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CHAPITRE V

La politique de M. Joseph Chamberlain

L'adoption par le Canada d'un tarif douanier accordant aux produits anglais le bénéfice de droits réduits avait été, naturellement, accueillie avec plaisir dans la métropole. Les partisans du fair-trade et d' une union douanière britannique y voyaient le premier pas vers la politique qu'ils préconisaient. Ils jugeaient impossible pour l'Angleterre de laisser pareille avance sans réponse. Les free-traders voulaient voir, au contraire, dans cet acte du Dominion, l'indice d'un affaiblissement de la politique protectionniste et de la possibilité d'un acheminement des colonies autonomes vers une politique plus libérale qui les rapprocherait peu à peu du libre échange. L'attitude des

ministres canadiens à la conférence de 1902, leur demande très nette de voir exempter les blés importés du Canada du droit d'entrée sur les céréales rétabli quelques mois plus tôt, fut pour les free-traders une déception, et mit le Gouvernement anglais dans un grave embarras. Satisfaire à cette demande, c'était s'exposer à voir les autres colonies réclamer à leur tour des avantages particuliers pour leurs produits ; c'était s'engager dans une politique nouvelle, destructive du libre-éebange. Le cabinet présidé par M. A.-J. Balfour était impérialiste, quelques-uns de ses membres inclinaient pour le fair-trade, mais la majorité refusa d'inaugurer ainsi, à la dérobée, une réforme aussi importante. Gomme, d'autre part, il ne fallait pas donner prise aux susceptibilités du Canada, le droit d'entrée sur les céréales, qui avait soulevé une si malencontreuse question, fut aboli en 1903. Toute difïiculté paraissait écartée, lorsque M. J. Chamberlain porta brusquement le débat devant le public et créa une agitation en faveur de la réforme douanière, suivant lui, préambule nécessaire de la Fédération britannique.

Envoyé au Parlement en 1876, par la ville

de Birmingham, M. Chamberlain y entrait avec la réputation d'un radical avancé, partisan du socialisme municipal dont il avait, comme membre du Totvn-council , puis comme maire, poussé l'application avec une grande vigueur dans la capitale des Midlands. Pendant 10 ans, il soutint aux Communes la politique de Gladstone, qui l'avait appelé comme collègue dans son ministère, après les élections générales de 1880. Durant cette période, M. Chamberlain consacra son activité aux réformes intérieures. La Grande-Bretagne seule retenait son attention. Il était le porte parole des classes ouvrières, des faibles et des opprimés. Au nom de leurs intérêts, il s'opposait à une politique d'expansion qui devait avoir pour résultat l'accroissement des dépenses nationales, et à l'abandon du free-trade pour le fair-trade. En 1885, il accablait de ses sarcasmes et de son ironie les précurseurs de la réforme douanière. Le free-trade n'avait pas alors de plus ardent défenseur. L'année suivante, M. Chamberlain rompait avec Gladstone. Il refusait de le suivre dans sa politique du home ride pour l'Irlande, et, après une courte période d'indécision, il rejoignait les libéraux-unionistes, dont il

devenait le chef aux Communes. Allié des conservateurs, il combattit pour eux avec autant de vigueur qu'il avait combattu pour les libéraux. Mais ses thèses radicales d'autrefois n'étaient plus de mise : il les oublia. C'était le moment où le sentiment impérialiste commençait à prendre de la consistance ; lord Rosebery, un des pionniers de ce mouvement, y trouvait un accroissement de popularité. M. Chamberlain, portant ses regards au delà des Iles Britanniques, se mit à son tour à penser « impérialement », et résolut de confier sa fortune politique à ce courant d'idées. Les néophytes sont généralement les croyants les plus enthousiastes : il en fut ainsi du nouvel impérialiste. Secrétaire colonial dans le ministère formé par lord Salisbury, en 1895, il résolut d'édifier la Fédération britannique, d'accomplir l'œuvre dont les hommes d'Etat les plus convaincus de son utilité, conscients des multiples difficultés à vaincre, des redoutables écueils qu'ils apercevaient sur la route, n'avaient pas encore osé aborder l'exécution. M. Chamberlain ne rencontra pas auprès des colonies l'accueil qu'il avait espéré. Il dut abandonner le projet de la création d'un Con-

seil impérial permanent, qui grouperait des représentants de la métropole et des colonies, et servirait de base à la modification des rapports politiques existants entre elles. La proposition plus modeste de l'organisation d'un simple Conseil de défense, où les colonies en verraient des délégués, justification d'une contribution plus grande de leur part aux dépenses navales de l'Empire, n'eut pas un meilleur sort. L'attitude des Premiers coloniaux aux conférences de 1897 et de 1902, qu'il présida en qualité de Secrétaire colonial, convainquit M. Chamberlain de l'impossibilité de rien obtenir des colonies sur le terrain politique et financier, à moins que l'on commençât par leur accorder des avantages particuliers pour leurs principaux produits sur le marché métropolitain. Lors de la discussion du budget de 1903, il demanda vainement à ses collègues d'acquiescer à la demande du Dominion, d'exempter le blé canadien de tout ou au moins de partie du nouveau droit sur le blé, et d'inaugurer ainsi une politique commerciale impérialiste. N'ayant pu les convaincre, quelques jours après le vote par le Parlement du budget qui abrogeait le droit d'entrée sur le

blé, écartant ainsi tout prétexte à une nouvelle demande de cette nature, il portait la question devant le pays (1).

L'attitude délibérée prise par M. Chamberlain sur cette question amena la désunion dans le cabinet Balfour. Certains de ses membres inclinaient à accepter les idées du Secrétaire colonial, mais quelques-uns et particulièrement le chancelier de l'Echiquier, M. Ritchie, ne voulaient voir porter aucune atteinte à la politique libre-échangiste. D'un commun accord, on décida de suspendre toute décision jusqu'à l'automne. Le chef du Gouvernement, M. A.J., Balfour, était indécis. A un conseil de Cabinet tenu au commencement d'août, il remit à ses collègues un pamphlet intitulé : « Notes économiques sur le libre-échange insulaire », où, tout en se déclarant free- trader, il s'efforçait de prouver la nécessité d'abandonner la politique du laisse: faire, dont la continuation lui semblait être pour l'Angleterre une source de graves dangers. « Ayant reconnu la vérité gé"

(1) A Birmingham, 15 mai 1903.

Les nombreux discours prononcés pendant cette mémorable campagne ont été réunis en une brochure : AU sides of the fiscal controversy (discours du 15 mai au 7 novembre 1903).

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nérale qu'il n'y a aucune harmonie préétahlie entre les intérêts économiques du monde et le bien être national, il semble que nous devions abandonner la position du laissez faire en tant que dogme absolu, et accepter provisoirement l'idée que le caractère de notre politique fiscale doit varier avec les circonstances et que nous n'avons aucun droit à regarder un plan comme parfait, uniquement parce qu'il est simple, non artificiel, et par dessus tout, familier (1) ». Bien que se déclarant prêt à adopter une politique de représailles envers les puissances étrangères qui ont des tarifs d'importation exagérés, le premier ministre n'osait proposer l'imposition de droits sur les produits alimentaires, notamment sur le blé. L'opinion publique ne lui paraissait pas disposée à accepter une pareille innovation. Plus confiant dans la force du sentiment impérialiste, qu'il jugeait possible de lier à la réaction contre le libre échange qu'il avait vu aller croissant pendant ces dernières années, M. Chamberlain donnait, le 18 septembre, sa démission de Se-

(1) « Economie notes on insular freetrade » ; p. 6. Le pamphlet fut rendu public seulement au commencement de septembre.

crétaire colonial, pour diriger une campagne en faveur des idées à la réussite desquelles son avenir politique est désormais lié.

