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LA PRODUCTION ET LE SALAIRE. LE CONTRAT DE TRAVAIL

En regard du temps et de la peine, il faut mettre le produit et le prix du travail. Le produit, évidemment, est en raison de ces deux éléments, de ces deux forces combinées et coopérantes : la durée du travail et son intensité; mais elles ne le u conditionnent » pas, elles-mêmes et elles seules, avec une rigueur absolue; il y a toujours une mise en train, des frottements, bien d'autres causes de déperdition d'effet, et toujours, pour avoir le travail utile, on doit retrancher du travail total le travail perdu (1).

Le travail effectif, si Ton prend ce mot pour synonyme de travail productif ou mieux encore de travail mesuré au produit, ce n'est donc pas la durée de présence, moins la durée du repos seulement ; je veux dire : on ne l'obtient pas en retranchant seulement de la durée de présence la durée des repos; il y a à tenir compte d'autre chose. Dans les mines de houille, on Ta vu, l'ouvrier chemine parfois au fond pendant 1 heure, 1 h. 15, 1 h. 45 et même 2 h. 45, afin de se rendre au chantier; et, en certaines de ses parties du moins, ce chemin n'est pas une promenade, mais un véritable travail. Le travail effectif, le travail productif ne peut en conséquence représenter que la durée de présence, moins la

(i) Voyez A. Liesse, le Travail^ aux points de vue scientifique, industriel et social.

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durée des repos, moins la durée du chemin au fond, qui est du travail perdu. Voilà ce qu'il représente en durée, ou en temps : ce qu'il représente en intensité, et, par suite, sa productivité réelle, le travail mesuré au produit, dépend de toutes sortes de circonstances, personnelles ou extérieures à l'ouvrier.

Comme le produit entre nécessairement dans le calcul du prix et en est même, selon Tusage des mines, le facteur principal, si difficile qu'il soit d'évaluer l'intensité du travail, et si variable que tant de circonstances différentes en fassent le rendement, après avoir mesuré d'aussi près que possible le temps et la peine, et avant d'y comparer le prix, nous allons essayer de le déterminer.

La production dépend d'abord de la durée du trait. Qu'est-ce donc que « le trait »? Je crois bien avoir lu quelque part, lors de l'enquête ouverte par la commission de la Chambre des députés, que l'on appelait a le trait » l'intervalle compris entre le moment où le dernier ouvrier est descendu et le moment où le premier ouvrier est remonté. Aussitôt le dernier descendu et aussitôt le premier remonté, on ferait un trait sur une ardoise, une pancarte, un tableau : d'où le nom et l'explication. Mais ce n'est pas tout à fait cela, ou même ce n'est pas cela du tout. Dans le Pas-de-Calais, on appelle « trait » le temps pendant lequel il est procédé à a l'extraction » soit des terres, soit du charbon. Le mot « trait » signifie proprement ici : action de tirer y parce que, autrefois, comme on le sait, l'extraction se faisait par des chevaux manœuvrant des tambours à l'orifice des puits. On

disait alors que les chevaux étaient « sur trait » pendant tant d'heures, et, depuis, par abrévation, on a dit que a le trait durait tant d'heures. » Aujourd'hui, « le trait » s'entend du moment où commence l'extraction jusqu'au moment où elle cesse, et précisément du moment où la cage remonte la première berline chargée jusqu'au moment où la cage remonte la dernière berline chargée (1).

Durant le trait, la production dépend ensuite et de la qualité ou de l'habileté de l'ouvrier et de la qualité ou de la facilité de la veine. C'est dire qu'elle est loin d'être la même dans tous les bassins, dans toutes les mines d'un même bassin, dans toutes les fosses d'une même mine, dans tous les quartiers d' une même fosse, dans toutes les tailles d'un même quartier, pour tous les ouvriers d'une même taille. Aux mines de B. . . (Pas-de- Calais), si l'on ne considère, à l'exclusion de tous autres, que les ouvriers occupés à l'abatage du charbon, que les mineurs, ouvriers à veine et leurs aides, on peut admettre qu'ils donnent en moyenne une production individuelle de 2 tonnes 100 par jour de travail, soit de 600 à 630 tonnes par an. Mais, si l'on considère ensemble tous les ouvriers employés au fond, la production individuelle moyenne n'est plus que de 1 tonne à i tonne 200 par jour, soit de 300 à 350 tonnes par an. Enfin, si l'on considère à la fois tous les ouvriers du fond et du jour, le personnel entier de la mine dans ou pour chaque fosse, cette production n'atteint plus que de 0*800 à 0*850 par jour, soit, par an, de 240 à 250 tonnes.

