CHAPITRE PREMIER
Le mouvement impérialiste
Les origines du mouvement impérialiste, qui a pris de si grandes proportions en Angleterre dans ces derniers temps, ne remontent guère au delà d'une trentaine d'années. Pendant la période précédente, d'une durée à peu près égale, l'attitude du peuple anglais vis-à-vis des colonies avait été toute opposée. La population était indifférente à leur égard, on pourrait dire, sans grande exagération, qu'elle les ignorait, tandis que dans les milieux officiels on regardait comme inévitable une séparation, que certains même souhaitaient prochaine. L'impression causée par la perte des colonies américaines laissa pendant longtemps des traces pro-
fondes dans les esprits : n'était-ce pas la preuve de l'impossibilité de retenir indéfiniment liées à la métropole les colonies parvenues à l'âge adulte? Puis l'adoption du libre échange fit disparaître la principale raison qui avait jusqu'alors motivé les sacrifices faits par la métropole pour l'acquisition et le développement des colonies. L'abandon du « système colonial » était la conséquence forcée de la politique nouvelle l'Angleterre, en ouvrant librement ses ports aux produits de l'univers entier, cessait d'accorder des avantages particuliers aux produits de ses colonies ; par contre, elle abandonnait à cellesci la faculté d'établir à leur guise leur tarif douanier, et elle ne demandait plus aucune faveur spéciale pour les produits métropolitains. La métropole n'avait donc plus d'intérêt particulier à assumer la lourde charge de la sécurité des colonies ; les dépenses dont elles grevaient son budget ne semblaient pas justifiées par des avantages suffisants. Cobden n'hésitait pas à déclarer que sous le régime du libreéchange, le Canada n'était pas plus intéressant pour l'Angleterre que les Etats-Unis, et il demandait le retrait des troupes que la métropole entretenait dans ses colonies : « Si nous ne
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rentrons pas dans notre coquille, ce pays, avec toute sa richesse, son énergie et ses ressources, succombera sous le poids de son vaste empire (1) ». Les hommes qui avaient la charge de l'administration des colories étaient dominés par l'idée d'une scission fatale. Sir F. Kogers, — plus tard, lord Blachford, — qui fut pendant onze ans, de 1860 à 1871, sous-secrétaire d'Etat permanent pour les colonies, et jouit durant ce temps d'une très grande influence, a laissé un témoignage remarquable de cet état d'esprit. Ecrivant en 1885, il disait : a J'avais toujours cru que la destinée de nos colonies est l'indépendance, et qu'à ce point de vue le devoir du Colonial office est de faire en sorte que l'union, tant qu'elle durera, soit aussi avantageuse que possible aux deux parties, et que, lorsque la séparation aura lieu, elle se fasse de la façon la plus amicale ; et ma croyance s'est tellement confirmée et consolidée, que je peux à peine croire que quelqu'un pense sérieusement le contraire (2) ». C'était 1 é-
(1) John Morley : The life of Richard Cobden ; popular éd., 1903, p. 507.
(S) Hugh Edward Egerton : A short history of British colonial policy ; p. 368.
poque où Disraeli, dont l'opinion devait se modifier plus tard, écrivait : « Ces misérables co lonies, qui sont une pierre à notre cou, seront indépendantes dans un petit nombre d'années (1) », et où l'on entendait un homme d'Etat libéral déclarer que la seule objection à la séparation des colonies était que l'Angleterre, débarrassée d'elles, serait si puissante, qu'elle deviendrait un danger pour le reste du monde (2). Dans une série de lettres écrites au Daily News, en 1862 et 1863, le professeur Goldwin Smith, qui occupait alors une chaire d'histoire à l'Université d'Oxford, exprima publiquement l'opinion extrême de ce courant d'idées. L'empire ne lui paraissait qu'un danger pour le présent et une illusion pour l'avenir ; colonies et possessions entraînaient pour l'Angleterre des charges considérables, sans compensation aucune ; ne valait-il pas mieux, plutôt que de laisser se perpétuer une pareille situation, préparer de suite la séparation ? (3). Ces vues radicales ne furent jamais acceptées
(1) Cité dans la Quarterly Revieic, juillet 1902 : The colonial conférence.
(2) A. Froude : Lord Beaconsfield, p. 238.
(3) Ces lettres ont été réunies en volume sous le titre de: The Empire, 1863.
par le parti tory, et bien qu'elles rencontrassent un accueil favorable dans les milieux libéraux, ceux-ci n'osèrent jamais en faire ouvertement un principe de politique. Mais la législation de la période porte la trace de ces idées.
Des raisons purement locales avaient fait accorder en 1840 une certaine autonomie aux colonies canadiennes. Bientôt, cette autonomie fut considérée comme une étape préparatoire de la politique qui devait acheminer les colonies à l'indépendance. Toutes celles qui parurent susceptibles d'en être dotées se virent octroyer successivement, de 1840 à 1872 (1), d'abord des institutions représentatives, puis le gouvernement responsable, et la métropole leur abandonna la gestion de leurs affaires financières, sans stipuler aucune restriction. Après avoir tenté de retenir la propriété des terres de la couronne, elle céda aux demandes des colonies et la leur abandonna. À partir de 1851), le nombre des troupes métropolitaines stationnées dans ces colonies fut progressivement diminuée, et, en 1862, la Chambre des Communes adopta, sans division, une résolu-
(1) Le Canada en 1810 ; les colonies dAustralasie, de 1850 à 1860 ; la colonie du Cap en 1872.
tion déclarant que « les colonies exerçant le droit de self-governmenl devaient accepter la responsabilité d'assurer leur sécurité intérieure, et avaient le devoir de concourir à leur défense extérieure (1) ». « De 1867 à 1870, — écrit Todd, — dans les débats qui eurent lieu sur ce sujet, les ministres purent affirmer que les troupes étaient graduellement retirées... jusqu'à ce que, en 1873, le soussecrétaire d'Etat des Colonies fut capable d'annoncer que les dépenses militaires faites par la métropole dans les colonies l'étaient presque uniquement dans un intérêt impérial (2) )>. D'autre part, la métropole laissait tomber peu à peu en désuétude le droit de veto sur les actes législatifs, qui était sa seule prérogative efficace. C'est ainsi que les liens qui rattachent à l'Angleterre les colonies de population blanche : Dominion du Canada, colonies d'Australie, Nouvelle-Zélande, le Cap, Natal, sont allés se relâchant peu à peu, jusqu'à ne conserver qu'un caractère presque purement nominal. Ils se réduisent aujourd'hui à la présence du
(1) Egerton, op. cit., p. 36o.
