CHAPITRE V
LES FACTEURS MONETAIRES
Nous avons vu précédemment que la consommation avait évolué depuis 1914, que certains marchés s'étaient complètement fermés aux produits étrangers et que les troubles d'Asie paralysaient quelque peu le commerce sur ce continent. On sait aussi que les populations d’Extrême- Orient souffrent d’une diminution de leur capacité d'achat résultant de la baisse de l’argent métal. Nous allons chercher l’importance à attribuer à la sous-consommation d’origine monétaire en étudiant brièvement dans notre domaine l'influence du retour à l’étalon-or, la question de la répartition de l'or, et l’influence de la dépré-
ciation de l’argent, Section I. -— Le retour à l’étalon-or
Dans certains milieux, il est de règle de considérer le retour à l’étalon-or comme une des causes principales de la crise cotonnière. Il est indispensable de savoir quel crédit doit être attribué à cette affirmation.
Il est indiscutable que le retour à la circulation-or à partir de 1925 ait bien marqué un changement complet dans la direction générale des prix, les amenant fatalement à la baisse par suite de la diminution du pouvoir
d'achat du consommateur. Cette réduction du pouvoir
d'achat s’est réalisée par la stabilisation des monnaies quel qu’en ait été le taux.
Les pays qui, comme l'Angleterre, stabilisèrent à un taux tel que les prix intérieurs furent supérieurs à ceux des pays ayant constamment maintenu l’étalon-or, subirent un ralentissement de leur activité industrielle entrainant chômage el crise. Ce résultat était inévitable devant l'impossibilité d'ajuster les prix intérieurs à ceux pratiqués à l'étranger par une réduction des salaires et des impôts.
Les pays qui stabilisèrent comme la France à un taux qui situait le niveau des prix-or des produits intérieurs audessous du niveau des prix-or des marchandises extérieures aboutirent au même résultat. En effet, dans ce cas les prix intérieurs ne tardèrent pas à se relever, diminuant le pouvoir d'achat des revenus étrangers et nationaux dans le pays. Donc, dans ces deux cas, avec ou sans crise locale, une influence très forte s'exerce dans le sens d’une baisse générale des prix.
D'autre part, l’extension de l’étalon-or entraîne une appréciation de Por se traduisant par une baisse des prix de gros des matières premières, qui ne suit pas parallèlement l'indice des prix de détail. Mais il semble, à notre sens, que le véritable élément néfaste de la stabilisation a été non pas la baisse générale des prix qui, généralisée, eût constitué un nouvel équilibre après une période de réajustement assez rapide des prix de détail aux prix de gros, mais le rétablissement des grands courants de prêts et de crédits qui accusait constamment la quantité des marchandises sur le marché.
L'opinion la plus répandue dans les milieux cotonniers
est tout autre, et d’après elle il faudrait considérer la crise
de l’industrie qui nous occupe comme une conséquence de l’appréciation de l’or, c’est-à-dire de l'insuffisance des signes monétaires. Il paraît impossible de se ranger à cette opinion. En effet, comment expliquer le fait que l’industrie cotonnière touchée avant les autres industries diminue son outillage dès 1927, alors que l'insuffisance prétendue des signes monétaires était alors plus que comblée par les crédits abondants basés sur l’or? C’est au moment où l’optimisme est débordant, où toutes les branches de l’activité industrielle, stimulées par la baisse des matières premières, n'hésitent pas à se développer d’une façon ridicule que l’on aperçoit les premiers signes de ralentissement, Il nous faut donc bien croire que le malaise n’était pas dû
à ce facteur.
Section II. -— La question de la répartition de l'or
Cette question de la répartition de l’or est encore un de ces arguments faciles dont le monde industriel se sert trop souvent pour expliquer les difficultés dont il souffre, Nous nous bornerons à dire que du point de vue des économistes les plus éminents, les accumulations d’or dans un petit nombre de banques d’émission a été plus la conséquence de la crise qu’une de ses causes. La nouvelle répartition commencée en 1925 n’a eu aucune espèce d’effet sur les prix, mais a servi uniquement à accroître la couverture du papier-monnaie déjà en circulation. A cette question discutée de la répartition de l’or on peut rattacher la question des dettes de guerre, qui ont assurément une certaine influence sur les échanges internationaux, mais malgré tout très limitée. Il est intéressant de connaître pourtant l’opinion des producteurs de coton des provinces du sud des Etats-Unis.
Dans un article!, M. W. L. Clayton analysait le problème de la façon suivante :
Il existe pour un pays trois moyens de payer ses achats extérieurs, il peut s'acquitter, soit en marchandises, soit en or, soit en empruntant à son créancier. Or, dans l’aprèsguerre immédiat, toutes ces méthodes de paiement foncetionnaient normalement. L'Amérique riche achète abondamment les marchandises et les services, les pays étrangers paient leurs excédents d'achats en or, et les Américains n'hésitent pas à investir de nombreux capitaux à l'étranger en valeurs, obligations et fonds publics. Mais en 1930 le nouveau tarif douanier américain arrête les importations, les prix de revient ne pouvant être réduits suffisamment pour compenser l'élévation des nouveaux droits. De plus, quelque temps avant, les achats de valeurs étrangères avaient cessé. Il restait pour les paiements le recours à l’envoi d’or, mais ce moyen est paralysé en partie par l’obligation des versements en or des dettes de guerre. Le résultat de tout ceci est une réduction des prix de revient des produits, des débiteurs de lPAmérique, réduction obtenue par une diminution des salaires et des importations, donc affaiblissement de leur pouvoir d'achat et de leur organisation économique dont les producteurs de coton des Etats du Sud sont les prenuers à pâtir.
De cet exposé, il résulte que les difficultés dans les rapports commerciaux entre les producteurs de coton brut el les industriels dues aux dettes de guerre se sont fait senir à un moment où la crise cotonnière était déjà bien caractérisée et celles-ci ne peuvent être tenues pour une de ses
causes originaires.