Aussi les statistiques officielles elles-mêmes, celle, par exemple, qu'a dressée, pour l'année 1900, la Direction géné-

(i) Note communiquée par la direction générale des minet de B... Dans son rapport, au nom de la Commission du travail, M. Odilon Barrot déBnissait le irait en ces termes : «• Le trait correspond à la durée de Textraction du charbon, qui s'étend de l'arrivée au fond du puits de la dernière benne chargée d'ouvriers pour se terminer au moment où la première benne remonte dans les mêmes coti' ditions une fois la journée faite. »

raie des mines au ministère des Travaux publics, ont-elles soin d'ouvrir au moins deux colonnes : ouvriers du fond^ et ouvriers sans distinction. D'après cette dernière statistique, la production journalière et la production annuelle auraient été, dans les différents bassins houillers, ou plutôt dans quelques mines, prises comme types, de ces différents bassins :

PRODUCTION* JOURIf AUfcRI

par ouvrier

■^*^'^^ fond distinction

Kilos Kilos

Valenciennes (Nord et Pas-de- Calais) 1 082 830

Saint-Étienne (Loire) 992 669

Alais (Gard et Sud-Est) 886 589

Le Creuset et Blanzy 902 532

Aubin et Carmaux 931 616

Commentry 898 614

Li(jnites de Fuveau (Provence). 1 169 810

Ensemble des bassins houil-

PEOOUCnON ARNUKLLB

par ouvrier

du fond

sans distinction

Tonne»

Tonnes

lers de la Vvemce 1 009 721 287 206

C'est, en somme, une production journalière qui varie, selon que Ton considère les ouvriers du fond séparément ou tous les ouvriers du fond et du jour réunis, entre 900 et 1,100 kilos, d'une part, entre 530 et 830 kilos, de l'autre; et c'est une production annuelle variant, par conséquent, de 230 à 300 tonnes pour les ouvriers du fond, de 1 50 à 240 tonnes pour tous les ouvriers ensemble.

La variation est sans doute très grande, trop grande pour s'expliquer seulement par les différences personnelles dans la qualité de l'ouvrier et les différences locales dans la qualité du gisement. Il faut, en effet, pour l'expliquer complètement, y faire entrer, il faut compter parmi ses causes « le plus ou moins de perfectionnements apportés dans les procédés d'extraction " , le plus ou moins de force « des machines desti-

LES MINES DE HOUILLE Îi5

nées à épuiser l'eau, à ventiler les g[aleries, à monter les bennes..., etc., soit que ces machines aident directement Touvrier, soit qu'elles contribuent à assainir ou à rendre plus sûr le milieu où il opère (1) » ; parce qu'en améliorant plus ou moins ainsi les conditions du milieu, on améliore plus ou moins les conditions du travail et, par suite, on en augmente plus ou moins le rendement.

Quelles qu'en soient du reste les raisons, et quelque part que chacune d'elles y ait eue, la production des mines, la productivité du mineur, s'est accrue en un siècle, dans la proportion du simple au double, au triple, parfois au quadruple ou même au quintuple. A Anzin, vers 1775, elle ne dépassait pas annuellement 60 tonnes; en 1873, elle avait atteint 192 tonnes. A Aniche, vers la même date de 1775 ou quelques années après, elle n'était que de 38 tonnes; et, en 1873, elle approchait de 220 tonnes. Dans les mines du bassin de la Loire, autour de Saint- Etienne, à Chaney et Saint-Jean- Bonnefonds, à Roche-la-Molière et Villars, à Firminy, 35 pics ou piqueurs s'employaient, en 1709, à l'abatage du charbon : un pic rendait en moyenne par jour douze charges de 125 kilogrammes, ou 1,500 kilos, une tonne et demie, — ce qui faisait, pour 230 jours environ d'extraction à l'année, 345 tonnes par pic.

