliers de liv. st.).
Pays de destination
Royaume-Uni 21.165 25 2 0/0
Possessions britanniques. . 11.061 13 30/0
Pays étrangers 51.694 61 5 0/0
Nature des exportations
Matières premières 39.365
Produits alimentaires 23.930
Produits fabriqués 14.594
Divers 6.031
Le Royaume-Uni ne prend que 1/4 des exportations de l'Inde. Les 2/3 de celles-ci sont des tinés à des pays étrangers. Or, comme 50 0/0 de ces exportations sont des matières premières dont ces pays ne peuvent se passer, il est de leur intérêt de les admettre aux meilleures conditions possibles. 50 0/0 de la valeur des produits exportés par l'Inde sont admis en franchise sur les marchés de consommation, tandis qu'une grande partie du reste n'est soumise qu'à des droits d'entrée modérés, ou, comme dans le Royaume-Uni, le thé, le café, les épices, qu'à des droits purement fiscaux. L'Inde ne peut donc attendre que des avantages mo dique
d'un tarif préférentiel, surtout si les matières premières en demeurent exclues. Pour le thé, qui compose le 1/4 de ses envois au Royaume- Uni, elle fournit à celui-ci, avec Geylan, plus des 9/10 de ses importations totales : une réduction du droit sur ce produit pourrait stimuler la consommation, mais le bénéfice d'un droit de préférence demeurerait nominal. Pour le blé, l'Inde pourrait augmenter sa production, mais celle-ci est demeurée jusqu'à présent fort incertaine. Pour le riz, elle fournit déjà les 2/3 des importations de la métropole. Les seuls avantages qui lui seraient vraiment profitables ne concerneraient donc que le café, le tabac et l'indigo.
Si l'Inde ne peut espérer des avantages importants sur le marché impérial, elle court le risque en adoptant une politique de préférence de voir ses produits frappés de droits de représailles par les pays étrangers. Or, sa situation de pays débiteur l'oblige à stimuler par tous les moyens en son pouvoir son exportation : une semblable politique pourrait ainsi avoir pour sa stabilité financière des suites dangereuses.
La politique de préférence ne saurait donc conduire, comme l'affirment M. Chamberlain et les néo-protectionnistes, à l'établissement du libre-échange entre la métropole et les colonies. L'unité de marché que l'on veut créer dans l'Empire britannique, précurseur nécessaire du plan politique poursuivi, rencontre trop d'obstacles pour être réalisé. Et, à la place des heureux résultats que les partisans des tarifs préférentiels en attendent, il y a bien des chances pour qu'ils deviennent, au contraire, comme le prédisent les adversaires de M. Chamberlain, une cause de mésintelligence entre les membres de l'Empire. L'élaboration des tarifs, le choix des articles à favoriser, létendue de la préférence à accorder, autant de difficultés que l'on ne pourra éviter, que l'on ne résoudra que par des compromis, qui n'échapperont pas au sort ordinaire des mesures de ce genre, lesquelles déplaisent, en général, aux deux intéressés. Admettons, cependant, que, par un concours de circonstances
inattendu, cette politique, une fois adoptée, puisse fonctionner sans trop de heurts, y auraitil alors quelque raison d'espérer pouvoir, avec le temps, édifier cette « Fédération britannique », qui est le point d'aboutissement des communs désirs de tous les impérialistes?
Jamais, peut-être, problème plus difficile ne s'est posé à des hommes d'Etat. Les projets de Fédération se heurtent à des forces naturelles, à des tendances séparatistes, contre lesquelles ni les intérêts, ni le sentiment ne paraissent capables de prévaloir. Si les jeunes nations anglo-saxonnes qu'il s'agit d'unir d'une manière indissoluble à la nation anglaise étaient, comme l'Ecosse, par exemple, voisines de l'Angleterre, on pourrait caresser l'espoir de les voir se fondre un jour pour former une nationalité commune. Mais, quoiqu'en disent les impérialistes, en dépit de toutes les inventions contemporaines, malgré les facilités de plus en plus grandes offertes par les moyens de navigation, les océans ne sont pas devenus des facteurs d'union entre les peuples. Si l'on devait croire certains auteurs, les grandes routes maritimes, seules voies de communication entre les membres de la Fédération future, seraient plus sûres, plus
aisées à défendre que les routes terrestres qui unissent les membres des grands empires continentaux. Il n'en est rien, cependant et les océans restent ce qu'ils ont toujours été, des isolateurs. La tâche que poursuivent les impérialistes, c'est, en fin de compte, la création d'une nationalité nouvelle, composée de membres séparés par des milliers et des milliers de lieues, nationalité dans laquelle devraient se fondre et abdiquer la vieille nationalité anglaise et les jeunes nationalités canadienne, australienne, sud-africaine, non moins orgueilleuses, non moins assoiffées d'indépendance que leur aînée. Substituer à ces nations diverses une « nation britannique » est sans doute un rêve grandiose ; ce ne pourra jamais être qu'un vain rêve.
