CHAPITRE Jl
L'éTolatlon fliiaiielèr«
Les dépenses de T Angleterre se soûl accrues durant les trente dernières années d*une manière contiDue et duna des propoi'tions considérables, La derjiière décade surtout, a vu un développement extraordinaire des dépenses militaires et navales, L*importance de ces augmentations, les perspectives qu'offre Tave nir font comprendre combien doit être grand le désir des contribuables anglais de voir alléger leur fardeau, grâce a une contribution équitable des grandes colonies qui ne partiel peut jusqu'à présent, que d'une manière infime aux dépenses communes de TEmpire,
Suivant le Statisîkal ahstract (1), les dépenses
(1) Nous Dous sommes prlncipalemonl servi pour ce chapUre, Indépendammcnl dos Staiistkai al^^traciSt des finance acconnU et des bu^get-speechea des chanceliefs de
l'évolution financière 19
pour Tannée financière 1783-74 sélevaienl à 1.880 millions de francs. Dans ce total figurent, il est vrai, deux dépenses extraordinaires : une somme de 80 millions et demi, montant de l'indemnité payée aux Etats-Unis en réparation des dommages causés par le navire confédéré VAlabama pendant la guerre de Sécession, et une somme de 20 millions, crédit voté pour la guerre contre les Ashantees. En déduisant ces sommes du chiffre précédent, les dépenses ordinaires, pour cette année, ressorlenl à 1.780 millions de francs.
Pour Tannée fiscale 1902-03, ces mêmes dépenses s'élèveraient, suivant le Statistical absti'acty à 3.340 millions. Mais ce chiffre, qui paraît cependant fort élevé, ne permet pas de mesurer exactement Taccroissement du budget ; il ne peut être comparé à celui donné pour 1873-74. Une note, mise au bas du tableau des dépenses impériales, met le lecteur en garde contre cette erreur facile à commettre. Rien
rÉchiquier, ainsi que des ouvrages de : S. Dowell, History of taxation; S. Buxton, Finance and poHtics, 1783-1885; et des arUcles de A. Culmon, Finances anglaises^ 4842'iS70 Revue des Deux-Mondes, 1870) ; Joseph Ackland, Si5 years ftnanciat poticy {Fortnightly review. Juin 1899); A»**, Twenty years* finances (Tke Times, février-mars 1899).
n'est délicat, en effet, comme les comparaisons de ce genre faites à des époques assez éloigxiées les unes des autres. Il est rare que, dans Tintervalle, quelque modification n'ait pas été apportée dans la manière d'exposer les comptes. Rarement aussi, ces changements ont pour effet de grossir les chiffres aux dépens des dernières années. Presque toujours, au contraire, le résultat est d'escamoter aux yeux du public un accroissement sur lequel on ne désire pas attirer son attention.
Dans le montant des dépenses de 1873-74 figurent, pour une quarantaine de millions, des subventions accordées à divers titres par le gouvernement impérial aux administrations locales. Dans le chiffre donné par le Statistical abstract pour le budget de 1902-03, sont aussi comprises, pour une centaine de millions, des subventions analogues. Mais à celles-ci sont venues s'ajouter depuis 1889, d'autres subventions, bien plus importantes, et dont le chiffre ne se trouve que quelques pages plus loin. La raison alléguée pour les distraire ainsi du budget impérial est que, au lieu d'être prises sur les ressources totales du budget, elles proviennent d'abandons successifs faits en vertu de
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lois spéciales d'une portion fixe de certains impôts impériaux. Il n'en est pas moins vrai que, pour comparer les chiffres des dépenses aux deux époques choisies, force est bien de faire entrer ces sommes en ligne de compte ; quelle que soit leur destination ultérieure, les contribuables les paient sous la forme d'impôts impériaux aux agents du gouvernement impérial, et rien ne les différencie, en définitive, des autres subventions. C'est, de ce chef, une somme de 244 millions à ajouter aux dépenses pour 1902-03, dont le total se trouve ainsi porté à 3.584 millions de francs.
