DEVANT
« C’est quand la paix aura été conclue que l’Europe doit en connaître les conditions. Les réclamations seront tardives alors, et on souffrira patiemment ce qu’on ne pourra plus empêcher. »
( Dépêche réservée du prince de Lieven au comte de JVesselrode, Londres i^juin 1829.)
L’Europe était partagée entre deux alliances : d’un coté la Russie, l’Autriche et la Prusse, ou l’alliance absolutiste ; de l’autre, l’Angleterre et la France, ou l’alliance constitutionnelle. Tout à coup l’Angleterre renonce à l’une pour s’unir à l’autre; mais l’Angleterre n’a subi à l’intérieur aucun changement qui justifie ces nouveaux rapports avec des alliés et avec des ennemis. Elle a donc sacrifié toutes ses sympathies à quelque grand intérêt politique, à un intérêt qui est d’accord avec les vues de la Russie, qui a dicté le changement. En France, les hommes d’Etat les plus distingués l’ont reconnu, et le peuple entier le sent, les vues de la Russie sont hostiles à la France, et lui deviendraient fatales par leur triomphe. Si ces vues étaient déjà dangereuses pour la France alors que la Russie était seule, et s’il n’y avait de sécurité, de paix, qu’autant que la
LA FRANCE
Russie était contenue par la France et l’Angleterre unies, quelle est la position de la France quand l’Angleterre l’abandonne, et adopte comme siens les desseins de la Russie?
Un traité est signé contre la France par le reste de L’Europe, et la France, qui n’a pas su prévoir l’événement, l’apprend comme une simple nouvelle. Aussitôt la France arme, et se prépare à la guerre avec une bâte et sur une échelle dont son histoire n’offre pas d’exemple; mais elle ne dit rien au sujet nu traité contre lequel elle prépare ses armements.
Jamais une pareille position ne s’était présentée au monde; jamais on n’avait vu le Gouvernement d’un grand peuple armer ce peuple pour éloigner les conséquences d’un pacte formé à son insu et sans en avoir même préalablement exigé la communication !
Un traité est signé contre la France, et la France arme pour en empêcher éventuellement l’exécution. Mais puisqu’elle n’en a pas exigé d'abord l’annulation, de quel droit viendrait-elle s’opposer à ce qu’il fût exécuté? Ne pas résister au traité comme attentatoire en lui-même à ses droits, et ne pas en requérir l’abrogation, c’est abandonner la position de défense légitime, c’est donner à ses armements le caractère d’agression.
Ou bien l’acte des quatre Puissances, le traité, est dangereux pour la France, ou il ne l’est pas. S’il n’y a pas danger, le Gouvernement sacrifie les intérêts du pays par des armements sans but; s’il y a danger, il trahit ses devoirs en n’allant pas saisir et étouffer le mal, s’il ne s’attaque à sa source, et ne s’assure à luimême et à ses successeurs le droit de résister. La
France ne proteste pas contre le traité; par là même elle s’y soumet. Ses armements deviennent dès lors un fait étranger à la question diplomatique. Mais si la soumission de la France était nécessaire à V existence du traité, ses armements et ses menaces sont nécessaires à
son accomplissement.
La question est si grave, et le moment si pressant, que je sens n’avoir pas besoin d’apologie pour les observations que j’adresse au public français sur cette crise qui intéresse également la France et l’Angleterre, et dans laquelle la décision du Gouvernement français va d’un moment à l’autre assurer la paix aux deux pays, la justice à l’Europe, ou bien plonger l’Angleterre et la France dans une destruction commune qui établira la domination de la Russie sur l’Europe et l’Asie. La grandeur du danger n’est pas dans la force de notre ennemi commun, car alors tout avertissement serait vain ; — elle n’est pas dans l’insuffisance de nos moyens, car alors notre cause serait désespérée. Notre force n’a jamais été ni comptée ni essayée. Le danger est dans cette sécurité, qui permet à une main faible, mais intelligente, de saper dans l’ombre les fondements des deux empires. —
La solution des difficultés actuelles était donc facile, pourvu qu’on se mît face à face avec elles. Si la France avait compris que ce traité était fait contre elle, que c’était une œuvre de fraude conçue dans le dessein de sacrifier l’Empire ottoman, ce pacte tombait de luimême; que dis-je? il n’eût jamais été tente. Mais je ne vois en France aucune pensée diplomatique; je ne vois que des gens qui comptent le nombre des armees, et
LA FRANCE
fondent leurs calculs dans une question de droit et de puissance sur une propagande en matière de forme de gouvernement.
J’essaierai en peu de mots de faire comprendre que le traité du i5 juillet entraîne la chute de la Turquie; — que les conséquences du traité ne peuvent être empêchées par des actes subséquents de la France; — qu’une déclaration contre le traité aurait eu pour effet, en Angleterre , l’abrogation de cet acte , en même temps qu’elle préparait les voies à une nouvelle alliance entre la France et l’Angleterre, pour mettre un terme aux desseins ambitieux de la Russie; — que, de plus, c’était là la seule voie ouverte au Gouvernement français, et qu’aucun autre moyen ne pouvait assurer la paix.
Le traité du i 5 juillet est le complément d’un autre traité signé le 8 juillet i833, àUnkiar Skelessi. Ce traité excita les alarmes de l’Europe; la France et l’Angleterre s’unirent pour protester. Il troublait les relations, portait atteinte à l’indépendance de l’Empire ottoman, et plaçait cet empire sous le joug de la Russie par une stipulation qui nécessitait l’occupation de sa capitale sous certaines conditions. Mais comme ce traité n’avait été fait que pour un certain nombre d’années, les Puissances européennes s’imaginèrent qu’à l’expiration du terme assigné à sa durée le danger cesserait, qu’alors la Turquie pourrait reprendre avec les autres États ses relations libres et indépendantes, et que les droits et l’influence qu’il avait donnés à la Russie expireraient ainsi d’eux-mêmes.
Ce traité devait durer huit années. Nous approchions
du terme, lorsque tout à coup il est remis eu vigueur par le traité signé à Londres le i5 juillet 1840.
La ressemblance entre les deux traités, dans l’objet de leurs stipulations , se trouve aussi dans la forme sous laquelle on les a présentés, et l’espèce de résistance qu’ils ont provoquée. Il importe de les comparer.
La Turquie, menacée par un vassal fait un appel à l’Angleterre pour obtenir son appui, et à cette fin elle invoque les bons offices de l’Autriche. Rebutée à Londres, elle fait le même appel à la France. Le Gouvernement turc montre ainsi sa prédilection pour l’Angleterre, la France et l’Autriche, et fait preuve de la plus grande défiance envers la Russie, qui est prête, à trois jours de distance, et offre avec instance un secours que la Porte repousse. JLa Russie s’immisce dans la négociation en pressant V Angleterre d’accorder le secours qui lui est demandé . Nonobstant le refus de la France et de l’Angleterre, le Gouvernement turc ne fait aucune démarche auprès de la Russie, et c’est parles gazettes qu’il apprend la nouvelle qu’une escadre russe fait voile pour Constantinople . Il découvre alors que le Sultan, dans un moment de dégoût et de désespoir, a conclu en secret un arrangement qui permet cette expédition. La Porte supplie alors l’Angleterre et la France de la protéger contre la protection russe, s’engageant, si la France et l’Angleterre, ou l’une des deux, lui promettent du secours , à exiger le rappel de la flotte russe à Sébastopol. L’ambassadeur français en fait la promesse, mais il est bientôt desavoue par son Gouvernement. Ce n’est qu’après ce dernier effort que
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la Porte se voit réduite à chercher protection dans les bras de la Russie. L’arrangement conclu entre le Sultan et le pacha d’Égypte , l’escadre russe fait voile pour Sébastopol, et c’est alors qu’on apprend qu’un traité secret a été signé (le 8 juillet i833) entre la Russie et la Porte. Il parvient à la connaissance du public par la voie d’un journal , le Morning Herald . Interpellé dans la Chambre des Communes, le ministre anglais répond qu’il n’a reçu aucune communication à ce sujet; mais il nen conteste point T authenticité. L’empereur de Russie déclare également que la connaissance lui en est parvenue sous la forme d'une simple nouvelle. Les Gouvernements anglais et français protestent contre ce traité secret; la Russie répond qu’elle agira comme si ces protestations étaient non avenues. L’ambassadeur anglais à Constantinople , dans une série de notes échangées avec la Porte, prouve que ce traité est un traité offensif contre l’Angleterre. Une escadre anglaise et française fait voile pour le Levant. Après cette démonstration de l’insulte que la Russie leur avait faite, les deux Gouvernements se déclarent satisfaits. Leurs escadres rentrent à Malte et à Toulon, et le Gouvernement russe leur communique alors officiellement le traité.
Le traité du i5 juillet 1840 paraît soudain sans aucun événement qui le motive. La France, de nouveau, l’apprend comme une simple nouvelle. On procède à son exécution avant que la France en connaisse l’existence. Au lieu de protester, la France cette fois arme. Un acte en exécution du traité s’accom-
plit sur la cote de Syrie; cet acte viole en lui-même le droit des gens : alors le traité est publié dans le Morning Herald. La France garde le silence et dès lors le traité lui est officiellement communiqué.
En voilà assez pour montrer la ressemblance qui existe dans la manière dont se sont produites ces deux transactions parallèles, et qui sont sans précédents dans l’histoire de la diplomatie.
Nous allons maintenant faire ressortir les points par lesquels les deux traités diffèrent entre eux.
Le traité d’Unkiar Skelessi fut signé apres que la Porte, menacée d’un grand danger, avait reçu de la Russie des secours que la France avait refusé de lui donner.
Le traité de Londres crée le danger dont les conséquences doivent amener l’occupation de Constantinople.
Le premier était un traité signé après que la Russie avait retiré ses troupes ; le second sanctionne leur retour.