(2) Todd : Paliamenlary gouernemenl in the firitish colonies, p. 297. Cité par Egerton, op. cil., p. 365.
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gouverneur, que la couronne a conservé le droit de nommer, au droit d'appel au conseil privé, pour un certain nombre de causes, et à l'impossibilité pour ces colonies de traiter avec des puissances étrangères autrement que par l'intermédiaire du gouvernement métropolitain.
Aux environs de 1870 commença cependant à se manifester une réaction contre ces idées de séparation fatale, de danger causé à la métropole par ses colonies, qui, depuis vingt-cinq ans, dominaient la politique coloniale. Mais il fallut à cette réaction une quinzaine d'années avant de se consolider et d'être capable d'influencer la politique à son tour. L'apparition, en J868, de l'ouvrage de sir Charles Dilke : La Plus-Grande- Bretagne est le premier signe marquant du mouvement qui se préparait (1). Ayant achevé ses études, en 1866, le jeune étudiant eut l'idée, presque extraordinaire à cette époque, de compléter son instruction par une visite aux possessions britanniques. Il en revint émerveillé
(1) Après un autre voyage autour du monde, en 1875, sir Charles Dilke publia une seconde édition de « Greater Brttain ». En 1890, à la suite de deux nouveaux voyages, il a publié son ouvrage en deux volumes : « Problems of Greater Britain », qui fait autorité sur ces questions.
de la variété et de l'immensité des ressources que renfermait rem pire, et très frappé de la loyauté persistante que continuaient à témoigner à la couronne la population des colonies autonomes. La même année 1868, vit la création à Londres d'une institution nouvelle : le Royal colonial institute. Ses fondateurs se proposaient d'en faire le centre des intérêts coloniaux et d'y grouper, pour mieux utiliser leurs efforts, tous ceux qu'intéressait le développement des colonies. En 1869, la question des rapports de l'Angleterre et de ses colonies était publiquement discutée dans un Congrès des sciences sociales, tenu à Bristol, et plusieurs orateurs se déclaraient favorables au maintien de l'empire. Peu de temps après, en 1871, un publiciste, M. Edward Jenkins, lançait l'idée de la création d'une « Fédération impériale ». Mais ce n'étaient encore que des idées émises par des penseurs isolées ; elles demeuraient enfermées dans un cercle étroit, elles n'atteignaient pas le grand public (1).
C'est un discours de Disraeli, en 1872, qui
(1) F. -P. de Labillière : Fédéral Britain, or unity and fédération of the Empire, 1894; ch. I : « Rise of the fédéral principle. »
attira sur ce sujet l'attention populaire. Le chef du parti conservateur faisait le procès des libéraux au pouvoir. Son attaque principale porta sur leur politique à l'égard des colonies, et sur la nécessité de revenir à d'autres erre ments. « Si vous étudiez l'histoire de ce pays depuis l'apparition du Libéralisme, il y a quarante ans, vous trouverez qu'il n'y a eu aucun effort aussi continu, aussi subtil, soutenu avec autant d'énergie, et conduit avec autant d'habileté et de jugement que les tentatives du Libéralisme pour amener la destruction de l'Empire d'Angleterre. De tous ses efforts, c'est celui qui a été le plus près du succès, Les hommes d'Etat du caractère le plus élevé, les écrivains les plus distingués, les moyens les plus efficaces, ont été employés dans ce but. On nous a prouvé que nos colonies nous ont fait perdre de l'argent. On nons a montré avec une précision mathématique qu aucun joyau de la couronne d'Angleterre ne nous a coûté aussi cher que la possession de l'Inde. Combien de fois ne nous a-ton pas suggéré de nous débarrasser de ce fardeau? Ce résultat fut presque accompli. Lorsque ces vues subtiles furent adoptées par ce pays sous le prétexte plausible de donner
l'autonomie aux colonies, j'avoue que je crus moi-même que le lien était rompu. Non que je fasse quelque objection à l'autonomie. Je ne puis concevoir comment les intérêts de nos colonies éloignées pourraient être autrement administrés. Mais je crois que lorsque l'autonomie a été concédée, elle n'aurait dû être considérée que comme une partie d'une grande politique de consolidation impériale. Elle aurait dû être accompagnée d'un tarif douanier impérial, de garanties données au peuple anglais pour la jouissance des terres vacantes qui appartenaient au souverain comme le représentant de la nation, et par un code militaire qui aurait défini les moyens à l'aide desquels la sécurité des colonies devait être assurée, et les obligations au nom desquelles ce pays, en cas de nécessité, aurait pu réclamer l'aide des colonies elles mêmes. Elle aurait dû, enfin, être accompagnée d'une sorte de conseil représentatif dans la métropole, qui aurait mis les colo nies en relations constantes et continues avec le gouvernement métropolitain. Toutes ces mesures furent omises parce que ceux qui conseillèrent cette politique, — et je crois leurs convictions sincères, — regardaient les colo-
nies de l'Angleterre, regardaient même nos relations avec l'Inde, comme une charge pour ce pays, jugeant toutes choses au point de vue financier, et négligeant totalement ces considérations morales et politiques qui font les nations grandes et dont l'influence distingue seule les hommes des animaux. Quel a été le résultat de cette tentative de destruction de l'Empire ? Elle a entièrement échoué. Mais pourquoi a-t elle échoué ? A cause de la sympathie des colonies pour la mère-patrie. Elles out décidé que l'Empire ne serait pas détruit ; et j'estime qu'aucun ministre ne fera son devoir, qui négligera toute occasion de reconstruire autant qu'il sera possible notre empire colonial et de répondre à ces sympathies éloignées qui peuvent devenir la source dune puissance et d'un bonheur incalculables pour ce pays (1) ». C'était tout un programme que Disraeli esquissait dans ce discours. Mais la question coloniale n'était pas alors une question pressante, et, revenu au pouvoir, il semble ne pas s'être souvenu de ces vastes projets. Son attention fut absorbée tout entière par l'Orient.
(1) Discours au Crystal Palace, 24 juin 1892, cité par A. Froude : Lord Beaconsfield, p. 239.
L'Inde des rajahs, aux prestigieux souvenirs, aux merveilleuses légendes, aux somptueux cortèges, flattait davantage son imagination brillante que les rudes et pauvres colonies du Canada ou de l'Australie, et son zèle pour l'em pire parut satisfait lorsqu'il eut fait décerner par le Parlement, en 1876, comme un gracieux hommage, le titre d' « impératrice des Indes » à sa souveraine.
