‹ La crise anglaise: impérialisme et protectionChapitre 11 sur 14 · Is^ 39^ . ^ïsl · texte numérisé non relu

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Or, tandis que les exportations du Royaume Uni n'augmentaient plus que si lentement pendant les vingt dernières années, celles de

(1) D'après A.-L. Bowley, op. cit., p. 48.

(2) D'après A.L. Bowley, op. cit., p. 49.

rAllemagne et des Etals-Unis se développaient avec rapidité :

Chiffre des exportations {G^ spécial). Moy. ann. (Millions de liv. st.) (1)

AugmenUUon de 1896-1900 sur 1880^

1880-84 18961900 Quantité Proportion

Royaume-Uni. 234 249 15 6.4 p. 100

Allemagne.... 156 192 36 23.1 -

États-Unis.... 166 237 71 42.8 -

La part prise par l'Angleterre dans les importations des pays étrangers allait constamment en diminuant:

Proportion des importations totales tenant du Royaume-Uni (moy. ann.) (2)

Europe (moins l'Autriche- — ~ —

Hongrie) 18 17 16 15

Egypte 39 37 34 38

États-Unis, C

République Argentine, < 26 25 24 21 Uruguay et Cliili. (

Chine 25 21 18 17

Japon 45 34 33 21

(1) Mémorandum, Cd. 1199, p. 10.

(2) Mémorandum, Gd. 1199, p. 22.

Mais ce n'était pas seulement sur les marchés étrangers (1) que l'Angleterre éprouvait les effets de la concurrence allemande et américaine. Elle la ressentait vivement dans ses propres colonies, où elle se voyait enlever une partie de l'augmentation de leur commerce, qu'elle s'était crue assurée de garder (2) :

(i) D'après le memorandam de M. A. -S. Bateman ; Cd. 1199.

î% w Ils " -

Augmenta- (MiWions

tion des lm\ de £. *** 309.733 + 3.827 + 22.401 + 13.544 + 20.662 portations )

'<>/<»',«« «nlrei p.ioo. -^ 44.2 +44.1 + 13.7+61.0 +356.7 ]oo4-Qa el f 1898-1900.

I / ja /^*"*î°* +28.682 + 1.322 -3.774 + 510+3.010 ^ll ^^^ f p. 100. +22.8 + 38.8- 8.7+ 9.2 + 116.7

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Millions

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Igf des /Millions ^ 88.346+ 183 +1.319 + 2.033+ 3.538 t^\ EUU- ) de X.

^" Unis (

(2) Mémorandum, Cd., 1199.

f8M-85 1890-92 1893-95 1896-1900 (MillioM 4e Ur. st.)

Valeur totale des impor- — tations des possessions et colonies britanniques (mo j. ann.) 194 236 216 268

Part dam ces importations :

(Poorcentafe)

Du Royanme-Uni 54 51 52 45

De l'Aiiemagne 0.8 2.4 2.1 2.8

Des Étote-Unis 8.6 8.1 8.5 11.8

L'ardeur avec laquelle l'Allemagne poursuit la lutte sur tous les marchés, le développement industriel extraordinaire manifesté par les Etats-Unis pendant la dernière décade, éveillent des craintes sérieuses en Angleterre . On étudie de près la situation, et cet examen amène des aveux désagréables. Les membres du Comité de l'éducation technique du Conseil de Comté de Londres, déclarent, après une enquête faite au cours de 1902, qu'il leur est impossible de résister à la conclusion que « pendant les vingt ou trente dernières années, l'Angleterre, par suite de la concurrence des pays étrangers, a perdu certaines branches d'industries, et que, dans plusieurs autres branches, les industriels anglais se sont laissé dis' tancer par leurs rivaux étrangers w. Ils ci-

tent parmi les industries ayant le plus souffert: les industries chimiques, notamment celles des couleurs d'aniline et autres produits tirés du goudron, les industries électriques, la fabrication des instruments d'optique, l'industrie mécanique (1). Les industries fondamentales elles-mêmes : textiles, métallurgie semblent également menacées. « Notre industrie cotonnière — dit M. Merttens, membre de la société de statistique de Manchester, — n'a pas seulement à redouter le développement de cette industrie en Amérique et en Allemagne. Elle souffre d'une cause plus sérieuse : la concurrence que nous fait la production nationale dans les divers pays. Notre exportation a été probablement plus atteinte par la construction de filatures et de tissages chez nos clients, un peu partout, dans le monde entier, que par les progrès de nos rivaux [dans le commerce international].