Sans se soucier des vigoureuses attaques qu'il avait dirigées vingt ans plus tôt contre les propositions des l'air traders, M. Chamberlain demandait à la population de se prononcer en faveur d'une réforme douanière ayant pour but : le resserrement des liens entre la métropole et ses colonies, et la protection du marché anglais contre la concurrence étrangère. Il proposait de mettre à l'importation un droit de 2 shillings par quarter sur le blé, et de 5 0/0 sur la viande et les produits de la laiterie, droit dont seraient exemptés les produits des colonies, qui pourraient bénéficier en outre d'une préférence pour leurs vins, taxés aujourd'hui comme les vins étrangers. D'autre part, les articles manufacturés devaient être frappés d'un droit de 10 0/0 en moyenne, mais susceptible de s'élever jusqu'à 20 p. 100, et variant, selon le degré d'achèvement des produits (l). Enfin, pour compenser le renchérissement du prix de la vie résultant de

(1) A Greenoch. 7 octobre 1903.

l'imposition des droits sur le blé et la viande, il proposait de réduire les impôts existants sur le thé, le sucre, le café, peut-être même le tabac (1). Les matières premières devaient continuer à entrer eu franchise.

M. Chamberlain, on le voit, n'a rien inventé. Son programme est, à peu de chose près, celui que proposait la fair-trade league, il y a 20 ans. Quant à son argumentation, il l'a également empruntée tout entière aux néo-protection nistes. Le professeur Ashley, de Birmingham, le professeur Hewins, de Londres, sir Vincent Gaillard, sont les théoriciens des idées qu'il préconise. Il ne fait que traduire dans ses discours, dans un langage adapté aux grandes assemblées populaires, mieux fait pour les séduire et les entraîner, les dissertations savantes de ceux-ci. Il ne se pique pas d'exactitude scientifique, et les affirmations hardies,

(1) A Glasgow, G octobre 1903. — Au début de sa campagne, M. Chamberlain avait proposé délier la réforme douanière à la réalisation des projets de pensions ouvrières qui, depuis plusieurs années déjà, sont a l'étude. C'eût été la compensation, pour les ouvriers, des charges nouvelles devant leur incomber du fait du rétablissement des droits sur les produits alimentaires. M. Chamberlain a très vite abandonné celte idée qui avait soulevé de vives critiques, et ressemblait trop à un appât.

téméraires, les groupements de chiffres tendancieux, les interprétations hasardées de sta tistiques habilement dressées, ne lui coûtent pas.

En réalité, la question poli tique lui paraît beaucoup plus importante que la question purement économique: « Les réformateurs de la politique douanière croient qu'en recouvrant notre liberté d'action, et en nous munissant de nouveau de l'arme d'un tarif modéré, nous pour rons encore défendre notre marché colonial contre la concurrence déloyale, et nous pourrons en même temps obtenir une modification des tarifs étrangers qui assurerait un échange plus équitable de nos produits respectifs que les conditions que nous avons pu obtenir jusqu'à présent, mais ils attachent une plus grande importance à la possibilité d'assurer par des accords préférentiels et réciproques avec nos colonies, un grand développement du commerce dans l'Empire et de faire ainsi le premier pas vers une union commerciale qui, sous une forme ou sous une autre, doit précéder ou accompagner des relations politiques plus étroites, et, sans laquelle, comme l'histoire le montre, aucune

coopératioii permanente n'est possible 1

Seule, la Fédération britannique permettra de résoudre les difficultés de toutes nati. économiques, financières, politiques, qui menacent d'entraver la prospérité et de diminuer la puissance de la Grande-Bretagne dans un avenir prochain.

Le Canada. l'Australie sont des territoires merveilleux pour l'industrie agricole et l'élevage. En assurant a leurs produits un marché privilégié dans la métropole, qui importe annuellement, en produits alimentaires pour lesquels un tarif préférentiel en faveur des colonies est proposé céréales, moins le m bétail vivant : viande, moins le lard : produits de la laiterie i. pour une somme de plus de 3 milliards de francs, dont elle demande actuellement SU 0 0 aux pays étrangers, on donnera un stimulant considérable à leur agriculture. Les colons dirigeront de préférence leur activité vers ces industries favorisées, et lélan artificiel qui les porte actuellement vers l'industrie manufacturière, menaçant de fermer a l'industrie

(1, J. Chamberlain: 9 novembre 1903. Introduction aux discours prononcés du 1"> mai au 4 novembre 1903: Impérial union and tarif? reform >>.

métropolitaine des débouchés importants, sera ainsi entravé. Sans doute, on ne peut espérer que les colonies permettront que les industries déjà existantes chez elles soient mises en danger par la concurrence anglaise, mais, dans la construction de leurs tarifs douaniers, à l'avenir, elles n'accorderont à ces industries que la protection nécessaire pour les maintenir, et elles ne tenteront pas d'en créer de nouvelles, susceptibles de concurrencer les industries de la mère-patrie (1). D'autre part, en stimulant la production agricole de ses colonies, la Grande-Bretagne pourra modifier dans un bref délai les conditions existantes de son approvisionnement. Aujourd'hui, elle importe plus des 3/4 du blé nécessaire à sa consommation annuelle, et de cette quantité énorme de blé qu'elle doit se procurer hors de son territoire, une seule puissance, les États Unis, lui en fournit 62 0/0. Pour la viande, dont l'importation dépasse 650 millions de francs, le même pays en envoie plus de 50 0/0. N'est-ce pas une situation dangereuse, qu'être ainsi à la merci pour ses subsistances d'un pays étranger, pour

(1) J. Chamberlain, à Glasgow, 6 octobre 1903.

si amicales que puissent être les relations que l'on entretient avec lui ? L'Angleterre n'auraitelle pas une sécurité autrement grande, si elle était certaine de trouver en territoire britannique les produits nécessaires pour nourrir sa population? En même temps, la connaissance des faveurs assurées aux produits coloniaux aurait pour effet de détourner vers les colonies le courant d'émigration dont plus des 2/3 se dirige vers les États-Unis. En dix années, de 1891 à 1900, 1.740.000 individus d'origine anglaise et irlandaise ont quitté le Royaume- Uni ; de ce nombre, 480.000 seulement sont alléss'établirdanslesgrandescolonies: 1.260.000 ont été perdus, la plupart sans retour, pour la nationalité anglaise. Attirer cesémigrants dans les colonies, ce serait hâter le développement de leur population et augmenter ainsi une clientèle particulièrement fidèle à l'industrie métropolitaine.

Accroître la richesse des colonies, c'est préparer pour les industriels Anglais des débouchés importants. Mais peut-on supposer que les colonies assurées d'une large prospérité matérielle, unies à la métropole par des liens économiques de plus en plus étroits, continueront

à refuser de participer aux charges de l'Empire, de même qu'elles participeront à ses privilèges? Leur patriotisme leur fera assurément un devoir de prendre leur part des lourdes charges financières que supporte la métropole, pour assurer leur sécurité territoriale et la liberté de leur commerce.

Enfin, où trouver ailleurs que dans les colonies autonomes, qui peuvent donner asile à une population rurale considérable, les hommes nécessaires à la défense de l'Empire, la matière militaire indispensable pour tenir tète aux grands Empires rivaux, matière que la métropole ne trouve plus chez elle ni en quantité, ni de qualité suffisantes? « Nous n'aurions plus de raison de craindre la détérioration de la race britannique, ni le manque d'hommes capables de combattre nos batailles (1) ».