Nous voilà loin de la modeste somme de 1.250 millions, que John Brîght regardait en 1850, comme un maximum qu'aucune raison en devrait jamais permettre de dépasser. « Aucun homme politique, — disait-il, — ne serait digne du titre d'homme d'État, qui ne parviendrait pas à gouverner le pays avec une dépense de 50 millions de livres sterling ». Bien des hommes politiques se sont succédé au pouvoir depuis cette époque, aucun parmi les plus grands, parmi ceux-là mêmes auxquels n'a pas été refusé le titre d'hommes d'État, n'a eu la force nécessaire pour s'opposer au flot toujours
croissant des dépenses dont l'augmentation, pendant ce dernier quart de siècle seulement, a été supérieure à un milliard de francs.
Ce dernier chiffre est cependant quelque peu grossi, et nécessite une légère correction. Dans les chiffres de dépenses donnés plus haut figurent, pour les deux années, celles afférentes aux services postaux. Or, si le coût de ces services s'est fort accru, l'augmentation a été plus que compensée par l'élévation correspondante de leurs recettes. Pour connaître le montant réel de l'accroissement des dépenses, il est donc juste de défalquer l'augmentation provenant de ces services rémunérateurs, soit 240 millions environ. L'augmentation réelle des dépenses, de 1873 74 à 1902-03, ressort ainsi à 1.560 millions environ, soit un peu plus de 87 0/0.
A cette somme, les services militaires ont contribué pour 932 millions, — les services civils pour 380, — et les subventions aux administrations locales pour 244. L'examen de ces trois natures de dépenses va nous permettre de voir la marche et les causes de l'augmentation .
A tout seigneur, tout honneur. Commençons par les dépenses militaires.
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Après les guerres de la Révolution et de TEmpire, l'Angleterre, de même que les autres puissances européennes, avait pu réduire considérablement ses dépenses militaires. Il lui avait été cependant impossible de revenir aux modestes effectifs antérieurs : ses acquisitions coloniales nouvelles lui rendaient nécessaire le maintien de forces militaires plus impDrtantes. En 1814, elle avait sous les armes 345.000 hommes de troupes de terre, et elle entretenait 145.000 hommes sur ses vaisseaux. En 1828, après douze années de paix, ses troupes de terre étaient réduites à 116.000 hommes. Cette armée lui coûtait annuellement 220 millions-de francs ; c'était à peu près le double de ce qu'elle dépensait pour le même service en 1792. Les dépenses de la marine avaient subi une augmentation plus grande encore. En 1790, la marine coûtait 55 millions; en 1828, elle en absorbait plus de 150.
De 1816 à 1853, la moyenne des dépenses militaires se maintint entre 375 et 400 millions de francs par an. La guerre de Crimée fut le commencement d'une ère nouvelle pour le développement du militarisme en Europe.
L'Angleterre ne demeura pas en arrière ; elle
éleva rapidement les effectifs de son armée et de sa marine. Au même moment, les navires à vapeur remplacèrent dans les escadres les anciens voiliers ; puis les bateaux en bois, obligés de céder le pas aux navires en fer, allèrent moisir dans les arsenaux, ou ne furent plus employés que dans les stations lointaines ; dans Tartillerie, les pièces légères employées jusqu'alors furent remplacées par des pièces d'un calibre supérieur. Cet accroissement des forces, ces transformations se traduisirent fatalement par une augmentation du chiffre des dépenses, et en 1869-70 l'Angleterre inscrivait à son budget 540 millions pour ses services militaires : 300 pour Tarmée, 240 pour la marine.
