I. — LE LIN ET LE JUTE
Je viens de dire « la grande industrie », et je le pouvais,, puisque l'on a vu que, soit pour le lin, soit pour le coton, soit pour la laine, soit pour la soie, plusieurs établissements, dans chaque catégorie occupent plus de 500 ouvriers ou ouvrières. J'aurais peut-être dû, me conformant rigoureusement à la règle jusqu'ici suivie, n'observer que des établissements de cette importance, sans descendre au-dessous.
:382 L'0RGANISATI0:S DU TRAVAIL
de 500. Les circonstances en ont décidé autrement ; mais, comme je ne me suis jamais condamné à ne pas ajouter à Tobservation directe l'observation indirecte, lorsqu'il y aurait de bonnes raisons de la croire correcte et sûre; comme, au contraire, je m'en suis formellement réservé le recours, et que, sur ce point, l'Office du Travail m'apporte, en même temps qu'un supplément de renseignements, un élément de comparaison avec mes observations personnelles, il n'y a donc que demi-mal, si même il y a quelque mal, et l'erreur, si l'on veut qu'il y ait erreur, se trouve à l'avance réparée.
Au demeurant, la formule : a La grande industrie est celle où le travail se fait par établissements de plus de 500 ouvriers » ne saurait être pourtant d'une rigidité également inflexible dans tous les cas. Ce qui est vrai des mines de houille, de la métallurgie, de la construction mécanique, ce <jui est déjà moins vrai de la verrerie, peut ne plus l'être que très peu ou ne l'être plus du tout de l'industrie textile. Là où il y a des entreprises colossales occupant, comme le Creusot ou comme Ânzin, plus de 10,000 ou près de 10,000 personnes, il est clair qu'un établissement qui n'en emploie pas 500 n'est point de la « grande industrie » . En revanche, un établissement de 250 ou 300 ouvriers passera à juste titre pour être de la « grande industrie » là où la plus grande industrie ne dépasse guère ou n'atteint presque pas, — et encore tout à fait exceptionnellement, — 1,000 ouvriers, comme dans la filature et le tissage du lin ; à peine 800, 700, et même 600, comme dans la filature et le tissage du coton (l).
Quoi qu'il en soit, les établissements que nous avons personnellement observés et que nous allons décrire, avoisinent tous les 500. Tous aussi sont situés dans le département du
(i) D'après l'enquête de l'Office du Travail, Snluires et durée du travail dans ^industrie française, t. II, p. 292-344.
Nord, et plus particulièrement au pays de la belle toile, aux alentours de Lille, à Ârmentières ou dans la banlieue d'Armentières. Deux font la filature du lin ; une en fait à la fois la filature et le tissage ; une fait la filature du jute ; deux la filature du coton.
Établissements A et B. — Filatures de lin.
Avant toute observation et toute description, une remarque est nécessaire. La culture et la préparation du lin ont subi, depuis Tavènement de la grande industrie et la multiplication des moyens de transport, des modifications qui ne sont pas loin d'équivaloir à une transformation radicale.
De la culture, nous ne dirons qu'un mot, pour ne pas sortir de notre sujet. Elle couvrait autrefois en France une surface bien plus étendue : dans les pays liniers, chaque fermier avait son lot, qui variait avec la grandeur de la ferme. Comme cette culture exige une terre bien préparée et bien nette, elle demandait des sarclages nombreux et soignés, qui procuraient à beaucoup de femmes et de jeunes filles un salaire qu'elles auraient pu difficilement tirer d'ailleurs. La récolte, mûre en juillet, ouvrait en quelque sorte la série, qui continuait par le seigle, le blé, etc., sans que, par conséquent, il y eût double emploi ou manque à gagner d'un côté ce que l'on gagnait de l'autre. La concurrence des lins de Russie, leur bon marché fréquent, ont porté à la culture du lin français un coup assez rude pour aller presque jusqu'à la tuer.
La préparation s'en est elle-même ressentie. On sait en quoi consiste cette préparation. Le lin, aussitôt arraché, est séché sur place, mis en chaîne, c'est-à-dire en petits tas, et, dès que la dessiccation est suffisante, rentré, égrené, puis
soumis au a rouissage » et au « teillage » . En cela encore, le progrès s'est affirmé par des effets qui n'ont pas d'abord été tous bienfaisants. Tant que Tusage des machines agricoles ne s'était point généralisé, les fermiers étaient obligés de garder pendant l'hiver quelques ouvriers. Les travaux de la ferme ne prenant pas tout leur temps, ces quelques ouvriers rouissaient le lin et le teillaient à petites journées. Certes, ils le faisaient dans des conditions d'hygiène déplorables, et il suffit de le constater pour regretter moins qu'il n'en soit plus ainsi. Mais alors, dans ce milieu simple et pauvre, on nV regardait pas de si près ; le profit cachait, effaçait ou compensait les inconvénients : la préparation, ainsi menée, ne coûtait rien ; le lin était prêt à être vendu après l'hiver, et la récolte rendait son prix plein, puisqu'il n'y avait même pas à en déduire le salaire, dans tous les cas forcé, des ouvriers. C'était de l'industrie primitive et rudimentaire, l'enfance de l'art, si l'on veut, mais on avait le lin à très bon compte, et tout ouvrier pouvait le travailler. Plus tard, quand se répandit l'usage des machines, les bras furent moins employés, et bientôt l'importation acheva ce que la machine avait commencé : les ouvriers se virent congédier, l'hiver venu ; l'ancien mode d'opérer devint complètement impossible. A la forme familiale succéda, si l'on ose user de cette expression, la forme «industrielle » de l'industrie du lin. I^ passage de l'une à l'autre se fit à ce moment, et se marqua premièrement par un partage. Il serait bien prétentieux, pour dire des choses qui peuvent être dites tout uniment, de faire appel au langage de la sociologie ; et pourtant, c'est cela : rindustrie du lin progresse en se différenciant, et parce qu'elle se différencie. Le rouissage se sépare du teillage. Le rouissage continue à se faire chez le fermier. Quant au teillage, il est, dans cette période intermédiaire, entrepris, tantôt « à façon » , tantôt à leur compte, par des maîtres
ieilleurs qui procèdent soit à la main, soit mécaniquement avec un outillage d'abord médiocre, mais qui va se perfectionnant.
Seulement la concurrence des lins de Russie redouble, celle du coton s'accroit formidablement : Tindustrie des maîtres teilleurs n'est qu'une petite industrie ; et, trop faible pour résister, elle recule et cède devant lag^rande, qui, peu à peu, couvre tout et étouffe tout de son ombre. Plus d'ouvriers aptes par habitude à ce travail ; les fermiers, qui, alléchés par l'appàt de la prime, n'ont pas absolument abandonné la culture du lin, mais qui ne peuvent cependant le faire rouir ni le teiller, conservent dans leurs gran^jes la récolte de plusieurs années, en attendant qu'il plaise à Tun de ces entrepreneurs rouisseurs et teilleurs, à présent si rares, de les en débarrasser au prix que lui-même fixera, et qu'il cherchera, évidemment, le plus bas possible.
L'insuffisance de la culture du lin a peut-être, pendant un certain temps, arrêté le développement du teillag^e ; en retour, l'insuffisance du teillage arrête maintenant la reprise de la culture du lin. On s'en rend compte, et l'on y voudrait porter remède : diverses corporations s'efforcent d'exciter par des récompenses les inventions favorables au rouissage et au teillage, et divers essais ont été tentés, avec plus ou moins de succès, mais sans que rien de bien pratique ait encore été trouvé. L'installation d'un rouissage industriel est fort coûteuse, ses opérations non moins coûteuses, les chances d'un bon résultat, mesuré au rendement en fibres, toujours douteuses. Une matière première d'une valeur en elle-même minime a besoin de manipulations simples et ne la grevant point d'une surtaxe lourde. Mais, si le rendement est incertain, la fibre alors revient cher, et il faudrait qu'elle ne fût pas chère pour que le lin français pût lutter d'une part contre les lins étrangers et d'autre part contre le coton.
Cette explication préalable donnée, — et elle intéresse de tout près les ouvriers qui, même dans la filature et le tissage, vivent du travail du lin, — entrons dans une de ces usines où, de France ou de Russie, de chez nous ou d'ailleurs, le lin arrive roui et teille. C'est un vaste atelier, ou plutôt ce sont de vastes ateliers, comme Roland voulait que fussent, pour être des a usines » , les forges et les fonderies ; et, dès le «euil, on a, comme dans les fonderies et les forges, l'impression de la grandeur. Mais Ton n'a pas au même degré l'impression de la puissance ; ici, ce n'est pas la force, c'est Tadresse qui est reine : habileté précise et agilité ; au lieu d'un poing qui tombe, des milliers de doigts menus qui courent : toute la différence de la broche ou de l'aiguille au marteau-pilon. L'air est ou d'une humidité chaude et pesante, ainsi que dans les serres réservées à certaines plantes tropicales, ou chargé et comme embrumé de poussière, suivant qu'il s'agit de a filature au mouillé » ou de « filature au sec » .
Du reste, qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre, l'organisation du travail est identique. Le travail est divisé entre les cinq catégories suivantes : peignage, cardage, préparation, filature (filage) , dévidage. Les services accessoires sont représentés par l'atelier des mécaniciens, les magasins, etc. On distingue, au peignage : les garçons de machines ou presseurs, les partageurs et émoucheieurs , les repasseurs, les peigneurs ; à la préparation : les étirageuses, les éialeuses, les banc^bro^ cheuses ; k la filature, les démonteuses, les metteuses en ordre, les Jileuses, Le personnel dirigeant se compose, — et c'est, dans les établissements de ce genre, la composition ordinaire, — d'un directeur, d'un contremaître par catégorie, avec des chefs d'équipes pour adjoints, surtout au démontage et à la filature.
Ainsi est organisé le travail à l'usine A, et ainsi est-il
l'industrie textile. — LE LIN 387
encore organisé à Tusine B, filature de lin et d'étoupes au sec.
Au résumé, quatre spécialités au peignage et repassage, une ou de;ix à la carderie, quatre à la préparation, quatre encore au filage, et une au dévidage, sans compter les spécialités qui n*en sont pas ou qui en sont à peine, graisseurs, balayeurs, et même surveillants, quoique les surveillants doivent être, eux aussi, spécialisés par atelier : en tout, une quinzaine de catégories.
Sur la manière dont ce personnel se distribue par âge, j'ai eu quelque difficulté à recueillir les renseignements minutieux que je désirais. De Tusine B, mon questionnaire m'est revenu, quant à ce point, sans réponse, et, de Tusine A, on s'était contenté tout d'abord de me répondre, d'un mot, que l'on compte a en général, dans la filature de lin » :
Hommes au-dessus de 18 ans 25 pour 100
— au-dessous — 12 —
Femmes aunlessus de 18 ans 47 pour 100
— au-dessous — 16 —
Mais, au-dessus de 18 ans, jusqu'à la limite d'âge qu'impose la vieillesse, il y a une très longue échelle à monter, puis à redescendre ; et il y en a une, d'autre part, bien que beaucoup plus courte, au-dessous de 18 ans, jusqu'à la limite inférieure qu'impose la loi. a Au-dessus de 18 ans, » et « audessous » , c'est vague. Les statistiques de l'Office du Travail n'apportent malheureusement pas, à cet égard, une bien grande précision. Elles se bornent à constater, sous la rubrique trop compréhensive et dans le cadre trop élastique d' « industrie linière, lin, chanvre, jute et succédanés » , que, sur 100 ouvriers, 17,84 ont moins de 18 ans, 16,43 de 18 à 24 ans, 21,54 de 25 à 34 ans, 17,43 de 35 à 44 ans, 13,26 de 45 à 54 ans, 9,36 de 55 à 64 ans, 4,14 plus de 64 ans.
