CHAPITRE III
La réaetloa contre le llbre-ée hanure
Les initiateurs du mouvement libre-échangiste, les apôtres de la croisade engagée entre 1835 et 1850 contre les lois céréales et pour le triomphe définitif de la réforme commerciale dont Huskisson avait posé les bases en 1825, les Cobden, lesBright, les Villiers, avaient promis à TAngleterre, si elle s'engageait résolument dans la voie qu'ils lui indiquaient, une prospérité merveilleuse. Jamais peut-être, pro phétie n'a été à ce point réalisée. Pendant plus d'un demi-siècle, aucun obstacle, aucune concurrence n'ont entravé l'essor de TAngleterre, et, à la faveur du régime qu'elle avait adopté, elle réussit à acquérir une suprématie économique incontestée. L'agriculture, l'industrie, le
commerce, lîi navigation maritime allèrent jusqu'en 1875, e.n prospérant du même pas. Toutes les classes de la nation: propriétaires, fermiers, chefs d'entreprises, salariés, profitaient de cet extraordinaire élan. Quoi d'étonnant que la population tout entière ait donné sans réserve son adhésion à la politique nouvelle. Le libreéchange, après un pareil succès, devenait une croyance nationale. Il s'imposait à tous les partis politiques : c'était un véritable dogjiïe (jue personne ne contestait plus. Sans doute, les hommes d'État anglais essayaient d'influencer les autres nations, de les amener à imiter Texemple de l'Angleterre, à abandonner pour une politique plus libérale, la politique protectionniste à laquelle elles demeuraient obstinément attachées. Dans l'espoir de les entraîner, Cobden lui même acceptait de négocier un traité de commerce avec la France. Mais la population anglaise n'appréhendait alors aucun inconvénient du fait d'èlre seule à ^mUquev le free-trade , Elle croyait fermement que le libre-échange est un bien en lui-même, qu'une nation qui abolit les droits de douane se fait du bien à elle-même, en se donnant le moyen d'acheter au meilleur compte ce dont
elle a besoin, en facilitant aux autres nations leurs échanges avec elle, et que ce serait folie de se priver de ces avantages pour vouloir attendre que les autres consentissent également à en profiter.
Les vingt-cinq dernières années ont paru, cependant, donner un démenti aux enseignements des free-traders. L'agriculture a été cruellement atteinte. L'industrie même, dont le développement a compensé pendant de nombreuses années les déboires éprouvés par Tagriculture, a passé à son tour par des phases pénibles. Les industriels anglais se voient obligés de lutter aujourd'hui contre des concurrents qui ont édifié leur grandeur à Tabri de ces barrières de douanes, qu'ils avaient appris à considérer comme une entrave au progrès. De pareils faits ont naturellement atteint la foi de la population anglaise dans le libre-échange. Des doutes ont été émis sur les avantages de la politique suivie aveuglément depuis un demisiècle. Ses vertus n'ont plus paru aussi assurées qu'autrefois. On s'est demandé si, après avoir si bien profité à l'Angleterre d'hier, elle ne serait pas au contraire nuisible à celle d'aujourd'hui, et si, par suite du changement des
■ .«'vr.er'.T-'.i^,
r^TJ "."'iS^'r^- ; '•
conditions économiques, une modification de la politique commerciale ne s'imposait pas. Le peuple anglais n'a plus dans le domaine éconoluique, de même que dans le domaine politique, la superbe assurance dans Tavenir dont il faisait preuve autrefois. Ici encore, il sent sa suprématie menacée. Pour la retenir, de nouveaux réformateurs lui proposent d'abandonner le libre-échange et de chercher dans une union douanière avec les colonies, les garanties contre les dangers économiques auxquels la politique actuelle expose l'Angleterre.
Le mouvement de réaction contre le free- Irade n'a pris, à vrai dire, de consistance que dans les dernières années. Déjà, cependant, il a laissé sa marque dans la législation.