Le premier stipule l’exclusion des vaisseaux français des Dardanelles, sous certaines conditions seulement; le second stipule leur exclusion absolue et irrévocable , en temps de paix comme en temps de guerre.
Le premier était un traité fait contre l’Angleterre aussi bien que contre la France, et ces deux Puissances protestèrent d’un commun accord. Par son existence même, il donnait à la France la garantie d’une union permanente avec l’Angleterre pour résister en commun aux vues de la Russie, si ouvertement avouées.
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Le i5 juillet 1840, l’Angleterre s’unit à la Russie pour accomplir le dessein contre lequel , de concert avec la France, elle protestait en i833 \
Le traité du i5 juillet est le traité d’Unkiar Skelessi renouvelé, et dix fois plus alarmant et plus insultant que dans ses premières stipulations, non pour la France seule, mais pour l’Angleterre, pour l’Europe, pour le monde entier!
L’Angleterre qui, par la position géographique de ses possessions, a des intérêts diamétralement opposés à ceux de la Russie; l’Angleterre que ses sympathies politiques mettent en opposion directe avec la Russie, l’Autriche et la Prusse; l’Angleterre s’unit à ces Puissances! Elle s’unit contre la France, et le prétexte de cette union est le renouvellement du traité d’Unkiar Skelessi. Et la seule raison que le ministre anglais allègue pour justifier cette mesure , est qu’elle a amené de la part de la Russie l’abandon volontaire de ce traité.
Il fallait opérer un schisme dans l’Empire ottoman pour réaliser ces objets que l’on avait en vue, mais il fallait créer ce schisme en Europe avant de le transporter en Orient , et schisme en Europe c’était schisme entre la France et l’Angleterre. L’exclusion de la France est donc devenue la base du traité entre les Puissances européennes, et un motif de plus pour décider l’Autriche et la Prusse à y entrer, croyant par là dé-
1 Quoique le ministre anglais eût rédigé alors sa protestation de manière à sembler s’opposer à la Russie sans s’y opposer ; de sorte que cette résistance simulée ne faisait que donner à la Russie l’occasion dé traiter avec dédain la protestation de l’Angleterre et de la France,
tacher l’Angleterre de la France. L’exclusion de la France fournit en outre le moyen de bouleverser la Turquie, et par suite, un prétexte pour stipuler, et les moyens pour accomplir l’occupation de Constantinople.
La race musulmane tout entière, exaspérée par cette convention, se soulèvera contre son souverain, qui l’a admise ou à qui on l’a imposée. Le Gouvernement turc se trouve affaibli par cette protection, les préparatifs de la France, le langage de son ambassadeur à Constantinople, le secours qu’elle paraît devoir donner au pacha d’Égypte mettent le comble à la dégradation et aux alarmes de ce Gouvernement, et le jettent dans les bras et à la merci de l’ennemi qui lui offre sa perfide protection. Tandis que la soumission subséquente de la France établit la conviction qu’il est impossible de résister à la Russie, puisque aucune Puissance n’ose le faire.
Mais, dira-t-on, «si la résistance apparente de la France a eu pour effet d’avancer ainsi l’objet du traité, la soumission définitive de la France ne tendra-t-elle pas à empêcher une rupture, et à forcer Méhémet- Ali à accepter les conditions du traité?» Nullement. La Russie, qui a amené la crise actuelle, et qui tient évidemment dans sa main les incidents et les acteurs principaux ou subordonnés, aura soin aussi d’amener le résultat qu’elle désire. Dans la première révolte de Méhémet-Ali, ce fut elle qui le fit triompher; ainsi aujourd’hui elle lui assurera un succès suffisant pour que le traité s’accomplisse et mette la Turquie ruinée a scs pieds.
D’ailleurs, le caractère et la position de Méhémet-
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Ali 11e permettent pas d’espérer qu’il se soumettra; il comprend la position des Puissances européennes; il sait que toutes les parties contractantes ont des intérêts opposés à ceux de la Russie; il sait que leurs peuples sont peu disposés à la guerre; et comme il voit la France prendre une attitude hostile au traité, il doit le traiter avec mépris, considérer comme dupes ceux qui l’ont signé, et entretenir la ferme confiance qu’il ne sera jamais exécuté; car il est certain pour lui que si on essaie de l’exécuter, il en résultera une guerre européenne.
Mais aussi son indignation , comme homme , est soulevée contre des procédés aussi perfides. Méhémet- Ali a été un sujet rebelle, il a causé à son pays et à sa race des maux incalculables. Mais il est des événements, comme il y a des dangers, qui retrempent Pâme; et si un danger, fait par sa grandeur pour inspirer le courage ou pousser au désespoir, a jamais menacé un empire ou un peuple et ranimé le patriotisme d’un homme, certes c’est bien celui qui, sous le nom de traité protecteur, menace aujourd’hui la race ottomane. Mais ce traité élève Méhémet-Ali au plus haut point que puisse rêver l’ambition. Un acte d’agression , non de la part de son souverain , mais de la part de l’implacable , de l’éternel ennemi de son souverain, de sa race et de sa foi, le pousse a la révolte, et sa révolte devient légitime. Tout Musulman tournera ses yeux vers lui , comme vers son seul refuge ; il verra en lui, non plus le ministre de la volonté d’un autre, non plus le dépositaire du pouvoir du monarque ; ses sentiments se changeront soudain en admiration
et en respect. Par le traité, ce seul nom, « Méliémet-Ali,» est devenu dans toute la Turquie, dans tout l’Orient, une puissance; et cette puissance, Méhémet- Ali la sent en lui-même. Il ne peut descendre de cette haute élévation périlleuse où on l’a placé à dessein , et c’est encore ainsi que le traité, par le seul fait de son existence, réalise les désastres en vue desquels il a été signé.
Cette importance qu’on lui a donnée en Europe, cette position suprême qu’on lui a faite, ne devient-elle pas pour lui une source nouvelle de force et de résolution ? un danger de plus ajouté aux dangers qui écrasent la Turquie? Quatre Puissances sont coalisées pour le menacer; — et lui, le vieux Méhémet-Ali de Cavalla, défie quatre souverains, en s’efforçant de défendre le sien! Arbitre des destinées du monde, il peut, par son défi seul, répandre les flammes et les ravages de la guerre d’un bout à l’autre de cette Europe, dont la perfidie et l’inimitié ont, pour obéir au Moscovite, pesé de tout leur poids sur le nom et la fortune de son pays.
C’est ainsi que la Russie s’est amplement assuré dans le traité le moyen de l’exécuter, et qu’elle a complètement soumis à son vouloir « ces incidents et ces subalternes» auxquels la France elle-même se reconnaît
subordonnée. Le Gouvernement français se bercerait
en vain de l’espoir qu’il échappera, par la soumission de Méhémet-Ali, au danger et aux difficultés où l’a placé sa propre incapacité, et non la Russie. Mais en supposant que Méhémet-Ali se soumette aujourd’hui, demain on ferait surgir une autre commotion , on trou-
LA FRANCE
verait un autre Méhémet-Àli pour accomplir le traite. Et si la France , forte aujourd’hui de son exclusion même, allait s’associer à un tel pacte, elle ne ferait que contribuer à réaliser les conséquences fatales qu’elle peut aujourd’hui prévenir d’un seul mot.
Toutefois, on ne peut bien apprécier les résultats de ce traité qu’avec une connaissance parfaite de la condition actuelle de la Turquie. Le peuple turc diffère des peuples européens : c’est pourquoi les Européens ne peuvent juger sans se tromper aucune question orientale, et par là même aucune question européenne ou il s’agit de l’Orient; c’est là le secret de la force de la Russie et du pouvoir qu’elle exerce sur l’Europe.
Le Gouvernement turc s’est soumis à ce traité ; mais le peuple turc est-il déjà préparé à subir l’occupation de Constantinople? S’il en était ainsi, le traité serait inutile. Le traité donnera-t-il d’un seul coup à la Russie le pouvoir d’occuper Constantinople? Voilà désormais la question.
En i833 , l’Europe retentit de la nouvelle que Constantinople était occupée par une armée russe,— -et elle acceptait cette nouvelle sans inquiétude \ Cette armée, de dix mille hommes, était retranchée sur la montagne du Géant, à seize milles de Constantinople, protégée par le Rosphore qui la séparait de la capitale. Cette capitale contient six cent mille habitants.
Si la Turquie était morte , pourquoi cette coalition
Un des premiers hommes d’État de l’Angleterre, en annonçant cette occupation, déclara qu’elle délivrait l’Angleterre de tout embarras au sujet de la Turquie.
pour l’assassiner? Si des complices n’étaient pas nécessaires, la Russie aurait-elle des alliés1? Ces alliés consomment le sacrifice en croyant sauver la victime. Le traité de Londres est ainsi l’arrêt de mort d’un empire, obtenu de l’Europe, sous prétexte que cet empire ne vit plus.
Certes, l’ambition la plus vaste pourrait se contenter des fruits déjà produits par le traité. Ne fût-ce que de soulever la France contre l’Angleterre, et de la préparer ainsi pour l’alliance russe, ce résultat seul vaudrait une conquête; mais elle acquiert en outre la certitude de posséder la Turquie , et de jeter pour vingt ans la guerre au milieu de l’Europe. Et tandis qu’elle met en péril l’existence de toutes les autres nations, la Russie, froide, indifférente et éloignée, n’expose rien dans une partie ou le prix est l’empire du monde. La paix est détruite, la guerre cesse d’être pour les autres nations un dernier moyen de salut, elle n’est plus qu’un instrument de destruction entre les mains de la Russie.