Le développement des moyens de communication fit plus que tous les discours et toutes les théories pour amener un revirement d'opinion à l'égard des colonies. Le premier câble transatlantique, posé en 1866, avait rapproché, quoique indirectement, par l'intermédiaire des Etats-Unis, le Canada de la métropole. En novembre 1872, des communications télégraphiques étaient établies avec l'Australie, et au banquet donné pour célébrer cet événement, un toast était porté à « l'intégrité de l'Empire britannique ». Vers le même temps, l'ouverture du canal de Suez venait abréger considérablement la longueur du voyage pour ceux qui se rendaient aux Indes ou aux colonies australiennes. Enfin, le développement de la marine à vapeur qui permettait d'établir des
relations régulières avec les colonies, réduisant du même coup la durée des trajets, faisait douter de la véracité de l'axiome qui régnait presque incontesté à l'époque des lentes et incertaines communications au moyen des navires à voiles : que la mer était un insurmontable obstacle à l'union permanente des colo nies avec la métropole. En 1875, un homme d'Etat libéral, M. W.-E. Forster, protesta publiquement, dans une adresse prononcée à Edimbourg, contre l'idée de la séparation fatale : « La science a réuni les extrémités du globe et rendu possible à une nation de voir des océans rouler leurs vagues entre ses diverses provinces. Pourquoi seuls parmi les peuples repousserions nous cet enthousiasme pour l'idée de nationalité, qui est une des idées les plus puissantes de notre époque? Pourquoi repousserions-nous les dons de la science, et négligerions-nous les possibilités d'union que nous offrent la vapeur et l'électricité?... Tout ce qui est nécessaire maintenant, c'est de pénétrer les colonies, et de nous pénétrer nousmêmes du désir que l'union doit durer, ... c'est de remplacer l'idée de l'indépendance éventuelle, qui signifie la désunion, par celle de
l'association sur des bases égales, qui signifie l'union. Si nous faisons ceci, nous pouvons être certains qu'à l'époque voulue cette dernière idée ne manquera pas de se réaliser (1) ». Pendant les années suivantes, les manifesta tions en faveur de l'union allèrent se multipliant. Mais elles demeuraient isolées; l'attention populaire était appelée un instant sur ce sujet, sans jamais s'y arrêter longuement. Il était nécessaire, pour obtenir un résultat durable, de créer une organisation spéciale, en vue de répandre clans le public l'idée de la Fédération impériale. Le projet, émis au début de 1884, par M. F. -P. de Labillière et l'amiral sir John Colomb, reçut de suite de nombreuses adhésions : de libéraux et de conservateurs, d'anglais et de coloniaux. La séance où l'on arrêta les bases de la nouvelle association fut saluée par les orateurs comme un événement historique. « Cette réunion, — dit lord Rosebery, qui, dès son entrée dans la vie poli tique, s'était montré favorable au mouvement impérialiste, — me parait devoir marquer une date dans l'histoire de la Grande Bre
(1) Cité par F. -P. de Labilfière, op. cit., p. 26.
tagne, parce qu'elle est la preuve que l'opinion publique s'éveille à ce qui sera une des questions les plus importantes de l'avenir... De deux parties du inonde, de l'extrémité de l'océan occidental et de l'extrémité de l'océan du sud, deux grands empires tendent les mains, avec une loyauté passionnée, vers le pays d'où ils sont issus. Si nous ne profilons pas de ce sentiment à présent, le temps viendra où nous le regretterons amèrement ». Le 18 novembre 1884, Y Impérial fédération league tenait sa première séance publique, sous la présidence de M. W.-E. Foster, à qui succédait après sa mort, en 1886, lord Rosebery. Pendant les cUxjinnées de son existence, la ligue fit une active propagande en faveur de l'idée impériale, dans la métropole et dans les colonies, où elle établit de nombreuses branches locales. C'était la première tentative sérieuse pour donner conscience à la population de la métropole de l'existence de cet immense empire dont elle soupçonnait à peine l'importance et l'étendue. Ceux que préoccupaient l'avenir de l'empire, qui en redoutaient la dislocation et croyaient possible de le conserver uni, sans voir cependant exactement par quels moyens et à quelles con-
ditions, sentaient la nécessité de créer en faveur de ces idées nouvelles un vif mouvement d'opinion. Il fallait réagir contre la doctrine de la séparation fatale qui dominait encore dans les esprits, et préparer les classes popu laires, nouvelles venues à la vie politique, à envisager cette grave question, qu'elles seraient fatalement un jour appelées à résoudre. L'avenir de l'empire ne préoccupait pas seulement les hommes politiques. Les adversaires de l'idée de la Fédération se fondaient généralement sur l'histoire pour soutenir l'échec inévitable que devait rencontrer pareille tentative. C'est à l'histoire qu'un professeur de l'Université de Cambridge s'adressa pour réfuter leur thèse. Dans son ouvrage « V Expansion de l'Angleterre », publié en 1884, J.-R. Seeley (1) remettait à sa vraie place dans l'histoire de la Grande-Bretagne l'œuvre considérable de la colonisation réalisée au XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, qui n'était étudiée jusqu'alors que comme en passant et comme un
(1) « The Expansion of England » par J. R. Seeley, professeur royal d'histoire moderne à 1 Université de Cambridge, 1884. — Trad. française par MM. J.-R. Raille et A. Rambaud, avec une préface de A. Rambaud, 1885.