388 l'organisation DD TRAVAIL
Le point culminant est de 25 à 35 ans, après quoi la courbe s'abaisse par une inflexion constante et progressive. Jusqu'à 18 ans, Tafflux à la profession est très abondant : elle part, pour ainsi dire, à plein, pour ne subir, vers la vingtième année, à Tappel des conscrits, et vers la vingtquatrième année, à leur libération, que le fléchissement dont le service militaire est la cause au moins indirecte, par le déchet inévitable de ceux qui se casent dans quelque fonction et ne retournent plus au métier. Dans l'industrie textile, on vit, ou, ce qui n'est pas tout à fait la même chose, on travaille plus vieux que dans les mines, dans la métallurgie, dans la construction mécanique, dans la verrerie. En cela encore se marque la variété du type industriel entre ces industries de force et cette industrie d'adresse ; et c'est enfin un de ses caractères, qu'elle occupe beaucoup de maind'œuvre féminine et de main-d'œuvre jeune. Sur 100 femmes ou filles qui travaillent dans a l'industrie linière » , 24,32 ont moins de 18 ans, 32,26 de 18 à 24 ans, 21,86 de 25 à 34 ans, 10,83 de 35 à 44 ans, 5,65 de 45 à 54 ans, 3,18 de 55 à 64 ans, 1 ,90 seulement au-dessus de 64 ans.
Sans doute, je tiens à le répéter, ces chiffres eux-mêmes ne parlent pas aussi clairement qu'il le semble, parce que la formule, qui embrasse trop, étreint mal, confondant et mêlant, dans l'unique terme d' « industrie Hniére » , outre le chanvre, le jute et leurs succédanés avec le lin, à la fois la filature et le tissage. Ils prêtent cependant matière à quelques remarques intéressantes, dont l'une est que l'ouvrière, dans l'industrie textile, est plus jeune que l'ouvrier; autrement dit, alors que, pour les hommes, la courbe ascendante n'atteint le sommet qu'à Tàge de 25 à 34 ans, pour les femmes, elle l'atteint dès Tàge de 18 à 24 ans : pour les hommes, elle ne commence à décroître, et assez lentement, qu'après 35 ans ; elle décroit déjà, pour les femmes, et beau-
coup plus rapidement, par bonds qui, de dix ans en dix ans, font tomber la proportion de près de moitié, après la vingtcinquième année C'est justement à Tâge où le service militaire prend les hommes que les femmes se trouvent le plus nombreuses à la fabrique ; plus tard le mariage et surtout la maternité les reprennent, et je ne voudrais point affirmer témérairement, mais je crois qu'on pourrait expliquer en partie et presque mesurer leur diminution par l'augmentation de leurs enfants. Ajoutons à cette première raison la double fatigue de l'atelier et du foyer; puis, au fur et à mesure que la vieillesse vient, les infirmités venues avec elle, ou un peu avant elle : voilà pourquoi, contre 17,43 pour 100 d'hommes de 35 à 44 ans et 13,26 pour 100 d'hommes de 45 à 54 ans, on ne trouve plus, dans l'industrie linière, que 10,83 pour 100 de femmes de 35 à 44 ans, et 5,65 pour 100 de femmes de 45 à 54 ans. Au delà de 55 ans, il y a encore, on vient de le voir, plus de 9 pour 100 d'hommes; mais, pour les femmes du même âge, la proportion est moins forte des deux tiers : à peine 3 pour 100 ; et, vers la limite, passé 64 ans, il reste plus de 4 pour 100 d'hommes, mais pas 2 pour 100 de femmes à l'usine.
Est-ce que le travail dans la filature du lin est très pénible ; et, s'il l'est, pour quelle catégorie d'ouvriers ou d'ouvrières l'est-il plus particulièrement? Contre lui on peut tout d'abord invoquer, — et l'on ne s'en est pas fait faute, — ses circonstances mêmes, les circonstances du milieu, ici la poussière, là l'humidité. Il est vrai que, dans la filature au mouillé, ou, pour ne rien dire qui ne soit rigoureusement exact, dans les filatures de lin où le filage se fait au mouillé, et dans l'atelier seul où ce filage s'opère (il n'y a pas d'autre différence entre la filature au mouillé et la filature au sec], la matière préparée pour le métier à filer passant à travers un bain d'eau chaude, il se produit des émanations de
vy
vapeur; comme une haute température est nécessaire, il n'y a point ou il n'y a que peu de ventilation ; et comme les fils imprégnés d'eau en rejettent l'excédent, le pavé de la salle est toujours ruisselant. L'odeur du lin roui et trempé, jointe à cette humidité et à cette chaleur, accroît encore pour sa part et l'incommodité et l'insalubrité de l'atelier ; aussi, — c'est l'expression même dont se sert un patron dans la réponse qu'il a bien voulu m'adresser, — « la situation des ouvrières de cette catégorie laisse-t-elle beaucoup à désirer » .
Celle des « gamins » ou « garçons presseurs » ne vaut pas mieux, pour un autre motif. Leur besogne consiste à serrer avec des écrous des plaques de fer entre lesquelles on « presse » le lin pour l'assouplir ; ces plaques pèsent environ quatre kilos ; or, il faut que les garçons presseurs fassent le mouvement de les élever à cinquante centimètres au-dessus de leur tête, et répètent ce mouvement trois ou quatre fois par minute pendant toute une journée de travail continu, ininterrompu, ou qui le serait, si l'on ne leur donnait, pour souffler un peu, et se déroidir les bras, quinze minutes de repos au déjeuner.
Puisque je vais cherchant la u peine » du travail, dans la filature du lin, la peine du travail est ici ; il faut être juste, elle n'est, si l'on le veut, qu'ici ; mais elle y est, personne ne le conteste, et on ne l'atténue pas en disant des garçons presseurs : a L'habitude est une seconde nature, et le travail continu ne les fatigue guère » . L'habitude ! mais si elle va jusqu'à les réduire à l'état de machines inconscientes, insensibles et inertes, si tout le travail n'est que de donner une certaine quantité de force et de porter, un certain nombre de fois en un certain temps, un certain poids à une certaine hauteur, pourquoi faire des hommes-machines ; pourquoi ne pas recourir du premier coup à la machine qui n'est que
cela, qui n'a été inventée que pour cela, qui ne peut servir qu'à cela ; pourquoi ne pas substituer tout de suite au bras de chair le bras de fer ? Il semble que ce soit Taffaire d'un levier coudé. Le mal s'aggrave de ce que ce sont des garçons, des gamins, que l'on embauche au sortir de l'école, à partir de 13 ans, parfois même de 12, par une tolérance de la loi, et dont les plus vieux ne dépassent pas 17 ans. Ne pourrait-on du moins, — si la machine ne se prête point à les remplacer, et s'il y faut absolument, jusqu'à ce que l'on ait trouvé l'engin possible et pratique, des muscles humains, — remettre à des hommes faits ce travail simple, mais qui exige une grande dépense de force?
Les deux solutions se présentent à l'esprit : l'une ou Tautre, mais pas la troisième ; ou la machine, ou l'homme, mais pas l'enfant. Malheureusement, nous sommes dans le domaine des réalités, non sous l'empire de la logique ou sous le règne de la justice idéale. Et les choses ne vont pas si facilement. On n'a pas encore la machine; et quant à donner à des hommes faits le travail que fournissent aujourd'hui les garçons presseurs, il y a un obstacle, qui est, platement et, au gré de certains, « bourgeoisement, >» mais durement et inflexiblement tout de même, la question d'argent. Les gamins sont, en moyenne, payés l fr. 75 par jour. Un adulte, ou seulement un jeune homme au-dessus de 18 ans, se payerait le double, soit 3 fr. 50. Pour une filature qui occupe une vingtaine de garçons presseurs (c'est déjà sans doute une filature importante), l'augmentation, de ce seul chef, ressortirait au bout de l'année à une dizaine de mille francs. Or, il parait que l'état de l'industrie est si précaire et la concurrence si âpre, que c'est là un surcroît de charges que, dans les circonstances présentes, peu d'établissements supporteraient sans plier.
Telle est, quand on leur en parle, l'unanime réponse des
patrons ; etTonnenous fera cependant pas croire qu'ils soient de pierre, qu'ils niaient ni yeux^ ni oreilles, ni cœur, ni entrailles, et que le dieu Mammon les ait, en les touchant ou en se faisant toucher par eux, métamorphosés tous et comme métallisés en autant de coffres-forts ! Voici ce que l'un d'eux m'écrit, à propos, justement, des garçons presseurs : « Garçons de machines. Cette catégorie comprend les jeunes garçons de 12 à 13 ans jusqu'à 17 ans. C'est le travail le plus dur de la filature ; pas une minute à perdre ; maniant des presses de 4 kilogrammes, dans lesquelles ils insèrent le lin, ces jeunes gens doivent à tout instant déployer une somme considérable de travail. Ce travail forcé est-il bon au développement du corps, il est permis d'en douter ; les spécimens de cette catégorie n'offrent généralement pas de beaux sujets. Ce travail a été naturellement en butte aux attaques des chefs socialistes qui étaient venus apporter la bonne parole pendant la grève. Mais il semble n'y avoir jusqu'à présent aucun remède. D'autre part, l'atmosphère dans laquelle ces garçons travaillent est toujours chargée de poussière, malgré la ventilation. On ne pourra jamais chasser entièrement cette poussière; pourtant il y a progrès dans la ventilation. » A un patron qui voit avec ces yeux-là, on peut sans crainte demander d'aller jusqu'à l'extrême limite dans la voie des sacrifices nécessaires ; et il est loin d'être le seul qui veuille voir, le seul qui sache consentir. Au surplus, combien de patrons sont ou d'anciens ouvriers ou des fils d'ouvriers ? Et combien ne s'en souviennent pas ?
Ainsi, la chaleur humide, la poussière, le trop grand effort imposé à des ouvriers trop jeunes : à cette triple cause, ou plutôt à l'une ou l'autre de ces trois causes pour chaque catégorie ou spécialité, tient la a peine du travail » dans la filature du lin. La durée de la journée de travail est uniformément de dix heures, en vertu de la loi du 30 mars 1900,
applicable aux établissements qui emploient ensemble des hommes, des femmes et des enfants ; loi qui arrivait à son second a palier n , selon le terme mis à la mode pour elle, au 1*' avril dernier, et dont Texécution a été la principale raison ou le principal prétexte des grèves récentes. Mais le temps de travail effectif est souvent un peu moindre. Il .est, pour les garçons presseurs, diminué d'un quart d'heure par le déjeuner ; pour d'autres, en deux fois, d'une demi-heure et ramené de la sorte à neuf heures et demie.