L’existence , dans une mer fermée comme la mer Noire, d’une force maritime russe, qui, sans contrepoids, et à l’abri de toute observation, menace la cote septentrionale de la Turquie et sa capitale même, est une position à laquelle nous nous sommes accoutumés, et dont le danger est augmenté, ou plutôt dont tout
1 « Si une fois nous discutions avec nos alliés les articles d’un traité avec la Porte, nous ne les contenterions que quand ils croiraient nous avoir imposé d’irréparables sacrifices.» ( Dépêche réservée du prince de Lier en, juin 1829.)
Onze années ont bien changé les situations !
LA FRANCE
le danger consiste en ce que nous nous y sommes accoutumés. En 1791, la Prusse déclara que l’existence de cette force maritime de la Russie était incompatible avec la paix de l'Europe. En 1809, l’Angleterre stipula comme de son libre consentement que ses vaisseaux ne passeraient pas les Dardanelles, mesure qui doubla le danger d’une flotte russe dans la mer Noire, puisqu’elle diminuait les chances d’un appui quelconque donné à la Turquie contre son action , et qu’elle rendait manifeste et indubitable l’aveuglement de l’Europe et sa soumission aux vastes desseins du Cabinet de Saint-Pétersbourg, aveuglement et soumission qui semblaient augmenter à mesure que ces desseins devenaient plus manifestes et plus alarmants.
D’après le traité de Londres, du 6 juillet 1827, la Russie devait envoyer un contingent dans la Méditerranée ; et sous le prétexte de ne pas passer les Dardanelles, elle saisit cette occasion de faire entrer dans la Méditerranée une partie de la flotte de la Baltique. Mais quand elle chercha à envoyer un plus grand nombre de vaisseaux que celui qui était fixé pour son contingent, le Gouvernement anglais était encore, à cette époque, si convaincu du danger d’une augmentation de ses forces dans la Méditerranée, qu’il exigea le rappel de ces vaisseaux.
La bataille de Navarin montra les escadres anglaise et française unies à celle de la Russie pour détruire , au milieu de la paix, la puissance maritime des Turcs, doublant encore par là la force déjà doublée de l’escadre russe dans la mer Noire : alors vint le blocus des Dardanelles par une force russe venue de la mer
Baltique, avec le consentement de F Angleterre et de la France, et dont la présence n’avait été tolérée dans la Méditerranée qu’à la condition expresse de n’y exercer aucuns droits belligérants.
Le traité d’Unkiar Skelessi stipula alors, que sur la demande de la Russie , et dans le cas ou elle serait ellemême en danger, les vaisseaux de toute autre Puissance seraient exclus des Dardanelles.
Dans ces arrangements , les Dardanelles seules sont mentionnées, mais il n’y est pas question du passage du Bosphore , menant de la mer Noire à Constantinople. Dans le traité du i5 juillet, il est stipulé qu’aucun vaisseau étranger ne passera les Dardanelles ni le Bosphore. Le mot Bosphore avait été soigneusement omis tant que la Russie sentait qu’on pouvait faire usage contre elle d’une stipulation quelconque; maintenant, elle peut l'introduire hardiment, puisqu’il y a un traité public, européen, qui stipule l’occupation de Constantinople.
La Russie a introduit ce mot pour conserver l’apparence d’une justice égale pour tous, pour aveugler par là la nation anglaise, et avoir au besoin un prétexte pour retenir son escadre dans la mer Noire et pour faire venir des forces additionnelles de la Baltique.
Ce traité d’Unkiar Skelessi ne fermait les Dardanelles aux vaisseaux des Puissances étrangères qu’à la demande de la Russie. Par ce traité la Russie avait la faculté de descendre les Dardanelles, même quand elle en demandait la clôture à d’autres Puissances. Ses vaisseaux étaient dans l’habitude de remonter ce détroit et
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de le descendre. Le traité d’Unkiar Skelessi fut extorqué par des menaces et comme la condition à laquelle la Russie évacuait le Bosphore ; la Turquie donc faisait une concession immense, et qu’il était en sa puissance de faire ou de refuser. Mais l’opinion que sous l’empire de ce traité les vaisseaux de guerre ne pouvaient pas passer les Dardanelles est entièrement erronée. Cette impression a été produite par la déclaration faite à la Chambre des Communes par le ministre des affaires étrangères, mais faite en termes ambigus. L’évidence des faits*, cependant, suppléa bientôt a l’ambiguïté du langage.
Une ambassade fut envoyée de Londres à Saint-Pétersbourg à travers les Dardanelles ; elle descendit de la frégate et fut mise à bord d’un bateau à vapeur de l’amirauté pour montrer que la frégate ne pouvait pas entrer dans la mer Noire, et le steamer déposa ses canons. — Quelques jours avant ce spectacle vraiment merveilleux, un vaisseau de guerre autrichien était entré dans la mer Noire sans difficulté et sans commentaire. Mais immédiatement après cet événement, un vaisseau de guerre français, pour lequel un firman avait même ètê accoî'dé , fut empêché par l’ambassadeur français de se rendre à sa destination. Quelle nation pouvait espérer d’emporter une question mari-
1 II est peut-être superflu d’ajouter que ce ne fut pas là une décision du Gouvernement anglais, car les collègues du ministre des affaires étrangères ignoraient comme le public ce qui se faisait, et si leurs pensées se portaient sur ce sujet , ils croyaient que le secrétaire d’Etat des affaires étrangères était alarmé des actes de la Russie, et que son activité à les déjouer sortait même des règles de la prudence.
lime aussi importante que celle-là quand l’Angleterre se soumettait? et une fois que l’Angleterre s’était soumise, elle était unie avec la Russie contre quiconque essaierait de naviguer sur l’Euxin. Le traité du i 5 juillet enlève à la Porte la domination des Dardanelles, dont elle avait joui jusqu’ici sans contrôle, non par les termes exprès du traité, mais par le protocole annexé qui réserve à la Porte le droit d’accorder des firmans aux petits vaisseaux de guerre. Vraiment tout ceci semble un rêve ! les droits politiques et territoriaux les plus importants au monde, la navigation des Dardanelles, sont, au mépris des Puissances de l’Europe, enlevés à l’État souverain auquel ils appartiennent, et remis par ces Puissances elles -mêmes au Cabinet de Saint-Pétersbourg.
Par ce traité, même sans «occupation,» la Russie est maîtresse de la Méditerranée, et par-là maîtresse des affaires; et elle s’empare de la domination des mers, non pas seulement en commun avec la Puissance qui a jusqu’à présent été en possession de cette domination et qui a su la maintenir, mais comme sa protectrice. Nous ne prenons pas la question au point de vue anglais, mais au point de vue français : eh bien , la France ne voit-elle pas dans cet événement l’établissement de la suprématie de la Russie , non-seulement en Turquie , en Égypte , et sur la côte d’Afrique, mais aussi en Espagne, en Italie et dans l’Adriatique? Bientôt elle ne gardera que par tolérance, Alger et la Corse; elle dépendra du bon plaisir de la Russie, non-seulement pour l’exportation des subsistances quelle tire du sud et de l’est, et pour leur passage à travers les Dardanelles, mais
LA FRANCE
encore pour leur introduction dans les ports de France. Tout le sud de l’Europe dépend d’elle également pour les matériaux de guerre, pour les céréales, et pour les objets de première nécessité ; le commerce de l’Inde, de l’Asie et de l’Afrique est sous sa garde. Au nord-, par la réaction de sa suprématie dans la Méditerranée, la Russie entre en pleine possession de toutes les ressources de la Grande-Bretagne, dont naturellement elle disposera d’une manière absolue en cas de guerre, puisqu’elle a pu en disposer, ainsi que nous l’avons vu, en plaine paix, et même pendant que l’alliance entre la France et l’Angleterre subsistait.
Supposons le cas d’hostilités immédiates : La Russie a armé, équipé et discipliné quarante-cinq vaisseaux de ligne et trente frégates qui peuvent être concentrés dans la Méditerranée. La Turquie a dix vaisseaux de ligne, et l’Angleterre douze dans la Méditerranée, et huit autres qui seront bientôt prêts. Voilà donc un total de soixante-quinze vaisseaux de ligne. Assurément alors Constantinople tombe; Alexandrie devient la proie de la Russie, et les dix vaisseaux de ligne du Pacha, ajoutés aux autres, font quatre-vingt-cinq vaisseaux de ligne tout équipés à sa disposition. L’occupation de Constantinople entraîne après elle la possession (en fait) de tout cet immense littoral qui s’étend de Scodra aux bouches du Nil et qu’habitent cent quarante mille marins. La guerre, une fois déclarée, elle dispose des trésors de Constantinople , et des centaines de millions de subsides de Londres! Et que peut faire la France? attaquer la Prusse? attaquer l’Autriche? En les attaquant, même en les menaçant pendant la paix, elle les
jette encore plus avant dans la dépendance de la Russie. L’Autriche et la Prusse n’arment pas; c’est qu’elles sont décidées. La France arme, parce que, ne voyant pas la route qu’elle doit suivre, elle est indécise et alarmée. Si la Prusse et l’Autriche étaient alarmées, elles armeraient aussi, et la France pourrait alors avoir quelque espérance quelles feraient défection. La France , avec un pareil avenir devant elle, attend que l’Angleterre soit compromise par les actes de son ministre, et, pensée profonde, elle fortifie Paris!
Si à ces moyens d’action extérieure sur la France que la Russie possède, on ajoute la marche ordinaire de cette Puissance, pervertissant l’opinion, corrompant les hommes publics, fomentant les mécontentements intérieurs, et profitant de chaque erreur diplomatique de ses rivaux; — si l’on considère l’intelligence supérieure que révèlent en elle les événements et les résultats récents, je ne crois pas trop avancer en disant que, par suite de ce traité, l’indépendance de la France pourrait recevoir les plus graves atteintes sans qu’elle pût tirer une épée ou lever un bras pour sa défense.