De si grands et si multiples avantages mériteraient certainement que l'on fit, s'il était besoin, de sérieux sacrifices pour les obtenir. Sans doute, le but final, l'objet ultérieur à atteindre, c'est le libre échange dans l'Empire ; mais il est actuellement irréalisable, on ne

(1) Sir Vincent Caillard, op. cit., p. 139.

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pourra y arriver qu'étape par étape (1). Les colonies proposent d'accorder, en échange d'avantages modérés pour leurs produits alimentaires sur le marché anglais, le bénéfice de droits préférentiels importants aux articles manufacturés anglais sur leurs marchés. La sagesse, la prudence conseillent d'accepter leurs offres. Les repousser, c'est renoncer à édifier l'Empire britannique. La situation actuelle ne peut durer indéfiniment : ou les colonies resserreront les faibles liens qui les unissent encore à la métropole, ou elles seront entraînées fatalement vers l'indépendance. L'Empire ne peut être créé que si tous ses membres se sentent des intérêts communs ; sinon, les jeunes sociétés canadienne, australienne, sud-africaine, se développeront dans le sens national, et, dans un avenir peu éloigné, ayant achevé leur croissance, elles réclameront leur entière liberté.

La brusque attaque de M. Chamberlain contre le régime douanier, son appel au pays au nom de l'Empire, prirent les free-traders par

(1) J. Chamberlain, à Liverpool, 27 octobre 1903.

surprise. Le sentiment impérialiste inclinait des libre-échangistes convaincus à écouter ses propositions. Quelques jours à peine après le grand discours du 15 mai, lord Rosebery déclarait qu'il ne repousserait pas « sans mûre considération un plan soumis par une personnalité haut placée, basé sur une grande expérience, et destiné à cimenter réellement l'Empire britannique ». Il reconnaissait que le commerce n'avait pas prospéré autant qu'on eût pu le désirer sous le système du libre-échange et que, somme toute, « il ne croyait pas que le free-trade fît partie du sermon sur la montagne, et qu'il fallut le recevoir dans toute sa rigidité comme une révélation divine (1) ». Sir Robert Giiïen écrivait de son côté que u si le free-trade doit être la règle de la politique anglaise, il y a assurément des exceptions possibles où des déviations peuvent être consenties pour des raisons politiques et où l'assistance des colonies peut être utile en faisant quelque chose pour l'avantage de l'Empire (2) ». Et lord Avebury (Sir John

(1 À l'inauguralion de la Chambre de commerce de Burnley, 19 mai 1903.

(2) Nineleeiith cenlury and after ; juillet 1903.

Lubbock) reconnaissait que le problème fiscal soulevé par le Secrétaire colonial était à la fois commercial et politique et que beaucoup de personnes accepteraient quelques changements dans le système douanier si « elles étaient convaincues que les colonies feraient en échange quelques progrès dans la direction du free-trade, ou, à tout le moins, du freer-trade, de relations commerciales plus libérales avec la mèrc-pa patrie (1) ». Ces dispositions ne tardèrent pas cependant à se modifier et des critiques nombreux, dont les plus marquants furent lord Rosebery, lui-même, et M. Asquith, attaquèrent les vastes projets de M. Chamberlain. Celui-ci, pour soutenir sa campagne, avait créé à Birmingham l'Impérial tariff committce, auquel vinrent s'ajouter la Tariff reform league et V Impérial tariff league. De leur côté, les libreéchangistes créèrent, pour seconder la vieille et historique institution du Cobden-Club, une organisation nouvelle, la Free trade Union.

L'état de l'industrie anglaise, son avenir, tels que les dépeignaient les tariff reformers et surtout M. Chamberlain, dans ses exagérations

(1) Nineteenth century and after ; septembre 1903.

oratoires, étaient-ils aussi graves qu'ils le prétendaient ? Et d'abord, pourquoi prendre comme seul témoin du développement économique du pays le commerce extérieur ? Sans doute, l'exportation des produits manufacturés a pour l'Angleterre une importance plus grande que pour les autres nations ; le commerce étranger n'est cependant pour elle aussi qu'une faible partie de l'activité nationale. Ce qu'il importait de savoir, c'était donc la situation réelle de celle-ci. La grave question soulevée par M. Chamberlain a ainsi donné naissance à une série d'études particulières, dont quelques unes fort intéressantes, sur les progrès économiques de la Grande Bretagne dans les vingt dernières années. Le Gouvernement lui-même a contribué à ces études par la publication d'un livre bleu considérable, qui réunit de nombreuses statistiques éparses jusqu'alors dans des documents variés, et en donne même quelques-unes qui n'avaient pas encore été publiées (1).

Dans la querelle entre les libres-échan-

(1) British ani foreign trade and indusiry . Blue book ; Cd. 1761 ; rédigé sous la direction de M. A.-E. Bateman ; publié en septembre 1903.

gistes et les néo-protectionnistes, on a fait un véritable abus des statistiques, abus qu'avec sa désinvolture habituelle, M. Chamberlain a poussé à l'extrême. Orateurs et publicistes se sont gardés d'étudier de trop près les chiffres, de crainte de les voir parfois contredire leur thèse, ou de ne pouvoir en tirer la confirmation éclatante qu'ils voulaient leur demander. Au plus fort du débat, Sir Robert Giffeu, par acquit de conscience sans doute, car il ne devait guère espérer se faire écouter, a rappelé « le soin avec lequel on doit manier les statistiques, combien il importe quand on les consulte de ne pas se contenter des apparences, et qu'il faut les employer, non comme des preuves elles-mêmes, mais comme un guide pour étudier les faits dont elles rendent compte (1) ». Un autre statisticien, M. A.-L. Bowley, a réuni, sans esprit de parti dans la lutte engagée, les principales statistiques illustrant l'histoire écomique de la Grande-Bretagne depuis 1880, et il a soumis à une critique serrée les armes qu'avaient à leur disposition les deux partis. Son étude l'a amené à des conclusions sages, mais

(1) Lettre au Tim es, 29 octobre 1903.

décevantes pour les impatients : « L'information actuelle, — dit-il, — est insuffisante pour permettre de se former un jugement absolument certain quant au progrès récent ; mais cette information, assez abondante déjà, suggère qu'un progrès très remarquable et stable a été réalisé pendant les dernières années dans les branches de l'industrie nationale que l'on étudie généralement pour se rendre compte de la pros péri té du pays (1) ».

L'élévation des salaires, sauf dans l'industrie lainière, où ils sont demeurés stationnaires, a été constante, durant les vingt dernières années. Cette élévation a varié, suivant les industries, entre 7 et 30 0/0, l'élévation la plus élevée ayant été obtenue par les mineurs. En somme, le taux moyen hebdomadaire des salaires s'est élevé de 15 0/0 en moyenne, de 1882 à 1902, mais, si l'on tient compte du fait qu'il y a eu une augmentation considérable du nombre des individus occupés parles industries où les salaires sont le plus élevés, au détriment des autres industries, l'augmentation moyenne atteint alors 30 0/0. D'autre part, la baisse des

(1) « National progess in wealth and trade » ; introduction.

prix, pendant la même période, peut être évaluée à 8 0/0 environ, de telle sorte que le salaire réel a dû augmenter d'à peu près 40 0/0 (1). La consommation par tète des principales denrées témoigne également d'une augmentation générale et importante du pouvoir de consommation dans toutes les classes de la population (2) :

Consomma lion moyenne Moyennes quinquennales

annuelle par tète de: 1883-87 J888-92 1893-97 1898-1902

Thé, livres. . .

Café, — ....

Cacao, — ....

Viande, livres.

Sucre, livres. .

Bière, gallon..