Ces dépenses s'élevèrent encore après la guerre franco-allemande, à la suite de laquelle s'établit en Europe l'état de paix armée qui pèse si lourdement sur les nations même les plus riches. En 1873-74, l'armée et la marine réunies coûtaient à l'Angleterre 590 millions. Depuis lors, chaque année ajoute au fardeau antérieur. Cest par sauts et par bonds qu'augmentent les dépenses de ce chef. En 1893 94, elles figurent au budget pour 800 millions en-
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viron : en vingt ans, raugmentation avait été de plus d'un tiers. Autrement considérable a été raccroissement pendant la décade suivante. En 1902-03, ces dépenses dépassent 1.500 millions, et les prévisions ppur 1903-04 donnent un chiffre supérieur à 1.600 millions : en dix ans, ce chapitre a doublé (1). Et ce serait être bien optimiste que de prévoir un arrêt, surtout pour la marine, de ce développement ininterrompu.
Dans quelle proportion larmée et la marine ont-elles contribué au développement de ces dépenses depuis 1873?
Uarmée qui, en 1873-74, ne coûtait que 340 millions, en coûtait, en 1902-03, 741. Cet accroissement est dû, pour la plus grande part, aux dépenses pour la construction de fortifications nouvelles, et aussi aux nombreuses améliorations apportées à la vie des soldats. L'effec-
(1) Accroissement des dépenses pour V armée et la marine [crédits votés ; millions de francs),
(estimâtes)
Armée. 337.3 397.1 448.5 741.3 750.0 Marine. 251.5 263.9 351.2 779.2 861.4
Total.. 588.8 661.0 799.7 1.520.5 1.611.4 Ces chiffres ne comprennent que lés dépenses ordinaires.
tif des troupes est loin, en effet, d'avoir augmenté dans les mêmes proportions que les dépenses. En 1869, on estimait à 180.000 hommes l'effectif de l'Angleterre sur le pied de paix ; il est aujourd'hui de 235.000(1). Cette armée, dont Tentretien pèse d'un poids si lourd sur le contribuable, et que le système des engagements et le service aux colonies, particulièrement aux Indes, contribuent à rendre plus coûteuse que les armées continentales, est actuellement l'objet de vives et sérieuses critiques. La guerre Sud-Africaine a révélé la nécessité d'une réforme profonde. Tout récemment, le secrétaire d'Etat pour la guerre a indiqué l'esprit qui devait guider à l'avenir le War Office: « Jusqu'à présent, la Grande-Bretagne a toujours été la dernière relativement aux armements militaires. Il ne peut plus en être ainsi. Si quelqu'une de nos dépendances est attaquée, il faut que nous soyons capables de frapper aussi vite, sinon plus vite qu'aucune autre puissance (2) ». Il sera donc nécessaire d'augmenter le nombre
(i) Ce chiffre ne comprend pas les 75.000 hommes servant aux Indes, dont les dépenses figurent au budget de l'Empire indien.
(2) Colonial conférence, 1902. blue book, Cd. 1299, p. 32.
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des troupes régulières; il faudra travailler à rendre plus aptes au devoir qui peut leur incomber un jour la milice et la yeomanry, mesures qui toutes viendront certainement accroître les charges budgétaires, quelque puisse être à cet égard Toptimisme officiel.
Bien plus forte encore a été la progression des dépenses pour la marine: celles ci, dans le même laps de temps, ont plus que doublé. En 1873-74, elles étaient de 250 mil lions; en 1893-94, elles atteignaient 350 mil lions; les prévisions pour 1903-04 les évaluent k 860 millions. La force permanente a été portée de 76.700 hommes en 1893, à 127.100 en 19J3.