Ce traité présente donc à la France les plus grands dangers qui puissent, par anticipation, menacer une nation. Ce n’est pas l’œuvre d’un conquérant, mais d’un système; ce n’est pas le résultat d’un système d’un jour, mais d’un système qui existe depuis des siècles; un système qui n’a pas éprouvé de changement, mais qui a procédé de la corruption secrète à l’agression ouverte, de l’influence diplomatique à la domination poli-
LA FRANCE
tique. Jusqu’à présent, il a rencontré de la résistance dans les intentions de l’Europe, et des traités ont été faits pour arrêter ses progrès, et tous les Gouvernements et tous les hommes d’Etat ont déclaré qu’il y avait à cette tolérance de l’Europe et à ces succès, une limite que la Russie ne pourrait pas franchir; cette limite c’était la tentative de s’emparer de Constantinople. Soudain , et sans qu’il y ait de changement apparent ou de raison, l’Europe s’unit pour la soutenir, des traités sont faits pour l’avancement de ses fins , et une coalition, qui convient d’avance qu’elle occupera Constantinople, s’applique à préparer les voies par lesquelles cette occupation sera effectuée.
Mais ceux qui voient le danger supposent que la Russie n’a fait que tromper le ministre anglais, et qu’en signant ce traité, il a eu en vue honnêtement, quoiqu’en se trompant, le maintien de l’Empire ottoman, par la réduction du pacha d’Égypte, et la guérison de la plaie que cette séparation inflige à la Turquie.
Pour empêcher la possibilité d’une erreur aussi fatale, les considérations suivantes montreront que le ministre anglais avait des moyens légitimes pour obtenir cet objet, et qu’ils furent soigneusement évités, tandis qu’il préparait des différends dont l’existence devait un jour justifier V intervention.
Les mouvements intérieurs de l’Empire ottoman n’ont d’importance qu’autant qu’ils fournissent à la Russie des prétextes d’intervention. Le danger qui résulte d’un déchirement quelconque dans l’Empire ottoman nous intéresse donc à cause de la Russie, et de la Russie seulement. Mais l’intervention est une violation du
droit des nations. C’est donc, indépendamment du danger, un devoir pour toute Puissance de protéger la Turquie contre une pareille atteinte à ses droits et à sa vie. Du moment que l’intervention russe est sanctionnée par les autres Puissances, et qu’elles aident à cette intervention (quel qu’en soit le prétexte ou l’objet), l’indépendance de l’Empire ottoman est par ce fait même détruite, et détruite au profit de la Russie. Jusqu’à ce jour, la résistance à cette intervention de la Russie a été la politique avouée de l’Angleterre : c’a été le vœu de la France exprimé dans toutes ses déclarations, et la détermination expresse de l’Autriche, qui, en i836, la soutint même par des menaces.
Le traité du i5 juillet est la contradiction de toute la politique suivie jusqu’à ce jour, et n’est pas autre chose qu’un partage de l’Empire ottoman, consommé par les mêmes Gouvernements et par les mêmes hommes qui ont cent fois protesté contre l’intervention , et exprimé les plus vives alarmes pour l’ambition russe ; il est un partage de l’Empire ottoman , puisqu’il convoque l’Europe à une intervention pour garantir au pacha d’Égypte des droits et des possessions qui n’appartiennent qu’à son souverain, comme, d’autre part, il donne aux Puissances des droits sur la clôture des Dardanelles et du Bosphore qui n’appartiennent qu’au Sultan.
Le traité est censé fait contre le Pacha, et il lui confère des droits presque souverains, des droits, en un mot, tels que ceux aux moyens desquels des portions de la Turquie, de la Perse et de la Pologne ont passé ou passent actuellement sous la domination de la Russie. Ces
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choses, la France les a dites, je le sais; mais il est évident qu’elle ne comprenait pas la valeur de ce qu’elle disait; autrement, au lieu d’entendre des paroles, nous eussions vu des actes.
Nous avons vu en Turquie des centaines de pachas rebelles, conquérir des provinces, défaire des armées, s’avancer jusqu’à la capitale même, faire et défaire des sultans, et cependant le résultat a toujours été invariablement le même , leur triomphe ou leur destruction a servi également à rétablir ou même à fortifier l’unité de l’Empire. Par le cours naturel des événements, au bout de quelques années l’Égypte et la Syrie seraient retournées au Sultan. Elles seraient retournées au Sultan si Ibrahim était entré à Constantinople en 1 833. Les Puissances européennes s’interposent pour arrêter le Pacha et font une convention pour fixer les limites et pour régler le différend entre les parties. Elles souffrent ensuite, sans faire la moindre remontrance, que le Pacha n’accomplisse pas ses engagements et qu’il s’agite d’une manière menaçante pour son souverain ; alors, sous main, elles excitent le souverain à attaquer le Pacha, tandis que le ministre coupable de cette perfidie assure d’abord la Chambre des Communes qu’il n’y aura pas de collision, et déclare ensuite que tous les efforts ont été faits pour l’empêcher. Par des intrigues diplomatiques, et par des intrigues diplomatiques seulement, au moment où le souverain meurt soudainement , une bataille est livrée , l’armée turque est perdue , et la flotte turque est conduite en Égypte. Ce triple désastre ne suffit pas pour abattre l’Empire; les Puissances prétendent alors prendre le plus vif intérêt à
la Turquie, et lord Palmerston lui assure qu’il va exiger la restitution de la flotte. Là-dessus elles s’adressent collectivement à la Porte, promettent d’amener un arrangement, et mettent la Porte dans V impossibilité d’arranger ses différends avec l’Egypte sans les consulter. Elles usent de ce pouvoir pour empêcher un arrangement, et tandis qu’elles marchent droit au traité par lequel elles séparent les possessions du pacha d’Égypte de celles du Sultan , elles parlent de l "intégrité de l’Empire ottoman. La Russie a toujours parlé de l’intégrité de la Perse et de l’intégrité de la Pologne!
Mais nous nous sommes exprimés comme si les Puissances avaient agi de concert : il n’en est cependant pas ainsi. En i833, l’Angleterre et la France protestaient ensemble contre la Russie ; l’Autriche et la Prusse se tenaient à part. En i 835 , la proposition faite par la Russie d’un protectorat exclusif sur la Turquie, rencontrait de la part de l’Autriche une résistance décisive, de sorte que l’Autriche, la France et l’Angleterre semblaient être unies ensemble contre la Russie. En 1837 et 1 838 , l’Autriche s’éloignait des deux parties, soupçonnant connivence entre le ministre anglais et la Russie. Après la mort du Sultan et après la perte de la flotte et de l’armée , le ministre anglais propose à
la France une mesure décisive contre la Russie. Le
Gouvernement français, effrayé, propose que communication en soit faite à l’Autriche. Alors, cette proposition de recourir à une mesure décisive est retirée insensiblement; mais les trois Puissances continuent à se consulter sur les mesures à adopter La Russie et la Prusse sont invitées à se réunir. La Russie prête un
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moment l’oreille, puis, bientôt, se retire en protestant. Enfin, la Russie rouvre les négociations à Londres par une proposition directe. Le ministre anglais feint d’abord de la répugnance; la proposition est repoussée par l’Autriche , elle l’est également par la France. Quelques mois s’écoulent en conférences à Londres. Soudain les communications cessent à l’égard de l’ambassadeur de France ; puis apparaît inopinément un traité signé par quatre Puissances qui consacre le plan proposé par la Russie comme contre-partie des propositions que lord Palmerston avait faites à la France, pour faire forcer les Dardanelles par une flotte anglo-française, propositions qui avaient ouvert la négociation.
L’on vit ainsi l’Angleterre proposer à la France une mesure à prendre sans le concours d’autres Puissances, la France demander le concours de l’Autriche; la meme demande adressée à la Prusse et à la Russie; la Russie se séparer alors des quatre Puissances , puis revenir avec une proposition qu’elle adresse à l’Angleterre; ces deux Puissances, une fois réunies, rallier à elles l’Autriche et la Prusse et signer enfin un traité dont est exclue la France. De tels faits sont-ils croyables? et s’ils sont constants, quels moyens ont été mis en œuvre pour les réaliser?
Ce moyen , c’est que, d’un bout à l’autre de cette transaction , la Russie a été soutenue invariablement par le ministre anglais, qui commençait par faire semblant de lui opposer de la résistance et finissait par se dévouer ouvertement à ses vues. Et cependant cette solution de tant de contradictions apparentes, pas un homme
d’Etat, pas un homme en Europe ne paraît l’avoir trouvée.
Ce n’est pas tout. Un traité de commerce, conclu en 1 836 , avait fait espérer de grands avantages pour la Turquie et pour l’Europe; iï devait rétablir la paix et la sécurité en Orient. L’un des objets de ce traité était de rétablir en Égypte les habitudes (coutumes) administratives communes à la Turquie, et de mettre fin aux monopoles et aux autres vexations qui forment la base du système financier du Pacha, et qui sont autant de violations directes des anciens traités de la Porte avec les divers États de l’Europe. L’un des arguments mis en avant pour obtenir l’assentiment du ministre anglais au principe de ce traité , était que son adoption suffirait, à elle seule, sans l’intervention d’aucune Puissance et sans donner au Pacha aucun sujet légitime de plainte, pour réduire son pouvoir et lui oter tous moyens de nuire à son souverain. C’eût été , d’ailleurs , indépendamment de toute intention politique, le maintien et l’application pure et simple des anciens droits de l’Angleterre, dont l’abandon ne pouvait résulter que d’une intention manifeste, opposée précisément au désir prétendu de réduire le pacha d’Égypte. Le projet de traité fut d’abord repoussé obstinément , puis adopté de mauvaise grâce , pour être ensuite différé pendant deux ans, puis, enfin, remis sur le tapis, mais dénaturé de façon à ne plus réaliser les objets qu’il avait eus en vue, tandis que les prétextes les plus frivoles étaient admis de la part du Pacha pour en empêcher l’application en quelque manière que cc fût en Égypte.