Tabac, onces st.

Moyenne générale, en comprenant : le blé, le riz, les raisins frais et secs, les spiritueux et le vin, en prenant la première période =100..... 100 ^108 112 120

Enfin, si on compare la période de 1898-1902 avec la période 1883 87, il apparaît que le revenu total de la nation a augmenté de 38 0/0r tandis que la population n'augmentait que

(1) A. L. Bowley, op. cit., p. 13, 25.

(2) ibid. ; op. cit., p. 28.

3tV4

de 15 0/0, et qu'ainsi le revenu moyen par tête s'est accru de 20 0/0. Le revenu total de la nation était évalué en 1882 à 1.400.000.000 de liv. st. ; pour 1891, on l'évaluait à 1.000.000.000 de liv. st. ; pour 1903, il paraît très voisin de 2 milliards de liv. st. Sauf la classe des revenus tirés de la possession ou de la location des terres agricoles, tous les autres ont augmenté (1). '

La consommation des matières premières par l'industrie ne suggère pas, à l'exception d'une seule branche, le déclin dont font si grand bruit les e tariiï reformers ». La quantité de soie importée en 1898-1902 a été inférieure de 25 0/0 à celle importée en 1883-87. Mais l'industrie a consommé pendant la période 1898 1902 : 15 0/0 de plus de coton, 40 0/0 de plus de laine, 18 0/0 de plus de fer, 60 0/0 de plus de plomb, 80 0/0 de plus de zinc, 85 0/0 de plus de peaux, G0 0/0 de plus de bois importé et 28 0/0 de plus de charbon que pendant la période 1883 87(2).

Peut on, d'autre part, lorsqu'on étudie les progrès réciproques faits par l'Angleterre et

(1) A. L. Bowley, op. cit., p. 1G.

(2) ibid ; op. cit., p. 3;i.

les nations rivales, faire grand fonds sur les comparaisons des statistiques du commerce extérieur, si l'on s'en tient à leur accroissement proportionnel? Est- il raisonnable de pousser des cris d'alarme parce que, en 20 ans, le commerce extérieur de l'Allemagne a augmenté de 23 0/0, et celui des Etats- Cuis de 42.8 0/0, tandis que celui du Royaume-Uni ne s'est accru que de 6.4 0/0, alors que au point [de départ, à la première date, le chiffre du Royaume-Uni était de plus de 50 0/0 supérieur à celui de ses deux concurrents. Ne faut-il pas tenir compte également de la population respective des pays comparés ? Si on le fait, on s'aperçoit que le chiffre des exportations annuelles par tète du Royaume-Uni continue à dépasser de beaucoup celui de l'Allemagne et des Etats-Unis (1). « Vous ne

(1) British and foreign trade mémorandum. Gd. 1199;

Exportation (commerce spécial) par tête.

(Moyenne quinquennale)

Royaume-Uni

Allemagne

Etals-Unis

pouviez pas espérer, — dit lord Rosebery à ses compatriotes, — conserver le commerce du monde, parce que comme les populations de l'Allemagne et des Etats-Unis augmentaient, et que leur énergie se développait, elles demandaient naturellement une part de ce commerce, et vous devez être contents et fiers d'avoir su conserver la position que vous avez (1) ». Cependant, si les adversaires de M. Chamberlain refusent d'acquiescer à ses prévisions pessimistes relativement à l'avenir réservé à l'industrie anglaise, ils reconnaissent que celle-ci n'a pas prospéré pendant les dernières années autant qu'on aurait pu l'espérer : « Nous avons nos maux, nos mécomptes et nos mal heurs (2) ». Mais la cause principale n'est, suivant eux, ni la politique protectionniste obstinément poursuivie par les autres nations, ni la concurrence déloyale du dumping, singulièrement exagérée par les fair-traders : cette cause, c'est en Angleterre même qu'il faut la chercher (3).

(1) A Leicester, 7 novembre 1903.

(2) Lord Rosebery, à Leicester, 7 novembre 1903.

(3) Les principaux ouvrages écrits contre la politique de M. Chamberlain sont : L. G. Chiozza-Money : Eléments

Les diverses enquêtes officielles et privées provoquées par le développement de la cou currence allemande et américaine ont été en effet l'occasion de nombreuses critiques à l'adresse des industriels et des commerçants anglais.

Déjà, dès 1885, les commissaires chargés de rechercher les causes de la dépression industrielle disaient dans leur rapport : « La sévérité croissante de la concurrence sur le marché intérieur et sur les marchés neutres est particulièrement sensible de la part de l'Allemagne. Dans tous les coins du monde, la persévérance et l'entreprise allemandes se font sentir. En ce qui concerne la production, nous n'avons plus que bien peu d'avantages sur les Allemands, et ils gagnent partout du terrain sur nous, grâce à leur connaissance des marchés, à leur désir de s'accommoder aux goûts locaux, à leur volonté de prendre pied partout où ils le peuvent, et à leur ténacité à se maintenir là où ils ont pris pied ». Et, faisant un retour sur l'Angleterre, les commissaires ajoutaient : « Nous ne pou-

of Ike fiscal question ; — H.-W. Massingham : Labour and protection; — Harold Cox : British industries under free-trade.

vons pas ne pas avouer ici l'impression que nous avons eue au cours de cette enquête, qu'à cet égard, les classes commerçantes ac tuelles dans notre pays ne font pas preuve de la même énergie que les générations précédentes. Elles semblent faire moins d'efforts pour découvrir de nouveaux marchés et pour conserver ceux que nous possédons (1) ».

L'industriel anglais s'est laissé devancer par ses concurrents dans la connaissance ou l'emploi des méthodes scientifiques. Il n'a plus l'audace et l'entrain qui lui faisaient autrefois rechercher, accueillir avec empressement les procédés nouveaux. Il lui coûte aujourd'hui de changer ses habitudes : « Les nouvelles inventions et les nouvelles idées ne sont pas promptement reçues parmi nous. Avec un préjugé insulaire proverbial contre toute chose nouvelle et étrangère, nous n'adoptons les inventions que lorsque nos concurrents les utilisent déjà depuis longtemps, et qu'ils en ont retiré le bénéfice qui est la récompense des pionniers dans le domaine de l'entreprise in-

(1) C. 4893 ; p. XX.

dustrielle (1) ». Il n'aime pas essayer des procédés, alors qu'ils n'ont pas fait leurs preuves : « Il est très difficile d'obtenir de l'industriel anglais qu'il essaie une nouveauté qui n'est pas encore entièrement mise au point. Elle doit être parfaite avant qu'il consente à l'étudier, et toute chose qui demande à être expérimentée et n'offre pas la perspective d'un remboursement immédiat de la dépense sera vraisemblablement repoussée (2) ». Comment pourrait-il lutter dans ces conditions avec l'industriel américain? Celui ci « n'a aucuns préjugés. Il draine le monde pour recueillir des idées ; il retient les meilleures et les adopte (3) » . Il y a un nombre considérable d'inventions anglaises, entièrement achevées, brevetées en Angleterre, qui n'y sont pas employées, qui n'y ont même pas été sérieusement expérimentées, et que l'on trouve d'un usage courant, souvent même perfectionnés déjà, en Amérique (4). Un des exemples les plus extraordinaires de cette indifférence a été donné par l'industrie coton-

(1) F. Merttens; op. cit., p. 128.

(2) Rapport au Technical éducation board, London Counly Council ; 1902, p. 15.

(3) John Foster Fraser : America at work, p. 75.