Parmi ceux qui ne font que neuf heures et demie de travail effectif, sont, à l'atelier de peignage, les repasseurs, tous hommes faits, qui achèvent l'ouvrage des machines à peigner, en étant, sur des peignes fixes, les étoupes, boutons et impuretés qui peuvent se trouver encore dans les cordons ou poignées de lin peigné; travail continu et qui exige un effort plus ou moins grand suivant le genre de lin, mais constant, tel en somme que deux courts repos dans la journée, un le matin au déjeuner, l'autre au goûter vers quatre heures, paraissent indispensables. Non seulement l'effort est continu, et le bras, quoique plus vigoureux que celui des garçons presseurs, se lasse par la continuité même du mouvement indéfiniment répété, mais la position que l'ouvrier doit prendre, penché sur les cordons de lin et forcé par conséquent de respirer la poussière qui s'en échappe, cette posture au travail est déjà une gêne. Quoique l'on ait depuis quelque temps, en Angleterre, installé une ventilation spéciale pour les repasseursy et qu'il soit reconnu que cette ventilation atténue en grande partie les inconvénients de la poussière émise par le lin, cependant le système est peu ou n'est pas encore appliqué en France, où, de l'aveu commun, il reste beaucoup à faire, surtout dans les anciennes filatures, et où sans doute on ferait plus volontiers ce qu'il faut faire, si les années n'étaient de plus en plus mauvaises et s'il n'y avait pas
39V l'organisation DU TRAVAIL
lieu de regarder autant à la dépense. Néanmoins, petit à petit, et à petits frais, pourraient être réalisées, en attendant mieux, des améliorations qui ne seraient pas à dédaigner.
On appelle surveillants les hommes qui a surveillent « les garçons de machines, et qui, tout en ayant charge de la bonne tenue et de l'entretien des machines, ne font personnellement que peu de travail manuel, et de travail peu fatigant : ils profitent des deux arrêts d'un quart d'heure, comme en profitent, au surplus, tous les ouvriers du peignage. Le magasinier, les hommes de peine, occupés à porter les balles de lin ou les balles d'étoupes, à placer et à ranger les marchandises, à préparer des mélanges d'étoupes, etc.,. doivent naturellement fournir un certain effort, mais cet effort n'est pas continu : il y a pour eux des intervalles où il est permis de respirer; ici, dans cette atmosphère poussiéreuse, tt respirer » n'est nullement pris au figuré : ne pas respirer est la plus grande peine, et respirer est le plus grand besoin.
Les partageurs sont les hommes qui disposent le lin par poignées régulières pour les machines à peigner ; ceux-là, leur travail, en lui-même, n'est pas très dur, mais il ne leur laisse presque pas de répit ; surtout, ils ne respirent pas : on ne peut pas, on ne pourra jamais peut-être les mettre tout à fait à l'abri de la poussière qui s'échappe du lin qu'ils partagent ; et l'on aura beau perfectionner la ventilation générale de l'atelier ; ils ont, en travaillant, les mains trop près du visage, ils sont, pour ainsi parler, trop collés sur ces paquets de lin qui sont aussi de vrais paquets de poussière, pour n'en pas avaler plus ou moins, au détriment de la gorge et des bronches. Et c'est d'autant plus regrettable, qu'il s'agit là de jeunes gens de 18 à 25 ans, dont le développement s'achève, et à qui il faudrait de meilleures conditions pour tirer dans la plénitude de sa force, de l'enfant qu'ils ont été,
rhomme qu'ils promettaient d'être. Les mêmes observations s'appliquent aux emballeurs d'éloupe, graisseurs ,- etc., mais une autre observation les domine toutes : dans cet atelier du peîffnage, nous n'avons vu que des hommes; dans l'atelier voisin, à \di préparation^ nous n'allons plus trouver que des femmes.
Le travail de la préparation est en effet un travail essentiellement féminin, qui demande de l'attention, du soin, et même de la minutie, mais point ou très peu d'effort musculaire. L'ennemi, c'est toujours la poussière. Une ventilation mécanique de l'atelier des préparations serait possible, mais coûteuse, et la même excuse revient : « Dans le mauvais état présent des affaires... ». A cette ventilation parfaite, en attendant que des jours heureux permettent de l'introduire, on supplée tant bien que mal, plutôt mal ou pas assez bien, par des appels d'air et des courants d'air. De même à la carderie, Cardeurs et cardeuses n'ont pas non plus un travail bien pénible. Leur personnel, — et d'ailleurs, en partie, celui des préparations, — est à l'ordinaire recruté parmi les sujets les moins bien doués, soit intellectuellement, soit physiquement, et l'un des patrons que j'ai interrogés fait observer à ce propos, non sans raison, que, si les salaires sont faibles pour quelques catégories, au moins y a-t-il dans ces catégories des travaux qui permettent de vivre, petitement et pauvrement sans doute, mais enfin de ne pas mourir, à des gens que leur défaut d'aptitude condamnait à ne pas trouver mieux et exposait à ne gagner rien.
A la filature, quand « le travail est bon » , c'est-à-dire quand la matière est bonne, le travail des fileusesest « léger» et, comme à la préparation, réclame plus de soin que d'effort. Si, au contraire, la qualité du lin ou des étoupes est médiocre, la besogne devient plus pénible, car alors il faut « être sur pied » et « se dégourdir » . Toutefois, comme il est de l'intérêt des patrons que le fil « tienne » et « donne de
^96 1/ORGANlSATION DU TRAVAIL
4a production « , ils ne supportent pas que la matière soit trop mauvaise, ^t par conséquent la peine des fileuses n'est jamais extrême. Celle des démonteuses est moindre encore. Ce sont, il est vrai, de toutes jeunes filles, des apprenties; mais leur travail est intermittent : une demi-heure d'activité implique pour elles un quart d'heure d'arrêt ou de repos : que n'en peut-on dire autant de l'atelier Ae% préparations, où la loi des Dix heures a eu cet effet imprévu, en tous cas non voulu, — péché du législateur ou d'un autre ? — d'imposer à tant <l'ouvrières un travail sans repos ni arrêt !
L'opération du dévidage se fait en général mécaniquement. Comme presque tous les travaux qui, dans la filature du lin, sont confiés à des femmes, elle exige surtout de l'attention, mais une attention soutenue, et même tendue, qui est, en ce genre d'ouvrage, la principale fetigue. L'hygiène <les salles de filage et de dévidage, longtemps défectueuse, s'améliore : elle est bonne, maintenant, ou tout près de l'être ; l'hygiène des salles de carderie commence à l'être; partout on installe des ventilateurs, plus utiles là que nulle part, car nulle part davantage la poussière n'épaississait l'air ^t nulle part davantage on n'était forcé de respirer cet on ne sait quoi d'irrespirable, il faudrait presque dire de manger l'espèce de bouillie que fait, dans l'humidité chaude des filatures, le mélange de l'air trop avarement mesuré et de la poussière du lin.
Les ouvriers spéciaux, compris dans la catégorie : Divers^ — si l'on en peut former une catégorie, — ne sont pas à plaindre. En tant que la définition de la peine du travail : « une action rapide et continue à une haute température » , «'applique aux industries textiles, ils sont de ceux qui ont le moins de peine, puisqu'ils se reposent quand ils se sentent fatigués et qu'ainsi, lors même que les deux autres conditions, l'élévation de la température et la rapidité de l'action.
seraient réunies, la troisième manque^ qui n'est pas non plus. nég^Iigeable, la continuité.
En regard de la peine, mettons à présent le prix du travail. Et d'abord portons pour ordre ou pour mémoire le contre--^ maure du peignage, qui est un « seigneur » de la filature, im o demi-patron » , et qui touche 42 francs par semaine, — soit 7 francs par jour. A côté ou au-dessous de lui, toujours^ au peignage, les repasseurs, selon leur capacité et sans doute selon leur âge, reçoivent de 24 francs à 27 fr. 10 ; le surveillant a 10 centimes de plus par semaine, 27 fr. 20 ; le magasinier^ 23 francs ; les hommes de peine, 18 et 19 francs ; les^ partageurs, tous uniformément 16 francs ; les emballeurs, 18, 16, et, quand ils n'ont que 17 ou 18 ans, 14 francs par semaine. Avec eux, nous entrons dans la classe des adolescents, garçons ou gamins, à salaires d'enfants. Le graisseur, âgé de 18 ans, gagne 16 francs; les garçons de machine (de 15 â 17 ans) en gagnent 12, s'ils sont de la première catégorie ; 10 fr. 50 et 10 francs, s'ils sont de la deuxième ;
9 fr. 50, s'ils sont de la troisième ; apprentis, de Tâge de 1 3 ans et demi â l'âge de 1 5 ans (il y en a même un de 1 7 ans) ,. ils gagnent, suivant la catégorie dont ils relèvent, 6 francs,. 8 francs, 8 fr. 50, 9 francs, 9 fr. 50 et, au maximum,.
10 francs par semaine.
Aux préparations, les étaleuses, presque toutes mineures,, gagnent 11 fr. 50 à 13 francs, la plupart 12 francs 50 ; une apprentie majeure, 11 fr. 50, une apprentie de 15 ans, 10 francs; \e% banc-brocheuses touchent un salaire hebdomadaire qui va de 13 â 16 francs ; elles sont toutes mineures ; les étirageuses reçoivent de 11 à 13 francs ; elles ont des apprenties de 14 à 17 ans, ou même majeures, qui gagnent 7 fr. 50, 8 francs, 8 fr. 50, 9 francs, 1 1 francs et 12 francs. Quatre soigneuses, de 14 ans, touchent de 6 francs à 7 fr. 50..
A la carderie, les cardeurs, de 18 à 25 ans, gagnent de-
12 fr. 50 à 15 francs ; et voici, dans cet atelier encore, deux ^tirageuses, de 20 ans, qui touchent 11 francs et 12 francs; deux graisseurs^ — hommes faits, — ont respectivement 15 francs et 19 francs par semaine.
A la filature, les fileuses, toutes mineures, gagent 1 1 francs par semaine, si elles sont fileuses de lin, 1 5 francs, et 1 5 fr. 50, si elles sont fileuses d*étoupe$. Les metteuses en ordre de lin (de 15 à 17 ans) ont 10 francs ; les démonteuses de lin (de
13 ans et demi à 17 ans) reçoivent 6 francs, 8 fr. 50, 9 francs, et 9 francs 50 ; les metteuses en ordre d'étoupes gagent 11 francs (elles ont de 15 à 20 ans), et les démonteuses
<l'étoupes^ qui ont de 14 à 18 ans, reçoivent, par semaine, 6 francs, 7 francs, 7 fr. 50, 9 francs, 10 francs au plus; la forteusede bobines^ âgée de 15 ans, a 10 francs.
Au dévidage, les ouvrières sont presque toutes majeures : «lies gagnent de 13 fr. 10 à 18 fr. 50 ; cinq seulement ont de i 4 ans et demi à 1 8 ans ; elles gagnent de 1 2 fr. 1 0 à 1 6 fr. 45, •plus encore d'après leur aptitude que d'après leur âge.
Par ouvriers spéciaux ou divers, on entend ce qu'en toute . industrie on pourrait nommer les services auxiliaires, et quelques autres, plus véritablement spéciaux, dont Tindustrie delà filature réclame le concours : chef mécanicien à 42 firancs et mécaniciens à 30 et 24 francs par semaine ; conducteurs de machine à 30 francs ; chauffeurs à 27 et à 22 francs ; tourneur à 28 fr. 50; menuisier à 30 francs; aide-démonteur k 17 francs; contremaîtres à la préparation à 25 et à 27 ; contremaître à la {garderie à 22 ; giaisseur à la préparation et graisseur à la filature à 22 et à 21 francs ; secoueur de déchets à 17 francs; chef paqueteur à 30 francs et paqueteur à 23 francs ; couseur de rubans à 12 francs ; et enfin, pour que l'usine ne soit pas trop triste, pour mettre un peu de vert dans ce noir et dans ce çrisj jardinier à 16 fr. 50.
