LAQUELLE UNE FLOTTE RUSSE FERAIT SON APPARITION
C’est un résultat sur lequel ceux à qui M. Urqhuart s’intéresse, feraient bien de calculer. »
Voilà donc la réalisation de mes prévisions, voilà l’explication de ce système d’insultes dirigées contre la France, afin que le danger d’une collision pût fournir un prétexte pour l’événement annoncé maintenant pour la première fois, l’ouverture du Sund, pour laisser sortir cette force maritime russe jusqu’à présent l’appui secret du ministre pour être employée à protéger cette faiblesse de sa patrie, que dès longtemps il avait préparée, et à laquelle il met le comble aujourd’hui par la rupture de son alliance avec la France.
Voilà, certes, un résultat que la France et l’Angleterre auraient dû prévoir à temps ; mais celui qui a préparé ce crime avait calculé que ni l’Angleterre ni la France ne s’apercevraient de ce résultat avant son accomplissement. Et aujourd’hui, avec pleine sécurité, il indique lui-même avec mépris l’aveuglement des victimes dont il ne craint pas plus en ce moment l’indignation qu’il n’en a craint l’imprévoyance. Et comme, par un raffinement de cruauté dans son crime triomphant, il choisit l’occasion de me répondre pour annoncer cette catastrophe que, seul, j avais prevue, que, seul, j’avais travaillé à arrêter; tandis que lui, seul aussi , né sur le même sol , travaillait a 1 accomplir.
Un protocole additionnel vient de paraître, répétant la déclaration que les cours alliées ne rechercheront aucun avantage, soit territorial, soit commercial, soit de toute autre nature.
Cette déclaration fut d’abord faite dans le traité du 6 juillet 1827, pour la pacification de l’Orient, traité qui a amené treize années de convulsions, la bataille de Navarin, la guerre de Turquie, le traité d’Andrinople, traité par lequel des provinces entières furent arrachées à la Turquie, les bouches du Danube et la cote méridionale de la mer Noire, et les montagnes de l’Arménie livrées à la Russie ; et cette longue suite de conquêtes diplomatiques sur la Turquie et sur l’Europe, vient aboutir au traité du 1 5 juillet.
J’ai appris aujourd’hui qu’en i85o des négociations avaient eu lieu entre la France et la Russie, et qu’après un échange de quatorze notes on avait arrêté les conditions d’après lesquelles la Russie, avec le consentement de la France , aurait ajouté Constantinople à son empire , non par un choc ou par la guerre, mais par une succession de traités. Cet arrangement fut brisé par la révolution de Juillet. La Russie a changé d’instruments. Elle n’a pas de concessions à faire à l’ainhition d’une nation , et maintenant , au moyen du concours dans lequel elle a forcément entraîné un seul ministre , elle obtient Constantinople. Et quel avenir se présente à nos yeux? Une guerre européenne de vingt ans , s’il faut un si long temps pour accomplir l’œuvre de la destruction ; et alors nous aurons la paix imposée par la lance du Cosaque , et les Baskirs camperont sur nos ruines.
Demain le Cabinet de Londres s'assemble pour sanctionner le passage de la flotte russe de la Baltique dans la Méditerranée, et l’article auquel je réponds a été écrit pour annoncer cet événement et pour y préparer. Lord Palmerston , dans une circonstance précédente , a assuré ses collègues, afin d’obtenir leurs concours à ce traité, que la France se soumettrait. Pressé à une autre époque de prendre des mesures décisives touchant la flotte de la Baltique, il répondit qu’elle était arrêtée par les glaces pendant un tiers de l’année. Demain il dira à ses collègues que le danger d’une collision entre la France et l’Angleterre est prochain ? et que par conséquent la présence d’un contingent russe sur le lieu de l’action serait une précaution sage et prudente. Ses collègues lui opposeront ou pourront lui opposer le langage pacifique de la France, la note de M. Guizot, et demanderont de retarder au moins la mesure jusqu’à ce qu’il survienne un danger plus évident. Lord Palmerston répondra que la flotte de la Baltique se trouvant enfermée pendant la saison qui va venir, il serait prudent de l’amener dans l’Océan, ou en effet elle ne sera
pas plus dangereuse que là où elle est maintenant.
Ainsi donc, lord Palmerston se donne une double force par la note de M. Guizot et par les armements de M. Tliiers. La soumission de la France, prouvée par la note, subjugue ses collègues; la résistance de la France, annoncée par ses armements, justifie l’ouverture du Sund. Au moment où cette longue ligne de batteries flottantes déferlera dans l’Océan du nord, le canon qui ébranlera les murs d’Elseneur annoncera au monde que le trident d’Albion a été déposé à coté de la lance
brisée de la Pologne; que la Russie est maîtresse de l’Océan, dont le sceptre est désormais arraché à la Grande-Bretagne; que la Grande-Bretagne a été soumise, non par la guerre, mais dans la paix; qu’elle n’a pas même été soumise, qu’elle a été cédée, sans champ de bataille , ni échafaud ; mais nous aurons des champs de bataille et des échafauds, des champs de bataille ensanglantés par des gladiateurs; et des échafauds pour les patriotes.
Mais vous attendez encore autre chose de la protection de cette flotte. Qu’elle entre dans la Méditerranée, et vous verrez alors le peuple français, exaspéré par votre trahison, se servir de la Russie * même à ses propres dépens, pour satisfaire sa vengeance, et se jeter dans les bras d’une alliance russe; cette flotte, placée là pour tenir en équilibre les haines internationales, portant l’alarme tantôt ici, tantôt là, jusqu’à ce que l’animosité mutuelle soit à son plus haut point, et que la Russie puisse donner avec sécurité le signal de la destruction de la France et de l’Angleterre, l’une par l’autre.
Quelle sera alors l’attitude de l’homme qui vous a placés dans cette position? Vous l’avez déjà vu, seul, sans parti, sans ami, contrôler la volonté d’un Cabinet, réduire au silence la voix d’un Sénat; vous avez vu ce Cabinet assumer sur lui la responsabilité des actes de ce ministre, et le Sénat se soumet à l’accomplissement de sa volonté; seul, vous l’avez vu, d’un coup et inopinément, séparer l’Angleterre de la France, et la jeter aux pieds de la Russie. Et cela , il l’osa et le fit pendant que la flotte russe était tenue en réserve et cachée dans
les brouillards lointains de la Baltique. Cette flotte russe, une fois dans l’Océan, son union avec une flotte anglaise ne dépendra-t-elle pas du maintien de lord Palmerston au pouvoir? Et qui alors osera s’opposer à ce qu’il aura résolu? qui osera refuser ce qu'il lui plaira de livrer? Si la chute de l’Angleterre ne vous émeut pas, pensez du moins à la liberté menacée; quiconque a des motifs de craindre doit se hâter. Le Parlement lui-même , s’il était assemblé, s’ébranlerait à cette heure.
Signé: Dàvid URQUHART.