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Ainsi, l’on avait en son pouvoir les moyens nécessaires pour réduire le pacha d’Égypte , moyens légitimes autant que conformes aux droits préexistants de l’Angleterre qu’il s’agissait simplement de mettre en vigueur. Ces moyens furent abandonnés , les droits de l’Angleterre sacrifiés. N’est-ce point là une autre série d’actes par lesquels le ministre de la Grande-Bretagne contribuait à maintenir cette prépondérance du Pacha , qui devait devenir le prétexte du présent traité 1 ? Pour juger ce traité lui-même, il suffit de jeter les yeux sur l’article 5 de l’acte additionnel : il assure au Pacha la liberté de continuer dans sa province le même système d’administration qui forme en même temps sa puissance offensive et l’un des germes les plus puissants de désorganisation de la société musulmane.
Le ministre anglais a lui -même refusé d’adopter les mesures qui pouvaient réaliser les buts avoués de
1 Les négociants anglais d’Alexandrie trouvant que le commerce russe jouissait d’avantages qui n’étaient point partagés par le commerce de la Grande-Bretagne , adressèrent , il y a quelque temps , des réclamations au consul anglais. Cette circonstance réveilla sur cette place un vif intérêt. Pour ajuster la question, les deux nations furent mises sur pied d’égalité, c’est-à-dire que le commerce russe se vit dépossédé des privilèges dont il jouissait. C’est que la Russie abandonnait ses privilèges plutôt que de les laisser partager à l’Angleterre.
On avait vu pareillement la Russie, par le traité d’Andrinople, obtenir pour ses sujets l’affranchissement de toute taxe prélevée dans l’intérieur du pays. La Porte, exaspérée par la confusion que ce privilège portait dans tout son empire, recourut à la mesure désastreuse des monopoles. Les sujets russes portèrent plainte à leur ambassadeur contre cette atteinte portée à leurs droits; la Russie n’eut garde d’écouter leur plainte. Le but qu’elle s’était proposé était réalisé. — L’établissement des monopoles était en lui -même une arme dont la poignée était empoisonnée.
la politique qu’il feignait de suivre, savoir : la réduction du pouvoir de Méhémet-Ali ou sa réconciliation avec le Sultan , afin cl’ empêcher V intervention de la Russie. Lorsque la France se montra disposée à adopter ces mesures, ce fut lui qui l’en détourna. Il s’opposa de même a l’Autriche lorsqu’elle témoigna des dispositions semblables; enfin , il déjoua secrètement les mesures mêmes qu’il feignait d’adopter et dont l’effet eût été de rendre inoffensif le pouvoir du Pacha. Le présent traité, produit de longues déceptions, n’est donc autre chose qu’un piège tendu au peuple anglais et à son Gouvernement , au Gouvernement français et a sa
nation, à la Turquie et à l’Égypte, qui, toutes, sont ou deviendront ses victimes.
Mais si ce traité, dont les résultats seront si prodigieux pour la Russie et si funestes à l’Europe , a été consenti par l’Autriche et l’Angleterre , et signé par elles en dépit de la France, il faut donc que la Russie possède une supériorité d’intelligence tellement décidée, qu’elle ne laisse plus à ses adversaires ni une chance de succès ni la possibilité de mettre au jour ses sourdes menées. On est alors , malgré soi-même , amené à penser que, pour accomplir de si vastes desseins , la Russie a dû employer principalement la corruption , et qu’elle a dû la diriger surtout sur les acteurs principaux du grand drame. Après cela il reste encore à découvrir par quels moyens déguisés les hommes que la Russie s’est donnés pour agents à Londres et à Vienne, ont su vaincre la résistance, ou conquérir l’appui de leurs Gouvernements respectifs.
L’Autriche n’a, dans cette question, aucun intérêt
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positif à faire triompher ; elle se réunit uniquement pour empêcher le mal. L’intérêt de l’Autriche est depuis longtemps le maintien de la paix. Elle seule s’est efforcée de résister à la Russie et de protéger contre elle l’Empire ottoman. Lui en imposer sur la portée réelle du traité était impossible. Il est donc évident que l’Autriche n’a cédé à un mal très-grave que parce qu’elle avait en vue d’empêcher quelque mal plus grave encore. Il faut croire que, voyant l’Angleterre et la Russie décidées à accomplir leur projet au risque même d’amener la guerre, elle a pensé rendre cette guerre impossible en laissant la France toute seule.
La nation anglaise sait très-bien que la Russie est son ennemie et la France son alliée naturelle, que son union avec la France peut seule la mettre en état de contenir les envahissements de la Russie. C’est bien là l’opinion universelle du peuple anglais et de la majorité de son Cabinet. Comment donc l’intérêt de l’Angleterre n’a-t-il point été entendu dans une détermination si grave, si énergique, adoptée en son nom, exécutée à l’aide de sa puissance ?
Je suis forcé de reconnaître, avec un sentiment mêlé de honte et d’indignation, que la nation anglaise est morte à tout intérêt dans ce qui est une affaire nationale.
La nation tout entière se partage en factions absorbées par des questions de politique intérieure; elle est ainsi neutralisée, rendue impuissante; les chefs des différents partis sont compromis sur les questions extérieures par des fautes qu’ils n’ont pas su dénoncer, et devenus solidaires d’actes qu’ils n’ont pas su empêcher.
Les complications infinies dont on les a embarrassées avec art, ont rendu ces questions inintelligibles, et les font depuis longtemps échapper à tout contrôle. Ce n’est donc jamais quaprès l’accomplissement des événements que l’on parvient à connaître les intentions qui les ont dirigés. A cet égard, les débats du Parlement ont dû prouver à l’évidence que la nation n’exerce aucun contrôle sur son Gouvernement ; et la transaction qui nous occupe prouve pareillement que les membres eux-mêmes du Gouvernement n’exercent aucun contrôle effectif sur celui de leurs collègues qui dirige les affaires étrangères. Et, d’ailleurs , comment s’étonner qu’un seul homme devienne l’arbitre des décisions du Cabinet, quand deux ou trois votes à la Chambre des Communes décident de l’existence du Gouvernement? De même que le Cabinet dicte la loi à la majorité qui le soutient à raison de l’exiguïté même et de l’incertitude de cette majorité , de même il arrive au ministre qui s’étant fait une position à lui, sait, par un jeu habile sur deux partis dont les forces sont presque égales, se donner tour à tour l’appui de l’un ou de l’autre, et se faire arbitre souverain de tous les deux. Mais un ministre des affaires étrangères ne peut atteindre une position qui domine ainsi le ministère même dont il fait partie, que s’il s’appuie sur la confiance de la nation, ou sur l’assistance de l’étranger dans ce qui concerne les actes de son département; de deux choses l’une : ou il est soutenu fortement à l’intérieur dans la défense des intérêts nationaux contre les attaques du dehors, ou bien l’appui secret d’un pouvoir étranger, vient affermir sa po-
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sition ministérielle alors qu’il sacrifie les intérêts de sa nation. Un ministre des affaires étrangères peut seul réaliser cette supposition, et c’est par ce fonctionnaire seul que l’État peut de cette manière être mis en danger '•
Ce traité, de l’aveu même des membres du Cabinet, ne leur a-t-il point été imposé contrairement à l’opinion personnelle de chacun d’eux ? N’a-t-il point été imposé à la nation malgré l’opinion de tous? Et pourtant le Cabinet a accepté la responsabilité de la mesure que ses convictions repoussaient, et la nation a vu en silence s’accomplir l’œuvre qu’elle répudiait! Douterezvous encore que ce ne soit là une mesure imposée à la nation entière par la volonté d’un seul homme en connivence avec l’étranger ?
Mais l’intelligence même se refuse à concevoir une position pareille, et la France est réduite à considérer la nation anglaise, qui, dans ce cas, est victime ellemême, comme agissant de sa propre volonté, et comme un ennemi perfide. Sous cette impression , la France doit nécessairement river les fers qui enchaînent l’Angleterre au lieu de les briser. Elle doit supposer que quelque motif secret explique cette conduite de l’Angleterre, car c’est bien l’Angleterre qu’elle voit dans cet acte du ministre anglais. Elle cherche quelque chose qui se laisse admettre comme le motif de cette conduite. Et s’il est impossible de ne pas voir que toutes les conséquences
1 Vatel décrit ainsi une position semblable de la Pologne : « La nation s’est mise ainsi dans l’impossibilité d’agir, en sorte que ses conseils sont à la merci du caprice ou de la trahison d’un seul ministre. »
rigoureuses du traité sont autant d’atteintes faites aux plus graves intérêts de l’Angleterre, cela devient une raison de plus de chercher quelque intention secrète et déguisée qui explique la détermination adoptée. On a imaginé en France trois prétextes dont l’Angleterre pourrait se payer en échange de l’abandon de Constantinople aux Russes, qui est de l’aveu de tout le monde la conséquence nécessaire du traité. A l’instant où le traité fut connu, tout homme en France s’écria : L’Angleterre est jouée par la Russie, et l’on peut dire qu’il n’est pas un homme en France «qui ne soit aujourd’hui persuadé que l’un ou l’autre de ces trois projets est, au fond, le motif secret qui a guidé l’Angleterre dans la conclusion du traité.
Examinons la valeur de ces prétendus projets.
Le premier consiste à faire occuper la Syrie par l’Angleterre pour établir sa communication avec l’Inde.
Le second suppose que la Russie ayant fait en Asie de si grands progrès qu’elle menace l’Inde, l’Angleterre , pour ajourner un si grave danger, se résigne à lui sacrifier Constantinople.
Le troisième, enfin, se fonde sur ce que l’Angleterre est jalouse de la marine et du commerce français, et souhaite par conséquent une guerre entre la Russie et la France.