Tels sont les salaires à l'usine A ; et, à la mesure que nous
avons adoptée pour les hauts, moyens et bas salaires, il n'y a pas à dissimuler que, sauf des exceptions très rares, ce sont à peu près tous de bas salaires. Ce sont pourtant ceux que Ton paye dans toute la filature ; je me trompe : dans toutes les filatures du département du Nord, où ils sont encore plus élevés, ou moins bas qu'ailleurs, notamment dans la Somme. En résumé, et pour donner une sorte de prix-courant, il est admis que, dans la filature du Nord, un homme de peine gag^ne 3 francs par jour ; un peigneur ou un repasseur ^ hommes faits, majeurs et souvent mariés, 4 francs ; parfois un peu plus, suivant la quantité ou la qualité du travail; un partageur on un émoucheteury au-dessus de 18 ans, 2 fr. 65; un garçon de machine de 13 à 17 ans, 1 franc, 1 fr. 50, 1 fr. 60, 1 fr. 75 et 2 francs ; un emballeur ou un graisseur de peignage (18 ans et au-dessous) de 2 fr. 35 à 2 fr. 65 ; une apprentie à l'atelier des préparations, à 13 ans, 0 fr. 75, à 16 ans, 1 fr. 85, salaire maximum pour la conduite d'un étirage, avec une gratification pour tout travail supplémentaire. Une éiakuse reçoit de 2 fr. 10 à 2 fr. 25 ; une bano-brocheuse, de 2 fr. 15 à 2 fr. 35 ; une fileuse, 2 fr. 50 sur métier ordinaire, quelques centimes de plus sur un grand métier. Une démonteuse débute, vers 13 ans, à 0 fr. 75, pour arriver, par augmentations successives, à 1 fr. 50 et 1 fr. 65 ; à 16 ou 17 ans, elle passe metteuse en ordre et touche de 1 fr. 65 à 1 fr. 90 ; après quoi, elle passe fileuse, — ce qui comble et doit épuiser toute son ambition. La moyenne d'une dévideuse adulte, soit aux pièces, soit à la journée, est de 2 fr. 50 ; celle des cardeurs ou cardeuseSy de 2 fr. 10 à 2 fr. 50. Graisseurs, mécaniciens, menuisiers, tourneurs, contremaîtres, les spécialistes d'une profession qui n'est pas le unskilled labour, et à la connaissance ou à la pratique de laquelle il ne peut suppléer, ont, de tous les ouvriers, les meilleurs salaires, variant de 3 à 7 francs par jour.
400 L'OUGANISATION DU TRAVAIL
Pour avoir le gain annuel, il n'y a qu'à multiplier par 300 jours ces salaires quotidiens : on trouve alors des sommes qui vont de 225 francs à 2,100, en passant par 300, 450, 480, 495, 540, 600, 645, 695, 700, 750, 795, 800, 900, 1,200, et en se fixant surtout aux environs de 500 à 800.
Encore une fois, ce n'est pas un çros budget de recettes ; et il ne faut pas un gros budget de dépenses pour en venir à bout. Tout à l'heure, en copiant quelques-uns de ces chiffres, mon cœur battait et ma main tremblait, comme au temps où je recueillais, douloureusement tracés, de leurs doigts plus habiles à manier l'aiguille que la plume, sur des chiffons de papier graisseux, les budgets de misère des petites ouvrières parisiennes ! Je sais bien que les mêmes salaires n'ont cependant point la même valeur en tous lieux, que 225 francs représentent plus ici que là ; que ces 225 francs doivent se compter moins en espèces qu'en échanges, moins en pièces d'argent qu'en marchandises, qu'en objets d'utilité. Et je sais aussi que, pour beaucoup, femmes, filles et jeunes garçons, ce ne sont que des salaires d'appoint, qui viennent s'ajouter au gain du mari ou du père, et grossir le maigre trésor de la famille. Je sais enfin que la plupart de ces jeunes gens, de ces filles et de ces femmes n'ont pas le choix ; que s'ils ne gagnaient pas cela, ils ne gagneraient rien, ce qui fait qu'il s'en présente toujours plus qu'on n'en demande, pour gagner si peu... Et c'est le tranchant de la règle d'airain, c'est le mordant de la vis sans fin du sweating System.,.
Il en est ainsi, je le sais ; mais que faire pour qu'il puisse en être autrement? Car, dans le Nord, pays de mines et de métallurgie, à salaires forts et à vie chère, 225 francs, peu de chose en soi, demeurent peu de chose par ce qu'ils procurent; et, dans le Nord comme à Paris, dans les industries textiles comme dans la mode et dans la couture,
comment ne pas songer avec ang^oisse à celles pour qui ce n*est pas un salaire d'appoint, mais tous les moyens d'existence ; qui n'ont ni mari, ni père ; qui sont seules; que le mal guette sous mille formes, dont la pire est peut-être qu'il leur faille plus que de l'héroïsme, de la sainteté, pour rester seules? Elles n'ont, aussi bien, créatures de chair chez qui Ton n'a pas eu le loisir de cultiver l'esprit et d'affermir la conscience, que trop de penchant à ne pas le rester. Combien de jeunes gens et de jeunes filles ne pensent qu'à s'affranchir du joug de leurs parents, à quitter la maison, à s'en aller en quelque chambre garnie fonder un faux ménage !
Ce n'est certes pas que le bon exemple manque, mais le mauvais abonde et éclate : les pères et les frères eux-mêmes ne se retiennent pas d'en donner le scandale. Trois jours de cabaret, le samedi, le dimanche et le lundi, sans compter, pour les hommes, les combats de coqs et les concours de pigeons, avec les paris qui s'y engagent et les ripailles qui les accompagnent ; pour les femmes, la toilette, et, de temps à autre, des goûts ou des défauts moins innocents... L'extrême difficulté de la vie, l'extrême facilité de la tentation ; et voilà comment s'ouvre et s'envenime une plaie sociale ! Les démagogues du socialisme ont tort de dire que la faute en est tout entière aux patrons ; mais les patrons auraient tort de se désintéresser de la question en disant simplement que u ces bons apôtres » ont, devant eux, s'ils le veulent a un beau champ d'évangélisation ». Il y a de la faute des uns et des autres ; il y a à m évangéliser » chez les uns et chez les autres ; et, sans prétendre refaire le monde, rien que pour l'empêcher de se défaire, il y a à faire pour tout le monde.
40a L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Établissement C. — Filature de jute.
Presque tout ce qu'on vient de dire de la filature de lin pourrait être dit également de la filature de jute. Cependant le jute a sur le lin un avantage : il ne dégage pas de poussière ou en dégage peu ; et comme, pour être travaillé, il est arrosé au préalable d'eau et d'huile, sa poussière, humide et lourde, tombe au lieu de s'élever.
Cela posé, la condition des ouvriers est à peu près identique dans les deux branches d'industrie. Les surveillants sont, dans la filature du jute, ce qu'ils sont dans la filature du lin. Les hommes de peine font le travail de magasin, ils ont à manier des balles de 180 kilogrammes, mais ne supportent point d'ailleurs de fatigue excessive. De même pour les ouvriers employés au triage et à Vensimage. Le travail des étaleuses consiste à ouvrir et à distribuer, d'une façon égale et régulière, les poignées de jute, sur une toile en mouvement; c'est une besogne continue sans être trop précipitée. Les soigneurs, qui sont de jeunes garçons, veillent à ce que le ruban de jute qui sort de la carde étaleuse aille bien s'empiler dans le pot en tôle où il doit être reçu; à changer ce pot dès qu'il est plein, et à aller le chercher ou le repousser à une distance de quelques mètres. Les garçons de rouleaux mettent ensuite, à l'aide d'une petite machine^ ces rubans de matière dégrossie en rouleaux que les cardeuses prennent pour les passer à la carde; ils se déroulent et se transforment en rouleaux de matière plus affinée, qu'à leur tour d'autres jeunes garçons empilent dans d'autres pots en tôle; ce sont, comme les autres, des soigneurs et, comme les autres, ils ont à prêter plus d'attention que d'effort. Les travaux accessoires du mouHuy de la briseuse ou teaser, le
travail des graisseurs^ sont eux aussi sans fatigue. Il en est de même des étirageuses, dans la filature du jute ainsi que dans la filature du lin, avec plus de facilité peut-être, et moins ou pas du tout de poussière. De même encore des banc^brocheuses et soigneuses à l' étirage ^ des cardeuses et étirageuses d'étoupes. En revanche, les fileuses de jute ont, pour le même travail, plus de peine que \esfileuses de lin, la matière étant plus cassante; et, comme elles, les démonteuses et metteuses en ordre, tandis que les dévideuses, bobineuses et épeuleuses n*ont que le même travail, et pas plus de peine.
Voici, en regard, les salaires. Un manœuvre gagne de 17 à 19 francs; un ouvrier à Tensimage, de 24 à 28 francs; un surveillant aux préparations, de 18 à 27 francs par semaine. Tous, excepté deux ou trois, sont majeurs. Les étaleusesy majeures et mineures, reçoivent de 12 à 14 francs; les soigneurs j gamins de 13 ans et demi à 16 ans, touchent
7 fr. 50 ; les garçons de rouleaux^ entre 14 ans et 19, de
8 fr. 50 à 15 francs. Les cardeurs, tous mineurs aussi, entre 1 5 et 18 ans, gagnent de 8 fr. 50 à 1 1 fr. 50 ; au moulin, les deux extrêmes, un ouvrier de 19 ans, à 15 francs, un ouvrier de 65 ans à 16 fr. 50; à labriseuse (entre 15 ans et 24), on a de 8 fr. 50 à 16 francs, hes graisseurs touchent Tun 14 francs, l'autre 19 fr. 50. Il y a des étirageuses de 13 ans et demi, et il y en a de 60 ans : elles gagnent 1 1 francs, et jamais, dans la maturité, elles ne gagnent davantage. Il semble du reste qu'avant 30 ans elles sortent de l'usine et qu'elles n'y rentrent qu'après 45 ans : sur 40 étirageuses, portées nominativement au tableau que je consulte, je n'en relève en effet aucune d'un âge intermédiaire ; les banc-brocheuses , toutes en pleine force, de 20 à 30 ans, gagnent pour la plupart 13 francs, quelques-unes 17 francs; les soigneuses ou filles derrière, de 16 ans et demi à 24 ans, reçoivent 11 francs ou 11 fr. 50.
Aux étoupes, les cardeurs, presque tous mineurs, gagnent presque tous aussi 13 fr. 50 ; deux d'entre eux, cependant, ont 16 francs; un, 17 fr. 50 ; un, 22 fr. 50. Le surveillant des préparations touche 23 francs; les banc-brocheuses, 13 francs; les étirageuses, 9, 10 et 11 francs. A la filature, le contre-' mattre a 25 francs par semaine ; les démonteurs ^ 21 francs ; les fileuses, quel que soit leur âge, — et il varie de 18 à 53 ans, avec la même lacune que pour les étirageuses, aux environs de la trentaine, — ont toutes uniformément 10 francs. Les metteuses en ordre gagnent 9 et 10 francs ; \e% démonteuses ^ 6 francs, 7 fr. 50 et 8 fr. 50, selon Taptitude au travail; les graisseurs ont 15 francs ; les couseurs de rubans, 14 et 15 ; les porteurs de bobines, 15 et 16; les garçons divers (13 ans et demi et 14 ans et demi), 8 fr. 50 ou 9 fr. 50. Au dévidage, le surveillant touche 19 francs par semaine, à 55 ans; les paqueteurs, 33 et 36 francs; les dévideuses, de 12 francs à 16 fr. 25 ; les bobineuses, de 12 francs à 15 fr. 75 ; les épeu-leuses, de 10 francs à 15 francs.
