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BULOW

Brunow Neumann.

Londres, mars 13-1841.

^1) Record Office, Londres.

(2) Lord Palmerston à lord Granville, 6 avril 1841.

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été à la longue adoptées par tous. V. A. voit donc, sans doute, qu'il y a de nombreux inconvénients à abolir des lois solidement établies, pour leur en substituer de nouvelles.

« Un autre point, savoir, la perception des dîmes, des autres droits et des impôts. On n'ignore pas que les impôts arbitraires et les droits fixés sont dans chaque pays deux choses distinctes, et que cette distinction provient de ce qu'il faut établir les impôts suivant l'état de la population et la position des pays.

« La condition de mettre à part la quatrième partie des revenus pour la Sublime Porte, avant que d'en avoir défalqué aucune dépense est une condition à laquelle il est impossible de satisfaire. Je supplie S. H. que, par un effet de sa bonté souveraine, elle veuille protéger les habitants de ces contrées en les dispensant d'une condition extrêmement onéreuse qui redoublerait leurs souffrances.

« En acceptant sans hésitation les conditions ci-dessus énumérées,j'ai donné une preuve suffisante de ma franchise et de la loyauté de mon dévouement. Ainsi lorsque V. A. aura pris connaissance de mes excuses pour ne pas accepter les autres conditions, ce sera un acte de clémence digne de Sa Majesté Inapériale que de me dispenser de ces conditions ou de les modifier. »

Mehemet Ali demandait aussi qu'on laissât subsister les règlements de l'Egypte et les lois civiles telles quelles, car chaque pays doit avoir les siens et qu'on n'y introduisît pas brusquement les lois ottomanes. « Je suis prêt toutefois, disait le Pacha, à exécuter la volonté de Sa Hautesse, les conditions portant que les troupes égyptiennes, en temps de paix, ne dépasseront pas le chiffre de dix-huit mille hommes, qu'aucun nouveau bâtiment de guerre ne sera construit sans la permission de S. H. ; qu'à l'avenir, la monnaie battue en Egypte sera pareille à celle battue à Constantinople ; que l'enlèvement des noirs des deux sexes dans les villages du Soudan, ainsi que la castration seront prohibés, que le costume, décorations et drapeaux des soldats et officiers égyptiens de terre et de mer ne différeront pas de ceux des armées de Sa Hautesse »...

J'ai écrit au grand Vizir une lettre soumise et respectueuse dont je vous ferai donner une copie, disait le pacha à Cochelet, dans laquelle je lui fais mes observations. J'essaierai tous les moyens ...Quand on m'aura poussé à bout, je mettrai deux pistolets dans ma ceinture ; avec l'un je tuerai celui qui viendra pour m' arrêter, avec l'autre je mettrai fin à ma vie. Je ne pourrais pas supporter l'abaissement où l'on veut me réduire. Je serais trop humilié (1). »

(1) Cochelet à Guizot, 1" mars 1841,

Paroles de colère, rien de plus, car le Pacha avait contre lui l'Europe «ntière. Les troupes du Pacha étaient incapables de lutter contre les plus mauvaises troupes européennes, disait un militaire expérimenté, le commandant Gallice. L'événement l'avait prouvé.

D'autre part, Saïd Mouhib Effendi, envoyé à Alexandrie pour notifier à Mehemet Ali le firman de la Porte, rendait ainsi compte de sa mission (1) : « ^ — Comment, lui avait dit le Pacha, peut-on gouverner l'Egypte avec le nombre de troupes fixées par la Porte ? Ce pays-ci est la clef d'Afrique, la clef même peut-être de Constantinople ; et quoiqu'il n'y ait pas de troubles ici, il est de l'intérêt de la S. Porte qu'il y ait beaucoup de troupes en Egypte, car, lorsqu'on en aura besoin, comme en cas de guerre, je pourrais envoyer la quantité de troupes qu'on me demandera... Le firman qui parle d'hérédité dit que lorsqu'il y aura vacance dans le gouvernement d'Egypte, la S. Porte élira un des membres de ma famille et l'appellera à Constantinople, afin qu'il y soit nommé gouverneur de la province d'Egypte. Mais il est évident qu'une pareille disposition fera naître des dissensions et peut-être même une guerre entre les membres de ma famille. Je ne veux pas, moi étant en vie, exposer ma. famille à de pareils malheurs, parce qu'en effet, si on allait nommer gouverneur le cadet, tandis que l'aîné existe, cela ferait naître entre eux une froideur qui, évidemment, dégénérerait en dissentiments et en troubles. En un mot, dorénavant, lorsqu'avec la permission du ciel, la place de gouverneur sera devenue vacante, l'aîné de ma famille, qui sera jugé capable d'être gouverneur, doit être proposé dans une pétition de la part de toute la notabilité de l'Egypte, et après cela, la S. Porte devra accueillir leur demande, accorder le gouvernement à celui-là et l'appellera aussi à Constantinople pour cela. Le Pacha finit par me dire qu'il n'^ peut pas, lui, de son vivant, laisser sa famille en danger, et qu'il priera S. H. de lui accorder sa demande. Enfin, la discussion dévia sur la question des revenus (2). »

Les représentants des puissances alliées à Constantinople eurent connaissance, le 16 mars, de la réponse de Mehemet Ali par une note de Reschid Pacha à lord Ponsonby (3). « Sa Hautesse veut, disait Reschid, que nous demandions à Votre Excellence votre manière de voir sur la conduite que la S. Porte doit tenir, et nous vous prions, en conséquence, de vouloir bien nous faire connaître sans délai vos plans et vos opinions amicales sur cette affaire. « Une dis«ussion s'éleva alors au sein du Conseil des représentants des puissances alliées. L'Internonce d'Autriche qui obéissait aux instructions de Metternich, conciliant, esti-

(1) Record Office, Londres, m Id.

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mait qu'il fallait conseiller à la Forte d'apporter quelque changement dans les dispositions fixées par le firman du Sultan pour le mode de succession dans la famille de Mehemet Ali. Le choix de la Porte, parmi les enfants de Mehemet Ali, n'avait-il pas le grand inconvénient d'exciter entre eux des haines et des jalousies et de plonger peut-être l'Egypte dans les horreurs de la guerre civile. En outre, le tribut évalué au quart des revenus ne ferait-il pas sortir de l'Egypte une grande quantité de numéraire en l'appauvrissant sensiblement, puisque les revenus fixes ne pouvaient même pas faire face aux dépenses ordinaires. Napier luimême se montrait fort préoccupé de ces conditions. Mais Ponsonby s'était vivement élevé contre cette manière de voir, poursuivant ainsi sa tactique habituelle : « Négocier avec le Pacha, avait-il dit, est en contradiction avec la base de nos actes, tels qu'ils nous ont été prescrits par nos Cours, et la modification proposée par l' Internonces erait, en réalité, une négociation, et une négociation anéantirait, en son entier, l'affirmation de souveraineté que fait le firman. Ce serait aussi en opposition avec la déclaration faite à la conférence de Londres dans sa note adressée à Gheldb Effendi, en date du 30 janvier (1). »

L'înternonce avait ensuite fait allusion à la dissolution prochaine de la conférence de Londres. Mais Palmerston n'avait pas approuvé cette manière de faire : « Il est extrêmement important que les sujets de dispute entre Mehemet Ali et le Sultan soient réglés aussitôt que possible, et le gouvernement de S. M. estime que votre objection sur ce que toute communication avec Mehemet Ali à ce sujet aurait les apparences d'une négociation, ne doit pas prévaloir contre l'extrême urgence d'un règlement définitif, et il est évident qu'im tel règlement ne peut avoir lieu sans entrer en communication avec Mehemet Ali.

Sur quelques points de divergence entre les deux parties, Mehemet Ali a raison de son côté ; sur d'autres, il est clairement dans son tort. C'est pourquoi le Sultan devrait, sans délai, modifier les parties du firman qui prêtent à de raisonnables objections.

Il est très possible que la nouvelle annoncée par l'înternonce que la Conférence se sépare, a pu encourager Mehemet Ali à soulever les déraisonnables objections contenues dans sa lettre au grand Vizir. Mais il aura appris, depuis, que non seulement la Conférence ne se sépare pas, mais qu'au contraire, les quatre puissances demeurent fermes dans leurs desseins et dans la fidélité à leurs engagements, et c'est pourquoi le Pacha sera amené à se replacer dans l'état de soumission envers le Sultan, dont il a donné des preuves en restituant la flotte ; soumission

(1) Palmerston à Bulwer, 13 avril 1841.

dont il s'était probablement dégagé après la nouvelle de la séparation de la Conférence.

Si Mehemet Ali venait à penser que les quatre puissances abandonneraient le Sultan avant qu'il ne soit hors des difficultés dont elles se sont engagées à le sortir, il serait encouragé à rétracter sa soumission et à soulever des objections, se fiant à cette faiblesse de résolution que montreraient les quatre puissances qui, en déférant aux vœux de la France, abandonneraient la sanction des conditions insérées dans le traité, et qu'elles ont déclarée, dans leurs notes subséquentes, être indispensables (1). »

Les termes de la réponse de lord Ponsonby à la note de la Porte du 16 mars, étaient prévus (2) : « Mon opinion s'accorde entièrement avec celle qu'a exprimée V. Exe. J'estime que la soumission de Mebemet Ali à son souverain a été et est la base sur laquelle les faveurs accordées par le Sultan reposent. Il me semble que la lettre de Mehemet Ali au grand Vizir n'a pas le caractère de soumission et n'est, en substance, qu'un refus des conditions que lui impose le Sultan. Je n'énumérerai pas les différents documents officiels contenant la réponse de la conférence do Londres à S. E. Ghekib Effendi, du 30 janvier 1841, mais je me référerai à ces documents, quant aux instructions de mon gouvernement pour guider ma conduite... Si c'est la soumission qui est prise pour base, je suis d'opinion qu'il ne peut être mis en question que la S. Porte négocie avec Mehemet Ali sans enfreindre ie principe de la souveraineté du Sultan. Le firman est un ordre...; aucun sujet ne peut refuser d'obéir à un ordre en se disant soumis à son souverain. Un sujet peut demander à son souverain de modifier ou de révoquer un ordre. Est-ce que Mehemet Ali a fait cette demande, ou a-t-il exprimé un refus d'obéissance ? C'est cette dernière alternative qui me semble la vraie, et ce que nous apprenons sur la préparation que continue le Pacha, pour augmenter ses moyens militaires, corrobore ce sentiment du refus d'obéir.

Mon devoir est de recommander sur un sujet d'une si grande importance que la S. Porte conserve une inaction absolue jusqu'à ce qu'elle ait reçu ime communication confidentielle du gouvernement britannique. Je ne crois pas que ce mode d'agir puisse présenter le moindre inconvénient pour la Sublime Porte. Je crois que Mehemet Ali ne se livrera à aucim acte offensif qui serait risquer sa propre destruction. » Les autres représentants des Cours alliées, par leur réserve, accentuaient leurs divergences avec lord Ponsonby. Ils déclarèrent en référer à leurs gouvernements respectifs et le baron Sturmer ajouta (3) : « J'oserais, en

(1) Lord Palmerston à Ponsonby, 10 avril 1841.

(2) Ponsonby à Reschid, 18 mars 1841,

(3) Record Office, Londres,

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attendant, me permettre d'énoncer ici quelques idées qui me sont personnelles. Je dirais que, parmi les actes de la conférence de Londres, qui nous ont servi de guides jusqu'ici, il en est un (la note à Chekib Effendi du 30 janvier) qui nous fait connaître la manière dans laquelle les puissances alliées de la S. Porte auraient désiré voir établir l'hérédité que le Sultan a daigné accorder à Mehemet Ali. Il pourrait déterminer la S. Porte, non pas à changer ses premières résolutions, mais à chercher quelque moyen d'accéder aux prières de Mehemet Ali. »

Et l'agent russe (1) : « Les conseils dont j'ai été appelé à m'acquitter ici de concert avec mes collègues et que les représentants alliéa à Londres ont encore mieux développés dans la note collective du 30 janvier dernier à Chekib Effendi portaient, entre autres, qu'en accordant à Mehemet Ali l'investiture héréditaire du pachalik d'Egypte, la S. Porte ferait bien de lui tracer les conditions restrictives établies par la convention du 15 juillet. »

Palmerston commentait ainsi pour lord Ponsonby la lettre de Mehemet Ali : « Le principe serait maintenu que la nomination de chaque successeur du Pacha donnera lieu à un acte séparé du souverain, comme l'établit une note adressée par les plénipotentiaires des quatre puissances à Chekib Effendi en date du 30 janvier. Quant au montant du tribut qui sera payé dans la suite par Mehemet Ali, c'est matière à arrangement qui peut être déterminé selon le résultat de l'état de» revenus de l'Egypte (2). »

Il y avait donc désaccord entre Palmerston, de plus en plus pressé par ses Collègues, et Ponsonby sur la question du tribut. Mais ensuite le 2 avril 1841, il écrivait à lord Beauvale (3) : « La demande de Mehemet Ali que les membres de sa famille choisiraient, à chaque vacance, celui des descendants que l'on peut croire le meilleur et le plus capable sera probablement rejetée par la Porte, sur le conseil et l'opinion des quatre puissances. Il faut espérer que le Sultan aura donné une claire et raisonnable explication de la partie du firman qui est relative à ce point, et aura déclaré que c'est son intention, à chaque vacance, de choisir le plus proche héritier de Mehemet Ali, à moins qu'il ne soit disqualifié par son âge ou par une débilité physique et que, dans ce cas, le plus proche des autres héritiers sera choisi à sa place. » Après discussion des autres points de la note de Mehemet Ali, notamment celui de la perception des impôts et des taxes, Palmerston ajoutait : « En ce qui concerne le montant du tribut qui doit être payé à la Porte, Mehemet Ali déclare qu'il lui est impossible de payer le

(1) Record Office, Londre».

(2) 30 mars 1841.

(3) Record Office, Londres.

quart des revenus de l'Egypte et il donne comme arguments que les gouvernements, même puissants, ne peuvent tirer de beaucoup de territoires une somme aussi importante que le quart de leur revenu total. Mais cette assertion ne repose sur aucun fait. »

Le même jour, Metternich adressait au baron Sturmer une dépêche significative (1) du désir de l'Autriche d'arriver à une solution conciliatrice : « Quand les grandes Cours européennes se décidèrent à intervenir dans le conflit entre la Porte et Mehemet Ali, elles eurent soin d'établir un centre d'entente et elles firent choix, à cet effet, de la capitale de la Grande-Bretagne. Elles revêtirent leurs organes, dans ce point d'union, de la qualité de plénipotentiaires et invitèrent la Porte à envoyer, de son côté, un plénipotentiaire à Londres. Il est évident que, suivant l'ordre hiérarchique, c'est du centre de Londres qu'ont dû émaner les ordres, et que la tâche des autres points était d'exécuter ces ordres. «C'était un blâme direct à lord Ponsonby qui intriguait pour que toutes les décisions fussent prises à Constantinople.