Dans son effort continu pour conserver la suprématie navale et s'assurer une prépondérance certaine sur les flottes réunies d*au moins deux puissances étrangères, l'Angleterre, au prix de ces sacrifices considérables, a-t elle réussi? Sans mettre en doute la puissance de leur marine, et bien qu'ils soient convaincus de pouvoir maintenir longtemps encore leur supériorité maritime, nos voisins ne sont pas sans manifester quelque inquiétude devant
l'imporlance des -sacrifices que s'imposent de leur côté leurs adversaires éventuels. La discussion du budget de 1902 a été significative à cet égard. Le programme des constructions navales, malgré son importance (1), a soulevé de vives critiques, de la part des libéraux eux-mêmes. Sir Charles Dilke Ta qualifié de « misérable», et a reproché au gouvernement « la presque grotesque insuffisance de ses plans». M. Asquith a déclaré que « la seule mesure des dépenses navales sont les besoins de TEmpire », et que ces besoins doivent êtres estimés «non d'après la population, la richesse, ou l'activité commerciale, mais d'après les risques auxquels l'Empire est exposé » . Or, ces risques se sont considérablement accrus dans les dernières années : « L'Empire a été fort augmenté, et le nombre des points qu'il faut protéger est bien plus grand qu'autrefois. L'Angleterre qui n'avait pas de rivaux maritimes en a vu naître. La marine fançaise s'est développée par sauts et par bonds. La flotte russe s'est accrue d'une façon appréciable, et la marine allemande
(1) En 1901, 49 navires étaient Eortis des chantiers ; TA* mirauté proposait d'ajouter en 1902, 27 navires nouveaux, aux 60 en cours d'aclièvement.
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négligeable il y a quelques années, est devenue formidable. A Test comme à l'ouest, on constate des progrès analogues (1) ». Aussi, la fameuse formule suivant laquelle, pour assurer à l'Angleterre la domination de la mer, il sufiîsait que sa flotte fut égale aux flottes réunies des deux puissances maritimes les plus importantes, — the two-powers standard, — ne présente plus aujourd'hui qu'un minimum de sécurité. Suivant sir Charles Dilke, TAmirauté doit envisager « Talliance possible de trois puissances, dont l'une est en train de construire une flotte magnifique ». Et lord Goschen, qui a été par deux fois premier lord de VAmirauté, a donné Tannée dernière son adhésion à cette opinion nouvelle: «Nous avons dépassé le two-powers standard parce que, à mesure que les autres puissances augmentent leur marine, bien qu'elles ne doivent vraisemblablement pas se trouver unies contre nous en cas de guerre, tout gouvernement britannique doit tenir compte de ce fait,* et parce que une des leçons que nous a apprises la guerre Sud- Africaine c'est que des questions gênantes pouvaient
(1) Aux Communes.
s'élever, nous mettant dans Tobligation de surveiller les neutres (1) ».
A ce formidable accroissement des dépenses militaires, les deux grands partis politiques ont également participé. De 1869 à 1874, période pendant laquelle les libéraux furent au pouvoir la moyenne de ces dépenses avait été de 580 millions. Sous le gouvernement conservateur de Disraeli, de 1874 à 1880, cette moyenne s'éleva à 680 millions. De 1880 à 1886, pendant la gestion des libéraux, elle passa à 760 millions. A leur retour au pouvoir, de 1886 à 1892 les conservateurs la portèrent à 800 millions. Sous le dernier gouvernement libéral, de 1892 à 1896, elle s'est élevée à 895 millions ; enfin, le gouvernement unioniste qui, depuis cette époque, dirige les affaires du pays, lui afait dépasser un milliard et demi. Pour si lourd que paraisse un semblable fardeau, tous, libéraux aussi bien que conservateurs, sont prêts à l'augmenter encore si la nécessité en est reoMmue. Il y a cinq ans à peine, sir Henry Fowler (2),' ardent libéral, après avoir passé rapidement en revue les principales dépenses impériales, déclarait nette-
(1) A la Chambre des Lords, 24 mars 1903.
(2) A Willenhall, 7 avril 1899.
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ment se séparer du petit nombre de radicaux opposés à rélévation des crédits pour la marine. Il a rappelé les paroles de Cobden, le grand radical, qui était si convaincu de la nécessité pour TAngleterre de conserver une suprématie navale incontestée, qu'il se déclarait prêt plutôt que de la lui voir perdre, à voter un crédit de 100 millions de liv. st. (deux milliards et demi de francs) pour prévenir une semblable calamité. Sans doute, les libéraux s'opposent plus énergiquement que les conservateurs à Taccroissement continu de cette nature de dépenses, mais les causes qui y poussent sont trop puissantes, les dangers qu'une malencontreuse parcimonie ferait courir, trop grands, pour qu'ils puissent Tentraver entièrement.