Laissons de côté, de peur d'allonger encore cette énumération déjà trop longue, les ouvriers dits spécialistes, de tous les métiers, plutôt que du métier, mécanicien, chauffeur, conducteur, peigneron, menuisier; il n'y a pas de raison pour qu'ils soient payés à des prix différents dans la filature de jute et dans la filature de lin. En rapprochant, de part et d'autre, les salaires des catégories comparables, on verrait qu'ils sont tantôt un peu plus forts, tantôt un peu plus faibles pour le lin que pour le jute ou pour le jute que pour le lin, mais toujours à peu près les mêmes; de telle sorte que la seule cause de l'écart en plus ou en moins parait bien être le plus ou moins de difficulté que présente la matière et le plus ou moins de peine qu'impose le travail.
Établissement D. — Tissage de toile et blanchisserie.
L'organisation du travail, dans un tissage mécanique, comporte en général six ateliers : P le bobinage, où sont occupées exclusivement des femmes et des filles, qui entrent à Tâge de treize ans et, jusqu'à quinze ou seize ans, sont considérées comme apprenties ; 2* V ourdissage^ qui n'emploie que des femmes au-dessus de vingt ans ; 3^ le par âge ou encollage; tous les ouvriers de cet atelier sont des hommes faits; 4"* la lamerie^ qui occupe à la fois des hommes et des gamins, ceux-ci à titre d'auxiliaires ; 5** le cannetage, dont le personnel se recrute comme le personnel du bobinage ; 6* le tissage proprement dit, où travaillent ensemble des hommes, des femmes et des enfants des deux sexes, en nombre et proportions très variables suivant les établissements. (On pourrait citer telle fabrique où il y a maintenant fort peu de femmes et où l'on n'en embauche plus ; c'est là sans doute un des effets ou l'une des conséquences de la loi du 30 mars 1900 soumettant à une réglementation spéciale les établissements à personnel mixte.) Cependant, certains tissages occupent encore autant de femmes que d'hommes. Les enfants sont admis au tissage à l'âge de treize ans, mais ne sont traités comme ouvriers qu'à dix-sept ou dix-huit ans. Auparavant ils travaillent pour le compte et à la solde d'un maître-ouvrier qui surveille leur métier tout en conduisant le sien.
Les spécialités ou catégories par atelier sont : au bobinage, les bobineuses et apprentis ou apprenties, avec un surveillant; à l'ourdissage, les ourdisseuses ; au parage, les pareurs, le faiseur de colle, le caleur de rouleaux ; à la lamerie, le maître lamier, les passeurs de lames, le raccommodeur, le passeur au rot, les éplucheurs de lames, V avancenr de fils ; dixx cannetage,
un surveillant, des cannetières et leurs apprentis, des donneuses d*épeules ; au tissage, outre des contremaîtres^ des monteurs de rouleaux et un graisseur^ les tisseurs et leurs apprentis. Puis, les services accessoires ou annexes : à la salle de réception, des visiteurs de toile ^ des plieurs, des tondeurs, un calandreur, un aiguiseur; au magasin de fils, un magasinier; à la machine-chaufferie, un conducteur de machine, un chauffeur, un brouetteur de charbon; à Tatelier des mécaniciens, un mécanicien-^chef, des ajusteurs, des tour-neursy un zingueur; enfin, des menuisiers, un retordeur, un maçon, un veilleur de nuit, des hommes de peine.
J'ai dit tout à Theure que, dans le tissage, au moins dans certains tissages, depuis la loi du 30 mars 1900, le nombre des femmes tend à diminuer, mais que pourtant certains autres emploient encore autant de femmes que d'hommes : on s'en aperçoit au total. Le Syndicat des fabricants de toile d' Armentières , Houplines et localités environnantes groupe G, 808 métiers, occupant ensemble 7,900 personnes, soit pour le tissage lui-même, soit pour les préparations. Par sexe et par âge, elles se répartissent comme il suit :
/ Del3 à 18 ans 767
!• Hommes. .| Au-dessus de 18 ans . . . . 4,375
( Au-dessus de 60 ans . ... 194
/ De 13 à 18 ans 508
2» Femmes. . .) Filles au-dessus de 18 ans. . 798
( Femmes mariées 1,258
Total 7,900
Proportion \ ^^"^"^^^ ^^ enfants. 43,50 pour 100
Hommes .... 56,50 —
Antérieurement au l*"" avril 1904, les ouvriers tisseurs travaillaient 60 heures et demie par semaine. Le Syndicat des fabricants de toile d' Armentières , examinant alors les salaires de 4,551 d'entre eux, estimait que, sur ce nombre :
234 gagnaient moins de 15 francs par semaine. 1 ,564 — de 15 à 20 francs —
1,691 — de 20 à 25 — —
797 — de 25 à 30 — —
85 — plus de 30 — —
Ensemble : 4,551 ouvriers.
Les jeunes gens de 13 à 16 ans, considérés comme apprentis, sont payés non par le patron, mais par le maître tisserand. C'est lui qui reçoit le prix du travail fourni par les deux métiers qu'il a sous la main, et qui fait à Tapprenti sa part; il ne la lui fait pas très large : environ 5 francs par semaine. Ces 5 francs payés, il reste au tisserand qui dirige ou surveille deux métiers un salaire personnel variant de 15 à 35 francs et même, pour quelques-uns, un peu audessus : la majeure partie (547 sur 680) gagnerait plus de 30 francs. En somme, de cent ouvriers tisseurs de toute catégorie et non plus seulement maîtres tisserands à deux métiers, travaillant 60 heures et demie par semaine,
Environ 5 gagnent moins de 15 francs.
— 35 — 15 à 20 francs.
— 2 — plus de 30 —
La grande majorité, — 61 pour 100, — gagnerait donc de 15 à 25 francs. De 15 à 25 francs en six jours, de 2 fr. 50 à 4 francs et quelques centimes par jour, c'est encore, — nul ne le niera, — un assez bas salaire ; au-dessous de 15 francs par semaine, moins de 2 fr. 50 par jour, c'est un salaire très bas, et manifestement insuffisant.
On donne de cette extrême modicité plusieurs explications qui valent ce qu'elles valent. Premièrement, la proportion
d'ouvriers âgés serait fort élevée (environ 4 et demi pour 100, dit-on, dans les tissages syndiqués de la région d'Armentières). Mais d'abord il conviendrait de préciser ce que Ton entend par « ouvriers âgés » . Si l'ouvrier âgé est l'homme de 55 ans et au-dessus, l'affirmation est exacte : il y a plus d'ouvriers âgés dans l'industrie textile que dans les mines, dans la métallurgie, dans la construction mécanique, dans la verrerie. Mais si l'on admet avec quelques-uns, — ce qui est peut-être excessif, — que, passé 45 ans et quand il touche à la cinquantaine, l'homme, lentement usé par le travail de l'usine, est déjà un vieil ouvrier, en ce cas, il y a dans l'industrie textile moins d'ouvriers âgés que dans les mines (12,22 contre 13,64 pour 100), que dans la métallurgie (15,06), que dans la construction mécanique (12,52); il n'y en a guère plus que dans la verrerie (12,18 pour 100).
Quant aux femmes, beaucoup plus nombreuses à coup sûr dans la filature et le tissage que dans les autres industries énumérées ci-dessus, un tableau en quatre ou cinq lignes montrera en quelle proportion les ouvrières âgées se rencontrent ici et là (I) :
OuTrieres.
Poir 100.
Industrie linicre, lin, chanvre,
jute et succédanés . . . 5,65
Mines et minières .... 8,18
Métallurgie 12,21
Construction mécanique . . 11,31
Verrerie 6,55
De ce tableau il résulterait que, loin d'être plus forte, la proportion des ouvrières âgées (sauf pour les femmes de 65 ans et au-dessus, et par comparaison avec les mines)
(1) Résultats statistiques du recensement des industries et professions^ t. IV, p* xcii et sulyantet*
65 uu
Dc69l«iaa>.
et «o-demu
Pour 103.
Ponr 100.
serait, au contraire, moins forte dans l'industrie textile que partout ailleurs. Aussi bien n'est-ce pas ce que nous avait laissé entrevoir Texamen monographique des établissements AetB?
La deuxième raison par laquelle on explique le taux inférieur des salaires est tirée de la proportion, dans l'industrie textile, tt d'ouvriers infirmes ou maladifs » ; proportion « plus élevée encore peut-être » que celle des ouvriers âgés. « Car le métier de tisseur, n'exigeant pas une grande dépense de force, est adopté de préférence par les ouvriers moins bien constitués et d'une santé débile » . £n outre, parmi les ouvriers classés comme tisseurs, et travaillant sur leur métier, figurent un certain nombre de jeunes gens de 16 à 17 ans, qui n'ont pas encore acquis toute l'habileté voulue et auxquels on réserve en conséquence les travaux les plus ordinaires et les plus communs. Enfin, il y a bien, par surcroît, une catégorie d'ouvriers « d'une capacité professionnelle très faible » . Ce sont les « ouvriers de passage » , qui exercent pendant la belle saison une autre profession et ne rentrent au tissage que pour l'hiver. Naturellement le salaire de ces ouvriers, ou infirmes, ou maladifs, ou malhabiles, ou intermittents, s'abaisse, et, naturellement aussi, la moyenne générale des salaires en est abaissée.
Toute réserve faite sur la légitimité d'une moyenne de salaires, — dois-je répéter pour la vingtième fois qu'il n'y a pas de salaire moyen, parce qu'on ne touche ni ne mange une moyenne, et que vouloir dégager cette moyenne, c'est se demander utrum Chimœra bombinans in vacuo possit comedere secundas inteniiones ? — sous cette réserve formelle et expresse, on peut dire, à titre d'indication, que la moyenne générale du salaire des apprentis est de 21 fr. 55. « La catégorie la moins favorisée dans le tissage est celle des ouvriers conduisant un seul métier fil dans les laizes étroites
410 l/ORGANISATION DU TRAVAIL
jusqu'à 1 m. 50 de large. Dans d'autres centres de tissage, on a couplé les petits métiers de fil, partout où la nature du travail le permettait, de manière à placer deux métiers sous la conduite du même ouvrier. A Armentières, le tarif de 1889 l'interdit (1) » . Aussi, dans le ressort du Syndicat des fahricants de toile, la moyenne du salaire, pour 2,471 ouvriers, n'est-elle, par tête et par semaine, que de 18 francs. Pour les privilégiés qui conduisent soit deux métiers fil avec un apprenti, soit deux métiers coton sans apprenti, soit un métier de grande largeur (ils sont, les trois ordres réunis, 2,080) , le salaire moyen par ouvrier et par semaine ressort à 25 francs. De sorte qu'au total, d'après le Syndicat d'Armentières et pour les 4,551 tisseurs dont il a analysé les salaires, 2,471 ouvriers, soit 55 pour 100, gagneraient chacun 18 francs, et 2,080 ouvriers, chacun 25 francs par semaine (2).