Les premiers symptômes de malaise de l'agriculture se manifestèrent vers 1873-75. On crut d'abord à une crise temporaire; il n'en était rien. Pendant la décade- suivante, le mal alla s'aggravant. La culture des céréales, du blé, notamment, fut fortement atteinte parla baisse des prix qui, après un léger et éphémère relèvement en 1877, reprit de nouveau pour aller encore en s'accentuant. Les plaintes de l'agriculture provoquèrent en 1879, la nomination
d'une Commission royale pour rechercher les causes de la dépression agricole. L'industrie ne tarda pas à se plaindre à son tour. Depuis 1850, elle avait joui d'une prospérité presque continue. La consommation du marché intérieur était allée se développant avec rapidité, sous la double influence de Taccroissemeut de la population et de Tamélioration du bien-être gé néral. D'autre part, les industriels trouvaient à l'extérieur des débouchés de plus en plus considérables pour leurs produits. En vingt ans, la valeur des exportations (1) augmentait de 155 0/0, et cela, d'une manière presque continue, passant de 74.6 millions de liv. st., moyenne annuelle pour 1850-52, à 189.7 pour 1868-70. Les années 1871 à 1873, témoignèrent une augmentation soudaine et considérable des exportations, due pour une grande part au conflit frailco-allemand. On enregistra les chiffres de 223, 256 et 255 millions de liv. st., mais de 1875 à 1879, une baisse importante se produisit ; on retomba pour cette dernière année à 191 millions, et, après un relèvement de 1881 à 1884, les trois années suivantes virent
(1) Commerce spécial.
.^WiV['^sp*5PP
une nouvelle rechute. L'industrie joignit alors ses plaintes à celles de Tagriculture, et, en 1885, une Commission royale était nommée pour étudier la crise industrielle.
Les Commissions de 1879 et de 1885 signalèrent comme une des causes les plus sérieuses des crises agricole et industrielle, et en particulier de la première, la baisse générale des prix survenue depuis 1873. Ni Tune ni l'autre, ne proposèrent un retour à la protection . Un autre remède parut pendant un temps séduire les esprits. Suivant certains économistes et finauciers la raison priïicipale de la dépression des prix était la raréfaction de For. L'Allemagne ^ les Pays Scandinaves, les États-Unis, en adoptant l'étalon d'or, avaient dépossédé Targent de la qualité de métal-étalon, dont il avait joui jusqu'alors, concurremment avec le métal jaune. Celui-ci, se trouvant chargé seul à présent des fonctions qu'avaient remplies les deux métaux autrefois, l'équilibre antérieur entre la monnaie et les marchandises était rompu. Cette opinion amena la création de ligues bimétallistes pour obtenir ce que l'on appelait la réhabilitation du métal blanc. Dans les milieux agricoles, dans les
milieux industriels même, particulièrement dans le Lancashire, plus directement affecté par la baisse de Targent, par suite de ses re lations avec Tlnde et rExtrême-Orient, le relèvement du prix de ce métal parut pendant quelques années être le remède à la crise dont on souffrait. Mais les intérêts financiers, par tisans résolus du monométallisme-or, n'ont pas permis qu'on l'essayât, La campagne en faveur du bimétallisme n'a jamais soulevé de grand mouvement d'opinion. Elle s'est poursuivie cependant jusqu'en 1893, ranimée de temps à autre par le vain espoir d'arriver à une entente internationale pour essayer le relèvement du prix de l'argent. La fermeture à cette époque (1) des hôtels des monnaies de l'Inde à la frappe du métal-blanc lui a porté le coup de mort.
C'est vers 1880, sous l'influence de la dépression économique, que parurent les premiers symptômes de défiance envers le libre-échange. En 1881, la National fair-trade league éiaii créée pour provoquer une agitation en vue d'obtenir une modification de la politique douanière. Ses
(i) Loi du 26 juin 1893.
fondateurs voulaient empêcher « les produits des États étrangers qui se refusent à traiter équitablement les produits du Royaume-Uni, de venir concurrencer indûment sur les marchés britanniques les produits du travail national, et provoquer, au moyen d'une union commerciale entre la mère-patrie et ses colonies et dépendances, une extension du commerce dans TEm pire même ».