« Voici, continuait Metternich, la ligne de conduite que je vous trace : « Vous inviterez MM. vos collègues de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie à une réunion et vous leur ferez connaître : Que l'Empereur décidé, pour sa part, de se maintenir dans les limites des arrêtés pris en commun par les plénipotentiaires des quatre Cours dans le centre de Londres, vous ordonne d'insister près du Divan sur l'admission des modifications que ces mêmes Cours désirent voir apporter, dans l'intérêt même de la Porte, à certains articles du firman d'investiture du pacha d'Egypte.

« Qu'en vous acquittant envers le Divan des conseils conformes aux arrêtés pris dans le centre de Londres, et dans le cas du refus de S. H. d'obtempérer aux vœux des alliés, vous aurez à déclarer à la Porte que S. H. étant maîtresse de ses décisions, S. M. L, par contre, regarderait, pour sa part, comme épuisée, la tâche dont elle s'est chargée par les engagements qu'elle a contractés le 15 juillet 1840, et qu'elle se considérera dès lors comme rendue à une entière liberté de position et d'action (2). »

Metternich ne mettait pas de formes à son jugement sur Ponsonby : « C'est un fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre, malgré les ordres formels de sa Cour (3). » Avec le comte Appony il s'expliquait ainsi sur la politique générale (4) : « Le chancelier d'État s'exprime avec sévérité sur la politique du précédent Cabinet qui avait

(1) 2 avril 1841. Record Office, Londres.

(2) 2 avril 1841.

(3) Sainte-Aulaire à Guizot, 23 mars 1841.

(4) Jd., 26 avril 1841.

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voulu, dit-il, agir sur les puissances étrangères par voie d'intimidation ; cette conduite peut être celle d'un homme d'esprit, elle n'est pas d'im homme d'État. Si la France avait voulu la guerre, si elle avait été prête à la faire, alors j'aurais compris un pareil système.

« Mais elle n'était pas prête, c'est M. Thiers qui l'a avoué dernièrement lui-même à !a tribune. Pour qu'elle fût prête au mois de mars, il a cru devoir faire des dépenses énormes, parler bien haut, exciter les passions, menacer tout le monde. Qu'en est-il résulté ? — Que personne n'a été intimidé ; nous avons suivi tranquillement notre politique sans nous laisser ni détourner ni entraîner. On avait prédit que l'Autriche se laisserait mener là où elle annonçait ne vouloir pas aller. Cette supposition était toute gratuite ; on peut le voir aujourd'hui. Sans entraînement ni faiblesse, chacun a fait ses affaires sans bruit, sans éclat, mais de telle sorte que, si malheureusement la guerre avait éclaté au printemps, personne n'aurait été pris à l'improviste ; personne n'aurait vu avec terreur toutes les chances du côté de ses adversaires. — Je peux vous dire, par exemple, que l'Autriche aurait eu, pour sa part, au mois de mars dernier, trois cent cinquante mille hommes prêts à entrer en campagne... Chacun a fait comme nous, et pendant que le ministère du l^'' mars se préparait, chacun se préparait également. Voilà ce qu'a produit le système d'intimidation... »

Le prince de Metternich avait d'autant plus de hâte d'enfmir que ses craintes ne s'apaisaient pas sur l'état de la France, « qui conduira, autant que peuvent porter les prévisions humaines, à des bouleversements intérieurs dangereux pour les nations voisines. Le remède qui doit contrebalancer ce danger, selon le prince, doit être trouvé en Allemagne qui, grâce à M. Thiers, a pris une attitude d'union et de force que la conduite de la France pouvait seule lui conférer (1) ». Palmerston, entrant dans les vues de Metternich, écrivait à lord Beauvale (2) : « Le prince paraît être dans le vrai quand il envisage que l'état intérieur de la France est lié à la tranquillité de l'Europe et que c'est là la plus grande source d'inquiétude pour l'avenir. Il semble aussi avoir raison en disant que la garantie contre ces dangers se trouve dans Vunion germanique. »

Vingt-six. ans plus tard, Disraeli tenait le même langage au ministre de Saxe, à la veille de Sadowa !

L'Angleterre en combattant près de nous dans la guerre mondiale, racheta avec son sang l'abandon de la France en 1870. Si l'Allemand

(1) Beauvale à Palmerston, 17 avril 1841.

(2) 4 mai 1841.

l'avait trouvée à notre côté, des ce moment, que de calamités eussent été épargnées à l'humanité tout entière !

Metternich s'orient ait nettement du côté de la France : « Deux affaires occupent aujourd'hui le terrain politique : la fin de l'affaire égyptienne entre les quatre Cours et la Porte ottomane et la sortie de la France de l'isolement volontaire dans lequel le ministère du 1^^ mars avait placé ce grand pays. Nous nous rencontrons avec M, Guizot dans le sentiment qu'il faut que la première affaire ait atteint son terme clairement marqué pour que la seconde puisse être utilement complétée et que les paraphes déjà existants puissent être remplacés par la signature des plénipotentiaires français. Ce que nous appelons la fin de Va'ffaire, c'est l'accord qui s'établira nécessairement entre les quatre Cours et la Porte, relativement aux changements que, dans son propre intérêt, le Divan devra apporter à quelques dispositions du firman d'investiture de la famille de Mehemet Ali dans le pachalik d'Egypte. Le jour où le Sultan aura accueilli les conseils des Cours, une ligne pourra et devra même être tracée entre le passé et le présent (1)....

«Le caractère de M. Guizot doit lui assurer le suffrage des hommes réfléchis et animés de l'esprit de conservation ; le ministre a su garder une rare mesure ; aussi le champ de bataille lui est-il resté... Il m'est démontré que M. Guizot est bien autrement apte à diriger la politique de la France dans la situation généralement nouvelle que ne l'eût été son prédécesseur à faire tourner son audacieuse entreprise à l'avantage de la patrie. Dans tout pays moins livré au jeu des partis que ne l'est malheureusement la France, M. Thiers serait un personnage à jamais mort pour le ministère ; mais, en France, je ne me permets pas de considérer comme impossible ce qui le serait ailleurs.

« M. Guizot a eu la sagesse de se prononcer hautement en faveur des principes d'ordre ; cette profession de foi lui assure la perspective de se rencontrer avec les autres Cabinets, Je n'ai rien à lui apprendre sur la ligne où il peut être sûr de rencontrer la nôtre ; je n'hésite pas d'avancer qu'avec nous il trouvera tous les Cabinets.

« La France a plus d'ime plaie à guérir ; personne ne pensera à entraver cette œuvre salutaire. ...M. Thiers a voulu jouer un rôle mal conçu, et il a échoué ; le même sort n'attend pas le ministre dont le plan ne vise pas à des bouleversements (2). »

La Prusse, sans déployer toute l'énergie de l'Autriche, puisqu'en somme cette question l'intéressait moins, modelait cependant son attitude sur elle : « L'isolement de la France pèse au Cabinet de Berlin ; il

(1) Metternich à Appony, 26 avril 1841.

(2) Metternich à Appony, 26 ami 1841.

sent que tant que cet isolement durera, les populations recouvreront d'autant moins la sécurité que les gouvernements auront à réclamer d'elles tous les sacrifices qu'entraînent l'incertitude et le manque de confiance dans l'avenir. Le langage des journaux allemands s'est notablement amélioré depuis quelque temps. La Gazette d'Etat de Prusse, qui n'a aucune nuance politique, a donné, il y a deux jours, dans la partie consacrée aux nouvelles de France, un article émané de sa rédaction, plein de convenance et dicté par une intention louable. Cet article faisant appel au bon esprit de la France,lui dit qu'une parole amicale, une démarche conciliante de sa part, rétablirait aussitôt entre les puissances la bonne harmonie qui importe tant au monde (1). » Werther avait d'ailleurs dit à Bresson que la Prusse allait appuyer la rentrée de la France dans le concert européen. « Vous pourrez alors non pas désarmer, puisque le mot éveille chez vous tant de susceptibilité, mais diminuer votre état militaire (2). » Il n'en était pas moins vrai que, de l'avis de tous les hommes compétents en l'espèce, le système militaire de la Prusse était déjà remarquable et que la guerre ne l'aurait nullement prise au dépourvu." Un matériel immense de guerre avait été concentré dans les places de Cologne et de Coblentz et le gouvernement a eu soin (pour ne pas donner l'éveil aux populations, ce qu'il évite en toute chose) de le faire parvenir dans ces places par eau (3). » En outre, on déployait une grande activité dans les plans préparatoires à la construction de nouvelles lignes de chemin de fer, convergeant aux frontières : « Les progrès rapides des chemins de fer de l'Allemagne n'ont pas été seulement le résultat des efforts ou sacrifices de ses gouvernements et des calculs purement intéressés des capitalistes, l'esprit national, le patriotisme allemand, soit spontané, soit habilement excité par la presse, ont beaucoup contribué à développer cette pensée devenue générale. Je ne sais si, pendant cette année encore, le gouvernement de S. M. croira devoir aborder dans les Chambres la question des lignes de fer d'une grande étendue, mais qu'il me soit permis d'exprimer le vœu que, dès à présent, l'opinion soit mieux éclairée sur les progrès inouis que fait et que médite l'Allemagne (4). » Paroles qui ne furent pas, hélas, assez méditées ! Certes, les États secondaires allemands se raidissaient souvent et laissaient voir leurs susceptibilités à l'égard de la centralisation militaire que la Prusse cherchait à leur imposer, notamment au sujet de l'institution projetée des inspecteurs fédéraux

(1) Bresson à Guizot, 2 mars 1841.

v2) Bresson à Guizot, 10 mars 1841.

(3) Bresson à Guizot, 25 mars 1841.

(4) Bourgoing à Guizot, 7 avril 1841.

d'armée et dans cette opposition l'Autriche leur avait donné son appui et avait obtenu que certaines mesures seraient ajournées.

Quant aux sentiments intimes des Allemands à notre égard, certains faits les éclairent. Le roi de Bavière, à ce moment, offrit au poète Beker une amphore en vermeil, portant cette inscription : « Le comte Palatin du Rhin au poète de V Hymne du Rhin », et il avait fait de cet objet une exposition publique (1). Et pour mieux accentuer la signification de ce don, le roi Louis faisait publier dans la Gazette d^Augshourg la lettre autographe qui l'accompagnait. C'est Bourgoing qui signale ces faits (2) : « J'ai finalement à parler à V. Exe. de quelques articles de journaux bavarois qui prouvent qu'au moment même où les négociations qui se poursuivent à Londres et en Orient prennent une tournure si satisfaisante, ce petit pays, ses ministres et ses journalistes redoublent d'aigreur et de mauvais vouloir. »

L'antagonisme existant entre la presse catholique et protestante des États secondaires laissait indifférent notre gouvernement, qui ne voyait pas le parti à tirer de ces querelles confessionnelles.

En outre une propagande active s'exerçait dans toute l'Allemagne afin de placer sous son influence les pays de langue et d'origine germaniques, notamment la Suisse alémanique.

Palmerston,en transmettant à lord Ponsonby la copie de la lettre de Metternich au baron Sturmer, lui faisait connaître que le gouvernement de S. M. britannique partageait les vues du gouvernement autrichien et suivrait la même voie. C'était, pour lord Ponsonby, un désaveu catégorique, mais qui avait dû bien coûter à Palmerston (3). Quant à Guizot,

(1) Bourgoing à Guizot, 8 et 26 mars 1841.

(2) Bourgoing à Guizot, 8 et 26 mars 1841.

(3) 21 avril 1841.

A la fin d'avril 1841, le ministre d'Angleterre à Berlin, lord W. Russell, frère de John

. Russell, membre du gouvernement anglais, disait publiquement : « Il faut bien que la

France se persuade d'une chose, c'est qu'elle n'a plus rien à faire dans la Méditerranée »

(Le comte di S. Martino, ministre sarde à Berlin, au comte délia Margarita, ministre

des Affaires étrangères sarde, 27 avril 1841).

Les Anglais cherchaient alors à attirer à eux les Maronites. Des vaisseaux anglais escortés par Napier venaient de transporter d'Egypte au Liban les émirs avec un grand luxe de prévenances. L'un d'entre eux disait au drogman du Consulat de France au Caire : « Depuis longtemps, les Anglais travaillent à s'attirer l'affection des Maronites, mais, quoi qu'ils fassent, nous ne reconnaissons comme protectrice et amie que la France, à laquelle nous sommes tout dévoués. Elle a cherché un allié en Orient. Ignore-t-elle donc qu'elle en a un puissant dans les vastes montagnes de Syrie, et que cet allié peut lui offrir quarante mille combattants ? Si les vaisseaux français se fussent montrés dan» les parages de Djoumé, les montagnards se seraient déclarés pour eux auraient con-

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il prévenait Chabot, notre envoyé en Egypte, que la France ne reviendrait pas sur sa décision de ne point intervenir dans ce qui se rattachait plus ou moins au traité du 15 juillet. Toutefois la France notifia aussi à Londres qu'elle ne prendrait part à aucune négociation relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'Empire ottoman avant que les difficultés suscitées par le firman d'investiture fussent réglées : « Vous n'avez donc, en aucun cas, à vous immiscer dans des négociations dont l'incident du Hatti Shérif pourrait provoquer l'ouverture à Alexandrie. Vous vous bornerez, dans l'occasion, à conseiller en termes généraux au Vice-roi la modération, la prudence, la réserve et une attitude constamment respectueuse à l'égard du grand Seigneur (1). » Chabot n'avait pas cherché à détruire la confiance du Pacha dans la protection non pas officielle, mais active et vigilante de la France sur l'Egypte. Il y avait joint la lecture d'un extrait d'mi journal ministériel anglais dans lequel le firman d'investiture était plutôt défendu que critiqué. Il avait fait remarquer « avec quel soin cette feuille qui passait pour représenter la pensée intime de lord Palmerston, faisait valoir aujourd'hui les termes de la soumission de Mehemet Ali au Sultan et l'absence de toute promesse formelle, au sujet de l'hérédité, par les officiers qui, en dernier lieu, avaient servi d'intermédiaire dans la transaction (2). »

Chabot assurait à Mehemet Ali que partout où ses intérêts devraient être défendus, l'influence confidentielle, à défaut de l'influence officielle des agents du Roi., s'exercerait en sa faveur. Mais, dans l'état présent des choses, le Vice-roi « devait persévérer dans son attitude actuelle de respectueuse déférence envers le Sultan, et donner de nouveaux gages de « sa prudence et de sa modération (3) ».