(4) J.-F. Fraser ; op. cit., p. 249.

nière. Le métier à tisser automatique Northrop est l'invention d'un anglais, mais c'est aux Etats- Unis qu'il a été tout d'abord adopté. La compagnie américaine qui acquit le brevet dépensa beaucoup d'argent pour perfectionner la machine et l'adapter aux exigences variées de l'industrie. Ce n'est que tout ré cemment que les industriels du Lancashire se sont décidés à utiliser à leur tour ce métier qui, depuis plusieurs années déjà, donnait d'excellents résultats à leurs concurrents américains (1).

« La généralité des fabricants anglais, fidèles à leur esprit conservateur, se contentent d'un outillage démodé... L'invention des machinesoutils est devenue une spécialité allemande et américaine (2) ». L'industriel anglais n'a pas, comme son rival américain, le sentiment de l'utilité indispensable de la machine : tout travail qui peut être fait sans demander de réflexion doit, suivant ce dernier, être exécuté mécaniquement. Dans l'industrie métallurgique : « les méthodes employées en Amérique pour manipuler les matériaux diffèrent tota-

(1) T. -M. Young: The american colton industry ; p. 21.

(2) F. Merttens ; op. cit.; p. 229.

lement de celles utilisées en Angleterre », presque tout est fait à l'aide d'appareils mécaniques, économisant à la fois le temps et la force des ouvriers, et réduisant le prix de revient (1).

N'est-ce pas faute de prévision, de largeur de vues, que la branche si fructueuse de l'industrie des couleurs d'aniline a échappé à l'Angleterre pour aller se développer en Allemagne ? Cette industrie est née en Angleterre ; c'est un anglais, Hofmann, qui l'a créée, mais il a quitté son pays, séduit par les conditions beaucoup plus avantageuses qui lui étaient faites à Berlin : (( Je crois, — dit le professeur Ramsay, — que s'il était resté en Angleterre, cette industrie y serait restée avec lui (2) ». Dans l'industrie électrique, qui semble destinée à révolutionner les méthodes actuelles de fabrication et de transport, l'Angleterre est déplorablement en retard sur les autres pays. Les Allemands, les Américains ont su en profiter : leurs machines ont envahi l'Angleterre, et ils ont enlevé des contrats pour la construction de chemins de fer, de tramways électriques, et

(1) American industrial conditions ; p. 29, 38.

(2) London County council, op. cit., p. 21.

d'autres installations, à des prix qui semblent inacceptables aux fabricants anglais (1). L'industriel anglais ne se rend pas compte encore, sauf quelques exceptions, de l'utilité des applications scientifiques : il s'en tient généralement à l'industrie routinière et traditionnelle : « Ce qui manque à l'industriel anglais, — écrit le professeur Fleming, — c'est le sens commun et la pénétration de l'homme d'affaires. En général, il a une grande confiance dans la puissance de la publicité, et peu, au contraire, dans l'utilité de l'aide de la science (2) ». « L'industriel étranger a montré plus de prévoyance que l'anglais, et su apprécier davantage la valeur des hommes ayant reçu une éducation scientifique, et il sait leur donner des salaires plus élevés (3) )). « Je ne connais pas, — dit le professeur J. Dewar, — de maisons en Angleterre où des chimistes sont employés uniquement à des travaux de recherches, tandis que dans quelques usines allemandes, il y a jusqu'à cent chimistes employés à cet effet, et bien payés (4)».

(1) F. Merttens, op. cit., p. 128.

(2) London county council. op. cit., p. 17.

(3) London county council^ op. cit. ; p. 13.

(4) London county council ; op. cit., p. 19.

En Amérique, bien que cet emploi systématique ne soit pas aussi généralisé, il est déjà très répandu : « Dans le plus grand nombre des fonderies que nous avons visitées, — dit un membre de la mission Mosely, — il y a un service chimique pour les analyses ; c'est un système qui serait adopté avec profit en Angleterre (1) ».

Le défaut d'une instruction scientifique largement répandue, systématiquement organisée. il est impossible d'en douter après avoir parcouru les aveux d'Anglais intelligents et sincères, est une des causes principales de la lenteur du progrès économique de la Grande- Bretagne dans cette dernière période. « Un savoir défectueux, l'emploi de procédés inférieurs, le manque de flexibilité et de versatilité, un conservatisme industriel obstiné, voilà les véritables ennemis de l'industrie anglaise, ceux qui lui ont fait infiniment plus de mal que tous les tarifs et tous les dumping syndicates qui ont jamais été créés (2) ».

Les Anglais qui ont recherché les causes des succès remportés par les Allemands et les Améri-

(1) Mosely industrial commission report, p. 24.

(2) M. Asquith,àCinderford, 8 octobre 1903.

cains ont constaté également le peu d'ardeur que, à la différence de ceux-ci, la génération anglaise contemporaine témoigne pour le travail. Dans les classes supérieures, on prend du loisir, on dirige les affaires de plus haut et de plus loin qu'autrefois : l'industriel, le commerçant se laissent accaparer par la vie mondaine, par les sports. Le développement des sociétés anonymes a encore accru le mal. Les anciens chefs d'industrie sont devenus membres de nombreux conseils d'administration : quelques heures passées chaque semaine au conseil font souvent tout leur travail. La direction est confiée à des salariés, moins ardents, moins intéressés aussi à la besogne. Et ces sociétés sont encombrées par le népotisme de secrétaires, d'employés, trop souvent peu aptes à bien remplir les fonctions qui leur sont dévolues. Il est curieux de voir avec quelle force les Anglais qui ont étudié les États Unis insistent sur l'intensité de travail des Américains : « Un des traits les plus caractéristiques des principales villes industrielles des États-Unis, c'est l'absence comparative d'une classe de loisir, comme on en trouve généralement en Europe. L'Américain typique paraît vivre seulement pour travailler...

Tout homme, quelle que soit sa fortune, doit, aux États-Unis, avoir un métier, sous peine d'être dépaysé, isolé, au milieu de ses compatriotes (1) ». « En Angleterre, l'homme au teint reposé, tranquille, florissant de santé est ordinairement l'employeur ; l'homme aux traits tirés, au regard fatigué est l'employé. En Amérique, l'homme fatigué, usé, c'est l'employeur (2) ». « En général, — dit un ouvrier anglais, membre de la mission Mosely, à son retour des États- Unis, — les hommes qui travaillent le plus sont 1 état-major, le directeur, les ingénieurs et les contremaîtres (3) ». « Le ton entier de la vie anglaise, — écrit un industriel, — avec son superflu, ses récréations, sa tendance à la recherche du plaisir, n'est pas favorable à l'éducation et à la discipline des jeunes hommes. Le mépris des classes distinguées pour le travail sérieux ou les affaires pénètre les classes moyennes, et on peut redouter que les fils des hommes qui ont donné à l'Angleterre la première place dans le monde, n'aient ni la crâne rie et la détermination, ni l'application et l'in

(1) American industrial conditions, p. il.

(2) J.-F. Fraser, op. cit., p. 191.

(3) Mosely industrial commission report, p. 49.

dustrie de leurs pères. On les entend dire fréquemment qu'ils veulent jouir de la vie tranquillement, et qu'ils ne croient pas dans le travail constant, sans aucun plaisir. En face de ces hommes se dressent l'Allemand, un peu lent, mais soigneusement instruit, et l'Américain, toujours affairé et intelligent (i) ».