La Fédération nécessitera de la part de ses membres l'abandon au Gouvernement nouveau de certaines de leurs prérogatives actuelles. L'Angleterre ne peut consentir un pareil sacrifice qu'à la condition d'être assurée de conserver dans la Fédération le rôle prédominant auquel lui permettent de prétendre son long et glorieux passé, sa population, quatre fois plus importante que la population blanche des colo-
nies autonomes réunies, sa richesse, tellement plus considérable que la leur. Il faut qu'elle soit la puissance maîtresse, le membre majeur de la Fédération, qu'elle puisse toujours faire triompher sa volonté dans les conseils de l'Empire. Le peuple anglais n'a pas l'idée de délaisser sa nationalité, ni ses intérêts particuliers, au profit d'une nationalité nouvelle.
Les colonies ne sont pas mieux disposées à cet égard. Envisageant l'éventualité de l'adoption de la politique de préférence, le duc de Devonshire disait : c Quels que puissent être les avantages immédiats qui seront assurés par cette politique aux colonies, je ne crois pas que Ion puisse douter que celles-ci devront en échange abandonner quelque peu de cette indépendance et de cette entière liberté d'action dans leur législation fiscale, commerciale et industrielle auxquelles elles ont paru attacher jusqu'ici, dans leur propre intérêt, une si grande importance (1) ». La réponse des colonies ne s'est pas faite attendre. Quelques jours plus tard, le Premier du Dominion, sir Wilfrid Laurier, portant un toast « à l'Empire »,
(1) A l'assemblée générale annuelle de la British Empire league, 20 juillet 1903.
au banquet donné aux délégués du Congrès des Chambres de commerce de l'Empire, réuni à Montréal (1), en profitait pour déclarer qu'il lui était impossible d'accepter la doctrine du noble duc : « Si nous devons obtenir du peuple de la Grande-Bretagne une concession en échange de laquelle nous sommes prêts à lui donner un équivalent, et si nous ne devons l'obtenir qu'à la condition d'abandonner quelques-uns de nos droits politiques, pour ma part, je dirai simplement : n'allons pas plus loin, nous sommes déjà arrivés au croisement des chemins (2) ». Non seulement le Canada refuse d'abandonner la moindre de ses prérogatives actuelles, et son attitude aux conférences coloniales de 1887, 1897 et 1902, ses refus réitérés de concourir aux dépenses militaires impériales supportées par la métropole, sa persistance à créer une armée et une marine canadiennes, montre bien son inébranlable résolution à cet égard, mais encore il profite de tous les événements favorables pour les étendre. Le nouveau bill déposé par le gouverne-
Il) Le 20 août 1903.
(2) Compte-rendu du 5e Congrès des Chambres de commerce de l'Empire, p. 142.
ment à la dernière session pour réformer et augmenter la milice a été l'objet de la part des impérialistes canadiens de critiques intéressantes à cet égard : « Les auteurs du projet se sont tout d'abord débarrassés du général anglais commandant les forces canadiennes ; puis, ils ont elïacé presque entièrement le nom du roi de la nouvelle loi, et il lui ont substitué le cabinet canadien comme l'autorité à laquelle les soldats canadiens devront directement allégeance: enfin, il est interdit aux soldats du Canada de servir hors du Canada, à moins et jusqu'à ce que le Parlement se réunisse et leur en donne l'autorisation. Si ce n'est pas là un affaiblissement sérieux et prémédité du lien anglais et impérial, nous aimerions savoir ce que c'est (1) ». Un incident récent a permis au gouvernement du Dominion de montrer une fois de plus l'attitude qu'il entend conserver dans les questions de ce genre. Lord Dundonald, général anglais, commandant de la milice canadienne, ayant eu un différend avec le ministre de la défense, crut devoir en faire juge la population dans un discours public. Il a
(1) Extrait du Citizen d'Ottawa, cité par le Weekly Times, 22 juillet 1904.