C'est à ce moment que parvint de Constantinople la nouvelle de la chute de Reschid Pacha et l'avènement au pouvoir de Rifaat Bey qui passait pour avoir des vues plus larges et plus conciliantes. On apprenait aussi que les représentants des quatre Cours avaient reçu de Londres l'ordre d'adresser des représentations au Divan sur le firman d'investiture : « Je n'ai pas eu à rappeler que c'est par son attitude seule et sans avoir eu recours à aucune démarche officielle que la France avait obtenu de l'Europe une manifestation dont les ennemis les plus invétérés de l'Egypte ne sauraient méconnaître la portée (4). »

senti à rester sous le régime égyptien dans l'espoir que la France, prenant en considération lexa dévouement et leur obéissance, leur aurait assuré un avenir plus heureux » {Chabot, envoyé spécial en Egypte, à Gnizot, mars 1841).

(1) Guizot à Chabot, il mars 1841.

(2) Id., 5 avril 1341,

(3) Id.

(4) Rohan-Chabot à Guizot, 16 avril 1841.

Nous avons vu, en effet, que les plénipotentiaires des Cours alliées^ par leur protocole de mars, avaient émis le désir de stipuler, en commun avec la France, sur la clôture éventuelle des détroits du Bosphore et des Dardanelles. Bourqueney communiqua aussitôt ce projet à Guizot qui n'y avait fait que des objections de détail: « Je sais que nous ne signons pas nous-même ce protocole, avait-il dit (1), mais on nous le présente ; c'est l'acte par lequel on nous invite, et nous acceptons l'invitation. On nous doit de nous l'adresser sous la forme qui nous convient, quand cette forme n'enlève rien à la position des autres, ni au principe permanent qu'il s'agit de consacrer. Vous savez que l'arrangement entre le Sultan et le Pacha d'Egypte n'est pas aussi complètement conclu qu'on le disait. La restriction inattendue que la Porte paraît vouloir apporter au -principe d^hérédité, en se réservant le droit de choisir parmi les enfants du Pacha, et sa prétention de substituer au tribut fixe une quote-part du revenu brut de VEgypte peuvent faire naître bien des embarras. Le Pacha réclame et demande à négocier à Constantinople sur ces conditions nouvelles qui lui paraissent dépasser la pensée de l'acte séparé annexé à la convention du 15 juillet. Je ne sais ce que deviendra cet incident. Regardez-y bien et prenez garde à ne pas nous engager prématurément en acceptant comme accomplis des faits qui ne le seraient pas. Le signe le plus certain que les faits sont réellement accomplis et la question turco- égyptienne terminée, ce sera le retrait de toute force anglaise ou autrichienne du territoire ottoman. Pas un soldat étranger ne doit rester dans aucune ville, ni sur aucun point de la Syrie. »

Mais la Russie conservait ses méfiances. Le Cabinet impérial annonça au baron de Brunow « que les difficultés que présente en France même la rentrée du gouvernement français dans les conseils de l'Europe et le refroidissement du Cabinet de Vienne pour cette pensée, finissaient par rendre préférable le plan d'une déclaration de la Porte aux Cours étrangères sur le principe de la clôture des détroits, au projet d'un acte général entre toutes les puissances (2). » Les plénipotentiaires autrichiens s'étaient récriés contre cette donnée inexacte en ce qui concernait leur propre Cabinet. L'Autriche, on le sait, avait multiplié ses avances à la France. C'était de la part de la Russie un véritable acte de duplicité. L'hostilité passionnée de l'Empereur contre la France était, d'ailleurs, soigneusement entretenue par son entourage, et particulièrement par le comte Orloff. De plus en plus il inclinait vers l'Angleterre et s'entretenait fréquemment avec lord Clauricarde : « Si l'Empereur ne parvient pas à influer sur l'Angleterre... il se résignera certainement à donner

(1) Guizot à Bourqueney, 7 mars 1841.

{2) Bourqueney à Guizot, H mars 1841.

508 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

son assentiment à tout ce qu'elle résoudra. Aussi M. de Nesselrode n'est-il pour rien dans toute cette politique inofficielle qui ne laissera aucune trace et ne pourra jamais être mise en contradiction avec des pièces écrites, toujours rédigées dans un sens conciliateur et pacifique (1).»

Le plénipotentiaire anglais avait aussi parlé le langage le plus sévère qu'il eût certainement tenu depuis un an au représentant russe.

Enfin, le 11 mars, Palmerston pouvait annoncer à Bourqueney l'acceptation par les quatre Cours des modifications demandées par Guizot.

En même temps, le prince Esterhazy et le baron de Neumann informaient Bourqueney du rappel de l'escadre autrichienne et de l'évacuation par les marines anglaises de tous les points occupés sur la côte de Syrie (2). Guizot écrivit sur le champ à notre ambassadeur : « Si le Roi et le Conseil pensent comme moi, je vous enverrai l'autorisation officielle de parapher le projet de convention générale aussitôt que le projet de protocole éventuel aura été paraphé par les plénipotentiaires des quatre Cours. Nous attendons que la clôture définitive de la question de Constantinople, arrivant naturellement, ou amenée par les derniers conseils des puissances, nous permette de signer définitivement (3). »

Le 16 mars, à sept heures, les plénipotentiaires des quatre Cours et le baron de Bourqueney se réunirent chez Palmerston et paraphèrent la convention générale (4). Chekib Bey et Bourqueney y mirent aussi leur

(1) Barante à Guizot, 9 mars 1841.

f Depuis les ambassades de lord Durhaiû et de lord Clauricarde ; Palmerston est convaincu qu^on s'était fait une idée très exagérée de la puissance russe, qu'inexpugnable chez elle, la situation de ses finances, les vices de son administration intérieure, l'esprit de ses populations s'opposent à toute entreprise considérable, à toute grande résolution ; qu'elle peut, lorsque l'Europe est divisée, porter, à son choix, un grand poids dans un des bassins de la balance, mais qu'elle ne peut avoir d'initiative. ...La composition sociale de la Russie, sa législation sont telles que le commerce ne peut s'y développer que d'une manière lente et humble. De longtemps, il n'y aura là un germe de guerre, tant qu'il ne s'y joindra point quelque vanité nationale... La principale richesse de la Russie tient à son commerce avec l'Angleterre... Ainsi, il est simple que lord Palmerston envisage les relations avec la Russie d'un autre œil que des publicistes de journaux,et qu'il applaudira d'avoir pris ce point d'appui » (Barante à Guizot, 27 mars 1841).

(2) Bourqueney à Guizot, 11 mars 1841.

(3) Guizot à Bourqueney, 13 mars 1841.

(4) Cette convention était ainsi conçue :

Article I

S. H. le Sultan, d'une part, déclare qu'il a la ferme résolution de maintenir â l'avenir le principe invariablement établi comme ancienne règle de son Empire et en vertu duquel il a été de tout temps défendu aux bâtiments de guerre des puissances étrangères d'entrer dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore ; et que, tant que la Porte se trouve en paix, S. H. n'admettra aucun bâtiment de guerre étranger dans les dits détroits.

Et Leurs Majestés l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, le roi des

paraphe, ce dernier visiblement ému en voyant la France reprendre enfin sa place dans le concert européen. Les puissances européennes s'applaudissaient de cette solution qui écartait la guerre, que toutes, pour de» motifs divers, elles redoutaient. Metternich dit à Sainte-Aulaire, en visant aussi le projet de protocole, adressé le 13 mars par les représentants des quatre Cours à Chekib Effendi : « Dites bien à M. Guizot que je regarde ce résultat comme l'avant-coureur d'une prochaine et fort heureuse solution. Répétez bien à M. Guizot que j'apprécie l'habileté, le bon vouloir, le courage qu'il a déployés dans cette circonstance. Je ne sais qu'un mot anglais pour exprimer ma pensée : sa conduite a été véritablement : states man like (1). »

Les agents autrichiens ne cachaient pas leur satisfaction : « On ne saurait disconvenir, même à Saint-Pétersbourg, qu'un grand problème a été résolu... A l'influence prépondérante de la Russie à Constantinople a été substituée, il est vrai, l'action commune des grandes puissances ; mais puisque l'adhésion de l'Europe au principe de la fermeture des détroits est faite pour mettre le côté le plus vulnérable de la Russie à l'abri de toute atteinte, elle semble avoir gagné en sûreté ce qu'elle peut avoir perdu en influence exclusive. Du moment, d'ailleurs, que celle-ci n'était plus tenable, il était, à mon sens, dans l'intérêt bien entendu de la Russie, de la voir remplacer par le concert européen plutôt que de

Français, la reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, le roi de Prusse, et l'empereur de toutes les Russies, de l'autre part, s'engagent à respecter cette détermination du Sultan et à se conformer au principe dessus énoncé,

ÂBTICLB II

Il est entendu qu'en constatant l'inviolabilité de l'ancienne règle de l'Empire ottoman mentionnée dans l'article précédent, le Sultan se réserve de délivrer des firmans de passage aux bâtiments légers sous pavillon de guerre, lorsqu'ils seront employés, comme il est d'usage, au service des puissances amies.

Article III

S. H, le Sultan se réserve de porter la présente convention à la connaissance de toutes les puissances avec lesquelles la Sublime Porte se trouve en relation d'amitié, en l'invitant à y accéder.

Article IV

La présente convention sera ratifiée et les ratifications en seront échangées à Londres En foi de quoi, les plénipotentiaires respectifs l'ont signée, et y ont apposé les sceaux de leurs armes.

Fait à Londres le 16 mars l'an de grâce mil huit cent quarante et un.

Autriche : E y, N nn ; Porte : C b ; France : B Y ; Grande-Bretagne : P N ; Prusse : B w ; Russie • B w.

(1) Sainte-Aulaire à Guizot, 23 mars 1841.

510 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

l'abdiquer entre les mains d'une puissance qu'elle rencontre sur ses pas^ au Caucase comme en Perse, à Khiva comme en Chine (1). »

Bourqueney avait exposé les motifs du retard qu'apportait le gouvernement du Roi à la signature dé-flnitive de la convention et aucune voix ne s'était élevée dans l'assemblée pour protester. En outre, il avait été convenu que l'initiative de la signature définitive viendrait de Paris et que la France serait juge des faits qui la justifieraient (2).

Ces dispositions étaient une juste compensation à la récente blessure d'amour-propre subie par la France. Néanmoins, l'Autriche était impatiente de voir échanger les signatures définitives ; la convention était une garantie contre une action éventuelle de la Russie. Le prince Esterhazy et le baron de Neumann avaient été jusqu'à dire à Bourqueney : « Prenez garde, à Paris, de servir par des délais la politique du Cabinet de Saint Pétersbourg qui ne veut pas, au fond, de la convention et celle de Palmerston qui ne se laisse arracher qu'avec une extrême répugnance la tutelle à quatre (3). » La solution s'annonçait proche.

Le 1^^ avril 1841, la Porte adressait à Chekib Efïendi une note qui donnait satisfaction, tout au moins en partie, au désir des Cours alliées, en ce qui concernait l'investiture éventuelle d'Ibrahim, mais laissait encore en suspens la question de l'hérédité par ordre de primogéniture en faveur du plus proche héritier mâle. La Porte « promettait, dès à présent, de conférer le gouvernement de l'Egypte à Ibrahim Pacha ou à tel autre de ses fils que Mehemet Ali lui choisirait de son vivant, à condition qu'ensuite le droit d'élection appartiendrait de nouveau à S. H. Gomme seconde alternative, nous proposons ce qui suit : « Le pacha ayant représenté que le véritable caractère et la capacité personnelle de l'individu qui deviendra ensuite gouverneur de l'Egypte ne pourront pas être connus ici, tandis que là on pourra très bien les apprécier, un de ses descendants devra être choisi en Egypte par les membres de sa famille et par les notables du pays et proposé à la S. Porte ; il sera con-

(1) Meysenbug à Metternich, 14 avinl 1841,

(2) Bourqueney à Guizot, 16 mars 1841.

Une détente dans les relations franco-anglaises s'était produite sur le terrain commercial. Le Parlement français souhaitait que des négociations commerciales s'ou- 'vrissent entre les deux pays sur les bases du système du libre échange. Guizot avait témoigné à lord Granville qu'il avait été sensible aux paroles amicales pour la France prononcées par lord Melbourne au Parlement anglais, en' réponse à la question que lui avait posée lord Strangford et de sa proposition de porter immédiatement cette question à l'examen du Cabinet conseil. Mais Guizot avait cru plus prudent de remettre ces pourparlers à la fin de la session des Chambres (Lord Granville à Palmerston, 29 mars 1841).

(3) Bourqueney à Guizot, 26 mars 1841.

firme et nommé par le Sultan... Les impôts seront perçus en Egypte comme en Turquie.Mehemet Ali a trouvé exagérée la demande du quart de l'impôt. Chekib devra user de toute son influence pour que ce quart soit payé (1). »'

Sur ces entrefaites était arrivée de Londres la nouvelle de la chute de Reschid Pacha et de son remplacement par Rifaat Bey. Le premier acte de ce dernier, qui sentait bien, malgré les intrigues interminables de lord Ponsonby,que le vent tournait et que la Porte ne pouvait indéfiniment résister aux puissances qui venaient de la tirer d'un fort mauvais pas, avait été de décider un appel direct à la conférence de Londres sur la question des modifications du Hatti Shérifï : « Le prince Esterhazy et le baron de Neumann sentent que le moment est venu d'essayer ici un de ces actes diplomatiques qui place la pensée des quatre Cours au-dessus de V inintelligence et des passions de leurs représentants à Constantinople (2). » Le fait est que, dans l'atmosphère passionnée de Constantinople, il était difficile aux agents étrangers de conserver l'entière liberté de leurs jugements. D'ailleurs, Bourqueney avait su que « le prince de Metternich, dans les lettres qui accompagnaient la nouvelle de la chute de Reschid Pacha, avait laissé à ses plénipotentiaires à Londres la faculté de prendre part à un nouvel acte décisif de la conférence, sans s'inquiéter de ce que M. de Sturmer aurait pu être amené à déclarer, dans l'intervalle, à Constantinople (3). » Le baron de Bulow inclinait aussi pour la signature immédiate de la convention générale.

Le 14 avril, le prince de Metternich mandait au baron Sturmer : « Votre position est aujourd'hui bien simplifiée. Comme les ordres que Je vous ai transmis le 2 avril, qui confirmaient ceux qui vous ont été adressés antérieurement, coïncident avec les directions de Londres à lord Ponsonby, vous vous trouvez tous deux placés sur la ligne des décisions du centre de Londres. Le comte de Kœnigsmark et M. de Titow n'auront aucune difficulté à suivre la même direction. L'affaire est ainsi placée sous le point de vue de l'union entre les représentants des quatre Cours et leur uniformité suffira pour faire avancer le Divan sur la seule ligne qui puisse lui paraître utile... Il aurait été désirable que la Porte n'eût point été dans le cas de revenir sur quelques-unes des dispositions du firman d'investiture et que celui-ci eût été conçu dans un esprit plus analogue aux vues des Cours ; toutefois cela ne change rien au fait. Il faut : 1° faire bien comprendre par le Divan la nuance que lord Ponsonby tient, en vue d'éviter avec soin que la Porte ne motive ce qu'elle

(1) Aff. étr. fs. Egypte.