La doctrine que le libre-échange est bon pour la nation qui l'adopte, quelle que soit la politique des autres nations, était combattue par celle suivant laquelle le free-trade n'est efficace qu'autant qu'il y a réciprocité. La ligue déclarait nettement l'échec du libre-échange, dans (( son dessein d'assurer des marchés libres pour les articles anglais dans les pays étrangers, en échange de la libre admission des leurs sur le marché anglais », et elle affirmait que les faits ontmontré que cet insuccès a eu une répercussion défavorable sur la prospérité de la nation, et met en danger l'emploi régulier et le bien-être futur des classes ouvrières. Les fairtraders étaient en avance sur l'opinion publique: la politique de représailles, les idées d'union douanière avec les colonies ne rencon-
traient encore que fort peu de partisans. Ils essayèrent vainement, aux élections générales de 1885, de faire triompher leur programme :
ils furent piteusement battus (1),
La dépression agricole n*a fait qu'aller en s'aggravant pendant les vingt dernières années. Les agriculteurs avaient trouvé d'abord quelque compensation aux déboires que leur faisait éprouver la culture du blé, dans Télevage et l'augmentation des produits de la laiterie.
Mais, à partir de 1884, le prix de la viande, qui
(1) La National fair trade league énumérait ainsi les différentes parties de son programme :
L Tous les traités de commerce contenant des arrangements douaniers devront pouvoir être dénoncés par un avis donné un an à l'avance, et ils contiendront une clause spécifiant que la clause de « la nation la plus favorisée » accordée à un Etat étranger, ne s'appliquera pas à l'avenir aux arrangements préférentiels conclus entre le Royaume-Uni et ses colonies ou dépendances.
IL Les matières premières destinées à l'industrie nationale ne seront frappées d'aucun droit, de quelque pays qu'elles viennent, afin de faciliter la vente de nos articles manufacturés.
III. Des droits d'importation frapperont les produits des pays étrangers qui refusent de recevoir nos produits manufacturés,en franchise, ou à des conditions équitables [in free or fair exchange].
IV. Un droit modéré sera imposé sur les produits alimentaires venant des pays étrangers, tandis que les mêmes produits venant de toutes les parties de l'Empire seront admis en franchise.
s'était mamtenu jusqu'alors, se mit à baisser à son tour, el, bientôt après, il en fut de même pour les produits de la laiterie (l). Malgré leurs efforts, les agriculteurs anglais n'ont pu lutter efficacement contre la concurrence étrangère amenée par l'accroissement continu des facilités de transport.
Suivant M. Turnbull, le revenu brut agricole du Royaume-Uni, provenant de Télevage et de la cuUure (à Texception des fruits, du houblon et des légumes autres que les pommes de terre) est tombé successivement: de 193.892.000 liv, st, pour les cinq années 1882-87, à 175.802,000 liv. st. pour les cinq années 1887-92,
{!] Étendue consacrée à la culture des céréales. Acres: (000 omis) ; moy. annuelle.
FrooienL 3.671 2.564 iTsOe
Autres céréales. 7.724 7.10t 6.760
Total das céréales 11.3^ 9.665 8.566
Frai riea (a rtlHûiellos et naturelles). 23.605 26.877 28.346 D'après les Siatistical abàtracts.
Mouvement des prix des produits agricoles moj. annuelle ; les prix en 1871 = 100 Viande Blé de bœuf de moulpn lait œuls
1871 100 lOÔ" 100 lÔÔ lOÔ"
D'après le Report on Wholesale andretail priées ; 321 ; 1903
et 161.622.000 liv. st. pour les cinq années 1892-97. Soit une diminution de 16.5 0/0 de la dernière période sur la première, et une perte déplus de 750 millions de francs (1). L'extension de rélevage au détriment de la culture des céréales a eu naturellement pour résultat d'activer le dépeuplement des campagnes, commencé déjà par les tentations qu'offrent les grandies villes aux travailleurs agricoles (2). Ceux qui sont restés, grâce à cette raréfaction de la main-d'œuvre, n'ont pas supporté le poids de la crise : leur salaire nominal a continué à s'élever en même temps qu'ils bénéficiaient de la baisse des prix. Le poids de la dépression agricole a porté tout entier sur les fermiers d'abord, puis il s'est étendu graduellement aux propriétaires fonciers, à mesure que les fermages ont dû s'ajuster aux conditions nouvelles:
(1) Cité par sir Vincent H. -P. Gaillard: Impérial fitcal reform, p. 117.
(2) Nombre d'individus occupés par l'agriculture en An-
gleterre et dans le pays de Galles (000 omis).
De moins 20 ans el j |^i
de 20 ans au-dessus
Fiscal blue book ; 1903 ; Gd. 1761, p. 363.