phénomène secondaire. L'expansion de l'Angleterre dans le Nouveau Monde et en Asie, n'est-elle pas en réalité la grande caractéristique de la politique anglaise à cette époque? a Le grand exode anglais est ordinairement considéré comme s'il s'était accompli de la façon la plus simple, comme un fait inévitable, comme l'occupation paisible des contrées désertes par la nation qui se trouvait avoir le plus grand surplus de population, en même temps que la plus grande puissance maritime. C'est là une grave erreur; ... cet exode est un des chapitres les plus importants, les plus féconds et les plus intéressants de l'histoire de l'Angleterre... Le grand fait central de ce chapitre de l'histoire est que nous avons eu, à des époques différentes, deux empires coloniaux. Si intense est le courant de la destinée qui nous porte à l'occupation du Nouveau Monde, qu'après avoir créé un empire et l'avoir perdu, nous en avons élevé un second en dépit de nous-mêmes ». Ce second empire doit-il rencontrer le même sort que le précédent? L'histoire, suivant J.-R. Seeley, ne permet nullement de l'affirmer. Ces jeunes sociétés du Canada, de l'Australie, de l'Afrique australe,
fruit de l'action colonisatrice persévérante de l'Angleterre, sont « un agrandissement de l'Etat anglais et non simplement un accroissement de la race anglaise ». En l'absence même de la communauté d'intérêts, due à l'éloignement de ces diverses parties de l'empire, les liens du sang et de la religion ne sont-ils pas assez puissants pour faire de la Plus-Grande-Bretagne une « union de la nature la plus vitale? » Si la Plus-Grande-Bretagne du XVIIIe siècle s'est brisée sur « le roc des libertés parlementaires », c'est qu'il était alors « impossible de les pratiquer sur une si vaste échelle, tandis qu'il n'était que trop possible de pratiquer le despotisme ». Les découvertes scientifiques nouvelles ont supprimé les difficultées nées de l'éloignement, et rendu réalisable l'organisation d'une Fédération britannique qui, il y a un demi-siècle encore, ne pouvait être regardée que comme un rêve inaccessible, Or, cette union, les transformations politiques modernes l'ont rendue nécessaire pour la sécurité même de la Grande-Bretagne. « Ces mêmes inventions qui rendent possibles les vastes unions politiques, tendent à réduire les Etats qui garderont leur ancienne étendue, à la condition d'Etats qui n'auront
plus ni sécurité, ni puissance, et qui tomberont au second rang. Si l'Union américaine et la Russie maintiennent leur unité pendant un demi-siècle encore, elles finiront par annihiler' les vieux Etats européens, tels que la France et l'Allemagne, qui tomberont ainsi à un rang inférieur. L'Angleterre aura le même sort, si, à cette époque, elle se considère toujours comme un simple Etat européen, comme le vieux Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, tel que l'a laissé Pitt. Ce serait en vérité un bien grand remède que d'essayer de faire face à ces vastes Etats du type nouveau en leur opposant une réunion artificielle d'établissements et d'îles répandus sur toute la surface du globe, habités par des nationalités diverses, et sans union plus intime que l'accident par lequel ils reconnaissent tous une autorité commune, celle de la reine ! » L'ouvrage de Seeley eut un succès rapide, et fit sur les esprits une impression profonde, d'autant plus forte peut être que les tendances libérales de l'auteur étaient connues.
UOceana (1) de J.-A. Froude, récit d'un
(1) « Oceana or England and lier colonies », by James Anthony Froude, 1886.
voyage dans l'Afrique du Sud et en Australie, publiée deux ans plus tard, vint ramener encore l'attention du public sur ces membres éloignés de l'empire. Le voyageur concluait comme l'historien. Froude revenait convaincu du brillant avenir réservé à ces colonies, de la nécessité pour l'Angleterre d'éviter une séparation, et de la possibilité, malgré les difficultés nombreuses de l'entreprise, de réaliser une union durable, Il y voyait la tâche la plus importante qui incombait à la démocratie que les réformes électorales récentes venaient d'appeler à participer directement à la politique du pays. « Les colonies américaines ont été perdues par la maladresse des palriciens. Les représentants des classes moyennes auraient rejeté, s'ils l'avaient pu, l'Australie et la Nouvelle-Zélande et les Canadas. Le pouvoir appar tient maintenant à la démocratie. Sera t elle plus sage que ceux qu'elle a supplantés, essaiera-t-elle de conserver pour les millions d'individus qui la composent ces splendides territoires où l'on trouve un sol aussi fertile que dans la vieille patrie, de l'air, du soleil et des moyens d'avenir pour une population dix fois aussi importante que notre population
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actuelle ? Si nous laissons l'occasion s'enfuir sans en profiter, l'Angleterre peut renoncer pour toujours à ses anciennes aspirations ».
Le mouvement en faveur de la Fédération impériale était définitivement créé. Sans doute, il rencontrait des adversaires irréductibles, tels que M. Goldwin Smith, M. John Morley, qui n'y voyaient qu'un rêve irréalisable, et les masses restaient indifférentes, ne soupçonnant pas l'importance de la question, mais l'idée avait recruté des adhérents aussi bien parmi les libéraux que parmi les tories : sir Charles Dilke, M. W.-E. Forster, lord Rosebery, membres influents du parti libéral, qui avait pendant une si longue période témoigné sa répugnance à l'égard des questions coloniales, voyaient rapidement grossir le groupe qui, sous la conduite du dernier, devait donner naissance à quelques années delà, aux libéraux-impérialistes.
Pourtant, le mouvement demeurait encore limité au monde politique et aux classes supérieures de la société. Industriels et commerçants y étaient demeurés étrangers. La réalisation de l'union politique impériale semblait devoir nécessiter la constitution d'une union douanière, et porter ainsi atteinte à la politique
libre-échangiste. L'appréhension d'un pareil changement justifiait la défiance du monde commercial. Cependant, en 1886, cet élément entrait en scène à son tour. Cette année, se tint à Londres, le premier congrès des Chambres de commerce de l'Empire. Le free-trade y était encore souverain, mais des voix dissidentes se firent entendre. Sous le coup de la crise, à peine liquidée, de l'année précédente, qui avait si fatalement atteint l'industrie nationale, devant les dangers de la concurrence allemande naissante, quelques délégués demandèrent s'il ne serait pas de bonne politique d'essayer de nouer des relations économiques plus étroites entre la métropole et les colonies. Et la chambre de commerce de Londres, s'appropriant une idée émise déjà par l'Impérial fédération league, présentait une résolution demandant « que les gouvernements coloniaux, fussent au plus tôt consultés sur les meilleurs plans de Fédération impériale ».
L'année suivante, le jubilé de la reine Vie toria, qui célébrait la cinquantième année de son règne, vint éveiller les classes populaires au sentiment impérial, auquel, jusqu'alors, elles étaient restées presque entièrement étran-
gères. Les fêtes officielles réunirent des délégués de toutes les colonies, qui venaient faire à la souveraine un cortège d'honneur et manifester d'une manière visible l'unité de l'immense empire réuni sous son sceptre. Les journaux, les magazines, ne tarirent pas pendant quelques mois d'articles relatifs à l'empire, enseignant des millions de lecteurs. Enfin, pour la première fois, les ministres des grandes colonies siégèrent avec les ministres de la métropole dans une conférence où furent discutées les questions d'intérêt commun. C'était comme un grand conseil de l'Empire, où les ardents voulaient voir les prémisses du Parlement impérial futur. Le sujet même de la Fédération avait dû cependant être écarté du programme des questions mises à l'étude. L'exclusion en avait été exigée par la Nouvelle Galles du Sud et quelques autres colonies (1), qui repoussaient toute idée d'une restriction quelconque à leur autonomie. Les résultats de la conférence furent plus moraux que matériels. Le sujet de discussion le plus important fut celui de la défense. La métropole eût désiré
(î) Sir Charles Dilke, op. cit., t. II, p. 467.