(2) Bourqueney à Guizot, 20 avril 1841. (8) Bourqueney à Guizot, 20 avril 1841,

512 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

accordera à Mehemet Ali non comme une concession que S. H. ferait à la demande de ce pacha, mais comme une marque de déférenre aux conseils de ses alliés ; 2° que les consuls ne retournent pas à Alexandrie avant que Mehemet Ali n'ait confirmé par sa soumission de fait aux arrêtés définitivement pris par S. H., les belles paroles qu'il lui coûte si peu de donner (1). »

Dans leurs entretiens avec les représentants des autres Cours, Metternich et Werther déclaraient sans cesse qu'ils considéraient les affaires d'Orient comme complètement terminées. Quant au baron de Brunow, dont nous connaissons, les sentiments, il « prend toute cette agitation avec un sang froid moqueur (2) »... « La dépêche de Nesselrode du 25 novembre nous mettait en droit d'attendre toute autre chose, car le Cabinet impérial y annonçait formellement son désir de voir rentrer la France dans les conseils de l'Europe, et son intention de lui en faciliter lés moyens. Et le Cabinet impérial n'a pas oublié cette dépêche plus que je ne l'oublie moi-même, car M. de Fontenay m'écrit de Stuttgart (12 mars), que le comte de Modem vient tout récemment d'en donner connaissance au gouvernement wurtembergeois pour prouver les bonnes relations de la Russie avec la France et les bons sentiments du Cabinet impérial à notre égard (3). »

La Russie avait fini par percer à jour l'attitude de lord Ponsonby, car Nesselrode avait dit au ministre de Prusse : « Je crois, en vérité, que nous aimerions mieux, tout désagréable qu'il serait, l'avoir ici que là-bas où il brouille tout (4). » Les efforts de l'Autriche et de la Prusse allaient donc porter sur une réprobation énergique de la conduite de lord Ponsonby et sur une déclaration du centre de Londres qui plaçait la Porte péremptoirement dans l'alternative de la modification du Hatti Shérif ou de l'abandon des quatre Cours (5).

La Porte semblait venir à composition. Un Hatti Shérif du 9 avril souhaitait de voir « maintenus à présent et à l'avenir cette amitié sincère et parfaite, ainsi que la paix véritable qui existent aujourd'hui entre mon Empire et les hautes puissances alliées à ma Sublime Porte par les liens de la paix et des traités (6). » La Porte venait, en outre, d'exprimer à Pontois le vœu de voir placer l'Empire ottoman sous la garantie de» grandes puissances européennes, ce qui prouvait que notre situation y restait bonne. Metternich ne l'aurait peut-être pas mieux demandé

(1) Metternich au baron Stûrmer, 19 avrU 1841.

(2) Guizot à Barante, 20 mars 1841,

(3) Guizot à Barante, 20 mars 1841.

(4) Barante à Guizot, 27 mars 1841.

(5) Bourqueney à Guizot, 20 avril 1841.

(6) Record Office, Londres.

au fond, mais il savait bien que la Russie repoussait cette idée : « L'idée ^st fausse, parce qu'un État ne doit jamais demander ni accepter un service pour lequel il ne pourrait pas offrir en retour une stricte réciprocité. Autrement, l'État qui accepte la faveur perd son indépendance. Le garant, pour être quelque chose, doit assumer la charge d'un protecteur, et si un protecteur est pour le moins incommode, plusieurs protecteurs deviennent une charge insoutenable. Pour atteÀidre le but de la garantie et cependant éviter ces inconvénients, il faudrait une alliance défensive. Ce sera au Divan à le proposer.

« L'idée est inexécutable : ou la Porte voudra le retour d'Alger dan» ses domaines, et alors la France s'y refusera ; ou elle fera abstraction de cette demande et alors le fait renfermera une renonciation à la possession de l'Algérie (i). » Palmerston émettait des vues analogues (2),

Le gouvernement français ne se départait pas de son attitude : « Résolus comme nous le sommes, écrivait Guizot comme nous devons l'être, à demeurer complètement étrangers au traité du 15 juillet, nous ne pouvons penser à sortir de l'isolement dans lequel il nous a placé que lorsque les causes de cet isolement auront ''éellement disparu, c'est-à-dire lorsque nous ne pourrons plus craindre que des complications nouvelles, suscitées par des difficultés auxquelles les puissances n'ont pu donner encore une solution définitive, ne les forcent à reprendre, malgré elles, sous une forme quelconque, le système d'intervention auquel nous n'avons pas voulu noua associer.

« C'est dans ce jour. Monsieur, que vous pourrez répondre aux instances des plénipotentiaires des Cours germaniques pour obtenir notre signature ; c'est dans ce sens que j'ai moi-même répondu aux observations que M. de Bulow me présentait, il y a peu de jours, dans le même but (3). »

Ainsi la France qui, par amour de la paix, avait subi une humiliation,

(1) Metternich au baron Stûrmer, 20 avril 1841,

(2) On comprenait que la Porte éprouvât le besoin d'être soutenue, car des insurrections graves \enaient d'éclater dans les pacbaliks de Nissa et de Lescovatz : « Tou« les chrétiens sont fatigués dujoug qui les écrase. Si la lutte s'engage entre eux et les Turcs, ces derniers en sortiront dif tlcilement vainqueurs.surtout s'ils rencontrer.l parmi leiu-s ennemis les instruments secrets d'une puissance voisine... Ma conviction est que le moment de la démolition de l'Empire ottoman est dans les événements probables. A Constantinople, un reste de la pompe orientale peut faire quelque illusion, maib loin de la capitale, on voit qu'il suffirait de la moindre chose pour faire crouler tout l'édifice » (Copie des rapports de Belgrade transmis par lord Beauvale à Palmerston, 21 avril et 1"' mai 1841).

En apprenant ces mouvements insurrectionnels. Metternich avait révélé à lord Beauvale qu'il y avait au moins vingt-cinq insurrections dans les possessions turques, toutes occasionnées par la rapacité des nouveaux percepteurs qui levaient 8 et même 12 0/0, lorsque la Porte exigeait 5 o/o (Lord Beauvale à Palmerston, 19 mai 1841).

(3) Guizot à Bourqueney 23 avril 1841.

514 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l' EUROPE

entendait, à cette heure, maintenir devant l'Europe, qui comprenait enfin la faute commise, l'attitude digne et résolue dont elle ne s'était pas départie dans les heures mêmes les plus critiques.

La question d'Orient et les crédits supplémentaires réclamés pour les armements furent âprement discutés en avril. Cette discusion où les partis Se mesurèrent vaut d'être analysée pour qu'on pénètre l'état d'esprit présent à la Chambre des Députés.

Le duc de Valmy, avec son talent magistral, exposa ainsi la situation depuis l'avènement du nouveau Cabinet : « Il me semble que l'Europe n'a tenu aucun compte de nos réserves... L'exécution du traité du 15 juillet a été poussée jusqu'à la dépossession du pacha d'Egypte, non seulement au point de vue du Hatti Shérif qui sera révoqué et qui l'est peut-être au moment où je parle, mais même au point de vue du Mémorandum du 31 janvier dernier qui a abandonné l'investiture à l'arbitraire du Sultan et qui assimile le pacha d'Egypte à tous les pachas de l'Empire, et remarquez bien, Messieurs, que pour donner en quelque sorte un démenti aux paroles de l'honorable M. Guizot, que je viens de citer tout à l'heure, la conférence de Londres, dans le Mémorandum du 31 janvier dernier, a déclaré positivement que les affaires d'Orient seraient réglées conformément au protocole délibéré le 15 octobre, c'est-à-dire quinze jours avant l'arrivée aux affaires du présent Cabinet, et pour que personne ne pût en douter, le Mémorandum a été rendu public comme toutes les piècei de ce grand procès entre la France et l'Europe... Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'est fait aucune concession aux réserves de la France, et nous avons le droit de conclure que l'on ne prend pas au sérieux les armements du Cabinet et que l'on n'a pas eu plus d'égard aux paroles de M. le ministre des Affaires étrangères que l'on n'en avait eu, il y a neuf mois, aux paroles de M. l'ambassadeur à Londres... Nous avons le droit de conclure que l'on nous impose le concert européen, dont vous avez fait la triste expérience et dont les résultats ont été attaqués à cette tribune par plusieurs ministres des Affaires étrangères et par l'honorable M. Guizot lui-même. Où sont nos garanties que nos intérêts ne seront pas sacrifiés ? »

Valmy désapprouvait la rentrée de la France dans les conseils dé l'Europe aux conditions qui lui étaient faites : « Vous donnerez gain de cause à l'Angleterre ; vous inscrirez dans les traités de droit 23ublic européen de nouvelles stipulations contre la France et voui

placerez pour longtemps sous le canon de Malte cette forte position de la Méditerranée dont il commande l'entrée ...Les puissances qui ont donné, en 1840, à l'Angleterre le concours qu'elles lui avaient refusé, il y a dix ans, ne peuvent être que passagèrement engagées visà-vis de l'Angleterre... S'il est entré, dans leur pensée, d'amoindrir aujourd'hui l'influence de la France, tenez pour certain qu'elles se réservent de contenir l'Angleterre à son tour ; elles seront obligées d'en venir là tôt ou tard et c'est alors que l'occasion se présentera pour vous de ressaisir votre influence, mais c'est à une condition que vous ne serez pas liés à l'ordre de choses que l'on vous propose de maintenir par l'adhésion que l'on vous prie de donner à la politique européenne. ...Que la France garde précieusement son indépendance, qu'elle sache tirer parti des embarras et des rivalités qui déjà se manifestent et l'occasion se présentera de faire prévaloir ses justes prétentions. »

Billault vint ensuite rappeler la politique d'énergie indiquée par la Chambre lors de l'Adresse de 1839. « Il fallait maintenir l'indépendance de l'Empire ottoman, en tenant compte des droits nouveaux. Tel fut l'avis d'un homme qui n'est pas belliqueux, M. Dupin. Le maintien de la paix partout et toujours, voilà la grande pensée du Cabinet du 29 octobre. La paix partout et toujours, voilà, selon lui, l'intérêt prédominant de la France en Europe. La paix intérieure, la pacification des esprits, voilà le but auquel il faut tout sacrifier. La dignité nationale ne vient qu'au second plan. Tout le monde se rappelle la lettre écrite par M. Guizot au duc de Broglie.; « Je suis plus préoccupé du dedans que du dehors ; je suis surtout préoccupé de la tranquillité intérieure de la France. »

L'attention augmenta quand Guizot monta à la tribune. Il commença par ra )peler le but de la politique du Cabinet précédent : « Nous avons fait d 3UX parts de cet héritage, nous avons accepté l'une ; l'autre, nous l'avons complètement répudiée. Dans le grand débat des fortifications, n'avons-nous pas été condamnés à nous séparer de quelques-uns de nos propres amis ? Pourquoi n'avons-nous pas répudié cette portion de l'héritage du i^^ mars ? C'est que notre devoir nous ordonnait d'accepter cette nécessité... Ce que nous avons fait pour les fortifications, nous l'avons fait pour les armements. ...Nous avons dit : vous voulez six cent trente-six mille hommes de troupes et trois cent mille hommes de garde nationale mobilisée (Thiers interrompt) ...Ne m'interrompez pas, je vais lire vos propres paroles : «Nous avons voulu armer jusqu'à neuf cent trente-neuf mille hommes pour négocier à la tête de toutes nos forces. Nous nous sommes retirés le jour où nous n'avons pas pu pousser jusqu'à ses limites naturelles et nécessaires la grande

516 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

résolution prise après le 15 juillet, non de faire la guerre à l'Europe, mais d'exiger des modifications au traité du 15 juillet, ou de déclarer la guerre. » Vous voyez donc bien que la politique du i^' mars, politique en raison de laquelle il s'est retiré, était celle-ci : au mois d'octobre, vous vouliez armer six cent trente-neuf mille hommes de troupe» de ligne et trois cent mille gardes nationaux mobiles et, cela fait, négocier à la tête de toutes ces forces, obtenir la modification du traité du 15 juillet et déclarer la guerre à l'Europe, si vous ne l'obteniez pas. C'est justement cette politique que le Cabinet du 29 octobre n'a pas voulu ; c'est cette politique que le Cabinet du 29 octobre a discutée dans le vote de l'Adresse. Qu'avons-nous dit ? Nous avons dit que nous acceptions les armements jusqu'à concurrence de ci.nq cent mille hommes ; pourquoi cela ? c'est que nous n'avions pas le projet de faire la guerre au printemps, d'exiger au printemps des modifications au traité du 15 juillet ou de déclarer la guerre à l'Europe. Nous n'avons pas voulu cela ; nous avons voulu rester en paix. »

Pourquoi, demandait alors Guizot, la France pacifique a-t-elle maintenu ses armements, fait prévaloir, sur des oppositions acharnées, la loi sur les fortifications de Paris, et pourquoi aussi négociait-elle pour mettre un terme à la situation dans laquelle les Cours alliées l'avaient placée ? « Il est, en effet, impossible que la France reste dans un état anormal, irrégulier et s'il se présente une possibilité raisonnable, digne, conforme aux intérêts du pays d'en sortir, vous ne prétendrez sans doute pas qu'on doive la refuser. Le jour où les négociations seront arrivées à fin, lorsque je pourrai discuter avec toutes mes armes, je discuterai. Jusque-là, je n'en dirai pas davantage ; jusque-là, le Cabinet se montrera fidèle à son programme, fidèle à sa politique que la Chambre a adoptée. Quels que soient les périls de cette situation, le Cabinet restera fidèle à ses devoirs, à ses engagements. C'est pour maintenir la paix armée que nous avons présenté la loi de crédits supplémentaires et le budget ; nous pousserons cette politique jusqu'au bout et tous nos efforts ne réussiront pas à nous faire écarter un seul instant de la ligne de conduite que nous avons adoptée. »

A ces explications, Thiers riposta avec des paroles incisives : « Vous ne vous présentez pas avec la force, s'était-il écrié ; on n'est pas fort, en effet, lorsque l'on proclame d'avance que, sur une question, on veut la paix. Aussi qu'arrive-t-il ? On obtient ce que vous avez obtenu, le Hatti Shérif qui fait du pacha d'Egypte un fonctionnaire plus dépendant qu'aucun autre. Ainsi vous avez obtenu rien, moins que rien ; c'est là une des plus grandes humiliations qui aient jamais pesé sur la France. Je ne veux pas vous offenser, mais, en vérité, je n'attendais pas plus de votre politique. Je n'attendais rien de vous, je vous le dis fran-

chement et vous avez dépassé mon attente et celle de mes amis. J'espérais au moins que vous pourriez conserver votre attitude négative et négocier en état de paix armée ; mais vous n'avez pas voulu et vous êtes peut-être les premiers ministres d'un grand peuple qui, ayant les forces du pays dans vos mains, avez refusé de les faire voir pour négocier avec plus d'avantages. »