Nous n'expédions pas moins, annuellement, de 6 millions de liv. st. de machines pour l'industrie textile, et comme cette exportation augmente chaque année, et que, après tout, la con-

(1) London county council, Technical éducation board, report o( the spécial sub-committee on the application of science to industry, 15 th. Jaly, 1902.

soïuiDatLon des articles de coton est limitée, nous ne pouvons guère espérer voir se développer nos exportations de cotonnades, nous devons plutôt nous préparer à voir se produire une contraction (1) ». L'avenir ne paraît guère plus favorable au même auteur, en ce qui concerne l'industrie métallurgique : « Les grandes réserves de l'Amérique, et les richesses minérales de l'Allemagne, plus limitées, mais seulement partiellement entamées encore, comparées à nos dépôts presque épuisés de minerai de fer, de cuivre, de plomb, d'étain, de zinc, constituent une sérieuse menace pour notre industrie.. . Les Etats-Unis et TAliemagne ont d'importants avantages dans la possession de plus grandes ressources minérales, et dans les conditions de production et de distribution. Il est vraisemblable que non seulement ces pays fourniront aux nations étrangères le fer, l'acier, le cuivre, le plomb, l'étain et le zinc h l'état brut, mais encore que nous serons obligés de leur acheter la quantité de ces métaux dont nous aurons besoin (2) ».

(1) r, Merttens, op. cit., p. 121.

(2) F. MerlteDS, op. cit., p. 125.

De son côté, le professeur W. J. Ashley (1) analysant les exportations anglaises pendant les vingt dernières années remarque que « les industries les plus anciennes et les plus importantes déclinent visiblement dans leurs exportations ou ne se maintiennent qu'avec une difficulté croissante » :

Proportion des industnes fondamentales dans la valeur des exportations totales (2)

3 principales Industrie

industries textiles métallurgique

« La valeur totale des exportations n'a pas^ à vrai dire, décliné de la même manière que la valeur de ces exportations particulières. La place de celles ci a donc été prise dans une certaine proportion par d'autres produits » . De ces derniers, le plus important est le charbon : « Entre 1850 et 1900, — dit M . D.-A. Tho-

(1) W.-J. Ashley, prof, of commerce io the university of Birmingham: The tariff problem^ p. 67.

(2) D'après le prof. Wagner : « Agrar-und Industriestaat », 2« éd., p. 210; cité par Ashley, op, ait,, p. 68.

mas, qui a fait uoe étude approfondie de cette question (1), — tandis que la quantité de charbon produite dans le Royaume-Uni et retenue pour la consommation nationale a plus que triplé, ou, par tête, un peu plus que doublé, Te xpo nation, en comprenant le charbon embarqué pour T usage des vapeurs engagés dans le commerce étranger, a crû 15 fois, et a passé d'une proportion de 6,8 0/0 à 26 0/0 de la production totale. En valeur, cette exportation a progressé de 2 0/0 des exportations totales en 1850, [à 4,8 0/0 en 1880], et plus de 16 0/0 en 1900. En tenant compte des prix exceptionnels atteints par le charbon en 1900, il

(t) D.*A. Thomas: a The growth aod direction of oar foreign trade m coal j> ; Journal of the royal statistical Boeiety^ 30 sept. 1903.

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livr. st.