Après les tisseurs, viennent les paveurs : chargés spécialement de l'encollage des chaînes en fil de lin : ce sont les « princes » du tissage : ils peuvent gagner, les moins adroits, de 30 à 35 francs, les fins ouvriers, plus de 50; la plupart de
(i) Rapport présenté a ta Commission d'enquête parlementaire, par M. Louif Colombier, p. 3. — 11 n'est pas inutile de faire remarquer ici que les observations du Syndicat des fabricants de toile s'appliquent à la filature de coton, en même temps qu'à la filature de lin.
(i) M. Louis Colombier ajoute : •» Nous savons que ces chiffres s'écartent sensiblement de ceux fournis par les ouvriers. Ils sont en formelle contradiction avec tout ce qui a été publié et écrit depuis quelques mois sur Armentières. Malgré cela, nous en affirmons Texactitude. La Commission d'enquête ne pouvait pas manquer d'être frappée de ces divergences. Elle a demandé à voir les livres de paye dans un tissage qu'elle a visite le lundi 18 janvier ; au grand étonnement des commissaires enquêteurs, la vérification de ces livres a prouvé l'exactitude de nos chiffres, n — De pareilles « diverjrences » ont pu, en effet, étonner la Commission d'enquête ; elles n'eussent étonné pas un de ceux qai savent, par expérience, combien il est difficile d'arriver à des précisions en une matière où il semble qu'il soit aussi facile d'être précis, — et presque aussi impossible de ne pas l'être, — qu'en matière de salaires : cependant on y arrive rarement, et un peu malgré tout le monde, les uns étant portés à dire plus, et les autres à dire moins.
40 à 50 francs. « L'habileté de Touvrier^ la souplesse du corps, le tour de main jouent dans ce métier un rôle important qui explique les variations du salaire. » De 30 à 50 francs, et plus, c'est le prix d'une semaine de 60 heures de travail; mais, ordinairement, la semaine des pareurs n'atteint pas 60 heures ; elle ne dépasse pas 55. Or, la moyenne hebdomadaire, pour eux, est de 45 fr. 50 ; ils gagnent donc plus de 0 fr. 70 de Theure : environ 7 francs par jour. Une fortune ! Mais, sur 7,900 ouvriers attachés aux 6,808 métiers du Syndicat des fabricants de toile d* Armentières , ils sont en tout 154. — Je vois encore, au fond de l'échoppe où s'entassaient ses neuf enfants et sa femme, suivant attentivement, sur un petit poêle, la cuisson d'une chaudronnée de pommes de terre, les yeux blancs d'un pauvre cordonnier, à qui nous disions : « C'est dur, n'est-ce pas? Il faut trimer. Vous aimeriez mieux être pareur ?» — S'il eût mieux aimé être pareur! L'idée même qu'il eût pu aspirer à une aussi brillante situation paraissait ne lui être jamais venue.
Pour 60 heures de travail, les bobineuses, dans le tissage, gagnent de 6 à 25 francs, la plupart entre 13 et 21 francs; les ourdisseuses, de 12 à 30 francs, la plupart entre 20 et 30; les épeuleuses, apprenties, de 6 à 12 francs, ouvrières faites, de 12 à 21 francs; la plupart, entre 12 et 18 francs par semaine. Mais seules les épeuleuses, dont le travail marche de pair avec le travail du tissage, font régulièrement des semaines de 60 heures. La semaine de travail est plus courte, — et moins rétribuée, — pour les ourdisseuses et les bobineuses. Le rapport du Syndicat des fabricants de toile note à ce sujet : « La plupart des tissages étant largement outillés en préparation, les bobineuses... travaillent généralement moins de 60 heures par semaine. Ce défaut d'équilibre entre les préparations et le tissage est en quelque sorte forcé. La diversité des genres que l'on est obligé d'aborder dans la fabrication
exige une préparation plus étendue afin de ne pas se trouver pris de court lorsque Ton fera beaucoup de g^ros. D*un autre côté, les ouvriers qui travaillent au tissage tiennent à avoir leurs enfants occupés aux préparations, et Ton est amené à remplir les salles de préparations de plus d'ouvrières qu'il n'est nécessaire, ce qui a pour effet de diminuer la quantité de travail à répartir entre elles. Il n'est pas d'usage ici de renvoyer des ouvriers parce que le travail diminue. Les ouvriers aiment mieux en général subir une réduction sur leurs heures de travail que de voir une partie d'entre eux quitter l'atelier. Du reste les femmes et les jeunes filles occupées aux préparations s'accommodent bien de ce régime, qui leur permet de ne pas négliger les travaux du ménage. »
Point de contrat de travail particulier; rien que les prescriptions, si vagues, du Code civil concernant le louage de services; excepté en matière de tissage et de bobinage, matière qu'a voulu régler, il y a plus de cinquante ans déjà, la loi du 7 mars 1850, et qui, malgré cette loi, à écouter les plaintes qui s'élèvent, ne serait encore que mal réglée. La loi • avait pour principal objet d'empêcher, dans un travail payé aux pièces, les fraudes sur la mesure même du travail. Il paraîtrait, si les récriminations que la Commission parlementaires a entendues sont bien fondées, qu'elle n'y a pas complètement réussi, et que certains entrepreneurs ou sousentrepreneurs sans scrupule trouveraient, en leur conscience d'une élasticité rétrécissante, le moyen ingénieux, mais condamnable, et, à cette limite infime où il s'agit de pouvoir vivre ou de ne le pouvoir pas, presque criminel, de rogner encore le salaire de leurs ouvriers.
Ce salaire est pourtant assez maigre, et ce n'est pas avoir du superflu que de le toucher tout entier. Car les ouvriers se plaignent, d'autre part, que les amendes pour absence injus-
lifiée, fautes contre le règlement de Tatelier, ou malfaçon^ viennent trop souvent et trop durement mordre dessus. Peu leur importe que ces retenues pour malfaçon ne soient» comme elles peuvent Têtre, qu' « une réparation inférieure au préjudice causé » , ou même que le produit des amendes fasse, plus tard et indirectement, « retour aux ouvriers sous forme de secours ou de gratiBcations i> ; ils ne voient que le fait immédiat, qui pour eux est brutal et les blesse cruellement. Puis, d'une troisième part, enfin, il y a les mortessaisons, les chômages, avec, dans l'industrie textile, cette espèce de chômage chronique qu'entraîne périodiquement tous les mois, tous les quinze jours pour les toiles fines, tous les trois ou quatre jours peut-être pour les grosses toiles, le remontage des métiers.
Certainement, le salaire, dans la filature et le tissage, pour de nombreuses catégories d'ouvriers et d'ouvrières, est bas, et les patrons qui, au bout de la semaine, payent 60 heures de travail 12 ou 15 francs, le reconnaissent les premiers. Il doit y avoir quelque chose à faire, mais quoi? Il y a, en tout cas, quelque chose à ne pas faire; et c'est d'abord de ne pas aller, à tort et à travers, par plaisir d'artiste ou calcul de démagogue, chanter à des malheureux pour qui la perte d'une heure de travail représente une privation et la perte de quelques jours, la faim, une de ces vieilles chansons qui, depuis un siècle ou un demi-siècle, fouettent l'envie et la colère humaines! Âh ! il peut être relativement facile, quand d'ailleurs on a le don d'éloquence, et l'esprit tourné à ces exercices, il est peut-être doux, du promontoire tranquille où l'on s'est hissé, de souffler des mots de tempête sur la foule frémissante, — et, jouissant de la voir s'agiter, comme une mer qui se creuse et s'enfle, à ce souffle, — d'arracher aux femmes des larmes de douleur, et aux hommes des cris de révolte : « Pauvre tisserand, c'est ton linceul que tu tisses! »
Mais, outre que c'est une chanson déjà vieille et que Thomas Hood, par exemple, avait déjà chantée, dans son Chant de la Chemise :
Couds, couds, couds toujours...
Tu couds avec un fil double
Un linceul en même temps qu'une chemise,
ce n'est ni avec des chansons, anciennes ou nouvelles, ni avec des larmes, ni avec des cris, qu'on résoudra le grand problème. On ne le i:ésoudra pas par la guerre, mais par la paix. On ne le résoudra, ou Ton n'approchera de la solution, qu'en prenant une à une tant de petites questions dont il est fait, et en les étudiant une à une, dans la complexité de leurs données, les yeux fixés sur la justice, les mains posées sur la réalité.
S'il est vrai que les industries se localisent en raison des circonstances naturelles, et si, de toutes les circonstances naturelles qui contribuent à les localiser, la plus forte est la production sur place, ou dans le voisinage, de la matière première, il semble tout d'abord que, le colon ne poussant nulle part en France, Tindustrie du coton ait pu, presque à égalité de chances, s'y établir n'importe où. Elle occupe pourtant sur la carte trois points nettement déterminés : l'Est, le Nord et l'Ouest; elle anime et enrichit trois régions en dehors desquelles, — sauf pour quelques sous-industries spéciales, — on ne la retrouve guère plus : les Vosges, la Flandre et la Normandie. C'est que la production de la matière première est bien sans doute la plus puissante des circonstances susceptibles d'agir sur la formation elle développement d'une industrie, mais elle n'est pas seule, il y en a d'autres; et, par exemple, étant donnée l'usine contemporaine, mue par la vapeur, il y a aussi la production sur place ou à proximité, aux moindres frais de transport, du combustible, qui, en toute industrie, est, pour ainsi dire, « la seconde des matières premières. » Et voilà pourquoi la Flandre, en plein bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais, est pour l'industrie textile, — lin, coton, laine ou jute, — une terre d'élection. D'autre part, l'abondance et le bon marché de la main-d'œuvre ; une sorte d'aptitude transmise ou d'adaptation héréditaire qui résulte d'un long exercice de la profession, à travers les siècles, par des générations d'ancêtres fileurs ou tisserands;
rhabitude d'une vie simple, à besoins élémentaires, qui maintient des salaires médiocres, suffisants pour ce qu'on en veut tirer, dans ces vallées ou sur ces^ pentes de montag^ne : voilà ce qui explique la fortune cotonnière des Vosges. Enfin, des communications faciles, des débouchés assurés, la mer toute voisine, cette grande « charrieuse » qui transporte, importe et exporte, comme par un flux et reflux économique du même rythme que son flux et reflux physique ; plus encore peut-être jusqu'à l'humidité de l'air, si favorable à ce genre de travail (ainsi que le prouve, en Angleterre, le rang prééminent du Lancashire), et la fécondité généreuse du sol, et toute la richesse ambiante, et toutes les qualités de la race, cet esprit, à la fois subtil et hardi, d'entreprise et de calcul, remarquablement doué pour un commerce que ses conditions mêmes obligent à se mêler de « spéculation : » voilà le secret, qui n'a rien de secret, voilà le motif de l'avance prise par la Normandie sur des provinces moins bien douées ou simplement moins bien situées. La Flandre a Ânzin, la Normandie a le Havre, les Vosges sont déjà, — ou sont encore, — l'Alsace. Aussi, des 150,000 personnes que nourrit en France l'industrie du coton, les trois quarts travaillent-elles dans les fabriques des trois départements du Nord, des Vosges et de la Seine-Inférieure. Quatre autres départements, quatre autres seulement et en tout, figurent ensuite sur la liste, à titre subsidiaire ou succédané : ce sont la Seine et laSarthe (fabriques d'ouate) , la Somme (fabriques de mèches) et la Loire (fabriques de cotonnades, calicots, coutils). En 1896, date du dernier recensement publié (I), — il existait, dans l'industrie du coton, 45 établissements occupant chacun plus de 500 personnes. Sept faisaient la filature, effilochage, pei-
(1) Bésultats statistiques du recensement des industries et professions (dénombreraent général de la population du 29 mars 1896), t. IV. Résultats généraux, p. SX XV et zzxTi.
gnage, cardage, etc., 38 étaient des tissages. C'est la très grande industrie textile, A côté d'eux, 162 établissements pour la filature, 317 pour le tissage, occupaient de 50 à 500 personnes; et, aux environs de 500, il est certain que Ton touche à la grande industrie. C'est donc là, aux environs et le plus près possible de 500 ouvriers, afin de ne pas nous écarter du champ ordinaire de nos observations, que nous irons chercher les matériaux de cette étude.