Thiers retraçait ensuite rapidement les concessions auxquelles a consenti le ministère du 29 octobre, qui, dit-il, s'est chargé de justifier les paroles de lord Palmerston, qu'après un peu d'humeur, on finissait par se rendre et par être content. « L'Angleterre a réussi à tout ce qu'elle désirait ; elle a d'abord aboli l'Egypte ; elle a ensuite obtenu l'appui de la France pour empêcher les Russes de s'emparer de Constantinople... La signature de la France était d'un assez grand prix pour qu'on prît, du moins, le soin de la réserver... Ce n'en est pas moins une grande faiblesse d'avoir renoncé à notre isolement ; sans doute, je ne veux pas que nous soyons provocateurs, mais il faut, en toute circonstance, maintenir l'honneur de la France et, je dois le dire à la Chambre, le jour où j'ai vu renverser le Cabinet qui était résolu à la guerre et inaugurer celui qui voulait lapaix, ce jour-là, j'ai compris que la force de mon pays était perdue. »

Ce discours produisit une vive émotion à l'ambassade d'Angleterre. Thiers avait avancé notamment que « l'Arabie et la Syrie étaient purement des causes de faiblesse et de dépenses pour Mehemet Ali et qu'il ne perdrait rien en les perdant, tandis que la France, au contraire, ressentirait lourdement cette perte parce qu'elle eût ainsi commandé l'Euphrate et le golfe Persique. » ...« Quand je me rappelle, écrivait Bulwer à Palmerston, que le gouvernement français, en général, et M. Thiers en particulier, protestaient que la France n'avait aucun intérêt à l'extension des possessions du Pacha en Syrie et que leur seule objection était la difficulté d'en chasser le Pacha, je suis complètement saisi d'une révélation si éhontée. Je pense également que cela fournira à V. S. l'occasion de s'applaudir de la politique qu'elle a suivie, et convaincra enfin toutes les parties que si M. Thiers était resté au pouvoir, il eût été impossible de conserver les bonnes relations entre les deux pays. »

Mais, revenons à la discussion de la Chambre quand Guizot répondit aux paroles de Thiers : « Nous avons la paix, nous avons la paix armée et vous êtes convenu vous-même qu'une pareille paix est honorable... C'est là l'attitude que nous avons donnée au pays au printemps au lieu de la guerre européenne que vous lui réserviez ; eh bien ! dans notre attente, à la paix armée succédera une paix plus douce qui ne portera

518 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'ecrope

aucune atteinte aux intérêts de la France et telle que les faits accomplis le permettront. » (1)

Si la parole ardente de Tliiers avait exercé sur l'Assemblée une indéniable émotion, la sagesse des démonstrations de Guizot, mettant en lumière les risques qu'aurait encourus la France devant une Europe liguée, rallia les esprits. Enfin à une énorme majorité, les crédits furent votés.

Rifaat Bey, de plus en plus conciliant, remettait, de son côté, une note au gouvernement français, pour demander qu'on insérât dans le projet de traité paraphé à Londres une clause destinée à garantir l'indépendance et l'intégrité de l'Em] ire ottoman. Tout en chargeant Bourqueney de communiquer cette proposition à lord Palmerston et aux représentants des Cours alliées à Londres, Guizot précisait que ce n'était pas une condition nouvelle que la France voulait mettre à sa signature définitive du traité paraphé, il demandait seulement que le vœu de la Porte soit examiné avec bienveillance (2).

En même temps, Chekib Effendi, sur l'ordre de Rifaat Bey, consultait la conférence de Londres sur les trois points suivants : l'hérédité, le tribut et la nomination aux grades de l'armée. Le projet de réponse à Chekib avait déjà reçu une rédaction provisoire. Il contenait le conseil de la fixation de l'hérédité dans la famille de Mehemet Ali, conformément au principe oriental du. Seniorat. Sur le tribut, la conférence se déclarait incompétente pour déterminer un chiffre, mais elle exprimait le vœu que ce chiffre fût ré^lé de gré à gré, de manière à ne pas grever le pacha d'Egypte de charges trop onéreuses. Quant à la nomination aux charges de l'armée, la conférence ne voyait aucun inconvénient à ce que le Sultan l'abandonnât au délégué de son autorité civile et militaire (3).

(1) La presse anglaise se chargeait de nous rappeler, si nous l'avions oublié, à quelle situation nous avions été acculés. Tel le Morning Herald du 13 avril : « Le résultat des dernières négociations entamées par la France avec les puissances européennes relativement à la question d'Orient est peu honorable et même mortifiant pour la France. Toutes les propositions de la France ont été successivement rejetées, et M. Guizot qui avait voulu prouver que les Cabinets l'avaient reçu à bras ouverts et que la garantie donnée à l'indépendance et à l'intégrité de la Turquie était due à son influence, n'a pu obtenir qu'un traité qui ne consiste que dans un seul article et qui est uru lettre m-^rte. Nous disons une lettre morte, car la Russie n'est qu'à quatre journées du Bosphore ; elle pourra s'emparer quand elle le voudra de Constantinople, malgré les autres puissances signataires du traité. Ainsi la France a été forcée d'accepter le traité du 15 juillet et toute? les petites manœuvres qu'elle a employées pour que ce sacrifice devînt moins pénible ont été devinées et déjouées. Elle est sortie nominalement de l'isolement, mais sans dédommagement pour le passé, ni garantie pour l'avenir. »

(2) 28 avril 1841.

(3) Bourqueney à Guizot, 30 avril 1841.

L'Angleterre elle-même semblait avoir hâte d'en finir. Bulwer, chargé d'Affaires anglais à Paris, insistait près de Guizot, en vue de la signature par la France de la convention générale sur les détroits, simplement paraphée jusqu'ici, ou tout au moins concomitamment à l'accord entre le Sultan et le Pacha. Il exprima ce vœu au roi Louis- Philippe luimême, qui avait nettement déclaré que le gouvernement ne signerait le traité qu'après que les bases de l'autre seraient complètement posées : « Les intérêts de la France, de l'Angleterre et de l'Autriche en Orient sont identiques, avait dit Louis-Philippe, et j'en suis heureux, car cette situation était pour moi une cause d'inquiétude. Dans l'intérieur du pays, nous pouvons nous attendre à des troubles, car les principautés sont devenues complètement russes ; je comprends donc que la Porte demande quelques garanties pour l'intégrité de son Empire et j'envisage amicalement cette nécessité, mais je suppose que la Russie n'envisagera pas cette question de même. Elle intrigue partout et surtout en Grèce (1). »

Bulwer aborda ensuite la question qui irritait tant les Anglais, celle du traité de commerce franco-belge, dont il fut fait mention plus haut. Le Roi encore avait répondu avec fermeté (2) : « Je ne vous cacherai pas que je désire qu'un traité de cette nature soit conclu entre la Belgique et la France. Dans un temps rapproché, la Belgique doit avoir un débouché pour ses manufactures. Je ne puis admettre que ce Boit par l'Allemagne, par son entrée dans le système douanier de cette dernière. Vous n'avez pas besoin d'acheter aux Belges du fer et du coton. Qui resterait alors sauf nous-mêmes ? Je ne vous cacherai pas cependant que, bien que je souhaite un traité de cette nature, je vois d'immenses difficultés dans sa réalisation et je ne suis pas certain qu'il réussisse ici ou même en- Belgique. Vous savez que tout ce qui a toujours été tenté à ce sujet a échoué !... Je regretterais beaucoup que l'Angleterre s'opposât à un traité de commerce entre la France et la Belgique, car il est probable que, dans ce cas, ce projet serait voué à un échec, mais je souhaite de tout mon cœur la réussite de ce traité, comme j'en souhaite un avec vous. Je voudrais voir votre fer entrer en France «omme le fer belge (3). »

Le Roi dit alors à Bulwer son amertume du manque de confiance dont il était l'objet de la part des autres Cours de l'Europe, affirmant que dans sa pensée, le traité du 15 juillet avait été une combinaison contre son ambition, alors qu'il était, au contraire, le dernier à en avoir. Bul-

(1) Bulwer à Palraerston, 30 avril 1841.

(2) Id,

(3) Bulwer à Palmerston, 30 avril 1841.

520 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europe

wer affirma que le gouvernement anglais, ainsi que tous les autres gouvernements de l'Europe, ne mettaient pas en doute le caractère personnel de S. M. et lui rendaient justice ; mais qu'EUe ne serait pas surprise s'ils suspectaient M. Thiers d'ambition ■ — faute ou vertu que ce ministre ne désavouerait pas certainement. • — Oui, répondit le Roi, mais je suis le seul homme capable de brider cette ambition et c'est pourquoi on devait me faire confiance (1). »

Au sujet des fortifications le Roi expliqua : « La France n'attaque les autres nations que quand elle pense que celles-ci sont disposées à l'attaquer. Tranquille sur ce point, la France ne troublera pas les autres. Quant aux troubles intérieurs, on peut compter sur les soldats qui réprimeraient promptement un mouvement qui, d'ailleurs, n'est pas à redouter. Je crois que l'Angleterre se trompe fortement sur ce point (2). »

La modération des paroles du Roi impressionna Bulwer qui l'avoua à Palmerston (3).

L'Autriche suivait avec fermeté la ligne de conduite qu'elle avait adoptée touchant l'Orient : « Il s'agit de deux affaires distinctes, la signature de la convention et l'affaire turco-égyptienne. Il faut que cette affaire soit conduite à sa fin dans les termes de la convention du 15 juillet. Ses limites sont tracées par les actes du 15 juillet, du 14 novembre et du 17 décembre 1840, par la note collective du 30 janvier et les arrêtés du 5 mars 1841. Le gouvernement français n'a point à intervenir dans l'affaire turco-égyptienne proprement dite. La répugnance du Cabinet français provient du sentiment qu'en entrant dans l'affaire aujou^d'^ui, il s'engagerait dans une position insoutenable pour l'administration actuelle, vu l'immense somme de folies dont s'est rendu coupable le Cabinet du 1®^ mars. Le Cabinet actuel est sage parce qu'il lui serait impossible de ne pas l'être. Le concours de la France dans l'affaire

(1) Bulwer à Palmerston, 30 avril 1841.

Sir H. Seymour, ministre anglaisa Bruxelles, n'avait cessé ses investigations excrètes sur les négociations commerciales éventuelles entre la France et la Belgique. 11 avait su notamment qu'au cours de l'année 1837, particulièrement favorable au commerce belge, la différence au désavantage de la Belgique entre les importations et les exportations s'élevait à 80 millions, et que la France était la seule région qui demandait plu» à la Belgique qu'elle ne lui apportait (Sir H. Seymour à Palmerston, 28 mai 1841).

(2) Bulwer à Palmerston, 30 avril 1841.

(3) Bulwer se rassura sur le traité éventuel de commerce franco-belge quand il sut que le ministre Humann y était opposé. De même Sir H. Seymour, agent anglais à Bruxelles, quand il apprit du comte Meulemœre qu'aucune mesure prisç par la France ne serait préjudiciable aux intérêts anglais. Quant à d'Arnim, ministre de Prusse, il demeurait sceptique ! « Le baron d'Arnim n'a aucune confiance dans les assurances de M. de Meulemœre. Mais c'est peut-être parce qu'il a été déçu dans son espoir d'amener ce pays à préférer l'alliance prussienne à l'alliance française » (Sir H. Seymour à Palitierston, 11 mai 1841).

des détroits n'a pas lui-même guère d'autre valeur que celle d'un complément de la grande oeuvre du 15 juillet. Ce concours présente toutefois le seul mode pour délivrer la France (à son profit comme à celui de l'Europe), de son isolement absurde. La paix armée, conséquence forcée de ce que la faction de M. Thiers s'est plu à appeler V isolement, étant insoutenable, il faudra bien qu'elle vienne à cesser. Le prétexte se trouvera dans l'adjonction du gouvernement français à une mesure de saine politique.

Il faut finir l'affaire turco-égyptienne ai>ant de passer à la signature açec la France. Marcher différemment, ce serait un bill d'indemnité accordé aux extravagances du Cabinet du i^^ mars d'une bien autre valeur que celui qu'il vient d'obtenir au moyen de l'admission des fortifications de Paris, folie qui complète un système désavoué journellement davantage.

Les quatre Cours viennent de faire une démarche pour engager le Divan à prescrire à Mehemet Ali des conditions que les quatre Cours jugent les plus rationnelles, et conformes aux stipulations du 15 juillet. Je crois que le Divan prendra un parti conforme à leurs vœux.

Quand la réponse affirmative du Divan sera arrivée à la connaissance des Cours, alors elles feront bien d'insister, sans attendre la réponse du pacha d'Egypte sur la signature de l'acte relatif à la clôture des détroits (1). »

Metternich n'est pas moins catégorique dans sa lettre au maréchal Marmont du 27 avril 1841, à qui Boghos Bey exprima le désir d'être informé de l'opinion du Chancelier autrichien sur sa position.

Vienne, 27 avril 1841.

« Je vous remercie de la lecture de la lettre de Boghos Bey. L'année dernière a marqué à Mehemet Ali la ligne qu'il doit suivre. La lettre de Boghos Youssouf est entachée d'idées politiques, et c'est tout juste la politique qui est l'élément que doit fuir Mehemet Ali. L'Europe veut une Egypte, Province de VEmpire ottoman, et non une Egypte formant, sous le masque de la soumission, un Etat indépendant et agissant comme un dissolvant sur cet Empire.

« Ce que Mehemet Ali a désiré, il l'a obtenu. Ce que certaines conditions du firman d'investiture ont renfermé de peu pratique, sera reformé, car la Porte est intéressée à ce que des embarras ne surgissent à toute heure entre elle et les pachas d'Egypte. C'est aussi l'intérêt des

(1) 23 avril 1841, Metternich à Esterhazy (Archives d'Etat à Vienne et Record Office à Londres.

522 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

puissances et de Meheinet Ali. Si Mehemet Ali veut que sa famille soit investie de l'hérédité dans le gouvernement d'une province ottomane, il a atteint son but ; s'il vise à établir la souveraineté dans sa famille, il se trouve en opposition avec la Porte et avec l'Europe, et lui et sa succession périront dans l'entreprise. »

La Russie, devant l'attitude déterminée de l'Autriche et de l'Angleterre s'y conforma par pure nécessité. « Il y a assurément de l'irritation contre l'Autriche et les relations avec la Prusse se refroidissent. Mais la pensée de ne point vivre en intimité avec ses deux ami» de la Sainte Alliance ne peut être admise ni par l'Empereur ni par son Cabinet (1). » Nombre d'illusions de l'Empereur paraissaient d'ailleurs s'être dissipées. La conduite de la Prusse depuis quelques mois dans les affaires d'Orient l'avait surpris et irrité. Mais Guizot s'abusait sur les conséquences de ce mécontentement. Les liens qui, depuis 1812, unissaient les deux Cours étaient trop forts pour se rompre si vite. Déjà l'empereur de Russie se montrait sensible au voyage du prince de Prusse (2) et se plaisait à marquer l'extrême différence de conduite du Cabinet autrichien et du roi de Prusse, disant qu'on pouvait compter &\ir lui, mais que le prince de Metternich serait peut-être capable de s'alliéï' avec la France (3).