été immédiatement révoqué de ses fonctions, pour avoir commis une infraction constitutionnelle, le ministre, dont il est le subordonné, ayant seul à répondre devant le pays de l'état de l'armée. L'opposition a naturellement tenté de se servir de l'incident comme d'une arme contre sir Wilfrid Laurier, mais elle n'y a pas réussi, et l'action du Premier a été approuvée par le peuple canadien. Le règlement de la question de la frontière de l'Alaska, qui était depuis longtemps une cause de mésintelligence entre les Etats-Unis et le Dominion, effectué sous les auspices de la métropole, a témoigné de nouveau les difficultés qu'éprouve celle-ci lorsqu'elle est appelée à se mêler de questions intéressant les grandes colonies. Le Canada ayant été mécontent du jugement rendu parla Commission mixte à laquelle était confié le soin de résoudre le litige, ses hommes d'Etat se sont cru incités de ce chef à demander l'octroi de pouvoirs nouveaux : « Les institutions qui nous ont suffi jusqu'à présent peuvent ne pas toujours rester ce qu'elles sont. Nous pouvons être amenés à demander une plus grande autonomie locale. Le moment pourra venir où nous demanderons le pouvoir de traiter nous-
mêmes avec les puissances étrangères » . Sir Wilfrid Laurier a beau s'empresser d'ajouter : (( On a dit que si nous avions le pouvoir de faire des traités le lien colonial serait rompu. Je proteste contre cette idée. Quels que soient les pouvoirs qui seront nécessaires à des colonies comme le Canada, l'Australie, la Nouvelle- Zélande, ou toute autre colonie autonome de l'Empire pour leur permettre de diriger leurs institutions personnelles suivant leurs vues particulières pour leurs propres intérêts, je crois que, au lieu de relâcher le lien qui nous unit à la mère-patrie, cela le fortifiera. Telle a été l'expérience passée, telle sera l'histoire de l'avenir (1) ». Il est impossible de le croire ; en dépit de tous les artifices que l'on pourrait imaginer, de tous les arguments subtils dont on voudrait se leurrer, ce serait là, sinon le dernier, au moins l'avant-dernier pas vers l'indépendance.
Les Australiens ne pensent pas sur ces questions autrement que les Canadiens. Les exigences montrées par leurs hommes d'Etat lors de l'élaboration de la Constitution du Common-
(1) Au Canadian club, à Ottawa ; Weekly Times, 22 janvier 1904.
wealth pour réduire à néant la juridiction du Conseil privé du Royaume Uni sur les affaires australiennes, un des rares liens encore subsistants avec la métropole, leur ténacité à faire triompher leur volonté, malgré les objurgations du Gouvernement anglais, en est la preuve. La Nouvelle-Zélande a témoigné jusqu'ici une attitude moins rude à l'égard de la mère patrie. Son bruyant Premier, M. Seddon, a secondé de tout son pouvoir les projets de M. Chamberlain, à la conférence coloniale de 1902, et ses électeurs l'ont approuvé. Mais la politique des néo-zélandais est moins guidée par le sentiment qu'il pourrait sembler à première vue. Leur isolement, en plein Pacifique, et la faiblesse de leur population, d'à peine 800.000 habitants, ne leur permet pas encore d'avoir une trop grande confiance en eux-mêmes. D'autre part, les raisons mêmes qui les ont empêchés de s'unir au Commonwealth : crainte de s'imposer des charges nouvelles, refus d'abandonner quelques-uns de leurs pouvoirs à un gouvernement éloigné, fait mal augurer de leur attitude à l'égard de la Fédération britan nique le jour où ils seraient appelés à y don ner une adhésion formelle. Quant à l'Afrique
du Sud, la crise terrible qu'elle vient à peine de traverser l'a trop éprouvée pour qu'elle puisse avant un temps assez long retrouver une situation normale. Mais, là aussi, il est impossible à ceux qui ont étudié quelque peu ce pays d'en douter, une nationalité particulière est en formation. La seule question encore irrésolue est de savoir dans quelle proportion la race anglaise et la race hollandaise affecteront le type sud-africain futur.