A l’appui du premier de ces buts, l’on vous dit que l’Angleterre a fait des efforts répétés pour obtenir une libre communication par le cours de l’Euphrate et par l’Isthme de Suez. L’un de ces projets a échoué; par
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Suez la communication est incertaine. Je me bornerai à rapporter le fait suivant. L’un et l’autre de ces projets avaient été recommandés avec insistance au Gouvernement anglais par des personnes qui agissaient en opposition avec le ministre. Un firman pour la navigation sur l’Euphrate fut enfin demandé par l’ambassadeur anglais à Constantinople, et un refus lui fut adressé par l’intermédiaire de son drogman ; il en rendit compte aussitôt à Londres, et sur-le-champ le Gouvernement se hâta de déclarer l’expédition abandonnée. Mais, dès le lendemain, et par suite de mesures que je prenais moi -même pour déjouer celles que des agents anglais et russes (Dragomans) avaient adoptées pour amener ce refus, le firman désiré était accordé par le Sultan. L’expédition partit en conséquence, et obtint un plein succès; mais un accident arrivé à l’un des bâtiments employés fournit l’occasion d’abandonner l’entreprise et de sacrifier le colonel Chesney, dont les efforts persévérants avaient su vaincre tous les obstacles. En voilà assez pour juger du désir du secrétaire d’Etat des affaires étrangères d’ouvrir la communication avec l’Inde par la Syrie. Mais admettre qu’il pût entrevoir la possibilité d’aucun avantage, d’aucune acquisition pour l’Angleterre dans la Méditerranée, par suite d’un acte qui, en livrant Constantinople aux Russes, fait de la France un ennemi de 1 Angleterre, ce serait commencer par admettre que ce ministre avait perdu la raison.
Une supposition plus absurde, s’il est possible, ou plus insensée, serait que l’Angleterre s’unît à la Russie
pour ajourner un conflit avec cette puissance clans l’Orient. Il faudrait pour cela que la Russie renonçât , au moins en apparence , à ses vastes desseins sur l’Asie centrale, tandis que l’Angleterre abandonnerait sa politique agressive en Chine et en Afghanistan. L’Angleterre, alors, commencerait par recouvrer sa position en Perse, et dans ce cas, assurément, ce ne serait pas trop que de demander la production de quelque convention qui pût justifier et balancer, aux yeux de la nation anglaise , les sacrifices effrayants qu’on lui demande et les dangers auxquels on l’expose. Quels sont les faits? L’expédition russe sur Khiva continue, — la suprématie de la Russie en Perse s’affermit , — l’expédition anglaise contre la Chine s’avance, — pendant que l’influence russe s’enracine dans cet empire. L’Angleterre est exclue de la Perse, et pas un mot n’est dit, au Parlement ni ailleurs , qui soit de nature à rassurer aucunement.
Voyons , enfin , le dernier motif allégué. — La jalousie de la Grande-Bretagne contre le commerce et la marine française, et le désir de les détruire.
Pour désirer détruire une chose il faut qu il y ait des raisons de la craindre ; il faut que le désir de détruire soit proportionne au danger que fait naître la lutte. Mais dans ce cas, n’est-ce pas bien plus la marine russe que l’Angleterre aurait intérêt de détruire , tant à raison de sa force numérique que de sa position défensive, des facilités qu’elle a pour 1 attaque, et paidessus tout, des desseins du cabinet qui en dispose? Il y a folie , en vérité , à parler de jalousie de la part de l’Angleterre pour toute autre marine que celle de la
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Russie; et d’ailleurs, n’y a-t-il pas folie égale à parler d’intention menaçante de la part de l’Angleterre, quand son ministre a pris soin de disperser ses forces navales, et de les rendre insuffisantes même pour sa propre défense dans les éventualités que fait naître le traité? Mais ici encore je puis certifier un fait, qui ne sera pas moins concluant que celui que j’ai opposé au soupçon concernant les vues de l’Angleterre sur la Syrie. Il est constant que le ministre anglais, à qui ces beaux desseins patriotiques sont prêtés par les journaux du Gouvernement y pressait lui-même le Gouvernement français, en i835, d’augmenter sa marine1. Le prétexte était la crainte de la Russie; en réalité, son objet était de préparer cette infériorité de la marine britannique, et ces périls pour l’Angleterre qui devaient finalement la jeter dans les bras de la Russie.
Le même ministre demandait naguère la coopération de la France pour forcer les Dardanelles, pouvait-il douter que la France refuserait? Aussi n’hésita-t-il pas à rouvrir par cette proposition même les négociations, dont la conclusion fut un traité avec la Russie contre la France pour fermer les Dardanelles.
Hormis de vagues propositions sur le maintien de l’Empire ottoman, sur les desseins secrets de la France sur l’Égypte, ou sur la tendance de cette puissance à s’allier à la Russie, jamais un mot ne fut prononcé par
’ L’augmentation de la marine anglaise fut une mesure que lord Palmerston fut force par le feu Roi de prendre pour arrêter la Russie. — A la chambre des communes, ce ministre fit entendre que c’était contre la France que cette mesure avait été adoptée! — J’apprends aujourd’hui ce surcroît de perfidie qui est dit dans le texte.
le ministre anglais, soit comme argument, soit même comme prétexte de sa politique. Aussi , n’était-il appuyé par les convictions d’aucun de ses collègues. Il eut, au contraire, à vaincre l’opposition de chacun d’eux; il l’emporta, mais ce fut en répondant de la soumission de la France ', en y ajoutant la menace de se retirer du Cabinet , si sa pensée n’était pas adoptée.
Ce traité n’a donc l’appui d’aucun intérêt, d’aucune opinion , d’aucune volonté , qui se puisse dire celle de la nation anglaise. Il est l’acte individuel d’un ministre sans foi ; mais il ne tardera pas , si la France reste inhabile à comprendre la position , à devenir un acte de l’Angleterre.
A moins que la France ne comprenne cet abaissement de l’Angleterre , elle ne peut apprécier ni le danger véritable qui la menace, ni les moyens qu’elle possède pour se sauver elle-même en sauvant l’Angleterre. Mais les mêmes causes d’ignorance et d’erreur sont malheureusement la plaie de ces deux nations, et l’histoire ainsi que la carte de l’Europe suffiront pour démontrer à la postérité (si nous échouons à faire pénétrer cette vérité dans l’esprit des hommes du présent), que le triomphe de la Russie n’est dû qu’à l’incapacité
' Lord Palmerston, fortifié par la note de M. Guizot, qui annonce la soumission de la France, s’exprima dans la Chambre des Communes, le 6 août, en ces termes :
« J’ai la satisfaction de vous annoncer que toutes les communications que nous avons reçues du Gouvernement français, depuis ce temps (la signature du traité), m’ont amené à la plus forte conviction qu’il n’v a aucun fondement à ces alarmes que l’on s’étudie soigneusement à répandre dans l’esprit du public, ni à l’opinion que la France entretienne aucun sentiment hostile envers les Puissances engagées dans cette convention. »
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de tout ce qui lui est opposé. La France s’étonne de l’abaissement de l’Angleterre , et l’Angleterre à son tour n’a-t-elle pas raison de s’étonner de la lâcheté de la France? L’Europe est tenue en suspens et alarmée par la servilité de la Porte ; mais le Gouvernement turc que doit-il penser de la conduite de l’Europe?
Et tandis que chacun se contente d’incriminer et d’injurier les autres, voyons-nous quelque part des indices de connaissance et d’appréciation des choses à leur valeur ou d’expérience mise à profit? En vérité, il ne saurait plus y avoir d’espoir de salut que dans un sentiment général et spontané de la dégradation de notre société , et dans un retour sincère sur les causes de cette dégradation commune des nations dont chacun de nous fait partie et dont tous les individus semblent frappés d’imbécillité. Ce qui se passe en Angleterre dépasse, en vérité, tout ce qui s’était vu à aucune époque précédente et dans aucune autre nation, sans en excepter la Pologne à l’époque d’anarchie qui précéda son démembrement. Mais, si nous attribuons ce qui arrive à l’abaissement moral et intellectuel des nations et à l’espèce de paralysie dont semblent frappés les gouvernements, il faut également l’expliquer par une cause qui est, s’il est possible, bien plus alarmante encore.
Faisons une supposition : — Un homme d’État en Angleterre, membre de l’opposition, se déclare le partisan décidé de la Puissie , s’efforce à contraindre le Gouvernement (tory de 1828-29) ® coopérer avec la Russie dans ses attaques contre l’Empire turc (ayant précédemment poussé un autre ministère à justifier les
attaques de la Russie contre la Perse) ; cet homme devient ministre des affaires étrangères, et, à l’instant, professe une politique anti- russe, et s’appuie sur la France pendant dix ans qu’il est au timon des affaires; il ne rencontre d’opposition d’aucune part, tous les résultats de son administration sont invariablement préjudiciables à l’Angleterre et profitables à la Russie seule; enfin, des documents officiels démontrent, à l’évidence et sous des dehors d’opposition, une connivence secrète avec la Russie. — Ne supposeriez-vous pas que cet homme s’est servi d’une influence étrangère pour obtenir le pouvoir et pour le conserver? Et, dans ce cas, n’est-il pas évident que la Russie et l’Angleterre, en paraissant opposées l’une à l’autre, tandis qu’elles agissaient de concert, mettaient toutes les nations du monde dans une position fausse vis-à-vis de ces deux Puissances également? Ce que je dis n’est point une supposition, je n’ai raconté que des faits.
Pendant l’année i835, après cinq années de relations intimes et avec le ministre et avec les affaires, des événements incompréhensibles me suggérèrent l’idée de trahison. Cette pensée, je ne l’ai pas cachée. Forcé d’obéir alors à une volonté supérieure, le ministre parut changer de conduite; je crus à la sincérité de ce changement; mais bientôt le voyant déjouer toutes les mesures qu’il avait paru adopter, ayant d’ailleurs acquis une connaissance plus générale des affaires, je sentis mes convictions antérieures renaître avec une force nouvelle; je les vis vérifiées et confirmées par chaque nouvel événement ; je les vis enfin partagées par d’autres fonctionnaires de la Couronne que moi-meme.