Avant de quitter Saint-Pétersbourg, lord Clauricarde, en prenant congé de l'Empereur, lui avait dit que la politique de la France était de s'unir à la Prusse et à l'Autriche, à quoi le Tsar répondit que cette situation ne présentait aucun danger (4). L'important était de ménager l'Angleterre. De nouveaux différends s'étant élevés entre les gouvernements de Perse et d'Hérat, le Tsar avait aussitôt cherché à les aplanir. Il avait dit à lord Clauricarde qu'il espérait voir les relations anglaise» avec la Perse se rétablir normalement, et que les missions respective! russes et anglaises pourraient agir à l'unisson pour donner au Shah de sages conseils (5). Peu après, la forteresse de Ghoriam avait été évacuée par la garnison persane et restituée à la garnison afghane d'Hérat.

Si la société russe ne nourrissait pas d'hostilité contre nous, le Czar,

(1) Barante à Guizot, 4 mai 1841.

(2) La présence du prince de Prusse au mariage du grand duc Alexandre resserra encore les rapports entre les deux pays. Le prince Guillaume avait donné au Tsar lea assurances les plus positives de la volonté de son frère de ne pas se laisser entraîner à des concessions trop libérales dans les États prussiens ; l'empereui* de Russie, de soa côté, envoyait au Roi, par l'intermédiaire du prince Guillaume, « des avis salutaires et des conseils pressants s en ce sens (Meysenbug à Metternich, 7/19 mai 1841).

(3) Barante à Guizot, 20 mai 1841.

(4) Lord Clauricarde à Palmerston, 14 mai 1841.

(5) Jd.

Cependant le Tsar signalait les visées de l'Angleterre sur Candie : a C'est seulement

en revanche, accentuait la sienne en toute occasion. Par son ordre, fut érigé à Kalish un monument commémoratif du souvenir du traité d'alliance de 1813 entre les Cours de Saint- Pétersboujg et de Berlin et du camp de manœuvres de 1835. Sur l'une des faces du monument, on lisait : « Dieu tout puissant, bénis l'alliance et l'intimité de la Russie et de la Prusse pour la paix et le bonheur des deux peuples, pour la terreur de l'ennemi commun (1). »

'( Elevé sous les yeux de sa mère, l'impératrice Marie, le Tsar a reçu l'influence des passions anti-françaises dont elle était animée. Les souvenirs de son enfance et de sa première jeunesse se reportent à l'époque où la France régnait sur V Europe -par la conquête et envahissait la Russie (2). » En outre, la question commerciale liait dans une certaine mesure la Russie et l'Angleterre. Le commerce anglais achetait chaque année la plus grande partie des produits de la Russie. Six cents navires anglais abordaient tous les ans à Cronstadt. En regard de ce trafic, le commerce français en Russie se réduisait à peu de chose (3).

L'horizon s' éclair cissait pourtant. Le 19 avril, un Mémorandum remis par la Porte aux représentants des quatre Cours alliées à Constantinople établissait :

1° La succession du gouvernement d'Egypte écherra au fils aîné ;

20 Que le tribut sera fixé à une somme déterminée ;

3^ Que Mehemet Ali aura le droit de nommer les officiers de son aimée jusqu'au grade de général de brigade, mais le général de brigade étant un pacha, la Porte rfluse à Mehemet Ali le droit de nommer des pachas (4). La Porte avait déclaré peu après à lord Ponsonby qu'elle entendait fixer le tribut à cent mille bourses (5).

Cette nouvelle, rapidement connue à Vienne, y avait causé une joie

vers Constantinople que se portent les alarmes des Russes, non qu'ils songent à s'en «mparer, avançait peut-être un peu témérairement Barante, mais voir une telle ville et une telle position aux mains d'une puissance devenue décidément trop faible pour garder les détroits, voilà ce qui semblera toujours une question vitale poiu" la Russie » (Barante à Guizot, 20 mai 1841). Guizot apprenait d'ailleurs peu après que les consuls russe et anglais à Candie avaient une attitude « incertaine » (Guizot à Barante, 7 juin 1841).

(1) La présence d'autorités prussiennes à cette inauguration était un indice de la continuité des rapports russo- prussiens. Après une entrevue entre le Tsar et le roi de Prusse à Varsovie, ce dernier visita le monument de Kalish, et sous l'inscription mentionnée ci-dessus, il écrivit : « Amen » ( Bresson à Guizot, septembre 1841).

(2) Barante à Guizot, 28 mai 1841.

(3) Nous avions l'honneur de rappeler, le 7 décembre 1918, à l'Académie des Science» Morales et Politiques, qu'à la veille de la grande guerre, plus de trente mille voyageUTi de commerce allemands parcouraient la Russie contre quelques centaines de Français à peine (Les relations commerciales russo-allemandes du xix* au xx* siècle).

(4) Lord Ponsonby à Palmerston, 14 et 28 avril 1841.

(5) Id.

indicible. « Maintenant, s'était écrié Metternich, le moment est venu pour la France de convertir le paraphe en une signature définitive. J'écris à M. Appony d'en faire la demande formelle à M. Guizot et je vous prie d'écrire vous-même dans le même sens. Il y a désormais utilité et opportunité pour tous. Mais, en outre de l'intérêt général, je me regarde, à partir d'aujourd'hui, comme personnellement engagé dans la question... Il y a quelques semaines, j'ai eu le courage de blâmer la demande prématurée de nos envoyés, fixant d'avance et spontanément le moment où la signature pourrait être équitablement demandée et accordée utilement. Aujourd'hui que ce moment est venu, si la signature allait être refusée, je resterais fort compromis aux yeux de tous par la responsabilité morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on lae doit de ne pas me jouer ce mauvais tour et que l'on reconnaîtra, que rien ne s'oppose plus à la signature définitive... Dépêchons-nous de tirer une ligne de séparation entre le passé et l'avenir... (1) Notre but, en intervenant dans le conflit, a été de sauver le trône ottoman de la perte (2). »

Toutefois, Metternich ne cachait pas ses craintes devant l'état, de décadence de l'Empire ottoman : «Ce que les puissances peuvent (ej ce que, d'fciprès la voix de notre conscience, elles doivent), c'est de continuer à prêter à la Porte des conseils bienveillants. Or, pour pouvoir prêter des conseils pareils, il faut, avant tout, ne pas se tromper sur les qualités des objets auxquels ils doivent être appliqués. Et c'est ainsi que se présentent maintes difficultés... (3) »

Metternich affirmait avec force son intention de conserver l'Empire ottoman, par crainte de plus graves perturbations européennes.

La Prusse partageait sur la question d'Orient l'opinion de l'Autriche : « Le vif désir que le Cabinet de Berlin ne cesse de témoigner de voir l'entente générale rétablie et le concours de tous remis en vigueur a fait place, dans ces derniers temps, à un mécontentement très prononcé, excité incessamment par les délais successifs apportés à une signature à cinq. M. de Werther est tenté de s'en prendre à tout le monde de .ces retards et après avoir déversé le blâme sur lord Palmerston et ses agents, il semble qu'il faille aujourd'hui des nouvelles victimes de sa mauvaise humeur et c'est nous qu'il attaque en ce moment (4). »

Werther discutait avec impatience la décision de notre gouvernement de ne procéder à la signature de la convention générale à cinq

(1) Sainte- Aulaire à Guizot, 6 mai 1841.

(2) Metternich à Appony, 26 mai 1841.

(3) Metternich à Appony, 26 mai 1841.

(4) Humann à Guizot, 22 juin 1841,

qu'après que les alliés auraient déclaré close la série des mesures qui pouvaient découler du traité du 15 juillet. Selon lui, la soumission de Mehemet Ali pouvait être regardée comme certaine et avec elle se terminait le différend turco- égyptien. Werther insistait donc pour la signature sans délai. Mais Humann prétendait que « le jour où l'Autriche et la Prusse tiendraient au cabinet britannique un langage ferme et décidé, toutes les difficultés qui s'opposent au rétablissement du bon accord entre les puissances de l'Europe seraient aplanies (1). »

L'opinion publique allemande souhaitait la rentrée de la France dans le concert européen et on accusait l'Angleterre de laisser peser sur l'Europe une incertitude qu'il eût été en son pouvoir de faire cesser. Le Cabinet de Berlin réprouvait également les procédés de certains agents anglais en Orient, notamment à Candie.

La Prusse ne jugeait pas le moment opportun pour elle de faire la guerre. Si son armée était remarquable, les contingents des États de la Confédération germanique étaient défectueux au point de vue des effectifs et du matériel de guerre. « On comprend combien un tel état de choses eût été,le cas échéant, de nature à accroître les difficultés qui ne peuvent manquer de surgir, lorsqu'il s'agira de réunir tant d'éléments divers et d'en former un ensemble susceptible de présenter une force imposante (2). »

Le ciel continuait d'ailleurs à s'éclaircir du côté de l'Orient. Le Hatti Shérif du Sultan était parti pour Alexandrie ; on avait donné cours au nouveau fîrman sans y faire aucune modification, si ce n'est la forme du Seniorat à laquelle on était revenu. L'accord était donc complet entre les quatre Cours et la Porte.

0- Mon avis, déclarait alors le prince de Metternich, est que les représentants des quatre Cours se réunissent à Londres et adressent en commun à l'envoyé français une déclaration pour l'informer officiellement que l'affaire turco-égyptienne est terminée et pour l'inviter à apposer sa signature à l'arrangement européen (3). »

Le Corps diplomatique à Saint-Pétersbourg n'ignorait toutefois pas la froideur des rapports entre Vienne et Pétersbourg et, d'autre part, Metternich s'irritait de la continuité de relations si intimes entre Londres et Pétersbourg. On comprenait maintenant pourquoi il avait tant désiré que Vienne fût le centre des négociations : « Il s'apercevait aujourd'hui avec inquiétude que Brunow et Palmerston étaient toujours disposés

(1) Hymann à Guizot, 22 juin 1841.

(2) Le général Willmar au comte de Meulemsere, 7 juillet 1841.

(3) Sainte-Aulaire à Guizot, 15 juin 1841.

526 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

dans le centre de Londres à agir de concert, et bien que, dans les questions de politique extérieure l'accord de l'Autriche et de la Prusse fût parfait, la rivalité évidente de ces deux puissances pour toutes les questions allemandes, s'opposait, entre elles, à l'établissement de l'intimité qui serait nécessaire pour contrebalancer celle de l'Angleterre et de la Russie (1). «

Bourqueney s'était déclaré prêt à signer la convention générale à cinq sur la déclaration officielle de Palmerston, que le traité de juillet était pleinement exécuté et accompli (2). Mais Palmerston s'était récrié, arguant de certaines objections que pouvait encore faire Mehemet Ali sur les difficultés d'application en Egypte des lois et tributs de l'Empire ottoman, ce qui faisait avancer au secrétaire d'État anglais des Affaires étrangères qu'on pouvait encore avoir une certaine incertitude sur le dénouement et que les quatre puissances alliées seraient peut-être obligées d'user de leur autorité pour soutenir le Sultan.

Bourqueney n'avait pas cédé, alléguant que son gouvernement avait fait savoir à Mehemet Ali par Rohan-Chabot, que ses prétentions sur tous les points autres que les trois pour lesquels le Sultan avait consenti à modifier le Hatti Shérif, étaient insoutenables et que, dans ces conditions, la soumission de Mehemet Ali ne paraissait pas faire de doute.

Mais Palmerston ne se rendit pas à cette raison, tout en protestant que les retards ne venaient pas de son fait, quoi qu'on en ait dit à Paris. Il prétendait n'avoir pas été compris, et se répandait en arguments dilatoires pour se tirer de ce mauvais cas.

En quittant Palraerston,Bourqueney se rendit chez le prince Esterhazy où il rencontra le baron de Bulow et Neumann qui déclarèrent, sans hésiter, que Palmerston n'avait nullement exprimé la pensée de la conférence ; que, pour eux, la question était close le jour de la signature de la convention et qu'ils représentaient la pensée exacte de leurs Cours en affirmant qu'en ce qui les concernait, rien ne se ferait à quatre quand on aura complété ce qui est commencé à cinq (3).

Quand il connut les nouvelles tergiversations de Palmerston, Guizot avait dit à Bulwer (4) : « Je n'ai, pour mon compte, aucune objection à faire à cela, si ce n'est pour remercier lord Palmerston de la franchise et de la loyauté de sa communication, mais je veux vous faire observer que ce n'est pas moi qui refuse de signer maintenant le traité additionnel sous le prétexte que Mehemet Ali peut ne pas accepter le firman dont je regarde les conditions comme raisonnables ; la difficulté et les

(1) Sainte-Aulaire à Guizot, 18 juin 1841.

(2) Palmerston à Bulwer, 10 juin 1841.

(3) Bourqueney à Guizot, 25 mai 1841,

(4) Bulwer à Palmerston, 28 mai 1841.

délais viennent du gouvernement de la Grande-Bretagne. J'espère que cela n'encouragera pas Mehemet Ali et ne le conduira pas à penser qu'en refusant les conditions qui lui sont proposées, il pourrait faire naître des dissentiments entre les puissances européennes. Il faut bien prendre garde qu'il n'en soit ainsi. J'ai, pour ma part, écrit aujourd'hui à M. de Chabot en lui mandant, pour son instruction particulière, ce qui arrivait, mais en l'avertissant qu'il n'y avait pas lieu de le communiquer à Mehemet Ali, et qu'il fallait lui dire que la France le presse, de la manière la plus forte, d'accepter les propositions du Sultan, et ne peut lui prêter aucune protection ou appui s'il ne le fait pas. »

Pour sa part, M. Guizot dit « qu'il n'était nullement pressé ; il tenait seulement à avoir montré clairement qu'il avait acquitté son engagement, en disant que, lorsque la France penserait que les termes offerts au Pacha étaient justes et raisonnables, elle n'attendrait point le consentement et l'opinion du Pacha pour le déclarer. Je demandai alors à M. Guizot s'il craignait que quelque difficulté ne s'élevât de la part de Mehemet Ali sur l'application des lois générales de l'Empire ottoman à l'Egypte. Il me répondit que non ; que la seule difficulté qu'il craignait était relative au tribut... que si cette somme était exagérée, le Pacha ne voulût pas consentir à la payer (1). »

Les derniers courriers de Vienne et de Berlin apportèrent à Esterhazy et à Bulow l'ordre formel de presser la signature de la convention générale.

Enfin, un bateau à vapeur parti d'Alexandrie apporta la nouvelle tant attendue. Le dernier fijman de la Porte, destiné à régler les rapports du Sultan avec le Vice-roi, avait été publié dans les rues d'Alexandrie et la Porte avait jugé satisfaisante la soumission du Pacha.