Gomment pourrait-on supposer, d'ailleurs, que de jeunes sociétés douées d'une aussi grande vigueur qu'ont fait preuve celles-ci, dotées de richesses naturelles considérables, possédant un territoire continu dont les dimensions laissent loin derrière elles nos petits pays d'Europe, ayant déjà une histoire, n'ambitionneront pas jouer à leur tour un rôle dans le monde, et se développer librement, suivant les caractéristiques particulières à leur génie et à leurs intérêts propres. A mesure que le temps s'écoule, les colons s'identifient de plus en plus avec leur nouvelle patrie ; les liens qui les unissaient avec les membres de leur famille laissés dans le Vieux Monde se brisent peu à peu ; quelle que soit la diversité de leurs ori-
gines, ils se rapprochent pour former une nationalité nouvelle, chaque jour plus nombreuse et plus unie. Des intérêts communs naissent, grandissent, se multiplient, et enserrent dans leurs ramifications innombrables tous les individus qui sont venus chercher la fortune ou seulement une vie plus aisée dans ces régions encore à peine exploitées. Une mentalité par ticulière, un idéal commun, se développent dans les jeunes générations, qui n'ont plus pour leur pays d'origine que des sentiments d'affection qui vont fatalement en s'atténuant de plus en plus, tandis qu'elles réservent toute la force de leur dévouement à la jeune patrie où elles ont vu le jour.
L'empire pris par la langue anglaise, qui domine dans toutes les colonies britanniques, la reconnaissance que les colons témoignent à l'Angleterre pour les institutions libérales dont elle les a dotés, et l'appui qu'ils ont toujours trouvé auprès d'elle, peuvent tromper les Anglais sur l'état d'esprit véritable des colons et sur la nature de leur loyauté envers la mèrepatrie. L'aide prêtée par les colonies à la métropole dans la guerre du Transvaal a été re gardée en Angleterre comme le témoignage
d'une loyauté persistante, que rien ne saurait ébranler, et l'opinion publique anglaise a voulu y voir une garantie certaine de leur conduite dans l'avenir. Ce pourrait être une illusion dangereuse. L'insistance avec laquelle le gouvernement canadien a déclaré que l'envoi de troupes en Afrique australe ne devait nullement créer un précédent, ne justifie guère un pareil optimisme. « Les colonies, — écrit un homme qui les connaît bien, — ne sont pas loyales à l'Angleterre. Voici l'ordre invariable de la loyauté coloniale : la loyauté à sa propre colonie, d'abord, la loyauté à l'Empire ensuite, enfin la loyauté à l'Angleterre (1) ». Et, si l'on supposait qu'il puisse y avoir parfois la moindre hésitation dans cet ordre, il suffirait de méditer cette appréciation, par le même auteur, de l'état d'esprit du colonial : « S'il est une chose dont l'Anglais est profondément convaincu, c'est qu'il est le premier individu de l'humanité. S'il y a une chose que le colonial regarde comme irréfutable, c'est que dans toutes les qualités qui forment à ses yeux l'idéal de ce que doit être
(1) Arthur H. Adams ; Nineteenth century and after, octobre 1903.
LA CRISE ANGLAISK
l'homme, il est le supérieur de l'Anglais ». Seule, la certitude d'un danger extérieur pressant contre lequel leur faiblesse actuelle les mettrait dans l'impossibilité de soutenir la lutte pourrait amener les colonies, pour assurer leur sécurité menacée, à consentir l'abandon de quelques-unes de leurs prérogatives. Pareil danger ne semble nullement exister, quant à présent, ni à prévoir dans un avenir prochain, pour les coloniaux. Lorsque la métropole leur dit qu'une partie de ses dépenses navales a pour objet la défense des colonies et du commerce colonial, ils répondent que l'étendue de son commerce maritime, les colonies n'existeraient elles pas, empêcherait l'Angleterre de réduire aucunement sa flotte; que d'ailleurs, les sommes importantes que les colonies consacrent aux grands travaux publics: constructions de ports, de chemins de fer, qui contribuent à la mise en valeur et à la sécurité générale de l'Empire, dépassent de beaucoup la quote-part qu'elles auraient à payer des dépenses navales, proportionnellement à leur population ou à leur commerce. Le Canada, que sa proximité des Etats-Unis rend le plus vulnérable, se rend compte que, en cas de guerre
avec son voisin, la grande étendue de sa frontière continentale diminuerait beaucoup l'efficacité de l'aide que pourrait lui donner la Grande-Bretagne. D'autre part, s'il devenait indépendant, la doctrine de Monroe lui servirait de bouclier contre toute attaque venant d'une puissance européenne: fidèles à leur politique traditionnelle, les Etats-Unis ne le laisseraient pas isolés dans un pareil conflit. Pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande, c'est leur éloignement du Vieux Monde, et leur isolement qui constituent leur plus grande sécurité. La situation de l'Afrique Australe est moins heureuse: l'importance stratégique de Simon's bay est un gros danger pour sa sécurité, et, réduite à ses seules forces, elle ne pourrait longtemps défendre son intégrité. Mais c'est une condition qui se modifiera avec l'accroissement de sa population, et le défaut d'homogénéité de celle-ci, sa division en deux éléments hostiles, y rend plus précaire encore que dans les autres colonies la solidification et le développement du sentiment impérialiste.