Pour la filature du coton, nous avons une bonne fortune qui ne nous est échue que trop rarement ailleurs : on sait avec précision en quel lieu et à quel moment est apparu chez nous le type de la manufacture moderne, caractérisé par la machine à vapeur, a En 1818, la première machine à vapeur, que Ton appelait alors pompe à feu, ayant pour destination la mise en mouvement d'une filature à Lille, fut commandée en Angleterre par M. Auguste Mille. M. Pierre Boyer fut envoyé en France par ses patrons pour monter cette machine (ce genre d'opération prenait alors plus d'une année). £n 1820, ce fut aussi M. Boyer qui monta une machine à vapeur dans la fabrique de cardes de M. Scrive-Labbe , puis, ayant reçu des encouragements et des commandes, il vint s'installer définitivement à Lille, où il fonda un atelier de construction pour son propre compte (l). «
Auparavant, avant 1818, le Nord ne manquait point de filatures, puisqu'en 1817, on comptait, dans Lille même ou dans ses alentours immédiats, 86 établissements où l'on travaillait le coton, mais il n'y avait alors d'autre moteur que le moteur animal, c'est-à-dire des chevaux attelés, des manèges; et souvent le moteur humain, l'ouvrier u attelé, »
(1) HenseignemenU pour servir à l'enquête, ouverte le 12 décembre 1853, au ministère du Commerce, fournis par M. Henri Loyer, Archives du Comité des filatures de coton, Lille, 1873; document cité par M. Jules Houdoy, la Filature de coton dans le nord de la France. UistoirCy monographies, conditions du travail (thèse pour le doctorat en droit), 1903, Arthur Rousseau.
dans toute la rigueur du terme, à la besogne, non seulement pour conduire, mais pour produire la force. Ainsi et pareillement, on filait le coton avant le Mull Jenny^ mais on se servait du grand rouet. D'âge en âge, Thistoire ancienne du coton, si Ton voulait en croire certains auteurs, remonterait, bien loin par delà les Croisades, jusqu'aux Indiens selon Pline et Hérodote, ou jusqu'à la Bible. Toutefois, durant les seize premiers siècles de l'ère chrétienne, c'est une histoire orientale. Par-ci par-là, il vient en Occident, comme un objet curieux et précieux, quelques livres de coton : quatre livres vers 1280, « pour rembourrer le matelas du roi »» , ou quelques aunes d'étoffes tissées à Venise, avec des fils du Levant, de Smyrne ou d'Alep. Mais ce n'est qu'au dix-septième siècle que le coton entre ordinairement dans l'histoire industrielle de l'Occident; au dix-huitième, qu'il commence à y prendre une place de jour en jour plus grande, à y jouer un rôle de jour en jour plus bienfaisant. En 1700, fut essayé pour la première fois, à Rouen, l'emploi au tissage du coton brut importé d'Amérique; en 1756, un Suisse, du nom de Gronus, crée au Puy une manufacture royale de cotonnades avec, successivement, treize, quarante et soixante-quatre métiers ; en 1759, Oberkampf va fonder à Jouy, près de Versailles, sa célèbre fabrique de toiles peintes ou indiennes. La noblesse et le clergé s'en «mêlent : la duchesse de Choiseul-Gouffier s'intéresse à la filature d'Heilly; le curé d'Auxy-le-Chàteau n'épargne ni soins ni dépenses pour introduire dans son village l'art de travailler le coton. Le roi approuve et encourage par des gratifications, des pensions, des avances. L'autorité n'entrave pas, excite et soutient. Gomme résultat de tous ces efforts, comme fruit de toutes ces bonnes volontés, la France importe, en 1786, 11 millions de livres, et, en 1789, 33 millions de livres de coton, qu'elle transforme en fils et en tissus. Des manufectures de velours de coton s'élèvent à Rouen, à
Dieppe, à Bolbec, à Yvetot, à Louviers, à Évreux, à Vernon, à Amiens; des manufactures d'indiennes, à Jouy, à Lille, à Saint-Denis, en Lorraine, en Bourgogne; des filatures à Rouen, à Coutances, à Honfleur. La bonneterie de coton fait battre ou tourner 15,000 métiers (1). Pauvres métiers et pauvres manufactures, auprès de nos mécaniques perfectionnées et de nos usines géantes, mais où des troupes d'hommes et de femmes, peu nombreuses auprès de nos foules ouvrières, vivent d'une vie misérable et lourde que nos syndicats ne supporteraient plus, — mais enfin trouvent de quoi vivre, au moins de quoi ne pas mourir.
C'est, d'autre part, une bonne fortune que, presque dès le début de la grande industrie textile et sans interruption jusqu'à présent, du docteur Villermé à Frédéric Le Play et à Jules Simon, en passant par Louis Reybaud et Audiganne, les ouvriers qui filent ou qui tissent le coton n'aient cessé d'éveiller la sollicitude des économistes et des moralistes, des philosophes et des philanthropes. Mais, en même temps, de leur côté, les patrons ne se lassent jamais d'appeler celle des pouvoirs publics, sur eux et sur leurs entreprises, à propos de traités de commerce et de tarifs de douanes. De là, doublant la série des enquêtes scientifiques ou académiques, une série d'enquêtes politiques ou administratives, parlementaires et extra-parlementaires : enquête locale de M. Dieudonné, préfet du Nord, en l'an IX (1801) ; enquêtes générales de 1829 (2) ; de 1853 (3) ; de 1870 (4) ; enquête ouverte l'an dernier et qui n'est pas close encore : dans l'intervalle, réunions, meetings,
(1) D'après M. Jules Houdot, ouvr. cité.
(2) Rapport sur l'enquête relative à l'état actuel de l'industrie du coton en France, 1829; Paris, imprimerie de Selligne.
(3) Renseignements pour servir à l'enquête ouverte le 12 décembre 1853 au ministère du Commerce, fournis par M. Henri Loyer, Archives du Comité des filateurs de coton ; Lille.
(4) La Commission fut nommée le 7 février 1870. L'enquête elle-même forme quatorze fascicules des Documents parlementaires, 1870.
démarches, délibérations, protestations et réclamations, en sorte que, depuis cent ans, Tenquète a été permanente. Il n'y a qu'à se reconnaître, dans cette masse de documents, à en faire la critique, à en éliminer, autant qu'on le peut, le sentiment et Tintérêt, pour être renseigné à la fois sur la situation de Tindustrie cotonnière et sur la condition des ouvriers de la filature et du tissage, par périodes chronologiques, aux différents échelons du temps, entre 1801 et
L'opération peut se définir ainsi : d'une livre de fibres dont la longueur varie entre 10 et 40 millimètres, offrant une résistance inégale, rugueuse et cassante, extraire un fil de 200 ou 250, quelquefois de 400, et peut-être de 600 kilomètres de longueur, uni, uniformément résistant, aussi peu cassant que possible ; pour obtenir un fil de cette longueur, multiplier dix millions de fois par elle-même, et davantage, la longueur du brin, en additionnant les brins et comme en les fusionnant. Lorsque le célèbre Arkwright, ayant pris d'une main, entre le pouce et l'index fortement serrés, un flocon de coton, eut remarqué que si, avec les mêmes doigts de l'autre main, il tirait les filaments en plaçant la partie ôtée sur la partie restée, et s'il continuait ou recommençait à le faire plusieurs fois, de ces brins emmêlés et divergents il formait à la fin un faisceau de brins bien redressés et parallélisés (1), il eut vite conçu l'idée de « laminer »> ce ruban imparfait qu sortait de la carde, il eut vite trouvé et construit le « banc
(i) Dëlessaht, la Filature de coton par les machines modernes. Paris, 1900.
LE COTON 4tl
d'étiraçe » . Laminer... Étirer... Je ne sais pourquoi, — ou plutôt, si, je le sais; c'est le retour des mêmes mots, — Tusine que je visite me rappelle d'autres usines que j'ai visitées. La yÇ/a/ure me fait penser à la iréfilerie. Là-bas, assurément, le spectacle avait quelque chose de plus saisissant, on pourrait dire quelque chose de dramatique ou de tragique. Avec quel intérêt, là-bas, l'œil suivait « cette barre de fer qui s'engage, longue d'un mètre peut-être et large de 8 à 10 centimètres, dans la première cannelure du laminoir, et qui bientôt sort de la dernière, longue d'une trentaine, d'une quarantaine de mètres, plus petite que le petit doigt;... qui se tord en anneaux, se replie, court à terre comme un serpent de feu... » puis qui, refroidie et roidie, donne la machine ou le fil de fer ébauché ! «Mais le laminoir n'étant pas un instrument assez délicat pour en réduire l'épaisseur au-dessous de 6 à 7 millimètres de diamètre, si l'on veut faire de la tt machine V un fil fin, on l'a étire» à travers des filières, c'està-dire à travers des plaques d'acier percées de trous. Le fil, enroulé sur une bobine, est aminci à la lime par une de ses extrémités, engagé dans la filière, happé avec une pince, fixé à une autre bobine à laquelle on imprime une rotation et sur laquelle il vient s'enrouler au fur et à mesure que la première se déroule. Ainsi, à froid, — en suivant la filière, — et après un grand nombre de passages par des trous de plus en plus étroits, la « machine » devient le fil fin, et le câble un fil télégraphique, qui va courir des kilomètres au bord des routes. » Ainsi encore, ettout de même, en est-il du « ruban» comme de la « machine. » La carde, comme le laminoir, n'est pas un instrument assez délicat pour produire le fil fin, et, comme la a machine » passe par la filière, il faut que le « ruban » passe par le « banc d'étirage. » C'est le même procédé, la même marche; ce sont les même mots; et pourtant, lorsqu'il s'agit du coton, ces mots d'« étirage » et de
k%% L'ORGANISATION DU TRAVAIL
« laminage » ne 8onnent-iIs pas étrangement? Il semble que les puissants outils à briser les rébellions de la matière dure n'aient rien à faire avec cette matière molle, inconsistante, docile. Mais, sans eux ou sans des outils aussi puissants qui s'en rapprochent assez pour que leur travail porte le même nom; cette matière, si docile qu'elle soit, ne rendrait pas ce qu'elle rend, et la filature ne ferait pas ce qu'elle feit.