voir les grandes colonies accepter le principe d'une contribution à la défense navale de l'Empire. Elle n'obtint que peu de chose: seules, les colonies australiennes et la Nouvelle-Zélande s'engagèrent à fournir un modeste subside. Cette réunion parut être cependant, suivant les paroles de lord Salisbury, alors premier ministre, à la séance d'inauguration : « le commencement d'un état de choses qui pourrait avoir de grandes conséquences dans l'avenir ». Mais le vieil homme d Etat se montrait prudent dans ses prévisions relativement à la réussite finale du but poursuivi : « La Fédé ration impériale, — ajoutait-il, — est une question qui intéresse l'avenir plutôt que le présent. Ce sont là de grandes aspirations... Elles sont sans doute encore bien indécises, mais c'est la nébuleuse qui, dans le cours des siècles, — dans beaucoup moins que des siècles, — se refroidira et, en se condensant, fournira les matériaux d'où on pourra tirer vraisemblablement des avantages pratiques nombreux ». La conférence permit surtout aux coloniaux d'exprimer leurs plaintes sur la façon dont les intérêts des colonies étaient parfois négligés à Londres, lorsqu'ils
contrariaient les intérêts impériaux ou métro politains. a Nous espérons que dorénavant, — disait un des représentants de la colonie de Victoria, M. Deakin, — la politique coloniale sera considérée comme ne faisant qu'un avec la politique impériale; que les intérêts coloniaux seront regardés comme des intérêts impériaux qu'ils seront étudiés avec soin, et que, lorsqu'on les aura compris, ils seront soutenus avec la plus grande énergie (1) ». Depuis quelques temps déjà, d'ailleurs, les colonies savaient faire céder le gouvernement métropolitain à leur volonté. Le Canada obligeait l'Angleterre à ouvrir avec les Etats-Unis de nouvelles négociations au sujet de la question jamais réglée des pêcheries, et le Quensland exigeait et obtenait l'annexion de la partie encore disponible de la Nouvelle Guinée.
Les questions coloniales reprenaient dans la politique anglaise la place qu'elles avaient cessé d'y occuper depuis une trentaine d'années. Deux faits en étaient cause. Le développement même des colonies, dont la population et la richesse avaient rapidement augmenté pendant
(1) Egerton, op. cit., p. 451.
cette période, et le mouvement d'expansion dont commençaient à faire preuve les puissances continentales. Dans un discours à la Chambre de commerce de Leeds, le H octobre 1888, lord Rosebery appelait l'attention sur le changement que ces faits avaient amené dans la politique britannique: « Un grand changement s'est produit pendant les vingt dernières années dans l'ensemble de notre politique étrangère, et je crois que vous en verrez un plus grand encore dans les vingt prochaines années. Notre politique étrangère a pris davantage le caractère d'une politique colo niale, et elle devient chaque jour plus étroi tement mêlée à nos intérêts coloniaux. Autrefois, notre politique étrangère était avant tout une politique indienne ; nous étions guidés principalement par des considérations relatives à notre empire indien... mais, par suite de causes nouvelles, l'influence coloniale doit nécessairement affecter notre poli tique étrangère. Nos colonies sont arrivées à un degré de puissance qui, naturellement, nous oblige à les écouter lorsqu'elles nous font des représentations au nom de leurs intérêts — et leurs représentations à ce sujet sont fréquentes.
D'autre part, nous voyons d'autres Puissances entrer à leur tour dans la voie des acquisitions coloniales. Auparavant, nous n'avions pas à nous occuper dans notre politique étrangère de questions coloniales, parce que nous avions un monopole des colonies. Ce monopole a pris fin... Prenez n'importe laquelle des questions extérieures qui nous occupent à l'heure actuelle vous trouverez que l'intérêt colonial y est étroitement lié, et dans l'avenir votre politique coloniale doit être un des facteurs dominants de votre politique étrangère ».
La détermination avec laquelle la France, à peine remise des désastres de l'Année terrible, entreprit de réédifier un empire colonial, l'entrée en scène de l'Allemagne, ambitieuse de se créer un domaine africain, entraînèrent l'Angleterre à reprendre vigoureusement la politique d'annexions qu'elle ne pratiquait plus depuis quelque temps que d'une manière intermittente. (( Un changement nécessaire de politique suivit la découverte que l'Allemagne et la France manifestaient l'intention de se partagerpresque tous les territoires qui n'appartenaient pas encore à des races européennes. Le mouvement de l'Allemagne et de la France faisait craindre
la possibilité de voir de grands marchés enlevés à notre commerce par des annexions purement nominales, suivies certainement, en ce qui concernait la France, vraisemblablement aussi en fin de compte pour l'Allemagne, par l'imposition de droits différentiels (1) ». Les intérêts économiques et politiques futurs paraissaient exiger que l'Angleterre prît des territoires encore vacants la part la plus grande possible. Cette politique d'expansion continue souleva les protestations d'un petit nombre de radicaux et de libéraux fidèles aux anciennes traditions, mais les « Little-Englanders », les par tisans de la Petite-Angleterre, ainsi que leurs adversaires les baptisèrent ironiquement, n'avaient plus l'oreille du public. L'impérialisme gagnait du terrain, et lord Rosebery, « l'orateur de l'Empire », voyait se grouper autour de lui un nombre chaque jour plus grands de libéraux, aussi ardents que les conservateurs aux conquêtes nouvelles : « On dit que notre empire est assez grand, que nous avons assez de territoires. Ce serait vrai si le monde était élastique, malheureusement, il ne l'est pas, et,
(1) Sir Charles Dilke, op. cit., t. If, p. 191.
en ce moment, nous sommes en train d'acquérir, en y plantant notre drapeau, ainsi que font les mineurs, des droits sur des concessions que nous exploiterons plus tard. Nous devons con sidérer, non ce dont nous avons besoin à présent, mais ce dont nous aurons besoin dans l'a venir... Nous devons nous rappeler que c'est une partie de notre devoir et de notre héritage de veiller à ce que le monde reçoive notre empreinte et non celle d'un autre peuple (1) )). En seize années, de 1884 à 1900, le territoire de l'empire était augmenté de près de moitié et sa population de près du quart.