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n'en résulte pas moins qu'il y a eu [dans les dernières années] une très grande augmentation dans Timportance relative de notre commerce étranger en charbon, que Ton compare la quantité exportée à la production totale, ou la valeur du charbon exporté à celle des exportations totales ». « En exportant son charbon, — dit le professeur Ashley, — la Grande-Bretagne vit évidemment sur son capital, car il ne pourra jamais être remplacé, et, suivant Tobser vation d'Adam Smith : ce qui serait une folie dans le cas d'une famille, ne peut guère être considéré comme de la sagesse dans le cas d'une nation... L'ironie de la situation est accentuée encore parle fait que le charbon sans fumée, si précieux pour la marine, qui forme une grande partie de notre exportation de charbon, est une des plus importantes munitions de guerre (1) ». Indépendamment du charbon, les principaux produits dont l'exportation a été croissant dans les vingt dernières années ont été : les vêtements confectionnés, les condiments, confitures et fruits conservés, les toiles cirées, les articles de caoutchouc, le savon, les meubles,

(i) W.-J. Ashley. op. cit., p. 104.

articles de bureau et de tapisserie, les cordes et ficelles, et surtout les spiritueux (1). N'est ce pas là l'indice d'un changement important dans l'organisation de Tindustrie anglaise ? Ces industries sont précisément celles où « la masse du travail employé est du travail bon marché et inexpérimenté (unskilled)... L'Angleterre, moins sûre des industries qui exigent un apprentissage et assurent l'indépendance, se tourne apparemment de plus en plus vers les ùccupatiôDs pour lesquelles elle jouit d'un avantage sur rAmérique et ses colonies mêmes, par suite de la présence chez elle d'une masse de travail bon marché, inférieur et docile (2) ». Ce n'est pas seulement, d'ailleurs, sur les marchés étrangers et les marchés coloniaux que les industriels allemands et américains concurren cent les prodaits anglais : c'est sur leur propre

(1} D'après W.-J. Ashley, op, cit,, p. 106.

Pragrcssion des exportations de 8 industries (milliers de liv. si.) uiay ann vûlemeots loiles articles de condimenls,

^ ' ' confeci. cirées caoutchouc confitures, etc.

iSDSiyOa. 5.397 1.247 i.325 1.453

moy^ann. ..v..a ^M^^^L eîÇlîes «Pi^tueux 1883 87, 493 655 396 . 886

ië98'igoa. mi 672 500 3.950

li) AV.^J. Ashley, op. cit., p. 110.

marché qu'ils les attaquent, souvent avec succès. Les statistiques des dix dernières années indiquent nettement un accroissement de l'importation des articles partiellement ou entièrement manufacturés venant de TAllemagne et des Etats-Unis dans le Royaume-Uni, tandis que TexportatioA des mêmes articles d'Angleterre en Allemagne témoigne une tendance contraire, et que l'exportation des produits manufacturés anglaisauxEtatsUnisa baissé de250/0endixans:

• Importalion des arlicles

manufacturés d'Allemagne

(et de Hollande) en

Angleterre

Exportation des arlicles

manufacturés d'Angleterre

en Allemagne

(et Hollande)

moyenne ann., millions de liv. sler.

moyenne ann., millions, de liv. sler.

Imporlation des arlicles

manufacturés

des Etals-Unis en

Angleterre

Exportation des articles

manufacturés

d'Angleterre aux

EiatsUnis

moyenne ann. millions de liv. sler.

moyenne ann., millions de liv. sler.

La concurrence allemande et américaine pa raît plus redoutable encore par la forme qu'elle prend. A l'abri des barrières douanières éle-

vées pour favoriser le développement de Tin dustrie nationale, les industriels de ces paysont pu organiser leurs cartels et leurs trusts, véritables machines de guerre dirigées contre les au très nations. Assurés contre la concurrence étrangère sur le marché intérieur., capables de maintenir sur ce marché, grâce aux droits de douane, des prix artificiellement élevés, cartels et trusts peuvent impunément jeter sur les mar chés extérieurs Texcédent de leur production à des prix tellement bas, parfois même inférieurs au prix de revient, qu'ils rendent la lutte impossible à leurs adversaires. C'est la fameuse politique du dumping, dont M. Chamberlain etlesnéoréformateursdouaniers ont fait tant de bruit dans la dernière campagne. Suivant eux, cette politique ne peut être regardée comme temporaire: « Elle est le résultat naturel et véritable de révolution industrielle au point où elle est arrivée. A l'intérieur, elle consolide le marché et assure une plus grande régularité du travail ; à Textérieur, c'est une arme dans la lutte commerciale entre nations, dont on ne peut espérer voir aucune d'elles consentiràsepriver (1) ».