Après avoir entendu les critiques que soulève la situation actuelle, et Texposé des réformes regardées comme inévitables, il est bien difficile de ne pas regarder comme vraisemblables les prévisions de sir Robert Giffen qui entrevoit le moment où Tarmée et la marine absorberont annuellement 2 milliards (1).
Les services civils ont contribué aussi pour
(1) Lettres au Ttwe», janvier 1902: The financial outlook.
une forte part, à raugmentation des dépenses.
En 1873-74, ils entraient pour 320 millions de francs dans le total des dépenses ; en 1902-03, ils ont dépassé 650 millions. Une partie de cette augmentation provient, sans doute, des élévations de traitements accordées pendant cette période au personnel, et du dévelop pement de certains services anciens, mais la plus grande part en est due aux services nouveaux très nombreux dont a été chargé, dans ces dernières années, le gouvernement impérial.
Le plus important de ces services, celui qui a entraîné l'augmentation de dépenses de beaucoup la plus considérable, est le service de réducation, création jeune encore, et qui est loin d'avoir atteint son plein développement.
C'est en 1833 que le Parlement manifesta pour la première fois, sous une forme matérielle, l'intérêt qu'il portait à la question de l'éducation populaire. Il le faisait par l'octroi d'une faible subvention de 500.000 francs à deux associations privées qui s'en occupaient particulièrement. En 1838, cette subvention était portée à 750.000 francs par an. L'année suivante, un « département de l'éducation »
était créé. Mais ce n'est qu'à partir de 1867
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que rattention publique se porte de plus en plus sur cette question, et que les dons du gouvernement; destinés à venir en aide aux corps locaux et volontaires qui, jusqu'alors, soutenaient presque uniquement de leurs deniers les écoles, prennent une réelle impor tance. En 1870, enfin, la loi Forster engage définilivertient TÉtat dans une voie nouvelle. Elle décidait rétablissement d'écoles, aux frais de l'Etat, dans tous les districts où la diffusion de l'instruction était reconnue insuffisante. Les dépenses nées de cette loi s'accrurent rapidement. En 1873-74, c'est pour près de 50 millions que sont inscrites au budget les dépenses afférentes à l'instruction publique. Dès 1888-89, elles y figurent déjà pour 120 millions. La loi de 1891, en adoptant le principe de la gratuité de l'éducation, a été une cause nouvelle d'augmentation de ces dépenses qui, dans le budget de 1902-03, s'élevaient à 325 millions. En dépit de leur rapide accroissement, d'ailleurs, aucun dissentiment n'existe entre les partis politiques quant à leur nécessité. Un récent rapport du Conseil de l'éducation (1) traduit bien l'una-
(1) Rapport pour 1898; cité par Macnamara, Fortnightly revieic, jaio 1899.
nimité de l'opinion sur l'utilité économique de ces dépenses: a Un excellent système d'éduca tion publique est une des formes les meilleures de placement national. Dans le développement des aptitudes industrielles et commerciales, dans l'élévation du sentiment des devoirs civi ques, et, plus encore, dans la diffusion de plus en plus grande de la culture morale et du sentiment religieux, le pays trouve amplement la compensation de ses sacrifices ».
Il est certain que ces dépenses continueront à augmenter encore avec rapidité. A la gratuité de l'instruction, un parti de plus en plus nombreux désire voir ajouter la gratuité des livres d'étude nécessaires aux écoliers, et l'octroi à ceux-ci d'au moins un repas gratuit pendant les heures d'école. D'autres demandent que l'État s'intéresse plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici à l'instruction technique, et contribue largement à la création d'écoles professionnelles et commerciales, voie dans laquelle l'Angleterre s'est laissé distancer depuis plu sieurs années déjà par d'autres pays, en particulier par sa grande rivale sur le terrain économique, l'Allemagne.