Les industriels anglais n'ont pas su non plus, trop souvent, s'élever au sentiment du changement important qui s'est produit dans les rapports entre patrons et ouvriers : « Ils ne comprennent pas que leurs affaires leur ont en partie échappé, qu'ils n'y sont plus les seuls maîtres ; et que le temps de fixer les salaires par simple accord individuel est passé, et les tentatives pour exploiter le travail sont inadmissibles aujourd'hui (2) ». En s'efforçant de garder pour lui seul tout le bénéfice résultant de l'emploi d'un outillage perfectionné, l'industriel amène les ouvriers à se désintéresser des améliorations dans les procédés de travail. L'hostilité montrée dans certains cas par les

(1) F. Merttens: Productivity, protection and intégration of indus tr y, p. 45.

(2) F. Merttens. ibid., p. 49.

trade-unions aux machines nouvelles n'est-elle pas due quelques fois à l'âpreté du patron à profiter de ce changement pour réduire indirectement les salaires? D'esprit plus large et plus vraiment commerçant, le patron américain ne tente pas, en général, de spéculer sur de pareils profits : il comprend la nécessité d'intéresser l'ouvrier à son travail, d'exciter même son ingéniosité ; il calcule largement la base des salaires lorsque le changement est provoqué par une modification d'outillage, et il laisse à l'ouvrier le plein bénéfice des améliorations que son expérience et son ingéniosité peuvent lui suggérer d'apporter à la machine qui lui est confiée. Mais la classe ouvrière n'échappe pas non plus aux reproches. Trop souvent, les ouvriers se montrent hostiles, sans raison, à l'introduction des machines nouvelles ; trop souvent, aussi, ils refusent de donner tout l'effort dont ils sont capables, de tirer de l'outillage tout le rendement dont il est susceptible. Enfin, « entre les causes qui ont contribué à changer la place de la Grande Bretagne parmi les puissances productrices du monde, il y a un demi-siècle et aujourd'hui, une des moins importantes n'est pas l'amour

du jeu, de la boisson, et l'importance exagérée attachée aux sports, particulièrement de la part des simples spectateurs... Le cœur et 1 intelligence des Anglais ne sont plus, malheureusement, dans leurs affaires, mais bien plutôt dans des amusements sans but... La passion du jeu et de la boisson ont augmenté dans des proportions alarmantes pendant les quinze dernières années. Ces deux vices se sont répandus dans toutes les classes de la société; ils dévorent comme un cancer le corps social et les femmes n'en sont, hélas, pas plus à l'abri que les hommes (1) » .

Est ce dans un retour à la politique protectionniste, ainsi que le proposent les nouveaux réformateurs, que l'on peut espérer trouver un remède à ces maux d'origines si diverses? Sans doute, ils déclarent vouloir s'en tenir à une protection modérée, mais ne sait-on pas que « il est impossible de fixer des limites à la protection ; qu'elle croît par sauts et par bonds », et que, danger plus grand encore: elle amène avec elle la corruption politique : « Sous la protection, toute industrie

(l)J.-W. Cross, Nineteenth century and after, novembre

protégée devient un intérêt consolidé. Si ces industries sentent leur privilège menacé, elles se forment en trusts. Elles jouent un rôle dans toute élection, politique ou municipale. Elles hantent constamment les couloirs du Parlement et corrompent les législateurs (1) ». Quant à la politique de représailles, ce serait être naïf d'espérer qu'elle puisse conduire à une amélioration des rapports commerciaux avec les autres pays. Enfin, l'Angleterre, en cessant d'être un vaste port franc, ne compromettra telle pas les intérêts considérables de ses nombreuses entreprises de transports maritimes, et de son commerce de tran sit, déjà atteint sans doute par le développement des moyens de communication, mais qui reste encore pour elle une source de profits très importants ? Et peut-elle risquer de mettre en péril les avantages financiers que lui procure son caractère de clearing-house mondial, qui tient pour une grande part, précisément, aux fonctions d'entreposeur universel, que sa politique libre-échangiste lui permet de remplir mieux que toute autre nation?

(1) Lord Rosebery, à Leicester, 7 novembre 1903.

Le vrai remède, le seul qui puisse produire des résultats efficaces et de longue durée, les adversaires de M. Chamberlain sont unanimes sur ce point, ne peut être trouvé que dans une amélioration sérieuse et continue de l'instruction. « Le fait qu'une grande prospérité a été atteinte par le sens commun pratique du peuple, sans éducation, a engendré la croyance populaire, si répandue encore aujourd'hui, que l'éducation n'est pas nécessaire, et que l'expé rience pratique est de plus de valeur que la discipline scientifique. Le grand problème pour l'Angleterre est de détruire cette croyance et de surmonter l'indifférence et l'apathie populaires à l'égard de l'éducation. L'indifférence a entravé les progrès de l'éducation partout ; nous lui devons la brièveté de la durée des études élémentaires... De magnifiques écoles techniques ont été construites [depuis quelques années], elles sont convenablement outillées, mais les élèves capables de profiter de l'instruction qu'elles donnent font défaut (1)». « Ce dont nous avons véritablement besoin, — dit

(1) F. Merltens: Productivity, protection, etc. op. cit; p. 43.

M. Asquith, — c'est une meilleure instruction, une meilleure discipline intellectuelle, un esprit plus ouvert (1) ». « Nous devons combattre les tarifs douaniers hostiles, — dit de son côté lord Rosebery, — au moyen d'un esprit plus scientifique et plus simple, par une meilleure éducation (2) ». Et lord Avebury écrit : « Nous ne pouvons espérer conserver la situation à laquelle il nous est permis de prétendre, si nous ne modifions pas profondément notre système d'éducation. Persister à vouloir soutenir la concurrence dans l'industrie sans l'instruction technique serait analogue à l'idée de combattre avec des arcs et des flèches contre des troupes armées de fusils et de canons (3) ».

La politique des tarifs préférentiels impériaux n'est pas l'objet de moindres critiques que les projets de retour à la politique protec-

(1) A Cinderford, 8 octobre ln03.

(2) A Sheffield, 13 octbore 1903.

(3) Nineteenth century and after ; septembre 1903.

tionniste. Les colonies n'exportant que des produits agricoles et des matières premières, la métropole ne peut les favoriser qu'en taxant les produits similaires venant de l'étranger, tandis qu'elle exempterait, de tout ou partie de ces droits, les produits coloniaux. A la vérité, M. Chamberlain, soucieux des besoins de l'industrie, propose de ne frapper que les produits alimentaires. Mais, le sacrifice, même ainsi réduit, que devrait s'imposer l'Angleterre, n'est-il pas trop lourd, et la population l'accepterait-elle ?

Rétablir des droits sur le pain et sur la viande, c'est revenir sur la politique financière suivie sans interruption depuis un demi-siècle, qui avait pour objectif final « le déjeuner franc d'impôts ». C'est demander à la démocratie, au moment où elle devient de plus en plus puissante, d'abandonner un des avantages déjà acquis, un des plus importants pour elle. Et le renchérissement de la vie qui en résultera fatalement, n'aura-t-il pas un résultat analogue à celui que l'on veut éviter en écartant de la réforme les matières premières? Taxer la nourriture, n'est-ce pas élever le coût de production? N'est-ce pas en même temps diminuer le

pouvoir d'achat de l'ouvrier, restreindre par conséquent la consommation des produits manufacturés (1)? M. Chamberlain propose de compenser les nouveaux droits sur le pain et sur la viande, par une remise correspondante des droits qui frappent le sucre, le thé et le tabac. En admettant même que la compensation obtenue soit mathématiquement exacte, la nature de ces taxes est trop différente pour qu'on puisse les substituer les unes aux autres. « Le pain est plus nécessaire à la vie que le sucre et le thé. Des familles réduites à l'extrême misère peuvent se passer de thé et de sucre, quelle que soit leur importance au point de vue nutritif, mais elle ne peuvent se passer de pain (2) ». Le transfert de taxation ne serait pour une grande classe de la population, la classe la plus pauvre, qu'un leurre.