(1) W.-J. Ashley, op. cit.. p. 131.

La discussion de ces statistiques, de l'importance de la concurrence étrangère, de la situation faite à l'industrie nationale par les changements récents survenus dans le monde économique, s'est poursuivie d'une manière incessante pendant les dernières années. Après les revues et' les publications spéciales, les grandes revues, puis les magazines ont discuté à leur tour ces questions si graves pour l'avenir de la Grande Bretagne. Le sentiment de sécurité qui dominait dans l'opinion publique a fait place à une vague inquiétude. Soiis Tinfluence de ces appréhensions, la foi dans la politique suivie depuis un demi-siècle a été ébranlée et les fair traders qui, en 1885, n'avaient pu, malgré leurs efforts, créer qu'une faible et éphémère agitation, ont vu leurs rangs grossir rapidement.

Les publicistes et les économistes qui avaient jeté le cri d'alarme attribuaient à la politique protectionniste, la cause principale du dévelop-

pement rapide et extraordinaire des industries allemande et américaine. « Derrière le mur de la protection, d'autres nations ont appris à fabriquer nos propres spécialités aussi bien que nous mêmes, et ont ainsi réalisé ce vaste changement dans le monde industriel qui a eu lieu depuis que le Royaume-Uni s'est engagé dans la politique du free-trade, et qui commence à montrer que l'attacliement inébranlable à cette politique, devenue une partie de l'évangile anglais, est une erreur (1) ».

Les statistiques ne montraient-elles pas, d'autre part, que le renouveau de la politique protectionniste dans un certain nombre de pays pendant les vingt-cinq dernières années avait fortement atteint l'industrie anglaise? Le chiffre des exportations de l'Angleterre aux principaux pays protégés est demeuré stationnaire ou presque ; le développement des exportations n'a été dû qu'aux transactions avec les autres pays, et la part de ces derniers dans les exportations totales de l'Angleterre va continuellement en augmentant, au détriment de celles des pays protectionnistes.

(1) Sir Vincent Gaillard, op. cil., p. 52.

Exportation totale des produits d'origine anglaise (1)

Aux pays et colonies A lous les autres pays

proleclionnistes et colonies

Millions £ 0/0 Millions £ 0/0

Exportation des produits entièrement et partiellement manufacturés

« L'étude des faits amène forcément à conclure que la politique du free-trade en Angleterre, existant concurremment avec la politique protectionniste en Allemagne, est en grande partie responsable de Tavance qu'a

(1) D'après le Fiscal blue book^ Cd. 1761, p. 16 et 17.

Les pays étrangers et les colonies protectionnistes sont : Russie, Allemagne, France, Belgique, Hollande, Espagne, Portugal, Italie, Autriche-Hongrie, Etats-Unis, Canada et Victoria.

faite rAllemagne aux dépens de TAiigleterre. Notre politique fiscale demande donc à être modifiée, sinon refondue. La conclusion est inévitable (1) ». Ne serait ce pas folie pour TAngleterre de rester obstinément fidèle au free-trade, dans un monde protectionniste, au milieu de nations toutes plus acharnées les unes que les autres à s'abriter derrière des droits de douane de plus en plus élevés ?

Et, en vérité, cette situation n'est-elle pas plu tôt une caricature du libre-échange, que le libreéchange même ? « L'Angleterre n'a que la liberté des importations, puisque à l'entrée de la plupart des marchés, et des plus importants, ses produits doivent acquitter des droits élevés. N'y a-t-il pas dans ce fait seul, pour l'industriel anglais, un élément d'infériorité considérable? L'industriel allemand et américain peut travailler à la fois pour son marché national, où le tarif douanier lui donne en fait un monopole, et pour le marché anglais, sur lequel ses produits entrent en franchise. C'est en réalité un marché de 42 millions d'individus qui s'ajoute à son propre marché. Les Allemands ont ainsi

(1) E.-E. Williams, op. cit., p. 164.