La baisse de ceux-ci, variable naturellement suivant les régions, s'est élevée dans certaines, jusqu'à 50 0/0. En 1893, une nouvelle Commission royale était nommée pour étudier la situation de l'agriculture. L'enquête témoigna d'un changement considérable dans les esprits à l'égard du libre-échange, a Le remède suggéré par la majorité des témoins à l'état actuel des choses — dit le rapport, — est un retour aux mesures de protection, et il est impossible d'ignorer qu'un grand nombre d'agriculteurs partagent cette opinion (1) ». Malgré leur désir de voir abandonner lefree-trade, la plupart des témoins reconnurent cependant qu'ils avaient peu de chance d'obtenir un semblable changement de politique. Quant à la Commission, la majorité de ses membres déclara dans le rapport final que les effets de la politique protectionniste en Allemagne et en France ne leur paraissaient pas encourageante, ces pays n'ayant, pas plus que l'Angleterre, réussi à éviter une « sévère dépression agricole » .
L'agriculture n'occupait plus une place assez importante dans la vie économique et politique
(I) Final report, 1897 ; C. 8540, p. 161, par. 8.
de la Grande-Bretagne pour susciter en sa faveur un mouvement d'opinion, qui devrait avoir pour résultat un renchérissement du prix de la vie pour la masse de la population. Dans la Grande-Bretagne d'aujourd'hui, c'est Tindustrie qui domine : c'est-elle et les masses ouvrières qu'elle occupe qui imposent leur volonté. La réaction contre le libre-échange ne pouvait devenir sérieuse que lorsqu'elle trou verait un appui dans la population industrielle. Le Gouvernement n'est cependant pas resté sourd aux plaintes des propriétaires et des agriculteurs. La taxation locale pèse lourdemen sur la propriété foncière : depuis 1888, le Gouvernement impérial est venu en aide aux budgets locaux, en leur octroyant des allocations de plus en plus importantes. Puis, en 1896, sur la recommandation de la Commission agricole, VAgricultural rates act a allégé de moitié la part contributive aux taxes locales des terres affectées à lagriculture (1). Enfin, la loi de 1894 sur la police sanitaire — le diseases of aminals act — qui restreint considérablement la faculté d'importer des animaux vivants cache,
(1) Cette loi votée pour 5 ans a été renouvelée en 1901» pour une période de même durée.
SOUS son but avoué, un dessein de protection économique.
La Commission de 1885, sur l'état du commerce et de l'industrie, résumait ainsi son enquête : « Nous avons montré que tandis que la production générale de la richesse dans le pays est allée croissante, sa distribution a subi de profonds changements ; que ces changements ont eu pour effet de donner une plus grande part qu'autrefois au consommateur et au travailleur, et de contribuer ainsi à une distribution plus égale ; que la condition de la classe qui dépend du produit du sol n'est pas satisfaisante, et que le nombre des sans-travail est un fait d'une sérieuse gravité; mais que la condition générale du pays est encourageante pour Tavenir ; que l'industrie, quoique laissant moins de profit, montre peu de tendance à diminuer en volume ; mais que par suite de la nature des temps la demande pour nos produits ne croît pas avec un taux aussi rapide qu'antérieurement ; que notre capacité de production excède par suite nos besoins, et peut en outre être accrue très rapidement ; que ceci est dû en partie à la grande quantité de capital qui est constamment accumulée dans le pays, en partie
à Télan donné à la production par les événenements de 1870-71, qui a été maintenu plus longtemps qu'il n'était justifié par les demandes, et en partie à la chute du pouvoir d'achat d'au moins un groupe important de la communauté (1) ; que notre situation comme la première nation manufacturière du monde n'est plus aussi assurée qu'antérieurement, et que les nations étrangères commencent à nous concurrencer démesurément sur plusieurs marchés où nous avions autrefois un monopole (2) ».
Ces concurrences nouvelles, sur lesquelles les commissaires appelaient l'attention des industriels, allaient bientôt faire naître des appréhensions considérables. Habitués au quasi-monopole universel dont ils avaient joui pendant un demi-siècle, les industriels anglais semblaient ne pas envisager la possibilité de s'en voir dé~ posséder un jour. La reprise des affaires pendant la période^ 1888 90 parut donner un démenti aux pessimistes qui, adhérant aux idées de fair-trade, demandaient un changement de politique commerciale. Mais les années 1891-98 virent une nouvelle rechute. De nouveau, le
|1) Lh population agricole.