Le gouvernement du roi Louis- Philip] e avait, on a pu en juger, une grande part dans ce résultat. Les conseils de prudence et de modération que Guizot avait fait prodiguer à Mehemet Ali eurent raison de l'emportement de celui-ci. « Tous les intérf'ts de ce dernier se réunissent aujourd'hui pour l'engager à s'entendre avec la Porte, à éviter tout motif de discussion, toute cause ou tout prétexte d'intervention étrangère et il serait d'autant plus inexcusable de manquer à ce devoir de prudence que la chute de Reschid Pacha le lui a rendu plus facile à accomplir. Quoi qu'il en soit, je vous recommande de mettre tous vos soins à vous assurer de ses dispositions véritables, et, dans le cas où il vous paraîtrait livré à quelque illusion dangereuse, de ne rien négliger pour lui ouvrir les yeux (2). »

(1) Bulwer à Palmerston, 28 mai 1841.

(2) Guizot à Rohan-Chabot, 17 mai 1841.

528 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

'' On savait l'armée égyptienne en pleine désorganisation, la portion rentrée en Egypte n'étant plus évaluée qu'à un tiers. Les soldats étaient exténués ; on recrutait jusqu'aux enfants ; on devait aux troupes un arriéré de huit mois (1).

Le 27 mai, Guizot avait encore écrit à Rohan-Chabot (2) : « Il faut que le Vice-roi, dans son propre intérêt... se déclare pleinement satisfait du Mémorandum de la Porte. Ce Mémorandum lui accorde ses demandes les plus essentielles. Il obtient Vkérédité, la nomination aux grades, la substitution d'un tribut fixe à un tribut proportionnel. La somme de ce tribut n'est pas encore fixée, il est vrai ; Mehemet Ali craint qu'elle ne doive pas l'être dans la proportion qu'il juge seule admissible, mais il n'y a encore rien de décidé à ce sujet ; c'est un point à régler entre le Sultan et le Pacha, et ce dernier vous a indiqué luimême un moyen de transaction qui n'est probablement pas le seul. La voie des représentations lui reste ouverte ; il peut compter sur le bénéfice des circonstances, sur le besoin qu'aura la Porte de se ménager son appui. Ce qu'il doit éviter, c'est de prononcer d'avance un refus absolu qui, le constituant en état de révolte, ferait de cette question, tout intérieure, une question de politique générale, rendrait force au traité du 15 juillet, au moment où il va expirer, et obligerait les puissances à s'immiscer dans des détails qu'elles se sont elles-mêmes reconnus inhabiles à régler. »

Mais Mehemet Ali avait continué à s'élever violemment contre le tribut de quatre-vingt mille bourses fixé par le Sultan. Chabot estimait, au contraire, que la situation financière du Pacha ne serait pas sensiblement affectée par ce tribut. Enfin, après mille tergiversations, Mehemet Ali avait fini par déclarer qu'il considérait la question comme réglée, tout en protestant contre le tribut de quatre- vingt mille bourse» dont il demandait la révision. Après les craintes qu'il avait eues, il était, au fond, fort satisfait de la situation actuelle de ses affaires (3).

On paraissait d'ailleurs à Constantinople, disposé à s'entendre avec lui pour la réduction du tribut : « Tous les efforts de Mehemet Ali doivent tendre aujourd'hui à gagner les bonnes grâces du Sultan, et cette tâche lui deviendra de jour en jour plus facile parce qu'on appréciera doublement à Constantinople la réalité et même l'apparence du concours d'un sujet aussi puissant (4). »

La satisfaction du Cabinet de Berlin eût été sans limites si des dépêches du baron de Bulow n'eussent appris à Werther que lord Pal-

(1) Aff. étr. is. Egypte, 23 mai 1841.

(2) Id., 27 mai 1841,

(3) Rohan-Chabot à Guizot, 12 juin 1841.

(4) Guizot à Chabot, 17 juillet 1841.

perston paraissait toujours décidé à entraver une solution dont les derniers délais semblaient expirés. L'irritation du baron de Werther était vive : « Que voulez-vous que nous fassions vis-à-vis d'un homme intraitable, à la lettre, qui n'écoute aucun raisonnement, qui ne cède qu'à son humeur, plus ou moins mauvaise, et ne prend conseil que de ses préventions ? (3) »

Il paraissait bien vraisemblable que lord Palmerston cherchait à reculer le moment où les liens qui rattachaient à lui les Cabinets autrichien et prussien allaient se trouver brisés. Mais le moment où il lui faudrait s'incliner était proche : il avait l'unanimité contre lui (1). Déjà on annonçait à Londres sa chute prochaine et l'avènement d'un ministère tory.

Enfin, le 13 juillet 1841, la convention des Détroits était signée à Londres (2), après la signature du protocole de clôture, qui avait reçu la date du 10 juillet, jour de l'arrivée par Constantinople de la nouvelle de l'acceptation de Mehemet Ah.

(1) Werther à Humann et Humann à Guizot, 3 juillet 1841.

L'Angleterre continuait son action coloniale. Elle venait, au grand déplaisir de la Porte qui se proposait de protester, d'acheter le port et la ville dé Tadjourah.

En outre, une vive polémique s'élevait entre les journaux français et les journaux anglais au sujet de l'insistance de ces derniers à réclamer l'évacuation de l'Algérie par la France. Les agents anglais à l'étranger, et spécialement à Paris, ne cessaient d'appeler l'attention du gouvernement anglais sur ce point. Saint-John, consul anglais à Alger, si hostile à la France, regardait Abd-el-Kader « comme l'homme le plus extraordinaire de cette époque ; même s'il tombe, disait-il, il aura eu la gloire de résister pendant plusieurs années à la France et de rallier les Maures, les Kabyles et les Arabeà sa cause. » Saint-John espérait que « la promptitude d' Abd-el-Kader à rendre les pria •onniers mettrait fin à des actes barbares contre un peuple qui, en réalité, ne commet d'autre crime que de défendre son indépendance » (Saint-John à Palmerston, 23 mai 1841).

(2) Palmerston se montrait de nouveau des plus susceptibles au sujet de la question des forces navales françaises dans la mer Méditerranée : « Le choix de quelques personnalités importantes pour commander la flotte indiquerait l'intention de l'employer à quelque opération active » (Palmerston à Bulwer, 19 juillet 1841). Ainsi, de tous côtés, s'exerçaient contre la France les procédés peu cordiaux de l'Angleterre.

(3) Texte de la Convention du 13 juillet.

Art. 1. — Sa Hautesse le Sultan, d'une part, déclare qu'il a la ferme résolution d© maintenir, à l'avenir, le principe invariablement établi comme ancienne règle de son Empire, et en vertu duquel il a été défendu de tout temps aux bâtiments de guerre des puissances étrangères d'entrer dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore ; et que, tant que la Porte se trouve en paix, Sa Hautesse n'admettra aucun bâtiment de guerre étranger dans lesdits détroits. Et Leurs Majestés le roi des Français, l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, la reine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, le roi de Prusse et l'empereur de toutes les Russies, de l'autre part, s'engagent à respecter cette détermination du Sultan, et à se conformer au principe ci-dessus énoncé.

2. Il est entendu qu'en constatant l'inviolabilité de l'ancienne règle de l'Empire ottoman mentionnée dans l'article précédent, le Sultan se réserve, comme par le passé, de délivrer des firmans de passage aux bâtiments légers sous pavillon de guerre, lesquels seront employés, comme il est d'usage, au service des légations des puissances amies.

530 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europb

La France rentrait dans le concert européen d'où elle n'aurait jamai» dû être exclue, et Palmerston lui-même, malgré toutes les entraves qu'il avait apportées à cette solution, disait à Bulow, au lendemain de la signature : « J'entends de tous côtés parler des embarras, de la dissolution de l'Empire ottoman et de l'impossibilité de le faire vivre II en a toujours été à peu près ainsi. Son histoire est remplie de faits et de situations analogues. Maintenant que les grandes puissances sont de nouveau unies, si chacune est sincère et veut aider au maintien de son indépendance et de son intégrité, il échappera à cette crise, toute menaçante qu'elle paraisse (1). »

Metternich ne dissimulait pas son contentement et protestait de nouveau de ses sentiments pour la France dans un entretien qu'il eut deux mois après, à Munich, avec Bourgoing (2) ; « Si des puissances quelconques voulaient procéder au partage, ou le préparer, l'Autriche s'allierait à l'instant à la France. Nous sommes franchement et irrévocablement pour la conservation, pour le statu guo, pour la paix européenne prolongée autant que possible. Sur cette ligne, la France trouvera toujours en nous, qu'elle le sache bien, non seulement un auxiUaire, mais au besoin une alliée. Si votre opposition caresse des chimères, nous les détruirons par notre bon accord. »

Medem avait eu aussi à Kœnigswart une entrevue avec le prince de Metternich : « Il y a trente-trois ans, lui avait dit ce dernier, que je ne me suis vu en une telle tranquillité d'esprit et en un tel loisir (3). »

Ces paroles ne prouvaient- elles pas la concordance des vues en Orient de la France et de l'Autriche ? (4) Qu'aurait dit le Tsar s'il les

3. Sa Hautesse le Sultan se réserve de porter la présente convention à la coanaiiB* eance de toutes les puissances avec lesquelles la Sublime Porte se trouve eu relation d'amitié, en les invitant à y accéder.

4. La présente convention sera ratifiée et les ratifications en seront échangées à Londres, à l'expiration de deux mois, ou plus tôt si faire se peut.

En foi de quoi, les plénipotentiaires respectifs l'ont signée et y ont apposé les sceattx de leurs armes.

Fait à Londres, le 13 juillet, l'an de grâce 1841.

Signé : Bourqueney, Esterha.zy, Nbumarw, PALsiBESTOif, BWÎ.OW, BauNOW, Chekib.

La Porte, voyant que sa proposition relative à l'intégrité et à l'indépendance da l'Empire ottoman se heurterait, sans doute, à l'opposition violente de la Russie, l'avait retirée.

(1) Bresson à Guizot, 25 juillet 1841.

(2) Bourgoing à Guizot, 8 octobre 1841.

(3) Barante à Guizot, 14 août 1841.

La situation financière et économique de l'Autriche était fort précaire, ce qui ezplU quait l'ardent désir de paix de Metternich. Les faillites se succédaient à Vienne et k Trieste (Le baron O'Sullivan à Lebeau, 10 juillet 1841).

(4) La situation de la Turquie alarmait également l'Autricho et rarchiduc Chariei

-avait entendues ? Barante constatait d'ailleurs que plus l'empereur de Russie avançait, plus il semblait vouloir confiner l'exercice de son autorité à des instruments d'une docilité 8ervile(l). Jugeant l'Empire ottoman, il avançait : « Sans doute, celui-ci est bien malade, mais si tout le monde est d'accord pour le ménager, pour le rassurer, cela peut encore durer très longtemps (2). »

L'empereur de Russie lui-même, en dépit de son aversion pour la Monarchie de juillet, n'était, au fond, pas fâché, vu la situation de la Russie (3), de voir les différends apaisés momentanément. A Saint- Pétersbourg, l'opinion publique s'était sincèrement réjouie de la fin de la crise.

En réalité, une grande page de l'histoire diplomatique européenne fut écrite le 13 juillet 1841.

en avait fait part au ministre belge (Le baron O'SuUivan de Grass à Lebeau, 10 juillet 1841). En Russie, les craintes apparaissaient les mêmes ; mais, pourtant, l'affaiblissement de l'Empire ottoman n'était pas pour déplaire au Tsar.

(1) Il s'efforçait, en toute occasion, de soustraire de plus en plus la Russie aux influences de l'étranger. Recevant à Moscou, en juin 1841, une députation du corps des marchands, il avait blâmé les tendances des négociants à s'éloigner de la simplicité des mœurs nationales et à incliner vers les habitudes de l'étranger. Il avait signalé, entre autres, comme étant inutile, l'usage adopté de faire apprendre le français aux enfante. Enfin, on s'occupait de frapper d'une taxe tous les étranger.? résidant en Russie (Meysenbug à Metternich, 2/14 juin 1841).

(2) Barante à Guizot, 20 août 1841.

(3) Le prince Lubecki venait, en l'absence du ministre des finaneeSs de signal r de nouveau au comité extraordinaire des finances la situation précaire du trésor public et l'insuffisance des traitements des fonctionnaires, qui avait occasionné i une vénalité aussi universelle que scandaleuse de la police et de la magittraiure » (Meysenbug à Metternich, 21 juin et 3 juillet 1841).

Quand on repasse dans son esprit les événements qui remplirent «ette période de deux ans et demi, un fait apparaît clairement : c'est que la monarchie de juillet était encore, en 1840, aux yeux de l'Europe, al réprouvée que nous avons montrée en 1830. La loyauté des intentions du roi Louis- Philippe, son amour de l'ordre et de la paix n'étaient pas parvenus à rassurer les puissances qui voyai-ent toujours, en France, se dresser l'hydre révolutionnaire. Le souci de ses intérêts les plus légitimes, le soin de sa propre défense étaient considérés comme des provocations ; la presse, les agents étrangers s'exprimaient à son égard avec dédain et émettaient les plus sombres pronostics.

Le comte Pahlen, ambassadeur russe à Paris, traversant Berlin, s'entretenait avec le comte Lerchenfeld, ministre de Bavière et lui disait (1) : « J'ai laissé la France toujours dans le même état d'incertitude où elle se trouve depuis onze ans. C^est un sol miné qui couvre un çolcan.U Adresse du Roi actuel a comprimé jusqu'à présent les éruptions partielles qui se font jour sous les formes les plus diverses, et tout porte à croire que tant que Louis-Philippe vivra et conservera les facultés que ses ennemis les plus acharnés ne sauraient méconnaître, il réussira à maintenir cette espèce d'ordre que nous voyons en France et que l'Europe doit désirer comme garant de la Paix. Mais ce qui adviendra à la mort du Roi, ou au moment où l'un ou l'autre des partis opposés à son système prendrait le dessus, voilà ce qui n'est pas à prédire. Le rassemblement de deux corps d'armée que le gouvernement français a placés, l'un aux frontières de la Belgique, l'autre du côté des Pyrénées, est expliqué ici comme tenant beaucoup plus à l'état intérieur de la France qu'à un emploi positif ou probable que le gouvernement français aurait en vue. Louis-Philippe place sa force et son soutien exclusivement dans son armée et dans l'esprit des troupes. Il sent à quel point cet esprit est

(1) Archives d'Etat à Munich. (29 nov. 1841).