un libre champ d'action sur un marché de [42 + 58] 100 millions d'individus, dont plus de la moitié leur est réservé et les Américains peuvent envisager un marché de [42 + 78] 120 millions dMndividus, sur les deux tiers duquel ils ont une situation privilégiée. L'industriel anglais, au contraire, par suite de l'absence de droits de douane à l'entrée du Royaume- Uni, n'est même pas sûr de son marché national. Comment un esprit raisonnable peut-il lui demander de montrer la même puissance compétitive que ses adversaires? Il lui est aussi impossible de le faire que pour une maison avec une petite clientèle de lutter contre une maison avec une grande clientèle... Les free imports nous ont fait perdre notre suprématie dans le commerce extérieur, et elles mettent en péril notre existence même sur le marché intérieur. Elles font de nous de plus en plus une nation de distri buteurs et d'intermédiaires... (1) ».

Les exigences des trade-unions relativement à la durée et aux conditions du travail, et à Télévation des salaires étaient invoqués également en faveur d'une modification de la politique com-

(1) The economices of Empire, National review septembre 1903, supplément, p. 68 et ^S.

merciale. Le travail des ouvriers anglais, plus onéreux et moin$ intensif que celui des ouvriers allemands et américains, ne met-il pas dans un état d'infériorité évidente Tindustriel anglais ? Si les classes ouvrières veulent conserver leur situation privilégiée, le seul moyen efficace n'est-il pas de les protéger contre le travail meilleur marché de leurs concurrents étrangers ?

Ce sentiment de réaction contre le libreéchange se montra, à vrai dire, avec plus de vivacité tout d'abord chez les publicistes et un certain nombre d'économistes, prompts à construire des systèmes et à édifier des théories, que dans les classes industrielles elles-mêmes et dans le monde politique. Pourtant ce nouvel état d'esprit laissait l'opinion publique indécise en face de propositions qu'elle eût repoussées autrefois sans aucune hésitation. Et, dansées dernières années, un certain nombre de mesures législatives ont été adoptées qui témoignent de l'affaiblissement général dans la foi libre-échangiste.

En 1887, à la suite de la grande enquête sur la situation du commerce et de l'industrie, qui avait appelé l'attention sur la concurrence

allemande naissante, le merchandise marks act était voté. Cette loi avait pour but d'empêcher remploi par les industriels étrangers sur leurs produits de marques suggérant une origine anglaise. On prétendait que grâce à ce subterfuge un grand nombre d'articles étrangers s'écoulaient dans les colonies, dont les acheteurs n'auraient pas voulu, si leur provenance réelle avait été connue. Les articles étrangers portant une marque de cette nature, importés dans le Royaume-Uni, durent à l'avenir être revêtus de la mention « made abroad » ou d'une mention spécifiant le pays de provenance. Le but poursuivi n'a d'ailleurs pas été atteint : les acheteurs des colonies sont, dans bien des cas, restés fidèles aux produits dont ils avaient l'habitude et qui, en général, étaient meilleur marché que les produits anglais, mais, connaissant le pays de fabrication, ils ont adressé directement leurs commandes au producteur, au lieu de passer comme autrefois par l'intermédiaire d'une maison de commission de Londres.

En 1897, une loi restrictive recevait l'adhésion du Parlement : le prison-made goods act prohibe l'entrée dans le Royaume-Uni de toutes

144 LA grise: anglaise

marchandises fabriquées entièrement ou partiellement dans une prison, une maison de correction ou un pénitencier étranger.