Les droits modérés que propose actuellement M. Chamberlain seraient-ils, d'autre part, suffisants, pour exciter le développement agricole dans les colonies, pour inciter les colons à abandonner l'industrie manufacturière pour

(1) John Morley, à Manchester, 19 octobre 1903.

(2) Lord Goschen, à Passmore-Edward's Hall, 16oclobre 1903.

l'agriculture, pour détourner vers le Canada, l'Australie, le flot des émigrants d'origine anglaise et irlandaise qui ont préféré jusqu'à présent se diriger vers les Etats-Unis ? Les taux proposés paraissent, aux adversaires de la réforme, insuffisants pour obtenir de semblables résultats. L'Angleterre s'expose donc, une fois entrée dans cette voie, à entendre les colonies lui demander une élévation de ces taxes. Pourra-t-on la leur refuser, une fois le principe concédé ? Mais, chose plus grave, pour traiter les colonies également, il faudrait de toute nécessité accorder à certaines d'entre elles des avantages pour les matières premières qu'elles produisent (1). La politique proposée aurait donc pour résultat de donner naissance à des conflits d'intérêts entre les diverses colonies, et, dans celles-ci mêmes, entre des groupes d'intérêts particuliers.

Les offres des colonies sont-elles du moins assez importantes pour que l'Angleterre puisse accepter de courir ces inconvénients et ces risques multiples ? Peut-on espérer, en leur accordant des avantages particuliers sur le mardi M. Ritchie, à Croydon, 9 octobre 1903.

ché métropolitain, qu'elles consentiront à se relâcher de la rigueur de leur politique protectionniste à l'égard des articles manufacturés anglais, et que, par étapes successives, on aboutira enfin à l'établissement du libreéchange dans l'Empire, idéal dont les tariff reformers déclarent poursuivre la réalisation? Si une pareille perspective paraissait assurée, de nombreux libre-échangistes, et non des moindres, nous l'avons vu, se résigneraient à violer leur doctrine. Mais l'attitude des colonies ne leur parait pas rassurante à cet égard, et les plus éminents d'entre eux : lord Rosebery, lord Goschen, sir Michael Hicks- Beach, M. Asquith, M. Ritchie ne croient nullement qu'il soit possible d'obtenir des colons le sacrifice de leurs idées sur ce point. « Nos colonies sont jeunes, ambitieuses et prospères. Elles ambitionnent un brillant avenir, elles veulent devenir de grandes nations dans l'Empire. Gomment pourraient-elles devenir de grandes nations si elles sont empêchées de développer les industries manufacturières qu'elles désirent accroître ? Et allonsnous dire à ces Etats, à qui nous avons donné l'indépendance fiscale, que, parce que nous

sommes free-traders et non protectionnistes comme eux, ils ne peuvent se développer de la manière qu'ils jugent la plus avantageuse (1) ? » Les maigres résultats que l'on peut espérer de la politique nouvelle ne justifient donc nullement, aux yeux des libre-échangistes, les changements qu'on leur propose.

Bien plus, cette politique, loin detre un acheminement vers la Fédération britannique ainsi que le proclame si ardemment M. Chamberlain, leur paraît receler les plus graves dangers pour l'Empire. « Il est impossible de construire un tarif impérial équitable et satisfaisant ; il ne l'est pas moins d'édifier un empire sur une liste d'industries prohibées. Le seul moyen qui reste est donc d'essayer de conclure des ententes commerciales ou des traités de commerce avec chaque colonie séparément. Quel serait alors le système commercial, et où serait l'union de l'Empire? Le tarif entier, périodiquement, peutêtre même annuellement, devrait être revisé dans nos relations commerciales avec chaque colonie. Dans chaque négociation, nous serions

(1) Sir Michael Hicks-Beach, à Manchester, 5 novembre

sous le coup de la menace éventuelle que le mieux après tout serait peut-être de rompre. Le ciel nous préserve des angoisses auxquelles nous serions en proie sous un pareil système. Tel est le plan que l'on nous propose de substituer au système actuel, qui est fondé sur l'indépendance absolue d'action et la conciliation absolue des intérêts individuels. Je crois honnêtement qu'une semblable politique, loin de conserver l'intégrité de l'Empire conduirait d'une manière inévitable à son démembrement (1) ».

Un grand nombre des impérialistes de la première heure, des précurseurs de ce mouvement, dont ils espèrent de si heureux et de si grands résultats : lord Rosebery, sir Charles Dilke, sir Michael Hicks-Beach, lord Goschen,et bien d'autres, taxeraient volontiers de folie la politique proposée par M. Chamberlain, dans son ardeur à vouloir réaliser lui-même ce grand rêve de la Fédération impériale. Ceux-là, les prudents, entendent régler leur conduite sur les sages conseils que donnait, peu de temps avant sa mort, lord Salisbury, qui avait appris

(1) Lord Rosebery, à Sheffîeld, 13 octobre 1903.

dans une longue pratique des affaires, la valeur de la circonspection, et l'aide qu'un véritable homme d'Etat doit attendre du temps : « Tout en croyant exact que nous sommes au début d'un mouvement de causes, d'opinions et de sentiments qui amèneront des changements dans la distribution actuelle du pouvoir et de l'allégeance, je ne saurais conseiller une action précipitée. Quelques hommes d'une grande intelligence et de beaucoup d'autorité pensent que le moment est venu pour nous de nous décider à une action législative pour fédérer les colonies. Je les exhorte à considérer soigneusement, avant d'agir, les décisions qu'ils vont prendre et les résultats qu'ils en attendent. Nous n'avons nullement le pouvoir par la législation d'influencer l'élan d'opinion et de sentiment qui s'est si vivement manifesté entre la mère-patrie et ses enfants... Mais nous ne pouvons intervenir sans danger par des mesures législatives dans le développement naturel de nos relations avec les jeunes nations à qui nous avons donné le jour. Des difficultés de toute nature se dressent devant nous : difficultés financières, difficultés quant à la défense, difficulés quant au droit de décision que devra re-

tenir la mère-patrie, et, à moins que le sentiment soit très puissant, et que nous ayons une grande force derrière nous, je regarde avec appréhension toute tentative d'anticiper les évévements ou de compromettre les précieux résultats que, si nous sommes patients et soigneux, l'avenir tient en réserve pour l'Empire (1) ».

L'opinion publique anglaise a été fortement remuée par la campagne menée durant l'automne dernier par M. Chamberlain, avec une vigueur et une énergie toutes juvéniles, vraiment extraordinaires chez un homme de 68 ans bientôt. Seul, ou presque, il a tenu tête aux adversaires de sa politique. Les free-traders, un moment étourdis par la vivacité de son attaque surent vite se ressaisir. La taxation des produits alimentaires leur fournissait une arme merveilleuse. Ils ont su en profiter. Cet élément essentiel du plan de l'ancien Secrétaire colonial a empêché la défection, redoutée au premier moment, des libéraux-impérialistes.

(1) A Albert Hall, 8 mai 1902.

Bien mieux, le parti libéral, si divisé depuis une dizaine d'années, a retrouvé, grâce à cette question, au moins une apparence d'unité. Les vieilles querelles intérieures et personnelles ont été oubliées pour défendre le libre-échange menacé. M. Chamberlain a vu s'élever contre ses projets, sans distinction d'opinion politique, les quatre anciens chanceliers de l'Echiquier actuellement vivants : sir William Harcourt, lord Goschen, sir Michael Hicks-Beach, M. Ritchie. Dans une lettre publique, les professeurs d'économie politique les plus réputés : MM. C.-P. Bastable, Alfred Marshall, J.-S. Nicholson, Léonard Courtney, etc., ont protesté contre la politique des tarifs préférentiels, qui ramènerait fatalement la protection, au grand détriment du pays, et engendrerait des controverses irritantes entre les différents membres de l'Em pire (1). Le congrès des associations coopératives, le congrès des trade-unions ont voté des résolutions condamnant l'imposition des droits d'entrée sur le blé et sur la viande.