Ainsi, les tendances naturelles qui poussent les colonies autonomes à devenir à leur tour des nations indépendantes, la diversité de leurs
intérêts, qui ne seront que très rarement communs à toutes, qui ne seront pas toujours conformes aux intérêts de l'Angleterre et pourront, au contraire, se trouver en conflit avec eux, sont des obstacles vraisemblablement insurmontables à l'édification de la Fédération britannique. Ces raisons expliquent l'attitude purement expectante à l'égard de cette question, des libéraux impérialistes comme lord Rosebery, sir Charles Dilke, M. Asquith. Prévoyant les embarras, les mécontentements que ne pourra manquer de faire naître une politique active, en redoutant les suites fatales, ils préfèrent laisser à l'avenir le soin de résoudre ce redoutable problème. Leur conduite est moins virile, sans doute, mais elle est certainement plus prudente et plus sage que celle de M. Chamberlain. Ce dernier, par sa hâte a vouloir élever l'édifice qu'il rêve, risque de provoquer une dislocation prochaine de la construction hétérogène qui forme l'Empire britannique actuel. Les autres conserveront du moins l'espoir qu'un ensemble d'événements, un concours de circonstances imprévus, si les bonnes relations entre la métropole et les colonies ne sont pas altérées, pourront peut-être.
Là PLUS-GRANDE-BRETAGNE ET LA FÉDÉRATION 295
un jour lointain, permettre de construire enfin la Fédération britannique dont ils n'osent tenter eux-mêmes la réalisation, dans la crainte de voir la brutalité des faits dissiper leurs dernières illusions.
Nous avons examiné, dans les pages qui précèdent, les difficultés financières et économiques auxquelles se heurte aujourd'hui l'Angleterre, et les difficultés politiques qui entraveront bientôt son action. Malgré la richesse accumulée par les générations précédentes, le peuple anglais commence à trouver lourd le poids des charges que lui imposent son appareil militaire et naval. Il n'en est encore que gêné, mais la progression constante des dépenses de toute nature qu'aucun effort ne paraît capable d'arrêter est bien faite pour donner matière à de mélancoliques réflexions. Malgré la force de son patriotisme, la nation sera dans l'impossibilité de supporter longtemps l'augmentation continue du budget, surtout si, au lieu de se main-
tenir comme par le passé, l'essor économique se mettait à fléchir. Déjà, la sécurité financière exigerait un élargissement de la base de taxation. Mais toute mesure ayant pour but le rétablissement d'impôts sur des produits de grande consommation soulèvera naturellement l'hostilité des classes ouvrières. Celles-ci, chaque jour mieux armées pour la lutte, et de plus en plus puissantes, n'accepteront vraisemblablement pas que, sous prétexte d'équité ou de sécurité, on revienne sur l'évolution accomplie pendant le dernier demi-siècle. En tout cas, tout mouvement dans ce sens sera nécessairement très limité. D'autre part, si la situation économique est loin d'être aussi mauvaise que le prétendent M. Chamberlain et les néoprotectionnistes, l'avenir ne laisse cependant pas d'être inquiétant. La concurrence allemande et américaine est réelle, et elle ne pourra aller qu'en augmentant. Sans doute, la protection pourra offrir contre elle quelque remède, mais elle ne saurait procurer à l'industrie qu'une amélioration temporaire, et elle risque, en fin de compte, de causer plus de mal que de bien. Les Anglais ne peuvent trouver de remède sérieux contre les dangers économi-
ques qui les menacent, que dans une ingéniosité toujours en éveil et une activité égale à celle de leurs rivaux. Les maux dont ils souffrent sont ceux qu'entraîne généralement pour tous les peuples une longue période de prospérité : la population s'est endormie dans un sentiment de sécurité trompeuse ; la propension à une vie large et aisée a eu pour résultat un ralentissement marqué dans l'ardeur au travail. Quoique fassent les Anglais, d'ailleurs, ils ne sauraient lutter contre les ressources merveilleuses dont la nature a si libéralement doté les Etats Unis, leur concurrent le plus sérieux, et ils ne peuvent espérer reconquérir la prédominance économique dont ils ont joui dans la seconde moitié du XIXe siècle.