Ces temps derniers, les tendances nouvelles se sont manifestées avec plus de netteté encore. En 1901, une Commission était nommée pour étudier la question des subventions données dans les pays étrangers à la marine marchande et leurs effets sur le commerce anglais. Le rapport reconnaît que ces subsides ont favorisé le développement de la concurrence contre Tindustrie britannique et favorisé le transfert de ports anglais à des ports du continent de quelques branches du commerce colonial et étranger. Sans doute, les commissaires ne concluent pas à l'imitation de cette politique, mais ils suggèrent une mesure qu'on n'eût assurément pas osé proposer il y a une vingtaine d'années. Ils conseillent de réserver le cabotage dans la métropole et les colonies, où il est ouvert à tous les pavillons, depuis un demi siècle, aux navires anglais et coloniaux et aux navires des seules nations qui concèdent le même privilège au pavillon anglais. Et la conclusion du fameux (( Trust de l'Océan », qui a causé un réel émoi dans le public, a dé-

cidé le Gouvernement à se départir de son attitude traditionnelle et à prêter son appui 6nancier à une compagnie de navigation. Estimant que la marine anglaise ne possède pas de vapeurs dotés d'une vitesse égale à celle des navires allemands, et que le monopole de cette vitesse par une compagnie étrangère est pour l'Angleterre une cause d'infériorité, le Gouvernement a fait avec la compagnie Cunard un accord par lequel celle-ci, en échange d'avances très libérales, s'engage à construire deux navires à grande vitesse pour la navigation de l'Atlantique (1).

L'acceptation donnée par le Gouvernement anglais à la Convention sucrière de 1902, est une autre manifestation de l'esprit interventionniste qui gagne peu à peu du terrain. Tout récemment, en mars dernier, le Gouvernement vient de présenter encore un projet de loi qui en témoigne. Conformément au rapport d'une Commission, qui avait été chargée d'étudier les critiques soulevées depuis quelques années par l'immigration sans restriction des étrangers, il propose de la réglementer, et il demande no

(1) Convention du30]uUlet 1903; Gd. 1703.

tammentle droit pour radministration de pouvoir interdire Teotrée en Angleterre des individus n'ayant aucuns moyens visibles ou vraisemblables d'existence.

Cette série de mesures indiquent bien que les Anglais ne considèrent plus de la même façon qu'il y a une trentaine d'années le rôle du Gouvernement à Tégard des questions purement économiques. C'en est fait de Tabstention intransigeante dans laquelle on exigeait qu'il demeurât; on accepte aujourd'hui de le voir, à l'occasion, s'en départir. Ecrivant, il y a peu de temps, un chapitre destiné à mettre au courant

l'ouvrage classique de lord Farrer « The state in its relation to trade », sir Robert Giffen, indiquant les atteintes portées dans ces dernières années au free-trade, tel que l'entendait lord Farrer, critique quelque peu le dogmatisme de l'auteur, et déclare que « il est juste d'admettre que beaucoup de choses peuvent être faites pour des motifs politiques, qui ne sauraient être approuvées si les questions économiques étaient seules en jeu ». Le libre-échange a perdu dans l'opinion publique la situation particulière qu'il occupait. Il a cessé d'être pour elle un dogme, un principe intangible et

comme sacré; ce n'est plus désormais à ses yeux qu'une politique comme une autre, de laquelle des questions d'opportunité peuvent amener à se départir, dont on estime que l'application absolue puisse., dans certaines circonstances, devenir un danger.

Les attaques contre la politique actuelle, d'abord intermittentes, isolées, purement occa sionnelles, se sont précisées, régularisées peu à peu, et, finalement, elles ont abouti à la for mation d'une école économique « impérialiste » ou, comme certains auteurs rappellent, « constructive (1)». Les partisans de ces idées décla rent demeurer fidèles à la théorie libre échangiste, mais ils affirment que le système existant,

(1) Les principales études publiées pour soutenir ces idées sont : Impérial fiscal reform, par sir Vincent H.-P. Gaillard, 1903; — The tariff problem, par W.-J. Ashley, professer of commerce in tlie Universily of Birmingham, 1903 ; — The économies of empire, par 1* « Assistant éditer » de la National review ; deux suppléments spéciaux aux numéros de septembre et décembre 1903 de cette revue ; — The fiscal policy of the empire, série de 15 arUcles par « an economist » publiés dans le Times, de juin à septembre 1903; — The principles of constructive économies, par J.-L. Garvin, National review, mai 1904. — Ces études, dont la publication presque simultanée a été due à la campagne commencée en 1903, par M. Chamberlain, en faveur d*une réforme douanière, groupent et synthétisent les idées émises depuis plusieurs années dans les nombreux articles de revues qui discutaient ce sujet.