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Mais on se demande quel motif lin homme , placé dans une situation si élevée, peut-il avoir pour trahir son pays? A de telles objections je n’ai rien à répondre; mes convictions résultent de l’examen de ses actes et non de ses motifs. Les documents et les preuves abondent 1 pour quiconque comprend le devoir de se rendre raison de ses opinions.
L’Angleterre a rompu avec la Perse; elle envoie une armée pour renverser le Gouvernement de Caboul, et la justification que le ministre anglais présente au Parlement , pour la rupture avec la Perse et la guerre avec Caboul, c’est que ces deux pays sont soumis à l’influence de la Russie. Et dans ce moment même ou il fait de l’influence russe un motif de guerre, il s’allie à la Russie pour le maintien de l’Empire ottoman, et stipule l’occupation de Constantinople par les Russes!
On ne peut imaginer un cas de trahison plus manifeste par la contradiction des paroles et des actes , par la contradiction des intentions avouées et des résultats obtenus.
Si la cause de la guerre avec le Caboul était vraie , la Russie s’unirait-elle avec l’Angleterre? et si l’objet du traité du i5 juillet était vrai, la Russie figureraitelle parmi les alliés? Le prétexte d’hostilité envers la Russie dans l’Asie centrale, d’amitié avec elle dans la Turquie, est également controuvé , et, dans les deux cas, sert à assurer la domination russe dans l’un et dans l’autre pays.
Documents diplomatiques présentés au parlement anglais sur : iu. la frontière entre les États-Unis et les possessions anglaises ; 2°. sur les affaires de la Grèce; 3°. l’affaire du Vixen; 4°- sur la Perse, etc.
Dans ce système, tout se lie, rien n’échappe à l’immense ambition qui en est l’âme, et à la profonde dissimulation qui en est l’instrument; pas un acte qui ne soit un crime, pas une parole qui ne soit un mensonge. Mais ce système, si effrayant déjà par sa haute intelligence du mal, que ne peut-il quand il a pour lui sou ennemi même, l’ennemi-né de ses desseins et de ses progrès, et le seul appui de ses victimes?
Accord effrayant, qui unit pour le même forfait le fer de l’ennemi et l’égide du protecteur! Puissance du secret et du crime qui prépare la tombe ou vont s’ensevelir nation sur nation! Crime qui triomphe parce qu’il accable l’esprit humain par son énormité; secret qui est assuré, parce qu’on n’ose se le dire! Là, donc, est le danger de l’Europe, et c’est dans sa découverte seule que se trouve le salut.
Il est évident que, si la France ignorait ce secret, il lui était, par cela même, impossible d’apprécier à sa juste valeur aucun événement du monde.
Il en est qui nous disent : « Cette question est pure- « ment anglaise. » Quoi ! la connivence du ministre anglais qui livre a la Russie la puissance de V Angleterre, serait une question purement anglaise? Mais pourquoi vous plaindre alors d’un traité qui livre a la Russie Constantinople?
Personne en France ne peut plus douter que la guerre ne naisse de ce traité. Au lieu de s en prendre au traité lui-même et à ceux qui 1 ont fait, les préparatifs et les armements de la France se font dans 1 idee de résister à telle ou telle autre conséquence de son accomplissement , c’est pourquoi la guerre se fera ,
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n’en doutez pas, entre l’Angleterre et la France, guerre qui ne se bornera pas aux mers du Levant; elle s’étendra à toute l’étendue du globe, à tous les intérêts gigantesques de chacune de ces deux nations, tant au dedans qu’au dehors ; elle mettra en péril leur existence même, et dans cette guerre, la France n’aura pas affaire à l’Angleterre seule , mais à la Prusse et à l’Autriche également.
Par sa note du 24 juillet ', c’est-à-dire par l’abandon de ses droits et le sacrifice de la position d 'attaquée que lui faisait le traité, la France adopte inconsidérément une attitude de menace et de propagande qui inet contre elle tous les gouvernements, et qui, en provoquant l’hostilité de tous, tend à attirer sur elle-même, sur ses institutions et sur sa Couronne, cet esprit de propagande dont elle menace les autres pays. La France devient l’agresseur de tous dès l’instant où , en vue d’éventualités douteuses du traité, elle se met en armes sans avoir préalablement dénoncé ce traité lui-même comme violateur de tous les droits, et comme une mesure d’agression qu’elle est tenue de repousser. Quelle différence dans les positions respectives, si vous posez le débat à Londres, et non sur cette terre inconnue de l’Orient! Là vous trouvez le mal à sa source. Vous y découvrez un crime , vous y mettez au jour la fraude , vous avez pour vous toutes les sympathies du peuple anglais prêtes à s’unir à vous, et à reconnaître que
Dans la note du 24 juillet ( Mémorandum ) , il est dit que la France , à l’égard de cette question , ne consulte pas son propre intérêt ( ! ), et que c’est là une question de système sur laquelle on peut avoir des opinions diverses ( ! ! ).
DEVANT LES QUATRE PUISSANCES. Ai
vous le délivrez à la fois des pièges de la trahison et des dangers de la guerre.
Par cette inconcevable démarche du <x[\ juillet, tout espoir est-il donc perdu? En face d’un pouvoir si faible en réalité que l’est celui de la Russie, en face de moyens aussi criminels que ceux dont cette puissance a fait usage contre l’Angleterre, contre la France, contre l’Europe , le cours funeste des événements peut toujours encore être arrêté sans difficulté , pourvu que dans l’un de ces pays se trouvent réunis l’intelligence qui sait juger les événements et l’élan qui naît de cette intelligence.
La France , en ne séparant pas le peuple anglais de son ministre , devient l’ennemie de l’Angleterre , et force l’Angleterre à devenir son ennemie , et fournit ainsi à ce ministre le moyen d’étouffer les soupçons qui se réveillent contre lui dans toute l’Angleterre , en précipitant sa patrie dans une guerre avec la France.
L’Angleterre n’a pas moins que la France été surprise par ce traité. L’opinion publique en Angleterre ne lui était pas moins opposée que celle de la France. Si le Gouvernement français avait su à l’instant l’atta-
quer sur le point même où il venait de se conclure, il n’aurait eu à combattre qu’un seul homme; mais, par sa note du 24 juillet, il s’annula. Les collègues de lord Palmerston 11e comprenaient rien à la position de l’Angleterre à l’égard de la Russie ; leur opposition sc fondait uniquement sur leur désir de ne point compromettre l’alliance française; mais comme le Gouvernement français ne résistait pas, les membres du Cabinet anglais se virent paralysés dans leur opposition.
LA FRANCE
Avant de prendre cette résolution, lord Palmerston s’était assuré le duc de Wellington, dont on avait su habilement exploiter les vieux souvenirs de rivalité contre la France, et de défiance pour les idées révolutionnaires dont ce peuple et son ministre actuel sont désignés comme les dangereux fauteurs. Les autres chefs du parti conservateur se trouvent ainsi, toujours par le silence de la France, placés précisément dans la même situation, à l’égard de leur chef principal, que les membres du Cabinet à l’égard du ministre des affaires étrangères; en voyant la coalition fermement résolue d’agir, et la France non résolue de s’y opposer, on les voit de jour en jour se rapprocher de l’opinion du duc de Wellington et l’accepter comme la leur propre.
Le public anglais, non moins ému de cette rupture soudaine avec notre principal allié, attendait pareillement de sa part quelque mesure, et du moins un langage clair et décidé; pénétré de son inhabileté à juger une question aussi compliquée , il attendait la décision de la France pour former et exprimer une opinion. L’attitude passive et inerte de la France a changé ces appréhensions du premier moment en une crainte d’avoir obéi à une impression vaine et erronée. Voyant d’ailleurs les deux grands partis politiques s’accorder sur ce point, il dut penser que la politique sur laquelle ils tombaient d’accord était une politique habile et nationale.
L’Angleterre est ainsi conduite pas à pas, par la France , a s’associer à cette politique , et préparée insensiblement à se voir compromise par les conséquences de mesures qui ont pour elle, maintenant, ou paraissent avoir l’approbation tacite de la nation, des trois
Puissances, et de la France elle-même. Cette impression a dû devenir universelle depuis la publication de cette étrange note de M. Guizot, du 24 juillet. Ajoutez à cela que l’on aura grand soin de ne mettre au jour les conséquences du traité qu’au fur et à mesure qu’elles deviendront inévitables. Ainsi, chaque jour est autant de gagné pour accoutumer l’esprit public en Angleterre à un sentiment hostile et dédaigneux pour la France; et je me trompe fort, ou, d’ici à la réunion du Parlement , le ministre qui est aujourd’hui tout-puissant saura mettre à profit l’absence de contrôle sur les actes du Gouvernement, pour compromettre la nation anglaise d’une manière irrévocable.
La Russie peut maintenant dormir en paix. Par ce traité, elle s’est rendue maîtresse du temps; désormais le temps seul lui suffit pour élever sa fortune sur les ruines d’un monde.
Et nous qui avons travaillé pour détourner ces désastres; nous qui les avons annoncés longtemps avant qu’ils apparussent, et avons lutté contre eux, tandis que leur poids croissant nous accablait; nous qui avons essayé à la fois d’arrêter notre propre pays dans sa marche insensée, et d’ouvrir les yeux de la France aveuglée, — n’avons-nous pas le droit de nous tourner vers le Gouvernement français, et de lui dire : «En sacrifiant la France vous nous avez perdus. Si vous aviez accompli envers vous-même ce que vous dictait le plus simple devoir, vous nous eussiez mis à même de sauver l’Angleterre; — si seulement vous eussiez dit à l’Angleterre, comme le voulait la probité autant que la politique, que ce traité était en réalité un traité contre la
LA FRANCE
France; — si vous eussiez fait voir qu’il était la rupture de notre alliance avec vous, ce traité eût été déchiré avant d’être rendu public. — Si vous nous eussiez dit : ce traité est russe, et que, nous démontrant les desseins de la Russie, vous vous fussiez montré résolu de les combattre et de leur résister seul, plutôt que de céder aux menaces de l’Europe devenue son esclave, ou aux séductions coupables par lesquelles on essaierait de vous entraîner, le peuple anglais vous eût compris et se fût levé comme un seul homme pour s’unir a vous sous la bannière de la justice.»