L'opposition rencontrée par M. Chamberlain a été considérable. Elle a eu pour résultat de

(1) Times, 15 août 1993.

l'obliger à modifier quelque peu son attitude. Sous l'influence des critiques adressées à la taxe sur le blé, la proposition de l'établisse ment de droits préférentiels avec les colonies, qu'il annonçait au début de sa campagne comme la partie la plus importante de son projet, est passée bientôt au second plan. La politique de protection et de représailles a pris le pas sur elle. Celle-ci a rencontré auprès des classes industrielles un accueil plus favorable. Les intérêts privés n'ont pu résister à la proposition qui leur était faite de se grouper pour demander des avantages particuliers. Une des difficultés rencontrées par la discussion, au début de la campagne, avait été l'absence de renseignements précis sur l'état de l'industrie anglaise. Ceux tirés des documents officiels étaient trop imparfaits, ou trop morcelés, pour qu'il fut possible d'en tirer des conclusions non équivoques. L'opposition a réclamé en vain la nomination d'une Commission royale chargée d'une vaste enquête sur la situation économique de la Grande-Bretagne. Le Gouvernement s'y est obstinément refusé. M. Chamberlain en a profité pour organiser une « Commission douanière », dans le but de faire une

enquête privée sur cet objet, et de préparer, comme conclusion à ses travaux, en se conformant aux desiderata des intéressés, un projet de tarif qui servirait de base à la réforme projetée. Les industriels semblent avoir répondu en assez grand nombre à l'appel de M. Chamberlain, et il a même réussi à créer dans sa Commission une section chargée de représenter les intérêts des trade-unionistes, sans cependant obtenir l'adhésion d'aucun membre important des grandes trade-unions.

Il avait paru un moment que la bataille se livrerait cette année et que les élections générales auraient lieu au printemps de 1904. Les remaniements ministériels nécessités par la crise de l'automne dernier ont fort affaibli le gouvernement de M. Balfour. L'attitude personnelle du premier ministre rendait sa situation dangereuse au Parlement. Sans doute, il n'a donné son adhésion qu'à une partie de la politique préconisée par son ancien collègue. Il ne s'est officiellement prononcé qu'en faveur d'un retour à une protection modérée et de l'adoption d'une politique de représailles à l'égard des nations qui taxent trop sévèrement les produits anglais. Harcelé au Parlement par l'opposition,

il a déclaré que le Gouvernement actuel était opposé à l'imposition de droits de douane sur les produits alimentaires, et que, d'ailleurs, la grave question d'une modification de la politique commerciale ne pourrait être abordée qu'après une élection générale où le pays luimême aurait pu se prononcer. Grâce à cette attitude, le ministère Balfour a pu conserver la majorité aux Communes, mais cette majorité a été sensiblement réduite par la défection d'un certain nombre de libérauxunionistes qui accusent le Gouvernement d'être non seulement sympathique aux projets de M. Chamberlain, mais encore, malgré ses dénégations, de lui prêter un appui au moins officieux, ne serait-ce qu'en conservant dans son ministère des membres nettement favorables à l'idée d'une union douanière impériale, dût-on, pour la réaliser, accepter un droit d'entrée sur le blé. M. Chamberlain luimême ne semble pas désireux de hâter le combat. Celui-ci ne saurait cependant être longtemps retardé. Il est impossible, dans l'état actuel de confusion des esprits d'en présager le résultat. Deux faits se dégagent pourtant avec assez de netteté. La classe ouvrière est

restée jusqu'ici rebelle aux propositions de M. Chamberlain. La foi impérialiste n'a pas été assez forte chez les ouvriers pour triompher de l'intérêt égoïste qui les porte à repousser le retour aux droits sur le pain et sur la viande. Mais la campagne vigoureuse menée par l'ancien Secrétaire colonial contre le libreéchange a achevé de détruire ce qui restait de foi aveugle, irraisonnée dans ce système. Sans doute, ainsi que s'en sont applaudis les freetraders, cette lutte a eu le bon effet de les obliger eux-mêmes à exposer aux jeunes générations une doctrine et des idées dont ils avaient trop négligé de les entretenir, et leur campagne d'éducation n'a pas été sans fruits. Mais, en réalité, la meilleure garantie de la politique existante à l'heure actuelle, et le plus sérieux obstacle que rencontrent les propagandistes de la réforme, est le caractère conservateur du peuple anglais. Les Anglais hé sitent toujours devant un brusque changement de politique ; ils ne se plaisent pas aux grandes constructions idéales, ils appréhendent l'imprévu, et redoutent de se lancer dans des chemins encore inexplorés. C'est ce sentiment, très profond aussi chez les classes ouvrières, qui les

gardera longtemps fidèles au régime actuel : elles craindront, sagement peut-être, de lâcher la proie pour l'ombre. Or, si, à l'époque de l'établissement du libre-échange, elles n'ont pas eu à être consultées, aujourd'hui, au contraire, ce sont elles qui seront appelées à trancher le débat. Leur attitude assurément, peut se modifier, mais on peut croire que leurs décisions ne seront pas dictées par des principes. Elles opteront pour le système qui leur paraîtra le plus favorable à leurs intérêts immédiats. Une crise industrielle, accompagnée d'une forte baisse des salaires, pourrait donc les jeter brusquement vers la politique protectionniste. Il y a une vingtaine d'années, à l'époque de la première réaction contre le libre-échange, un des plus grands propriétaires de charbonnages du nord de l'Angleterre et du pays de Galles, membre des Communes, sir George Elliott, parlant de l'éventualité de la formation d'un courant populaire en faveur de la protection disait : a Je ne sais que peu de chose en économie politique, mais je connais très bien l'ouvrier anglais, et je suis absolument certain que s'il se met à un moment donné dans la tête, à tort ou à raison,

que la concurrence étrangère fait baisser son salaire, un cri s'élèvera en faveur de la protection, si formidable, qu'aucun parti ne voudra courir l'aventure de lui résister (1) ».

Plus on va, plus s'effrite, au lieu de se fortifier, la foi de la population dans le libreéchange, et plus devient dure la concurrence étrangère pour l'industrie anglaise, plus augmentent les chances favorables à une modification de la politique douanière. Bien que l'opinion publique, dans son ensemble, paraisse à l'heure actuelle hostile au programme préconisé par M. Chamberlain, il suffirait d'une coïncidence d'événements pour que, même s'il est vaincu dans la première bataille, il puisse quelque temps après voir triompher une partie au moins de sa politique. Le retour à la protection faciliterait singulièrement la seconde partie de son plan, et il pourrait alors envisager la possibilité d'amener ses compatriotes à accepter un essai d'ententes douanières avec les colonies. Mais cette politique est-elle vraiment capable de donner les résul-

(1) Edward Diccy ; Nineteenth century and after, juillet

tats qu'il en attend, peut-elle conduire au libre échange dans l'Empire, et finalement à la Fédération impériale? Pour répondre à ces questions, il faut examiner avec quelque détail l'état des relations économiques de l'Angleterre avec ses grandes colonies, les perspectives d'avenir qui s'offrent à celles-ci, et l'attitude de leurs habitants à l'égard des projets de (( Fédération britannique » .

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