148 LA CBI?E A?r6L.%r:;£

qui esL noD pas le free trade, Dtats sîiuplement le système des free imporis. des importations libres, met les industriels Anglais dans un état d'infénorité marquée vis-à-vis de leurs concurrents étrangers. Les procédés industriels actuels exigent, pour donoer tous les avantages dont ils sont susceptibles, la production en quantités considérables. Plus l'industriel sera assuré d'un débouché important, plus il pourra recourir à un outillage puissant, dont TefTet sera de lui permettre d'abaisser son prix de revient- Mais, pour s'engager dans cette voie, il faut être assuré d*un marcbé étendu. Or, le producteur anglais, loin de jouir d'un marcbé exleosible, voit au contraire le sien se rétrécir chaque jour. L'accès des marchés des grandes nations consommatrices lui est fermé par des barrières douanières élevées, taudis que ses concurrents allemands et américains, favorisés par retendue de leur marché intérieur, sur lequel une situation privilégiée leur est assurée, peuvent, grâce à cet avantage, venir Tattaquer sur son propre marché^ où ses possibilités de vente sont réduites d'autant.

ce La seule politique qui ait quelque chance de prévenir la décadence de ce pays, c'est un»

politique qui se proposera d'élargir la base sur laquelle son industrie repose (1) ». Rétablissement de droits à l'importation pour assurer sur le marché intérieur l'égalité de concurrence entre les producteurs nationaux et les producteurs étrangers et contrecarrer la politique du dumping, et pour donner au Gouvernement les armes dont il est dépourvu actuellement pour négocier avec les puissances protectionnistes des traités de commerce qui lui permettront d'obtenir d'elles, l'abaissement des droits de douane applicables aux produits anglais; recours le cas échéant à une politique de représailles contre les nations qui frapperaient ces produits de droits jugés exagérés: tel est le premier article du programme des néo-réfor mateurs douaniers. Son application rendra, espèrent-ils, à l'industriel Anglais la sécurité sur le marché intérieur. Mais ces mesures défensives « nécessaires pour préserver les industries anglaises de la destruction, ne doivent être regardées que comme des mesures temporaires et provisoires (2) ». Le Royaume- Uni n'offre qu'un marché trop étroit, trop peu

(1) W.-J. Ashiey, op. cit., p. 119.

(2) W.-J. Ashiey, op. ciL, p. 120.

150 IJk CRISE ANGLAISE

expansif, pour fournir les débouchés nécessaires à une puissance industrielle de pre mier rang. Celte large base que la métropole De peut donner, l'Empire britannique ne sera il- H pas susceptible de la fournir ? « Le problème fondamental qui se pose pour la Grande-Bretagne, — dit le professeur Ashley, — est de savoir s'il lui sera possible de trouver dans un empire plus étroitement uni cette base nécessaire à la prospérité économique, qui lui échappe peu à peu sur les marchés éliaugers (1) », « Le seul moyen grâce auquel nous puissions éviter le sort d'un petit pays, — écrii réconoiniste du Times, — c'est de développer les ressources industrielles et commerciales de TEmpire, pour faire équilibre à celles des grandes puissances continentales (2) ».

Sous rindiipuce des idées libre-échangistes, les colonies et les possessions britanniques ont été laissées libres depuis un demi-siècle de suivre la politique commerciale qui leur paraissait la meilleure. Chaque partie de l'empire était regardée comme une entité économique. L'Inde, les possessions coloniales, situées pour la plu-

(t) W. J. Ashley, op. cit., p. 139.