Aux dépenses d'éducation sont venues s'ajou-
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ter, dans ces dernières années, celles que né cessite l'application des lois hygiéniques et des lois ouvrières, dont le nombre s'accroît presque à chaque session .
Quel que soit le parti politique au pouvoir, il ne pourra que se laisser aller au courant qui entraîne dans le même sens tous les pays. La preuve ne s'en fera peut-être pas attendre. La question des retraites ouvrières est agitée depuis plusieurs années déjà. Il sera difficile de l'écarter indéfiniment, et quelque solution que l'on adopte, il est peu vraisemblable que TEtat ne doive y contribuer d'une manière importante. Voilà en perspective une de ces charges nouvelles qui deviendront, à leur tour, rapidement très lourdes. Et il ne faut pas oublier que si les libéraux sont opposés à l'augmentation des dépenses militaires et navales, leur doctrine politique les entraîne, par contre, à pousser au développement des mesures destinées à assurer le bien-être des classes laborieuses et à améliorer Thygiène publique.
Parmi les services civils, il est encore un chapitre qui s'est fort développé pendant ces trente dernières années et qui, grâce à la politique conquérante de l'Angleterre à notre
époque, ne saurait demeurer longtemps à son taux actuel : c'est le chapitre des services coloniaux et des dépenses de protectorat. En 1873-74, ces dépenses ne figuraient au budget que pour 2 millions et demi de francs à peine. En 1902-03, elles sont portées pour 73 millions (1).
C'est également dans ce dernier quart de siècle que les subventions accordées sur les fonds de l'Echiquier impérial aux administrations locales ont pris un grand développement. La taxation locale est, en Angleterre, des plus défectueuses : la répartition des charges entre le gouvernement central et les gouvernements locaux aurait besoin d'être profondément remaniée. Les libéraux et les conservateurs ont reconnu tour à tour la nécessité d'une réforme radicale en cette matière. Jusqu'ici, cependant, ni les uns ni les autres n'ont osé aborder cette réforme importante, et c'est ainsi qu'on a
(1) Augmentation des dépenses des services civils [millions de francs).
8173-74 1883-84 1893-94 1902 03 J903-0i (e«tiraatcs)
Services civils
(total). 320.0 467.0 492.0 650.0 664.0
Education, sciences et art 50.0 111.5 22.H.0 326.0 363.0
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continué et aggravé le simple, mais défectueux palliatif des subventions. En 1873, celles ci, nous avons déjà eu Toccasion de le dire, ne figuraient au budget, perdues au milieu de Tensemble des services civils, que pour une quarantaine de millions. L'année suivante, le ministère Disraeli doublait presque ce chiffre. En 1877, sous le même ministère, le coût et les frais d'entretien des prisons étaient transférés au budget impérial. En 1882 et 1887, le chiffre de ces crédits est encore élevé.
Puis, en 1888, M. Goschen, alors chancelier de rEchiquier, fait adopter, en même temps qu'une loi sur le gouvernement local, la mesure nouvelle qui devait se développer d'une manière si inattendue. On avait espéré un mo^ ment qu'il profiterait du vote de cette loi organique pour modifier profondément le système de la taxation locale mais il recula devant cette tâche et il se borna à proposer l'abandon aux autorités locales d'un tiers du produit du probate duty. Ce mode de procéder a été étendu successivement, en 1890 et en 1896, à d'autres impôts.
Le montant des paiements faits aux autorités locales par l'Echiquier impérial, du chef de
ces abandons d'impôts, s'est élevé en 1901-02, à 243 millions. Comme il figurait, en outre, dans l'ensemble du budget, une somme d'une centaine de millions, représentant les charges successivement transférées des fonds locaux au fonds impérial, c'est de plus de 300 millions que s*est augmenté, en réalité, le chiffre des subventions accordées aux administrations locales par le gouvernement impérial. Si la raison principale en est une mauvaise répartition des charges entre les deux administrations, il en est une autre, moins visible, niée souvent, qui a cependant plus d'une fois joué un rôle. La presque totalité des taxes locales portent sur la propriété ; or, le développement considérable pris par les services du gouvernement local en a rendu la charge de plus en plus pesante, et cette charge s'est trouvée aggravée encore dans les districts ruraux par la crise agricole. C'est alors que les propriétaires ont demandé au gouvernement impérial de lui venir en aide, et celui-ci n'y a point failli quand les conservateurs se sont trouvés au pouvoir.