Les mêmes idées qui poussaient à cette expansion continue devaient également faire désirer la consolidation des liens avec les colonies autonomes. Mais la difficulté de trouver une base d'entente acceptable à la fois à la métropole et aux colonies paraissait devoir rendre la solution de cette seconde question à peu près impossible. L'Impérial fédération league essaya vainement de formuler un programme : de tous les projets de fédération présentés par ses membres, pas un ne survécut aux critiques
(1) Lord Rosebery, au Royal Colonial Inslitute, 1er mars
dont ils furent l'objet dès leur apparition. La ligue fut dissoute à la fin de 1893, laissant à d'autres organisations, d'un but plus défini, le soin de poursuivre la réalisation de l'idée dont elle avait contribué, avec succès, à répandre le principe. L&British Empire league, la United Empire trade league, le Impérial fédération defence committee, lui ont succédé dans sa tâche, la première s'attachant surtout aux projets de fédération politique, la seconde portant ses elîorts vers la réalisation d'une union commerciale, le dernier ayant pour objet particulier la création d'une union militaire. La conférence de 1887, dans laquelle des enthousiastes avaient espéré voir l'origine d'une série de conférences périodiques entre le gouvenerment métropolitain et les représentants des colonies, ne paraissait pas devoir être de sitôt renouvelée. En juillet 1889, lord Rosebery avait demandé au premier ministre, au nom derimperialfederationleague.de convoquer une nouvelle conférence coloniale, pour « étudier la possibilité d'une union plus substantielle et plus étroite entre la métropole et ses colonies ». Lord Salisbury s'y était refusé, déclarant que c'était aux colonies ellesmêmes à prendre, si elles le jugeaient convena-
ble, l'initiative d'un semblable mouvement. Les colonies ne répondirent pas à cet appel indirect. Pourtant, en juin 1894, les représentants du Canada, des colonies australiennes et de la colonie du Gap se trouvaient de nouveau réunis, en territoire canadien cette fois, à Ottawa. Cette conférence ne devait discuter que des questions d'un intérêt intercolonial, et le représentant de la métropole, invité par courtoisie, n'y joua que le rôle « d'observateur bienveillant ». Une des questions les plus importantes abordées par la conférence fut celle du développement des relations commerciales entre les colonies britanniques. Les délégués votèrent une résolution demandant au gouvernement métropolitain l'abrogation des difficultés législatives et conventionnelles qui les empêchaient, à l'époque, de se donner l'avantage réciproque de tarifs préférentiels. Les délégués exprimèrent également le désir des colonies de voir adopter un arrangement douanier, auquel participerait le Royaume Uni, et qui mettrait « le commerce entre les différentes parties de l'empire, dans une situation plus avantageuse que le commerce avec les pays étrangers ». Ce vœu ne trouva que peu d'écho
dans la métropole, où les free-traders repoussaient toute idée de cette nature.
L'Angleterre entendait conserver entière sa liberté économique. Déjà, cependant, sa liberté politique ne l'était plus : les colonies avaient pris dans la politique anglaise une place inattendue. Londres décide, mais dans bien des cas, ce sont les colonies maintenant qui engagent l'action et forcent la main aux ministres du Royaume-Uni. « Notre grand Empire — disait en 1893, lord Rosebery, — nous a tiré par les basques de notre habit hors du système européen, et, quoique, avec notre grande prépondérance, notre influence morale et notre puissante flotte, avec nos traditions en Europe et notre volonté de maintenir la paix sur le continent, nous ne puissions jamais nous retirer entièrement du système européen, nous devons reconnaître que notre politique étrangère est devenue une politique coloniale et est en réalité dictée de nos jours beaucoup plus des extrémités de l'empire que de Londres même(l) ». La constitution du second ministère Salisbury, en juin 1895, témoigna de l'importance nou-
(t) A Londres, au City libéral club.
velle prise par les questions coloniales. M. Chamberlain, l'ancien collègue de Gladstone, dont il s'était séparé en 1886, sur la question du home-rule, devenu depuis l'allié des conservateurs, devait être, après le premier ministre, le personnage le plus important du ministère. A l'étonnement général, il prit le secrétariat colonial, qui n'avait été regardé jusqu'alors que comme un poste de second rang. Il sentait l'importance de plus en plus grande que prenaient dans la politique générale les relations de la métropole avec les colonies autonomes, et il rêvait d'inscrire son nom d'une manière impérissable dans l'histoire d'Angleterre, en réalisant la Fédération britannique.
Le second jubilé de la reine, en 1897, vint donner un aliment nouveau à l'enthousiasme naissant pour l'empire. L'apothéose de la souveraine fut, cette fois, une véritable apothéose de la race. Les enfants, venus pour cette fête unique de toutes les régions du globe, chantaient leur gloire et leur force en encensant l'aïeule vénérée. La grande revue navale de Spithead, le plus beau déploiement de forces maritimes que l'on eut jamais vu, fut la manifestation solennelle de la puissance matérielle de l'empire.
La présence, à Londres, des minisires des colonies permit de réunir, à dix ans d intervalle, une seconde conférence coloniale. M. Chamberlain espérait obtenir l'adhésion de ses collègues d'outre-mer à quelque projet qui pourrait servir de base à l'édification de la Fédération. Il fut déçu. Les représentants des colonies refusèrent d'apporter aucune modification aux liens politiques existants et les projets d'union militaire furent écartés, comme en 1887. Les colonies proposèrent, il est vrai, l'établissement de tarifs douaniers préférentiels entre elles et la métropole, mais le sentiment libre-échangiste dominant dans celle ci empêchait la réalisation d'un semblable projet. La seconde conférence se sépara comme la première, sans avoir abouti.
Parmi les causes d'insuccès, une des principales fut attribuée au nombre même des colo nies avec lesquelles il était nécessaire de traiter: les colonies autonomes n'étaient pas moins de onze. L'entente paraissait devoir être plus facile si les colonies unies géographiquement se groupaient en unions fédérales. Le Dominion du Canada, réalisé dès 1867. donnait l'exemple de ces fédérations coloniales. Si la même œuvre
était accomplie pour les colonies australiennes et sud africaines, les partisans de la Fédération impériale espéraient que celle-ci serait rendue plus facile. Après bien des incidents, le Commonwealth d'Australie était enfin créé en 1900. Il réunissait les colonies australiennes, à l'exception de la Nouvelle-Zélande, qui prétextait de son éloignement du continent austral pour conserver son autonomie. La fédération sudafricaine fut plus difficile à réaliser. Les hommes d'État anglais ne la comprenaient que si elle englobait les républiques hollandaises : Transwal et État libre d'Orange, qu'entouraient de tous côtés des territoires britanniques. Le gouvernement anglais avait bien reconnu en 1884, l'indépendance de ces républiques ; il n'avait jamais cessé cependant de les considérer comme soumises à l'influence anglaise. Ceci! Rhodes s'efforça vainement d'amener le Transwal à adhérer à une union douanière sud africaine, qui devait, dans son esprit, préparer la voie à la fédération politique. Il se heurta à l'hostilité du président Krûger. L'échec de la conspiration de Johannesburg et de la malhonnête tentative du Dl Jameson pour provoquer une révolution au Transwal, décidèrent M. Gham-
berlain à brusquer les choses. La fédération de l'Afrique du Sud lui paraissait une étape nécessaire préalable à l'édification de la Fédération impériale. Les boers refusant de s'incliner, la guerre fut décidée. Elle a été le dernier facteur de l'épanouissement du sentiment impé rialiste. Dans ces heures critiques où le peuple anglais vit soulevés contre lui, dans un senti ment de réprobation unanime, tous les peuples de l'Europe continentale et où il put craindre un instant les pires désastres, il ne trouva de réconfort que dans l'aide volontaire que lui prêtèrent le Canada et les colonies d'Australasie. Revenue des angoisses causées par les premiers revers, l'Angleterre en arriva à regarder avec complaisance cette guerre qui permettait aux peuples de l'Empire de montrer au monde le sentiment de loyalisme qui les unit. « Ce que cette guerre a fait, — disait lord Rosebery, — si elle n'a rien fait d'autre, c'est de prouver que l'Empire est une réalité, qu'il a la solidité et la cohésion d'un roc, et qu'il ne se compose pas seulement de membres épars autour du monde... Si, avec tous nos revers, nous avons acquis seulement la preuve que notre Empire est un Empire uni, et par suite.