Les difficultés politiques de l'avenir ne sont pas moindres. Des adversaires redoutables s'élèvent rapidement. Que pourra la Grande- Bretagne livrée à ses seules forces, contre des empires comme les Etats Unis; comme l'Allemagne, si une chance heureuse lui permet un jour d'étendre son littoral jusqu'à l'embouchure du Rhin, et de devenir à son tour une grande puissance navale ; comme la
Russie, lorsque, dégagée des vieilles idées et de l'ensemble des institutions autocratiques qui l'entravent encore, elle sera entraînée et transformée à son tour par le courant irrésistible des idées modernes ?
A ces multiples et dangereuses difficultés, les impérialistes espèrent pouvoir faire face par la création de la Fédération britannique. En groupant en un faisceau solidement uni les membres épars, presque indépendants déjà de l'Empire britannique, ils assureraient à celui-ci une période nouvelle de suprématie. La popu lation blanche des grandes colonies est trop faible encore pour leur permettre de jouer un rôle important dans les luttes politiques, mais les impérialistes croient pouvoir en hâter le développement par les moyens artificiels qu'ils préconisent. Si le Canada, l'Australasie, l'Afrique du Sud, peuplées de ces millions d'hommes auxquels leur étendue leur permettra sans doute de donner asile dans un avenir éloigné, mais que l'imagination de M. Chamberlain lui fait voir existants déjà, refoulant les tendances naturelles qui les poussent vers la séparation, acceptaient de se fondre avec la Grande-Bre tagne dans la Fédération rêvée, pour former une
nationalité nouvelle, et poursuivre un idéal comuiun, quelle coalition serait assez puis santé pour résister à un aussi formidable empire? Sa population fournirait aisément la matière militaire qui commence à faire défaut à la métropole ; ses richesses lui permettraient d'entretenir sans aucune gêne une armée et une marine capables de tenir tête aux rivaux les plus orgueilleux ; les merveilleuses positions stratégiques dont il disposerait sur toutes les mers, lui assureraient la maîtrise incontestée de l'océan, qui échappe chaque jour davantage à l'Angleterre.
Ce ne sont là que vaines espérances. Nous avons vu les difficultés insurmontables qui s'opposent à leur réalisation, et contre lesquelles viendront se briser les efforts et les ardents désirs des impérialistes. La Fédération britannique serait une merveilleuse chose si un alchimiste habile pouvait lui insuffler la vie, mais il semble bien qu'elle soit condamnée à ne jamais sortir du domaine des chimères et des rêves. S'il en est ainsi, quelle politique s'imposera donc à la Grande Bretagne dans un prochain avenir? Lui sera-t-il possible de continuer la politique de « splendide isolement » qu'elle a
pu suivre sans danger au cours du siècle dernier ?