C’était l’unique moyen de salut. Comment , si la France ne protestait pas contre la rupture de son alliance avec l’Angleterre , le peuple anglais pouvait-il renverser l’homme qui venait de briser cette alliance ? Comment pouvait-il savoir a temps que cette alliance était détruite? Si la France avait su parler, il se fût réveillé de son inertie; les collègues de lord Palmerston eussent secoué leur coupable déférence, et cette faiblesse même, que la Russie a si habilement préparée pour l’Angleterre dans toutes les parties du monde afin de la réduire a lui demander protection , fût devenue une raison nouvelle pour repousser cette tutelle désastreuse.
Cette position de la France devenait admirable; car son Gouvernement, en la sauvant elle-même, en affranchissant l’Europe, devenait en même temps le sauveur du pays qui l’avait perfidement attaqué, et dont l’indépendance est perdue désormais par le triomphe de cette trahison.
Au lieu de cela vous vous armez ; — mais les armements ne touchent pas la question diplomatique. La
France tout armée, mais gardant le silence, que peutelle attendre du temps, — sinon que la nation anglaise se mette tout entière contre elle? On arme sans s’expliquer, c’est, qu’apparernment on ne sait que dire. Il était facile de signer une ordonnance pour lever cinq cent mille hommes; autre chose était d’exposer, dans une note diplomatique , des raisons d’État.
M. Thiers hésite à compromettre la nation française avant la réunion des Chambres; — lord Palmerston se hâte de compromettre la nation anglaise avant que le Parlement se rassemble.
M. Thiers craint d’agir au dehors, retenu par sa responsabilité au dedans; — lord Palmerston sait que c’est son triomphe au dehors qui assurera son pouvoir au dedans.
Lord Palmerston agit, — M. Thiers attend : lord Palmerston sait où il va , — M. Thiers est conduit par les événements.
L’indécision de M. Thiers a rendu lord Palmerston tout-puissant. Hélas ! le renversement de M. Thiers n’amènerait aucun avantage pour la France, car il est vraisemblablement le meilleur homme qu’elle possède.
Il y a des événements qui se réalisent parce qu’ils ont été prédits. Il y a des prédictions qui ne se réalisent pas, par cela même qu’elles ont été faites.
a Suivant sa coutume, il ( le duc de Wellington ) écarte « et redoute même l’examen de la situation où il se « trouve , et charge les évènements du soin d’aplanir « les difficultés 1 . »
Ces mots employés par un ambassadeur russe pour dépeindre un premier ministre en Angleterre, ne s’appliquent-ils pas également à tous les ministres et à toutes les nations de l’Europe? Toutes marchent de surprise en surprise, se fiant toujours à l’avenir, n’osant pas envisager le passé, et ne songeant pas même à l’examiner. L’Europe ressemble à la place publique d’Athènes , ne s’agitant que pour recevoir les nouvelles de ce que faisait Philippe.
Dans cette situation d’attente, l’Angleterre a été surprise de se trouver choisie pour être l’instrument autant que la France a été surprise de se trouver désignée pour être la victime.
Ce n’est pas dans la grandeur du génie de la Russie , c’est dans la dégradation de l’intelligence de l’Europe qu’il faut chercher l’explication d’une situation aussi désastreuse. Le mal n est pas dans notre position matérielle, mais dans nos esprits, et c’est ce qui en rend la découverte si difficile; mais c’est aussi ce qui fait qu’une fois le mal découvert, la guérison est prochaine.
Dépêche réservée du prince de Lieven.
La puissance intellectuelle de la Russie a été exercée principalement en nous amenant à commettre des actes injustes; c’est par là qu’elle a su à la fois dégrader le caractère des hommes et des nations , et obscurcir leur intelligence.
La France doit répudier le passé si elle veut que l’avenir présente quelque espoir de sécurité; elle doit respecter des lois que tous les hommes révèrent, si elle veut redevenir assez puissante pour résister à l’injustice, ou seulement s’élever jusqu’à la pensée de le faire.
La France peut-elle comprendre que V intervention est une violation du droit des gens, elle qui ne fait partout qu’intervenir? Ou la France ignore la valeur et la tendance de ses propres actes, ou elle méprise les droits les plus sacrés.
Quel est le Français qui oserait admettre que l’intégrité de l’Empire ottoman est nécessaire à l’existence souveraine de la France, s’il n’a pas répudié l’agression de la France sur Alger, et ses prédilections en Egypte pour tout ce qui n’est pas turc ?
En vertu d’un traité, un acte de piraterie est commis; la France doit résistera l’acte ou bien se soumettre au traité, il n’y a pas d’autre alternative. Si elle résiste , elle ne peut le faire qu’en s’appuyant sur le droit international, et en se déclarant pour son inviolabilité; mais si elle osait parler de droits, les alliés ne riraientils pas d’elle avec mépris et ne citeraient-ils pas aussitôt « le Mexique » et « Buénos-Ayres » ?
Quel doit donc être le résultat des menaces et des insultes faites à une nation qui n’a ni le sentiment ni l’appui du droit? N’est -ce pas, de là, pousser à de
nouveaux expédients de violence, expédients qui ne serviront qu’à justifier les quatre Puissances, en rejetant sur elle l’agression? Et c’est aussi ce qui est arrivé. Elle est menacée par un traité amené par la Russie , mais dont l’exécution n’est possible qu’avec le concours de l’Angleterre , de l’Autriche et de la Prusse. On a obtenu leur consentement en les trompant. — La France reconnut tout d’abord la main de la Russie, et quand elle dénonçait les autres cours comme dupes et victimes, sa première impression était simple et vraie; mais ce furent des pensées d’un moment, des semences pour lesquelles le sol n’était pas préparé, et qui se desséchèrent en y tombant. La France alors s’écrie : «Révolutionnons les provinces rhénanes et l’Italie î » N’estce pas là river les fers, en justifiant les terreurs par lesquelles la Russie enchaîne l’Autriche et la Prusse? et comme s’il ne suffisait pas de ce spectacle d’immoralité et de folie, elle s’écrie un moment après : « Partageons la Turquie et la Saxe, et par là acquérons l’amitié de l’Autriche et de la Prusse!» De sorte que, non contente d’effrayer ses ennemis par l’insurrection , elle menace leurs voisins avec des projets de spoliation.
Si ces pensées n’étaient émises que dans des journaux, quoique rejetées par la sagesse d’un Cabinet et par la probité instinctive d’un peuple, ne voyez- vous pas combien les desseins de la Russie seraient servis par la haine et par le mépris quelles doivent soulever contre la France ? Mais quand nous voyons que pas un homme en France ne considère ces pensées comme criminelles ou folles, quand nous voyons qu’elles sont partagées par les hommes influents et qu’elles in-
spirent les conseils secrets du Cabinet, pouvons-nous espérer que les événements aplaniront les difficultés qui entourent ou diminueront les dangers qui menacent la France ?
En traçant l’histoire des progrès de la Russie, qui est l’histoire de la faiblesse et de la corruption humaine , il est étrange de voir chaque victime tomber à son tour par les mêmes moyens , méprisables en apparence, sans que le sort de l’une soit un avertissement pour l’autre.
Si la Russie vous ressemblait par l’esprit, vous lui ressembleriez par les destinées. La Russie serait-elle ce qu’elle est si elle ne trouvait en vous-mêmes les moyens dont elle use contre vous ? La Russie a des fins et non
des principes, et ce sont vos vaines disputes sur les mots qui lui font réaliser ces fins. Pensez-vous qu’elle n’a pas calculé d’avance que la France, perdant de vue les faits, irait courir après les vaines spéculations, et négligerait ses intérêts pour discuter des principes? Ce résultat qu’elle a travaillé avec tant de soin à amener, n’est-il point réalisé quand la France se contente de dire : « Ceci est une attaque à mes principes. » Ce seul mot de principes n’ôte-t-il pas à la France tout moyen d’échapper à la difficulté en mettant un nuage entre elle et la vérité? Ce mot d’ailleurs ne réveille-t-il pas l’hostilité de l’Autriche et de la Prusse, courant également après des fantômes et se perdant dans les nuages; car l’Autriche et la Prusse sont, à l’égal de la France, et malgré les différences qui les distinguent, gouvernées par les folies du siècle; siècle dans lequel tout ce qui ennoblit l’homme et tout ce qui fait
la valeur des sociétés, la justice, le droit international, les devoirs, et par cela même les droits du citoyen sont foulés au pied, et où ceux qui se disent libres et ceux que régit le despotisme se perdent également dans de vagues discussions sur des formes de gouvernement et de lois qui résument en elles, et perpétuent la confusion qui les produit. Tandis que la France croit expliquer sa position par l’intention des alliés d’attaquer ses principes, elle se fait, peut-être même à son insu, une situation de laquelle elle se croira heureuse de sortir en s’alliant à la Russie contre l’Angleterre.
Deux grandes nations sont ainsi amenées insensiblement à prendre l’une envers l’autre la position de gladiateur. Pas un seul homme en France n’a cherché ni prévu cette situation; un seul en Angleterre l’a préparée de longue main. Tous, celui-là seul excepté, l’abhorrent. Aujourd’hui que ce danger est devant eux , qui les empêche de se donner la main ? Un seul homme les sépare.