sera à l'avenir un facteur dominant de la politique mondiale, nous avons retiré de la guerre un bénéfice suffisant (1) ».
La guerre Sud Africaine a rendu l'impérialisme populaire. C'est comme une grande vague sentimentale qui, sous l'empire d'une angoissante appréhension, a agité la population tout entière, de la base au sommet. «Depuis le commencement de la guerre, — écrivait récemment un publiciste anglais, — il y a une rapide dissolution des idées traditionnelles. La nation a été remplie d'un vague mécontentement, pleine d'un profond sentiment d'un manque de sécurité impériale et commerciale, désireuse d'un grand réveil national et d'une rupture décisive avec les habitudes passées (2) ».
Le peuple anglais a senti réellement que la prédominance politique à laquelle l'Angleterre est habituée depuis un siècle lui échappait. Il a entrevu les difficultés qu'elle rencontrera fatalement dans un avenir peu éloigné peut être, et, tout naturellement, il a embrassé avec enthousiasme cette idée de la constitution d un Empire britannique, groupant en une union
(1) A Chatham, 23 janvier 1900.
(2) Galchas, Fortnightly review, septembre 1903.
indissoluble la métropole et les jeunes nations issues d'elle, prêt à défendre le patrimoine légué par les générations antérieures, et capable de conserver clans le monde politique la suprématie que, réduit à ses seules forces, le Royaume Uni serait dans l'impossibilité de garder.
L'immensité des territoires que l'Angleterre a soumis à sa domination est bien faite pour soulever l'orgueil d'un peuple. Les pays sur lesquels flotte le drapeau anglais ont une superficie plus que triple de l'Europe, et une popu lation sensiblement supérieure à celle-ci ; ils s'étendent dans toutes les parties du monde et sous tous les climats. ((Nous possédons, — écrit sir Charles Dilke, — les plus grands greniers à blé, les plus importants marchés de laine, les plus vastes forêts, les plus vastes champs de diamant, (et. depuis l'annexion du Transwaal, les plus riches mines d'or) du inonde... Pour les produits alimentaires, nous pourrions certai nement, si cela nous plaisait, être entièrement
indépendants de tout pays étranger (1) ». Cet empire, cependant , a plus de force apparente que réelle. De ses 400 millions d'habitants, 52 mil lions seulement sont de race blanche, le reste est formé de populations sujettes: asiatiques et africaines. Le grand danger pour l'empire, c'est le faible chiffre de sa population blanche, sur laquelle repose la lourde charge de la défense d'un domaine aussi considérable. Et ce danger est accentué par ce fait que la défense impériale pèse uniquement sur la métropole, qui ne compte que 41 millions d'habitants. Cette situation n'inquiétait nullement l'Angleterre, il y a une trentaine d'années. Elle était alors la seule puissance mondiale, et sa supériorité navale lui permettait de se regarder comme, souveraine sur mer, et de n'appréhender qu'aucun trouble sérieux pût être apporté à ses communications avec ses colonies. Les changements survenus depuis ont considérablement diminué sa sécurité. Sa grande rivale d'autrefois, la France, a reconstitué un empire colonial, mais l'état quasi-stationnaire de sa population met forcément une limite à ses efforts et à son
(1) Sir Charles Dilke : « Problems of greater Britain », introduction.
expansion. Toute autre est la situation de l'Allemagne, des États-Unis, de l'Empire russe. Ceux-ci peuvent mettre déjà au service de
| leurs aspirations une. population bien plus nombreuse que celle du Royame-Uni. L'Allemagne a 56 millions d'habitants, les États-Unis en auront bientôt 80 millions, et, en Europe seulement, la Russie en compte plus de 100 millions. Et la disproportion actuelle va croissant avec rapidité. La population de ces pays augmente plus vite que celle de la Grande Rretagne, et le taux d'accroissement fut-il le même chez celle-ci, qu'elle n'en serait pas moins condamnée à se voir distancer de plus en plus, par le fait seul que l'augmentation porte chez elle sur un chiffre initial de beaucoup inférieur. C'est là, assurément, pour le Royaume-Uni. un élément d'infériorité considérable dans les luttes futures. En outre, le développement des
. voies ferrées a mis fin à l'isolement continental qui était le plus grand facteur de la sécurité des possessions anglaises en Asie : celles-ci sont aujourd'hui en contact presque direct avec les avants-postes russes ; tandis que, dans le Nouveau Monde, le Canada serait, le cas échéant, une proie tentante pour les États-Unis.