Cet accroissement continu des dépenses n'est pas sans causer de sérieuses inquiétudes, mais il semble à peu près vain de vouloir en arrê-
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ter Tessôr. Peu de temps avant de quitter le pouvoir, lord Salisbury faisant allusion à ce sujet, disait mélancoliquement, à la Chambre des lords : « Tout ce que nous pouvons espérer, c'est de saisir toutes les occasions où, sans nuire aux intérêts et à Thonneur de notre pays, nous pouvons résister et mettre quelque entrave à ce flot de dépenses qui, j'en conviens absolument, est un des plus grands dangers qui nous menacent (1) ». Danger d'autant plus sérieux, que les dépenses locales augmentent de leur côté avec rapidité (2), et que Ton peut se demander si une charge pareille infligée aux contribuables n'aura pas finalement pour effet d'entraver l'essor économique même du pays.
Avec quelle satisfaction les contribuables métropolitains ne verraient-ils pas les a nationssœurs » accepter de prendre une part de ce fardeau plus pesant chaque année ? A coup sûr,
(I) S3 juillet 1001.
{2) Suivant les enquêtes sur la taxation locale, donl les rapports ont été publiés en 1871, 1893 et 1902, ie montant des rates s'est élevé de 400 millions de francs environ en 1868, à 695 raillions en 1890, pour aUeindre près de 1 milliard en 1898. Sans doute, cette élévation est due en partie à l'accroissement de la population, mais elle a été plus vite que celle-ci, car le montant par (ôto a passé, pendant le même temps, do 24 francs 30, à 30 francs 90.
îl n'est pas un ancien chancelier de TÉchiquier qui n'ait sympathisé avec sir Michael Hicks- Beach, le jour où, tandis qu'il gérait encore les finances du Royaume Uni, il exprima publiquement les regrets que lui causait l'absence d'un Échiquier impérial : « L'Empire s'est développé ; ce développement a exigé des dépenses croissantes. Comment y subvenir ? Tout le monde répondra: au moyen d'un trésor impérial . Je voudrais qu'il y en eût un (1) ». Mais ce désir ne peut recevoir satisfaction que si la Fédération se réalise, ou si, tout au moins, on trouve une forme d'union ou une base d'entente acceptable à la métropole et aux colonies.
Pour faire face à cet accroissement considérable des dépenses ordinaires pendant les trente dernières années, l'augmentation naturelle du produit des impôts, due au développement de la population et plus encore à celui de la ri chesse, qui a été considérable depuis 1870, et dont les effets se sont répercutés dans toutes les
(1) A la Chambre de commerce de Liverpool, 24 octobre ^900.
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classes de la société, a été d'un grand secours, mais elle n'a pas suffi. Les réductions opérées sur le service de la dette avaient permis de disposer d'une centaine de millions ; les emprunts nécessités par la guerre Sud-Africaine ont ramené, en trois ans, ce chapitre à un chiffre supérieur à ce qu'il coûtait en 1873. Le service de la Dette figurait au budget de 1873-74 pour 670 millions de francs. En 1875, sir Staf ford Northcote fît décider l'inscription au budget, pour ce service, — compris, on le sait, dans le « fonds consolidé », qui échappe au vote annuel du budget, — d'une somme fixe. L'excédent de cette somme non utilisé pour le paiement des intérêts et la .gestion de la Dette devait être affecté à Tamortissement. Un certain nombre d'anrjuités imputées sur ce crédit devant expirer à des périodes assez proches, les commissaires de la Dette verraient ainsi augmenter automatiquement les sommes mises à leur disposition pour le rachat des titres de la Dette publique. Primitivement de 700 millions, cette somme fixe a été ramenée successivement à 650 millions en 1887, puis à 625 millions en 1889. A ces deux dates, M. Goschen, obligé de faire face à des augmentations de dépenses,
préféra réduire ramortissement, plutôt que de faire appel aux contribuables. La dernière réduction était d'ailleurs justifiée par la grande conversion qu'il avait su mener à bien en 1888 (1). Une nouvelle réduction effectuée en 1899 par sir Michael Hicks-Beach a ramené à 575 millions (2) la somme fixe affectée au service de la Dette (3). A cette somme, s'ajoutent maintenant une centaine de millions, montant des intérêts de la dette contractée pendant les quatre dernières années.