(2J Final report. I8S6 ; C. 4893, p. XXIII.
nombre des sans-travail augmenta, et les statistiques du commerce extérieur enregistrèrent une diminution dans le chiffre des exportations. Sur ces marchés où ils écoulaient autrefois si aisément leurs produits, les industriels et les commerçants anglais voient les affaires devenir plus difficiles. Des nations qu'ils approvisionnaient jusqu'alors se hâtent de développer leur industrie pour faire face à leurs propres besoins. L'Allemagne, puis les États-Unis se lancent, comme l'avait fait jadis TAngleterre, dans k voie de l'industrialisation à outrance. Non contents de produire pour le marché national, les Allemands, puis les Américains cherchèrent bientôt de nouvelles sources de bénéfices sur les marchés extérieurs, et ils entamèrent la lutte contre les produits anglais sur les marchés neutres, dans les pays où l'industrie nationale est encore dans l'enfance.
Un cri d'alarme retentit alors en Angleterre. Les rapports consulaires signalent la concurrence heureuse que les Allemands font à l'industrie anglaise sur tous les marchés. Le « Péril allemand » devient, dans les revues, les discours, les documents officiels, une véri' table obsession, et le petit ouvrage de E.-E.
Williams, publié en 1896 : w Mode in Gei-many » popularise la terreur de ce danger nouveau.
Au péril allemand vient se joindre peu de temps après le « Péril américain». Dans une enquête sur le commerce dans l'Empire britan-' nique (1), les gouverneurs des colonies signalent la concurrence des produits américains à régal de celle des produits allemands. Et, au livre de Williams, s'ajoutent, en 1901, un pamphlet de Fred. A. Me Kenzie : Les envahisseurs américains, et Tannée suivante, L*mvasion américaine de sir Christophe Furness.
« L'entreprise, Ténergie, Tindépendance américaines triomphent aujourd'hui dans la lutte pour Ip commerce, dans de nombreux pays, des industriels anglais, — écrit le premier n. « Presque simultanément, avec l'apparition des États-Unis, comme une puissance conquérante et colonisatrice, — écrit le second, — TEurope a été épouvantée par la vue d'une Amérique sortant de ses frontières et s'avançant dans l'arène, armée de pied en cap, comme un géant industriel, d'une puissance presque irrésistible, avec la détermination ouvertement
(1) Trade of the british Empire and foreign compétition,
f^ LA CRISE ANGLAISE
proclamée de conquérir les marchés du monde et la suprématie économique universelle ». De ces concurrents, ce sont les derniers venus qui paraissent les plus redoutables pour l'avenir : a Les États-Unis, avec les avantages naturels qu'ils possèdent et leur population rapidement croissante, deviendront vraisemblablement un adversaire commercial encore plus dangereux que TAllemagne elle-même », conclut, après une courte étude comparative, un document oflîciel récent (1). Et, au retour d'une enquête en Amérique, faite à la fin de 1902, M. Mosely écrit : ff Le marché intérieur des Etats-Unis est k rheure actuelle tellement absorbé par son propre développement, que les Américains n'ont pu accorder encore que peu d'attention au commerce extérieur; mais dans quelque teuipSj lorsque les nombreuses usines qui se construisent seront en pleine activité, TAméri que deviendra un des concurrents les plus redoutables sur les marchés du monde (2) ».
(f La suprématie industrielle de la Grande-
|1| Mémorandum de A.-E. Bateman, 1902: Comparative slatisticâ of population, industry and commerce ; Cd. 1199, p- m.
m Rf ports of the Mosely industrial commission, 1903, pféfoceT p. 7.
^^iè^g&.
Bretagne a été longtemps un axiome. Elle devient rapidement un mythe (1) ». Celte constatation affligeante s'impose aux économistes et aux industriels. « Notre accablante suprématie industrielle, — écrit un attaché commercial, dans uneétudesurlecommerceanglaisdel885àl895, — n'est plus le fait assuré quelle a été. Nous ne sommes plus dans Tenviable situation d'autrefois, où nous ne rencontrions sur les marchés du monde aucuns concurrents sérieux pour nos produits manufacturés. Le bon vieux temps n'est plus : par suite de l'évolution et des progrès de toutes les nations, nous devons faire face maintenant à des conditions nouvelles (2) ». Un industriel de Manchester ne craint pas de dire : « Il nous est difficile d'imaginer que l'Angleterre puisse avoir atteint un moment critique de son histoire, ou que sa position nationale et industrielle puisse être sérieusement en péril... Il n'y a aucun doute que la nation s'est endormie dans une fausse sécurité, d'où elle sera tirée par un rude réveil... La productivité de nos rivaux va croissant dans
(1) E.-E. VHIiams; a Made in Germany », p. i.