Enfin, ces puissances ont toutes travaillé à l développer leur marine, ou à s'en créer une. L'Allemagne, sans abandonner ses visées européennes, tourne également son activité du côté du domaine maritime et son Empe reur essaye de lui persuader que son véritable avenir est sur mer. Les Etats-Unis, restés pen dant plus d'un siècle une puissance exclusivement continentale, ont senti naître de nouveaux désirs d'expansion, et ils se hâtent de créer l'instrument qui leur assurera dans le monde la place à laquelle ils prétendent : ils font tous leur efforts pour devenir bientôt la seconde puissance navale. Leurs visées, certainement, ne s'arrêteront pas là. Sans doute, la marine d'aucune de ces puissances n'est encore assez forte pour affronter seule la marine anglaise, mais la coalition possible de deux, peutêtre même de trois d'entre elles, mettrait l'Angleterre dans une dangereuse situation. Ainsi, la vulnérabilité de l'Empire britannique s'est considérablement accrue dans ce dernier quart de siècle, et la charge de l'Angleterre a pris des proportions inattendues. « Tandis que nous avons raison d'être fiers du développement de notre langue, de notre corn-
merce, de notre littérature et de nos institutions, il existe cependant une faiblesse actuelle et temporaire, sur laquelle il est nécessaire d'appeler l'attention. Le danger qui nous menace, c'est que les forces énormes du militarisme européen puissent écraser la métropole et détruire l'intégrité de notre empire avant que le développement des jeunes communautés qu'il renferme l'ait rendu trop puissant pour être attaqué. On peut concevoir que, dans un avenir rapproché, la Grande-Bretagne se trouve entraînée dans une guerre où elle recevrait d'une coalition un coup dont elle ne se relèverait pas, et dont la conséquence serait la perte du Canada et de l'Inde, et la proclamation de l'indépendance australienne (1) ». Il y a une dizaine d'années déjà que sir Charles Dilke appelait l'attention de ses compatriotes sur ce danger éventuel : il a fallu les événements de la guerre Sud-Africaine pour donner au peuple le sentiment des difficultés de la tâche qui incombe à l'Angleterre. L'opinion publique a compris l'impossibilité où sera bientôt la métropole de soutenir seule le poids
(1 Sir Charles Dilke, op. cit., introduction.
du fardeau impérial dont elle s'enorgueillit. Pour alimenter ses flottes et son armée, les hommes vont lui faire défaut; bien plus, la dernière guerre a montré que, par suite de la diminution constante de la population rurale, l'Angleterre ne trouve plus chez elle qu'une matière militaire défectueuse. Où la Grande- Bretagne chercherait-elle l'aide qui lui est nécessaire pour assurer sa puissance contre les grands Empires de demain, sinon très naturellement près de ces colonies de population blanche, demeurées fidèles à la mère-patrie, et qui, à la différence de celle-ci, peuvent offrir encore un asile à des millions et des millions d'individus. Ce sont elles qui doivent constituer le réservoir d'hommes dont la race impériale a besoin pour assurer la continuité de sa domi nation. C'est le sentiment de cette nécessité politique, devinée plus que comprise par la population, mais qui apparaît clairement aux hommes d'Etat anglais, qui a rendu si populaire dans ces dernières années, l'idée de la Fédération britannique et qui l'ait si vivement désirer à ceux-ci voir resserrer entre la Grande- Bretagne et la Plus-Grande Bretagne les liens que les générations antérieures ont impru-
demmei.it laissé se relâcher jusqu'à n'être plus en fait que purement nominaux.
La séparation des colonies autonomes serait d'ailleurs pour l'Angleterre un coup très grave porté à sa suprématie maritime, et à la sécurité de son commerce et de son industrie. C'est sur le territoire de ces colonies que sont situées quelques-unes de ses bases navales les plus importantes. Au Canada : Halifax, sur l'Atlantique ; Esquimalt, sur le Pacifique. Dans l'Afrique du Sud : Capetown et Siinon's bay. En Australie : King George's Sound, Thursday Island, Sidney. Devenues indépendantes, ces colonies n'autoriseraient assurément pas l'Angleterre à continuer à occuper ces points stratégiques, nécessaires à leur sécurité personnelle. Et la proclamation de l'indépendance ou de la neutralité de l'une d'elles, à la veille d'un conflit général, viendrait compromettre le système de défense laborieusement élaboré pendant la paix et placer l'Angleterre dans une situation critique. Ces bases navales ne sauraient, à l'heure actuelle, être remplacées par d'autres, et elles sont indispensables à la Grande Bretagne pour assurer non seulement la protection de sa marine marchande, mais
encore son ravitaillement en matières pre mières et en produits alimentaires, pour lesquels elle est à la merci du monde extérieur. « Pour le Royaume-Uni, la sécurité de ses ap provisionnements en produits alimentaires et en matières premières est une nécessité vitale, et c'est la possession de bases navales dans toutes les mers qui contribue largement à cette sécurité. Si l'Australie, par exemple, était indépendante, et une nation étrangère, bien qu'amie, ses ports, ses docks, ses stations de charbon ne seraient ouverts aux navires anglais, dans une guerre où la Grande-Bretagne serait engagée, qu'aux mêmes conditions qu'aux navires de ses ennemis. Tandis que si l'Australie était en guerre avec une autre puis sance, l'Angleterre étant neutre, celle-ci ne pourrait empêcher le blocus des ports australiens, qui nous priverait de notre source la plus importante d'approvisionnement pour la laine. Si, au* lieu de l'Australie, nous supposons le Canada indépendant, les résultats seraient les mêmes, avec cette différence, qu'au lieu de la laine, c'est le blé qui nous ferait défaut... Enfin, supposons l'Afrique du Sud indépendante. Nous sommes en guerre, et elle est
neutre : la flotte de notre ennemi peut faire ce qui lui est impossible maintenant : s'approvisionner au Gap et partir de là pour attaquer l'Inde ou l'Australie (1) ».
La nécessité politique engage donc l'Angleterre à faire son possible pour prévenir l'émancipation complète de ses colonies autonomes. Ce n'est que dans une union intime avec ces jeunes nations, dans la réalisation de ce grand rêve d'une Fédération impériale, qu'elle peut entrevoir la possibilité de conserver la suprématie qui a fait son orgueil et a été un des éléments de sa richesse au cours du siècle dernier. Si ce projet n'était qu'une chimère, un vain rêve, la Grande-Bretagne verrait diminuer rapidement sa situation dans le concert des na tions mondiales, sa grandeur serait irrémédia blement atteinte, sa fortune économique ellemême se4 trouverait compromise.
Les raisons politiques ne sont pas seules à militer en faveur de la Fédération*. L'augmentation constante et considérable des dépenses rend un allégement nécessaire pour le contri buable anglais : ne serait il pas naturel de la
(1) Admirai sir John Colomb, dans Britannic confédération, p. 22.
part des colonies autonomes de participer aux frais de la défense impériale pour une part proportionnelle aux avantages qu'elles en retirent? Enfin, plus récemment encore, l'intérêt économique a été invoqué au nom de la même politique. Le développement général du système protecteur, la concurrence de plus en plus grande que rencontrent les industriels anglais sur les marchés coloniaux britanniques, sur le marché métropolitain même, ont amené une vive réaction contre les idées libre-échangistes, et favorisé un mouvement pour substituer une politique de tarifs préférentiels entre les diverses parties de l'empire, à l'indépendance douanière existant a l'heure actuelle. Après avoir étudié le mouvement impérialiste et ses causes politiques, il nous faut étudier les nécessités financières et les raisons économiques qui paraissent rendre également désirable la Fédération impériale.