Le développement de la richesse publique a permis à l'Angleterre de continuer pendant le dernier quart de siècle, malgré les charges de plus en plus lourdes auxquelles le trésor a dû
(1) La conversion de 1888, en abaissant de 3 p. iOO à 2 3/4 p. 100 l'intérêt des Consolidés fit réaliser au budget une économie annuelle de 35 millions. Une économie do même somme a été réalisée en 1903, par la diminution automatique, prévue par les termes mêmes de la conversion de 1888, du taux d'intérêt, qui a été do nouveau abaissé do 2 3/4 p. 100 à 2 1/2 p. 100.
(2) Pour Justifier cette réduction, sir Michael Hicits-Beach a invoqué le coût élevé de cet amortissement, les Consolidés étant à l'époque cotés au-dessus du pair, et l'importance du crédit restant, malgré la réduction, affecté à ce service sous la forme d'annuités terminabies.
(3) Les dépenses nécessitées par la guerre Sud-Africaine ont obligé de suspendre l'amortissement pendant denx années de suite: en 1900-01 et 1901-02.
l'évolution financière 73
pourvoir, révolution fiscale commencée dès le début du XIX^ siècle. Tandis que vers 1820, la taxation pesait pour la plus grande part sur les consommations, frappant les produits de première nécessité plus encore que les articles de luxe, et ne portant que faiblement sur la propriété, aujourd'hui, les impôts sur la propriété figurent dans les recettes budgétaires pour une part presque égale à celle des impôts sur les consommations.
Cette réforme considérable est le résultat de la transformation politique survenue en Angleterre pendant cette même période. L'aristocratique Angleterre du début de ce siècle a fait place à une Angleterre démocratique nouvelle, qui marque de plus en plus de son empreinte toutes les institutions, et surtout, comme il est naturel, le régime des impôts.
Mais l'accroissement des dépenses pendant les dix dernières années a mis un terme à la politique qui consistait à demander tous les suppléments de ressources aux impôts sur la propriété. Force a été de recourir de nouveau à des droits de consommation que Ton croyait pour toujours disparus. Et c'est précisément le retour à l'un de ces anciens impôts, qui a
amené de la part du Canada une demande d'exemption pour ses pi^oduits, demande qui a soulevé la question de rétablissement d'un système de droits préférentiels dans TEmpire, et du même coup fait entrer la question de la Fédération britannique, restée jusqu'alors dans le domaine théorique, dans celui de la politique pratique.
Pour bien comprendre Timportance de révolution fiscale depuis 1875, et Tembarras où se trouvent lesfiuanciers anglais à l'heure actuelle, il est nécessaire de remonter rapidement jusqu'à l'origine de cette évolution, commencée presque au lendemain des guerres napoléoniennes.
La lutte entreprise par l'Angleterre contre Napoléon P' l'avait obligée à faire appel à toutes ses ressources, et les classes riches s'étaient soumises à l'income tax proposé par Pitt, avec l'idée de le rejeter après la guerre.
En 1815, sur un total de 1.850 millions réclamés par l'impôt, 725 millions, soit 40 0/0, provenaient des droits frappant la propriété. Les dégrèvements effectués après le retour de la paix ne portèrent pour la plus grande part que sur les impôts qui atteignaient la propriété. Sur un total d'environ 600 millions de