(2) William S. -H. Gastrell: OurPrade in the wold in relation to foreign compétition, 4885 to 4895 ; p. 2.
toutes les branches, tandis que la nôtre décline; le centre industriel se déplace : il passe de TAngleterre aux États-Unis et à rx\lleinagne. ..(!)». Et le même document officiel cité plus haut, consacré à une étude comparée du développement économique de la Grande-Bretagne et de ses principaux concurrents dit : a Si la paix n'est pas troublée, TAUemagne et les États-Unis verront croître certainement le taux de leur mouvement progressif. La concurrence que ces pays nous font sur les marchés neutres, et même sur notre marché national, à moins que nous nous montrions nous-mêmes actifs, deviendra de plus en plus sérieuse (2) » .
Les statistiques indiquent nettement, d'ailleurs, le ralentissement dans le développement des exportations. De 1850 à 1873, le chiffre de celles-ci a été en augmentant avec une rapidité extraordinaire. A partir de cette dernière date, et tout en tenant compte du caractère anormal offert par les années 1871 à 1873, l'élan paraît brisé : de 1850-54 à 1865-69, Taccroissement a
(i) F. Merttens : The growih of foreign compétition. Communication à la a Manchester statistical society », 24 avril 1801.
(2) Gd. 1199; p. 30.
été de 122 0/0 ; de 1875-79 à 1900-02, il n a été que de 38 0/0, et encore ce chiffre n'est-il dû qu a Taugmentation de la moyenne des trois dernières années :
Valeur totale des exportations (sauf les navires)
Moyenne annuelle, en millions de liv. si. (I)
L'analyse des statistiques des vingt dernières années montre mieux encore les diflBcultés que rencontrent les industriels anglais sur les marchés extérieurs.
Va^urs des exportations des principaux produits britanniques
Moyennes quinquennales. Millions de liv. st. (2)
Textiles 107
Produits métallurgiques. 40
Charbon 10
Autres articles 67
(i) D'après le fiscal blue bock, Gd. 1761 ; p. 97. (2) D'après A.-L. Bowley : National progress in wealtk and trade^ p. 51.
La valeur de Texportation des textiles a diminué ; celle des produits métallurgiques ne s'est que faiblement accrue. L augmentation de la dernière période est due à un accroissement de l'exportation du charbon, qui a presque triplé, et des articles divers. Ces deux dernières classes qui, en 1883-87 ne formaient que 34 0/0 de l'exportation totale, y entraient en 1898-02 pour 44 0/0 : c'est un changement important dans la nature des produits exportés.
Dans l'industrie cotonnière, l'exportation des filés a diminué en quantité et en valeur, et cette baisse n'a été que tout juste compensée par une augmentation dans l'exportation des cotonnades en pièce, pendant la dernière période (1) :
Exportation des filés — — — —
de coton 12 12 9 8
Exportation des cotonnades en pièce. 58 60 56 61
Quant à l'industrie lainière, la légère aug mentation dans l'exportation des filés n a pu
(1) D'après A.-L. Bowley, op, cit.^ p. 46.
LA RÉACTION CONTRE LE tlBREÉCHANGE 125
compenser la baisse de Texportation des tissus (1) :
Exportation des filés — — — —
de laine 5.2 5.2 6.6 6.0
Exportation des tissus de laine 19.5 19.6 16.9 14.7
ir7 2^8 23.5 20.7
Enfin, l'industrie métallurgique ne témoigne d'un progrès sérieux que dans une de ses branches : Texportation des outils et machines (2):
Quincaillerie et coutellerie 3.1 2.7 2.0 2.1
Outils et machines 12.6 15.9 15.7 18.9
Articles divers en fer et en
acier 15.4 16.8 13.1 16.9
Fer-blanc 4.7 6.1 3.9 3 6
Fer en saumon et puddlé.. 2.8 2.6 2.3 3.9 Acier en lingots, en barres
et en feuilles 1.4 1.7 2.2 3.0