Des États-Unis ou d'Egypte, par le Havre ou par Marseille, en balles de 500 ou de 600 livres, le coton vient d'arriver à la fabrique. On l'a, avant de l'expédier, comprimé à la presse hydraulique, pour en réduire le volume et en diminuer par conséquent les frais de transport. Les feuillards^ ou bandes de fer plat, dont sont encerclées les toiles de la balle, l'ont empêché de se regonfler et redilater. Empaqueté de la sorte, il occupe la moindre place qu'il puisse tenir. Tout à l'heure, il s'amoncellera en tas sur le pavé. Mais, à son entrée à la filature, « la balle de coton contient une matière qui n'est point homogène. On y trouve des parties longues et nerveuses très blanches, d'autres très chargées de poussières, de graines, et enfin des fibres courtes constituant le duvet ou coton mort. Les diverses balles, provenant de la même origine, peuvent avoir des compositions diverses, et enfin il peut être nécessaire de pratiquer des mélanges pour obtenir un produit satisfaisant dans des conditions de prix déterminées... Le mélange s'obtient en ouvrant les balles et en les étalant dans une salle spéciale, autant que possible, sèche, chauffée et bien ventilée (I). » Les tas formés, on laisse passer quelques jours, au bout desquels, soit qu'on le fasse à la main, soit qu'on se serve d'un râteau à dents de fer, on a soin d'enlever le coton par tranches verticales, afin que chaque tranche enlevée contienne un échantillon de chaque balle étalée.
(1) Jules HouDOT, ouvrage cité, p. 233.
On procède ensuite au « battage » . Mélangé, le coton reste encore fortement comprimé, les filaments sont agrégés et la masse renferme des impuretés nombreuses. Ce ne sont donc pas seulement les balles qu'il faut « ouvrir » , c'est le coton lui-même, afin de l'amener à l'état floconneux et de le nettoyer. L'« ouvreur » et le « batteur » mécaniques y pourvoient. Après quoi, l'on « carde » et l'on «peigne ». Le car^ dage est l'opération fondamentale de la filature. Il a pour but de dénouer les fibres, de les isoler les unes des autres et de les redresser en les parallélisant et en faisant disparaître les inégalités. Autrefois il s'opérait à la main, ce qui donnait un produit très défectueux; aujourd'hui, il se fait toujours au moyen des machines appelées cardes. Le principe de la carde est très simple, c'est un peigne métallique. Dans les machines, ce peigne est continu, fait de rubans, plaques de cuir ou de caoutchouc armées de dents en fil de fer ou d'acier formant crochet. 11 est enroulé sur un tambour qui tourne sans intermittence. Le coton est retenu parles dents du peigne « au grand tambour » autour duquel tournent, avec des vitesses inégales, des « cylindres » ou « petits tambours »» dont la fonction est d'enlever le coton au « grand tambour » . D'autres organes ajoutés : les chapeaux ^ le briseur et le peigne, détachent complètement l'ensemble de la carde et ont pour mission de nettoyer les fibres et de les transformer en un ruban homogène. Le ruban ainsi produit est enfin débarrassé de ces « boutons » et parfaitement régularisé par les « peigneuses» ; celles-ci arrivent au résultat désiré en faisant passer successivement sur le ruban, — préalablement tendu à chaque extrémité par des pinces, — des peignes de plus en plus fins; leur action est complétée par le rattachement du ruban peigné au ruban précédent, pour obtenir un ruban continu (l).» Le
(1) Jules HouDOT, ouvrage cite, p. 237 et 238.
peignage fini, c'est le moment de Vétirage ou laminage, qui termine la préparation.
Aussitôt commence \e filage. Il a pour but « de transformer les mèches produites par les bancs à broches, en les soumettant à un dernier laminage et à la torsion nécessaire pour donner au produit le degré de finesse et de solidité voulu, puis de Tenrouler à mesure sur une bobine, qui remplisse deux conditions essentielles : celles d'être facilement transportables et de se dévider avec le moins de déchet possible, soit au dévidage pour en faire des écheveaux, soit au tissage, dans les différentes opérations (l). » « Le procédé de filage varie selon l'emploi auquel est destiné le fil : tantôt on exige de lui une grande résistance à la traction et une élasticité particulière, c'6st le fil destiné à /a chaîne ; tantôt la torsion est moins importante, mais le fil doit être cependant assez résistant pour supporter les opérations du filage et du tissage, c'est le fil de trame (2). « Le filage, qui se faisait autrefois à la main, se fait à présent au moyen de métiers qu'on peut ranger sous deux catégories, métiers continus, métiers renvideurs, mais que nous n'avons point à décrire ici. Quant à ce qui est spécialement de la torsion, « elle a pour effet de donner nu fil la solidité et la résistance voulues, tout en lui conservant l'intégralité de son élasticité; si elle est insuffisante, le fil sera sans consistance, et il y aura rupture; si elle est trop forte, au contraire, le fil deviendra sec et cassant. 11 faut, pour obtenir un bon fil, fort et suffisamment élastique, se tenir dans les limites moyennes de la torsion (3). » La torsion s'opère d'ailleurs à toutes les phases de la fabrication, ainsi que les dou-
(1) Saladiiv, la Filature de coton.
(2) Jules HouDOY, ouvrage cité. p. 239.
(3) DuPOHT, Filature de coton, p. 185 et suivantes. — Je profite de cette occasion pour signaler deux très intéressants ouvrages de M. Paul Dupont, en collaboration, l'un : Filature du coton, avec M. J.-B. Haeffelé; l'autre : Tissage mécanique, avec M. V. Schlumberger.
blages^ qui se pratiquent en nombre d'autant plus considérable que Ton veut obtenir un fil plus parfait.
Restent les opérations accessoires ou complémentaires : V emballage y le vaporisage (1), le dévidage ^ V empaquetage. En somme, la préparation et la fabrication se décomposent en sept temps ou sept mouvements :
r Mélange du coton ;
2* Division des fibres et nettoyage par V a ouvrage » et le « battage » ;
3" Nettoyage et confection de nappes par le cardage ;
4* Parallélisation des fibres et transformation des nappes en rubans par Tétirage ;
5* Régularisation du ruban par le peignage ;
6* Première torsion par les bancs à broches ;
V Étirage, torsion et confection du fil par le filage.
Voilà le travail : voici maintenant Touvrier.
Les deux premiers exemples sont pris dans la région du Nord et dans la même ville de celte région, Armentières. L'usine que nous appellerons l'usine A occupe en tout 405 ouvriers et ouvrières. Le travail y est réparti en sept ateliers, qui correspondent aux opérations qu'on vient de décrire, et qui sont :
(i) « C'est l'opération qui consiste à exposer les fils à la vapeur d'eau ou à l'action de certains gaz, le gaz d'éclairage^ par exemple. De même que le coton brut, les filés absorbent des quantités d'eau variables; de plus, le filage demande une certaine humidité de la matière travaillée. Avec les énormes vitesses données aux broches des métiers, il se produit par la ventilation une véritable dessiccation des fibres et il est impossible d'employer tout de suite les filés sans leur avoir rendu une certaine proportion d'eau. » On le fait par le vaporisage. Jules HouDOY, ouvrage cité, p. 247.
1" L'atelier des mélanges et des batteurs ;
2*' — de la Garderie ;
3* — des préparations ;
4" — des continus ;
5* — du dévidage et du doublage ;
6° — de l'encaissage et du paquetage ;
V — des mécaniciens et des menuisiers.
Quatre de ces ateliers, les mélanges et les batteurs, avec la carderie, d'une part, et, d'autre part, l'encaissage et le paquetage, avec l'atelier des mécaniciens et des menuisiers, emploient des hommes et des jeunes gens : dans les trois autres, aux préparations, aux métiers continus, au dévidage et au doublage, ce sont des hommes et des jeunes filles.
Sur les 405 ouvriers et ouvrières de l'usine A, 233 jeunes hommes ou jeunes filles ont moins de dix-huit ans. Mais il parait que, sauf pour les hommes chargés de la manutention ou du service des batteurs et des cardes, — et encore, pour ceux-là mêmes, l'effort n'aurait-il rien d'intensif, — en général, dans la filature, le travail n'exige point d'effort musculaire. C'est ce qui permet aux femmes, nous dit-on, de remplir aisément tous les postes sans qu'il y ait lieu de tenir compte de leur âge ; il est rare pourtant qu'une ouvrière ait assez d'habileté professionnelle pour diriger un métier et travailler à la tâche avant quinze ans. Nous sommes, heureusement, loin du temps où l'on parlait sans rire, — ou sans pleurer, — de 1' « habileté professionnelle » d'un enfont de six ans (l) !
La journée de travail est de dix heures, durée légale pour les ateliers mixtes, c'est-à-dire pour les ateliers où travaillent à la fois des hommes et des femmes ou des enfants. L'usine
(i) Voyez Jules Houdoy, oiivr. cité. — Cf. Jules SiyoK^ f Ouvrier de huit ans.
ouvre ses portes le matin, à six heures et demie ; elle les ferme le soir à six heures : il y a, dans l'intervalle , deux arrêts, Tun, de huit heures à huit heures et quart pour le petit déjeuner; l'autre, de midi à une heure et quart pour le déjeuner, ou, comme on dit, dans le Nord, le dîner. On se repose le dimanche. Ou, si Ton ne se repose pas, on se divertit, soit en famille, soit au cabaret, soit à toutes sortes de distractions qui abondent en ce pays de Flandre ; mais, le lundi, a la reprise du travail se fait sans à-coups ni difficultés » : il n'est constaté que très peu d'absences.
En ce qui concerne les salaires, les renseignements qui nous viennent de l'usine A manquent de précision ou de détail. Nous savons seulement qu'en 1904, le salaire moyen était, pour les hommes de peine, de 975 francs, pour les ouvriers de machine, de 1.050 francs par an. Les ouvrières, payées à la tâche, gagnaient de 15 à 22 francs par semaine ; la moyenne oscillait entre 18 et 19 francs. En outre, — et c'est là une particularité qui mérite d'être signalée, — « afin de bien montrer que l'intérêt du patron et celui de l'ouvrier sont solidaires et identiques quant à la production » , il est distribué dans chaque atelier des primes aux ouvrières qui ont « gagné les plus fortes semaines » , si bien que certaines d'entre elles arrivent, avec ces primes, à un salaire moyen de 24 francs environ. Malgré tout, ce qu'on nous apprend des salaires dans l'usine A demeurerait vague, et nous n'aurions que ces fameuses et fâcheuses a moyennes n , si les patrons de cette usine, très pénétrés de leur devoir social, n'avaient eu ridée, avant la grève de 1903, qui troubla si profondément la ville d'Armentières, de procéder à une enquête en vue de connaître le « salaire de famille » , le plus important et peutêtre le plus « réel » à leur avis. Ici encore, nous n'aurons que des moyennes, mais, pour divers motife, elles nous rapprochent toutefois de la réalité.
Il ressort des recherches faites sur le personnel de l'usine A que le nombre moyen des membres de la famille est de cinq personnes, le père et la mère compris, a gagnant 42 fr. 43 par semaine, soit plus de 2.000 francs par an, car il n'y a de chômage sur la place d'Armentières qu'à l'état d'infime exception : « dans une usine qui fonctionne depuis vingt-sept ans, le chômage des hommes n'a pas dépassé trois heures par an. » Mais le tableau est assez instructif pour que nous le reproduisions tel qu'il nous est donné.
De Tusine A, et autour d'elle, vivaient donc, en 1903 :
Nombre de personnes Salaire hebdomadaire Familles. par famille. moyen.
fr. c.