534 LA CRISE d'orient DE 1839 A 1841 ET l'europb

exposé à l'influence des partis lorsque les troupes sont disséminées sur le vaste sol de la France. Il avait vu quelle influence oa avait déjà exercée sur les officiers et sous-officiers et il se sert du prétexte de l'état actuel de l'Espagne et des troubles auxquels la Belgique est exposée pour réunir ceux des régiments dont l'esprit semble le plus gangrené ou le plus enclin à être travaillé par les factions. »

Au début de février 1841, le baron de Gise, ministre des Affaires étrangères de Bavière, avait eu une entrevue avec le représentant autrichien à Munich. Il avait exprimé son admiration pour lé prince de Metternich. « La puissance et l'influence prédominantes de l'Autriche, 'avait-il affirmé, reposent dans la stabilité de son système et de ses négociateurs. Qu'est donc, en regard de cette situation, une monarchie constitutionnelle où les ministres, à peine familiarisés avec leurs fonctions, doivent aussitôt se retirer. La France nous en offre un exemple frappant ; aucun homme d'État n'y est plus possible, et là où manquent l'expérience et le coup d'ceil des affaires, on voit apparaître de plus en plus le trouble de la pensée et de l'action dans la machine gouvernementale (1). »

Le 13 mars 1841, le comte de Lerchenfeld rapportait au roi de Bavière les impressions suivantes d'un de ses amis intimes, après un voyage à Paris : « A vrai dire, la France est dans une position des plus extraordinaires, des plus inexplicables. Rien n'y paraît stable, rien n'y paraît fort et par là même rien n'y paraît en droit d'offrir la moindre garantie pour l'avenir, ni d'autoriser les esprits les plus clairvoyants de prédire ce qui en adviendra... La royauté de juillet se soutient principalement parce que Ton craint d'y toucher et que les républicains, aussi bien que les' légitimistes sentent l'insuffisance des moyens qu'ils ont pour faire triompher leur cause. Les autres, sans être contents de l'ordre existant, lui donnent cependant leur appui, afin de ne pas travailler en faveur des deux autres principes et de ne pas jeter la France dans les horreurs de l'incertitude, ou des guerres civiles. On paraît incertain sur ce que la France deviendra en fait de politique et de système gouvernemental... Tout en éloignant l'idée d'une guerre européenne, les partis en France s*accordent dans une seule pensée pour l'avenir, celle de la reprise des frontières du Rhin. C'est dans cette pensée que toutes les opinions se

(1) Archives d'Etat à Vienne.

Le foi de Bavière avait peu après, dans un entretien avec le comte Colloredo, laissé entendre qu'il partageait entièrement les craintes du prince de Metternich sur les projets de constitution du nouveau roi de Prusse. Il avait avoué que, déjà, en qualité de prince royal, il n'avait pas hésité à déclarer à son beau-frère que, s'il voulait faire succomber la Prusse, il devait lui donner une constitution. Le roi Louis s'était aussi élevé contre la liberté de la presse qu'il tenait maintenant en bride (Colloredo à Metternich, 24 mars 1841).

rencontrent, les unes pour appuyer la dynastie actuelle, les autres pour servir de but de rentrée à Henri V, d'autres pour flatter la nation et montrer ce que la République obtiendrait pour la France. La tâche que PEurope doit, par conséquent, s'imposer vis-à-vis de la France est de toujours rester forte et sur ses gardes, de la préserver de tout élan quelconque, puisqu'à coup sûr il ne faudra qu'une étincelle pour amener une explosion, et que la guerre et la conquête du côté de V Allemagne seront les moyens dont chaque parti devra se servir pour arriver à ses fins (1). »

Le 23 septembre 1840, le comte Solaro délia Mai'garita, ministre sarde des Affaires étrangères, fait ainsi part de ses projets au comte de Sambuy, son agent à Vienne : « Cette neutralité que le Roi veut maintenir pour la question d'Orient, il ne faut pas l'interpréter de manière que si la révolution nous menaçait on veuille transiger avec elle ; dans le cas qu'elle se montre, notre ligne est tracée, notre plan est marqué et tu peux bien assurer le prince de Metternich que le Roi se battra avec décision pour les principes conservateurs, desquels dépend le salut de toutes les monarchies et le repos de l'Italie (2). »

Le 13 juillet 1841, la France est rentrée dans le concert européen. Que de fois, à Vienne et à Berlin, n'avait-on pas reconnu que sa présence y était nécessaire 1 La France restait une très grande personnalité morale. On sentait que son absence dans les négociations laissait à l'inconnu un champ immense. On éprouvait, malgré tout, le désir de se rapprocher d'elle et de l'avoir avec soi. Comme on retrouve l'expression de ce désir dans l'extrait de cette lettre du baron de Lerchenîeld au roi de Bavière 1 « Le prince de Metternich me disait, il y a trois jours, en parlant de l'heureux résultat de l'affaire orientale et de la position de la France, qu'il regrette seulement que celle-ci se trouve trop abaissée. On ne peut jamais assez faire pour anéantir ce coquin de Thiers, mais il faut bien prendre garde pour humilier la France (3). »

Rendons donc ici pleine justice à Louis-Philippe de ne pas s'être laissé entraîner dans les hasards si périlleux d'une guerre, d'en avoir reconnu les immenses dangers, pour la dynastie et pour la France et d'avoir compris que, malgré la grande valeur de Thiers, il devait se priver de son concours, Metternich appelait Thiers « une révolution dans la révolution »... « C'est l'essai, disait-il, de faire de la révolution de juillet une vérité (4). » La plupart des gouvernements étrangers tenaient un langage analogue. Louis-Philippe le comprit et en tint compte pour la tranquillité générale de l'Europe, quelque regrettable qu'il ait pu

(1) Archives d'Etat à Munich.

(2) Id.

(3) Jd., 19 décembre 1841.

(4) Id., 2 avril 1841, Le baron de Lerchenfeld au roi de Bavière.

536 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'europe

être d'obliger un ministre de la situation de Thiers à se retirer pour complaire aux puissances étrangères.

Mais ce qu'on peut déplorer, c'est que l'attitude si prudente du Roi n'ait pas été suivie par tous les partis. L'agitation était profonde en France. L'une de ses conséquences les plus funestes, et presque irréparables, fut l'accentuation de l'unité allemande. Depuis 1830, cette unité a fait un pas immense pour le plus grand malheur de la France, de l'Europe et du monde: « On apprécie ici le bon esprit qui s'est montré dans toute l'Allemagne contre les fanfaronnades françaises et le patriotisme allemand qui, partout, s'e&t prononcé (1). » « U Allemagne a été admirable (2) ». « Le comte Dônhofî part ce soir .11 est venu plusieurs fois causer avec moi et rend pleine justice aux vues que V. M. a manifestées à cette occasion [crise d'Orient]. Il pourra, en général, confirmer à V. M. que nos rapports avec la Cour de Prusse sont devenus tout autres et ne laissent rien à désirer (3). »

Mais le rapport le plus significatif est celui que le ministre de Bavière à Berlin adressait, le 10 janvier 1841, au roi de Bavière, pour résumer les événements extérieurs de l'année 1840 : « Remarquables sont, sous ce rapport, les paroles adressées par le roi de Prusse à Dresde au prince de Metternich la suite d'un long entretien:» Nous devons nous tenir la main dans la main, à la tête de la défense de l'Allemagne, et je compte pour cela sur vous, mon prince, et, croyezmoi, je saurai vous y pousser, même s'il en résultait que je doive éveiller votre jalousie...

«L'Allemagne suivait avec un sens national remarquable, insistait Lerchenfeld, l'impulsion que la Prusse cherchait à lui donner. Pas une seule voix ne s'' éleva en faveur de la France\ Les Cabinets rivalisèrent en préparatifs prudents et assurés ; les journaux de toutes les nuances s'unirent dans le langage le plus digne (4) et la chanson de Beker, Le libre

(1) Le baron de Lerchenfeld, ministre de Bavière à Vienne, au roi deBavière, 15mail841.

(2) Le comte de Lerchenfeld, ministre bavarois à Berlin, au roi de Bavière, 10 septembre 1840.

(3) Le comte de Lerchenfeld au roi de Bavière, 31 octobre 1840.

(4) Frédéric Matzerath, assesseur au tribunal de Cologne, avait publié, à cette époque, plusieurs articles retentiss nts dans la Gazette Universelle d'Augsbourg. Dans l'un d'entre eux, il disait : « Si vos orateurs crient au peuple : donnez-nous l'enthousiasme de 1830, nous crierons à notre jeunesse : levez-vous avec l'enthousiasme de 1812 à 1815 I Croyez-vous qu'elle restera sourde à cet appel ? En vérité, vous n'avez pas vu à quel point la jeunesse allemande, attentive pendant les années qui suivirent 1830, se tenait prête, si le ciel politique était venu à s'assombrir. La soif de la victoire et l'orgueil national avaient organisé intellectuellement des centaines de régiments, attendant tous le moment où les princes appelleraient aux armes. C'est toute la jeunesse allemande qu'anime la passion des armes pour être digne de leurs pères et de leurs frères qui ont combattu avec une gloire impérissable sur les champi

Rhin, retentit d'un bout de l'Allemagne à l'autre. Tout cela a dû agir puissamment sur la France et je ne crois pas exagérer en disant que l'histoire dira un jour, qu'en 1840, la guerre a été évitée, aussi bien par l'union de l'Allemagne, par son opinion fortement exprimée que par la prudence et la modération des Cabinets. La Bavière ne resta pas en arrière, dans cette circonstance, par ses sentiments en accord avec ceux de son roi allemand, au cœur généreux, et de même que, d'un côté, les États voisins du sud de l'Allemagne s'unirent plus étroitement et avec plus de confiance à la Bavière, de même les rapports entre la Prusse et la Bavière devinrent plus étroits et plus confiants. Ces rapports avaient, en 1838 et 1839, subi en Bavière une atteinte profonde par suite des troubles religieux en Prusse et de l'attitude prise, à cette occasion, par les journaux bavarois. Lorsque je me reporte à l'opinion que je trouvai, en 1840, à mon arrivée à Berlin, lorsque je relis ce que signifiaient mes propres instructions sur nos rapports avec la Prusse, lorsque je pense comme même alors, le lien indissoluble du Zollverein, de l'organisation la plus bienfaisante pour toute l'Allemagne, était menacé dans son essence même, je puis à peine croire que peu de mois suffirent pour modifier complètement ces rapports. L'année 1840 laisse encore la tâche lourde de tranquilliser la France, de guérir la France, devrais- je dire, car une maladie fortement enracinée règne dans ce pays, mais en présence de cette situation, l'Allemagne est forte et unie et elle peut aussi, dans cette circonstance, tenir tête à ce trouble nuage. » Ces paroles se passent de commentaires. Elles mettent tout à la fois en lumière le côté confessionnel et le côté politique. Elles sont la saisissante confirmation de tout ce que nous avons avancé et cité au cours de cet ouvrage (1).

Au commencement de mars 1841, le roi de Bavière, conversant avec le représentant autrichien, lui avait de nouveau « marqué ses sentiments intimes et toutes ses aspirations pour que l'Allemagne soit unie. Il n'avait même pas renié ces sentiments pendant les temps de la domination oppressive de Napoléon et avait dû beaucoup souffrir pour eux. » Puis le Roi avait de nouveau attaqué la France, appelant Paris « la Babel de l'ancien monde », déclarant que « l'on éprouvait maintenant

de bataille de Leipzick, de Hanau, de Laon, de Brienne, de Ligny, de Quatrebras. Voilà notre propagande » (Voir Deetjen, Plaquette sur 1840, Weimar).

(1) La crainte des sociétés secrètes, terreur des hommes d'Etat autrichiens, allemands et rnsses, avait aussi eu pour effet de resserrer les liens entre les monarchies allemandes. La Diète germanique avait de fait publier tous les documents qui servirent à l'enquête à laquelle une commission, nommée dans son sein, avait procédé. L'ouvrage contenait trente-huit paragraphes dont les principaux titres étaient : « Agitation par suite de la révolution de juillet ; Presse révolutionnaire ; Fête de Hambach. (27 mai 1832), etc., etc.

538 LA CRISE d'orient de 1839 a 1841 et l'eurqpe

la répercussion de l'époque voltairienne et encyclopédique, raillant les fortifications de Paris qui étaient ridicules, qui ne serviront qu'à paralyser le bien-être de la France et ne seraient utiles à rien si les alliés se trouvaient jamais devant Paris (1). o

Mais la crise de 1840 et les excitations de la presse française et des partis extrêmes avaient eu une autre conséquence. Elles avaient incité l'Allemagne à développer toute son organisation militaire, encore imparfaite dans beaucoup d'États, précaire dans d'autres. Meysenbug^ agent autrichien en Russie, faisait bien ressortir ce point spécial dans cette dépêche du 14 avril 1841 à Metternich (2) : « J'ai laissé entre les mains; du vice-chancelier les pièces relatives au développement de l'organisation militaire de l'Allemagne. Les mesures que la commission militaire devait proposer survivront à la crise politique qui les a provoquées ; elles resteront comme un précieux monument de la sagesse et des sentiments fédéraux des deux grandes Cours allemandes qui, tout en conjurant la conflagration qui semblait imminente, ont su profiter de l'heure du danger pour faire agréer aux princes de la Confédération, dont les contingents forment les corps d'armées composés, des dispositions aussi salutaires que difficiles à faire goûter, en multipliant ainsi pour la commune patrie les chances de pouvoir faire face à toutes le^ crises: que Vavenir pourrait amener. »

Le renouvellement du Zollverein n'avait pas moins contribué à grouper autour de la Prusse les États secondaires allemands : « Un des membres les plus éclairés de la conférence, écrivait le comte di S. Martino, qui vient de signer le renouvellement du traité d'association de douane, me disait il y a quelques jours, que tous les gouvernement» contractants avaient été tellement pénétrés de la haute importance que l'union commerciale a pour le bien-être de l'Allemagne, qu'Us s'étaient d'avance décidés à surmonter toutes les difficultés qu'auraient pu présenter les négociations et à la renouveler à tout prix. Le traité de» douanes, disait-il, est, indépendamment de ses avantages irrécusables,, industriels et commerciaux, le résumé d'une haute pensée politique qui, en amenant par voie de conséquence, une unité germanique, rende à la patrie commune, dans le concert européen, la place qu'elle occupait sous les empereurs avant le traité de Westphalie, comme puissance centrale du continent (3). »

Depuis 1840, les dissentiments surtout coloniaux, entre la France et

(1) Archives d^Etat à Vienne.

(2) Id.

(3) Le comte di S. Martine, ministre sarde à Berlin, au comte della Margarita^ 20 mai 1841.

l'Angleterre, s'étaient accentués. Il fallut la guerre de Crimée pour réunir ces deux nations, puis elles se séparèrent jusqu'au jour où le plus effroyable cataclysme que l'humanité ait connu depuis les invasions barbares, les réunit de nouveau devant l'ennemi commun. L'Angleterre a rendu à la France des services qu'aucun Français ne pourra jamais oublier ; mais pourquoi leur union ne s'est-elle pas produite plus tôt ? Pourquoi, en 1870, l'Angleterre a-t-elîe encore abandonné la France, préparant ainsi les événements de 1914 ? Ces temps sont abolis. Un même danger a rapproché deux nations séculairement rivales. Il a soudé cette union. Puisse celle-ci se perpétuer pour le plus grand bien de l'humanité, de la civilisation, et pour le maintien de la paix du monde !

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