Sans doute, avec de l'habileté, en usant d'une extrême prudence, les rapports actuels entre la métropole et les jeunes « nations-sœurs » d'outre-mer pourront continuer ainsi, sans trop de changements vers le pire, pendant de nombreuses années encore. Mais le fil ténu qui les unit continuera à aller s'amincissant et, au lieu de se renforcer, l'union deviendra chaque jour plus précaire. Une situation aussi indécise, dans laquelle les colonies prétendront conserver la libre disposition de leurs forces, interdira à la Grande-Bretagne de faire trop de fonds sur l'appui éventuel qu'elle pourrait en obtenir en cas de nécessité. Si, d'ailleurs, la population des colonies n'augmente pas dans les prochaines années avec plus de rapidité que pendant la dernière décade, elles ne pourraient prêter, le voulussent-elles, qu'un concours des plus limités à la mère-patrie. L'Angleterre se verra donc obligée de continuer à pourvoir, avec ses seules forces, à la sécurité de son commerce et de ses approvisionnements en produits alimentaires et en matières premières. Elle devra assurer, seule aussi, la sécurité de ses nombreuses possessions
coloniales, peuplées de races sujettes, répandues autour du monde dans la zone tropicale, et dont la richesse, à mesure que leur exploitation ira se développant, sera un alléchant appât pour ses rivaux, tandis que leur immense étendue et leur dispersion augmenteront singulièrement les difficultés de la défense.
Au siècle dernier, alors qu'elle était sans conteste la plus grande puissance coloniale et la pre mière puissance maritime du monde, l'Angleterre s'était détachée peu à peu de la communauté européenne. Sûre de sa force, elle pouvait po'ursuivre sa politique sans s'embarrasser d'alliances qui, à côté des avantages qu'elles procurent, créent toujours des entraves gênantes. Toutes ses aspirations étaient tournées du côté de l'Océan : c'était hors de l'Europe, dans des régions où elle ne rencontrait pas de rivaux capables de lui tenir tète, qu'elle cher chait des accroissements de territoires et l'emploi de son inlassable activité. Sous l'influeuce d'événements plus forts que sa volonté, la voilà obligée de se replier de nouveau sur l'Europe. D'autres puissances ont suivi le même chemin qu'elle, ou repris, après une période d'abandon, une politique où elles l'avaient pré-
cédée avec succès. Malgré ses efforts, l'Angleterre n'est plus capable comme autrefois d'assurer à son pavillon la maîtrise incontestée des mers. Pour défier heureusement les ambitions rivales, et résistera une coalition toujours possible, il serait imprudent pour elle de se fier à ses seules forces. Elle devra donc rechercher des amitiés, des appuis, des alliances. Amitiés et appuis, elle ne saurait en trouver de solides et de durables chez ses rivaux éventuels. Avec la Russie, sa grande rivale asiatique, avec l'Allemagne, qu'elle rencontre sur son chemin sur un si grand nombre de points du globe, elle ne pourrait conclure un accord sincère et de longue durée. Malgré tout son désir de rester en bonnes relations avec les Etats-Unis, les ambitions de ceux-ci se heurteront fatalement aux siennes, un jour peu éloigné peut-être. La grande république américaine hâte de toutes ses forces la construction d'une marine militaire qui fera d'elle la première puissance navale du monde. Nul doute, avec les richesses dont elle dispose, qu'elle réussisse dans son dessein et surmonte les obstacles qui en ralentissent l'accomplissement. Ce jour-là, c'en sera fait de la cordialité des rapports que, grâce à sa condes
cendance, l'Angleterre a réussi à entretenir avec elle jusqu'à présent.
Où l'Angleterre pourra-t elle donc trouver l'appui qui lui sera nécessaire? Les avances qu'elle a faites à la France dans ces derniers temps semblent indiquer de quel côté se dirigeront ses préférences. N'est-ce-pas en effet la puissance dont l'amitié lui offrira les plus sûres garanties? L'état stationnai re de notre population nous interdit de nouvelles ambitions coloniales. Notre empire d'outre-mer, tel que l'ont constitué nos acquisitions et nos conquêtes des vingt-cinq dernières années, est d'ailleurs assez vaste pour satisfaire notre orgueil, occuper notre activité, et nous conserver une place honorable dans le monde des grands Empires de demain. Obligés, par notre position géographique et par l'étendue de notre domaine colonial, d'entretenir une forte marine, notre neutralité serait précieuse en tout temps à l'Angle terre, et en cas de sérieux conflit notre alliance deviendrait pour elle un appoint d'une valeur considérable. Ainsi, l'ensemble d'événements et de causes qui, en diminuant dans la politique mondiale l'importance relative de l'Angleterre, l'obligeront à modifier sa politique, pourront
306 LA CRIS II anglaise
augmenter, au contraire, le rôle de la France, si elle sait manoeuvrer avec habileté et donner à son amitié toute l'importance qu'elle peut avoir, en conservant soigneusement en état ses forces militaires et navales.