(£) V" article.

part dans la zone tropicale, ont adopté le freetrade, et ne font usage des droits de douane que comme ressource fiscale. Les colonies autonomes, au contraire: Canada, Australie, Nou velle-Zélande, après s'être contentées pendant un temps d'un tarif purement fiscal, ont adopté une politique franchement protectionniste dans le but de développer sur leur territoire une industrie nationale et, profitant de la liberté qui leur étiait laissée, elles ont traité les produits métropali tains à Tégal des produits étrangers. Aucun plan suivi, aucune idée d'ensemble n'ont présidé au développement des richesses de l'empire. Son étendue, la variété des climats sur lesquels il s'étend, lui permettraient cependant de se suffire à lui-même: les produits alimentaires: blé, viande, produits de la laiterie ; une grande quantité des matières premières: laine, coton, peaux, etc., pour lesquels la métropole est actuellement tributaire de l'étranger, pourraient lui être presque totalement fournis par ses colonies, tandis que les industriels Anglais trouveraient dans ce marché de 400 millions d'individus, où la race blanche a encore, dans les régions de zone tempe rée, des possibilités d'accroissement considé-

rables, la large base dont ils ont besoin pour lutter avec succès contre leurs rivaux. La métropole et les colonies se prêteraient de la sorte un mutuel appui. Le Canada, TAustralie ne trouveraient-elles pas plus d'avantages à consacrer toute leur activité à la production agricole, qu'à s'efforcer d'introduire hâtivement chez elles, par des moyens artificiels et coûteux, une industrie qui manquera pour prospérer de rétendue de débouchés nécessaires? Protégées sur le marché anglais contre la concurrence des autres pays, assurées d'un débouché rému nérateur, ces colonies deviendraient bientôt, l'une, le grenier de l'Empire, l'autre sa réserve de viande. La politique où elles sont engagées n'est d'ailleurspassansdangerpour la métropole. (( Si l'état de choses actuel continue, si les colonies se séparent de plus en plus au point de vue économique de la Grande-Bretagne, elles suivront indubitablement l'exemple de l'Europe et chercheront à fabriquer elles-mêmes ce dont elles ont besoin (1) )). Ce seront de nouveaux marchés qui se fermeront à l'industrie anglaise. « L'Empire britannique est à présent semblable

(1) W.-J. Ashley, op. cit., p. 156.

aux parties séparées d'une colossale machine: quelques-unes sont achevées, d'autres à peine commencées, éparses au milieu des débris qui parsèment Tatelier. Il nous appartient de les achever et de les ajuster, en rejetant les résidus qui rendent si difficile le travail même de construction. Quand l'œuvre sera terminée, nous aurons un instrument parfait qui rendra d'excellents services à l'humanité pendant plusieurs générations- (1)».

La tâche est difficile. Elle offre des analogies avec celle accomplie par leZollverein allemand, et celui-ci a certainement inspiré les néo-protionnistes anglais. Mais les analogies sont plus apparentes que réelles; l'Angleterre ne peut en réalité bénéficier d'une expérience antérieure capable de la guider. « La consolidation de l'Empire britannique est un problème nouveau, pour la solution duquel ni l'expérience anglaise, ni celle d'aucun autre pays ne peuvent suggérer les mesures précises à adopter (2) » . C'est une vaste et audacieuse tentative,* que justifient aux yeux de ceux qui la préconisent et qui ne s'aveuglent pas, du reste, sur les

(1) « An economisl », the Times, IX' article.

(2) « An economist », the Times, I" article.

difficultés d'exécution, le péril dont ils estiment Tindustrie anglaise menacée, et les avantages considérables qui doivent résulter de la réalisation de ce grandiose projet, si on réussit à la mener à bien. L'idéal à poursuivre, c'est (( l'établissement du free-trade dans l'Empire, tandis que ses différents membres resteraient libres d'établir à leur guise le tarif douanier applicable aux produits importés des pays étrangers (l) ». Mais ce but ne saurait être immédiatement atteint. Il ne sera possible d'y arriver qu'en passant par des étapes intermédiaires, et les réformateurs proposent de commencer par l'établissement d'un système de droits préférentiels destinés à favoriser sur tous les marchés de l'Empire les produits d'origine britannique. Les raisons économiques paraissent donc militer aujourd hui, auprès de nombreux esprits tout au moins, en faveur de la création de cette Fédération britannique que l'accroissement constant des charges financières rend si désirable, et que les appréhensions de l'avenir font regarder à beaucoup comme le seul moyen qu'ait l'Angleterre de sauvegarder sa suprématie politique.

(!) sir Vincenl Gaillard, op. cit., p. 95.

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