Mais disons bien par pic et non par ouvrier : non pas même par ouvrier du fond, toutes spécialités du fond mêlées ou négligées, mais par mineur proprement dit, piqueur, ouvrier à veine. Avec les seules statistiques officielles, qui ne parlent que a d'ouvriers du fond » et d' « ouvriers sans distinction » , nous n'avons pas les éléments d'une comparaison entre la «^

productivité du mineur, autrefois, et sa productivité, aujourd'hui, dans le bassin de la Loire, puisque les catégories ne

(1) Voyez André Liesse, le Travail, p. 272-273.

correspondent pas des documents historiques aux documents contemporains. Néanmoins, approximativement et à titre d'indication, cette comparaison, nous pouvons peut-être la faire, en nous fondant sur les renseignements particuliers qui nous ont été fournis pour la région du Nord et du Pas-de- Calais. Si Ton se rappelle que là, dans le Pas-de-Calais, la production quotidienne du mineur, de l'ouvrier à veine est d'environ 2 tonnes 100, et, par conséquent, sa production annuelle, de 600 à 630 tonnes; si, d'autre part. Ton remarque que la moyenne de production est un peu plus faible dans la Loire que dans le Nord, il reste que la productivité du ;?ic ou du piqueur, dans le bassin de la Loire, a à peu près doublé depuis 1709 (1).

D'autres chiffres, relevés çà et là, dans le même bassin, viendraient à l'appui de cette observation, quoique inégalement, à cause de l'inégalité des conditions de milieu, suivant que les couches ont une épaisseur, une puissance de 1 mètre, de 2 mètres, de 4 ou 5 mètres, de 6 mètres ou même de 12 mètres, comme il s'en rencontre dans la Loire, et suivant les méthodes d'exploitation dont quelques-unes, qui n'étaient pas toujours les meilleures, telles que celle des chambres d'éboulement, pouvaient sur l'instant forcer le rendement, tout en ruinant la mine. C'est ainsi qu'aux mines du Forez, en 1782, la production journalière d'un ouvrier était évaluée, dans ce qu'on appelait la Réserve, à huit bennes de 120 kilos, ou 960 kilos; hors de la Réserve, à six bennes, ou 720 kilos de charbon. II est d'ailleurs difficile de dire s'il s'agit ici de piqueurs, d'ouvriers du fond, ou d'ouvriers sans distinction, car le texte n'est pas très clair. Mais, en 1787, à Roche-la-Molière, où nous savons qu'il y avait 50 ouvriers du fond, ces 50 ouvriers ne produisaient par jour que 110 bennes

(i) Voyez E. Leseube, Historique des mines du département de la Loire^ p. 30.

de 147 kilos, soit environ 325 kilos chacun. En revanche, à Firminy, en 1795, les piqueurs seraient allés jusqu'à faire des abatages de 3 tonnes à 3 tonnes et demie par poste; et ce résultat serait supérieur aux plus brillants résultats d'aujourd'hui; mais, à supposer même qu'il n'y ait rien à en déduire, on ne l'obtenait que dans les grandes couches, c'est-à-dire très exceptionnellement. Vers le même temps, entre 178(> et 1790, les 40 ouvriers occupés dans les mines du marquis de Mondragon, à Saint-Chamond, ne produisaient, eux, que âlO bennes, environ 17 ou 18 tonnes, chacun 450 kilos.

En termes généraux, l'ascension est constante. La production, qui était, vers 1760, de 50,000 à 60,000 tonnes à Rivede-Gier comme à Saint-Étienne, arrivait, en 1815, à 208,000 tonnes dans la région de Rive-de-Gier, à 129,000 tonnes dans la région de Saint-Étienne. En 1833, Rive-de-Gier dépasse 370,000 tonnes, Saint-Étienne atteint 300,000. Dix ans plus tard, en 1844,1a production totale du bassin houiller est déjà de 1,225,000 tonnes; en 1880, elle est de 3,600,000; elle avoisine maintenant 4 millions. Mais, que la production en bloc ait augmenté, cela ne prouve qu'indirectement et insuffisamment l'augmentation de la productivité de l'ouvrier, car il n'est pas sûr que toutes choses soient demeurées égales d'ailleurs, et même il est sûr, au contraire, que toutes choses ne sont pas demeurées égales.

Voici donc qui nous donnera une preuve directe et suffisante : bien que ces données s'appliquent à la Belgique, il n'y a nulle témérité à les étendre par analogie à la France, surtout au bassin du Nord et du Pas-de-Calais, si voisin de la Belgique à tous les égards, géographiquement et industriellement. Or, en Belgique, le rendement annuel de l'ouvrier dans les mines de houille qui, de 1831 à 1840, était de 92 tonnes, s'est élevé successivement, de dix ans en dix ans, à 112, 123, 138, 145 tonnes, pour en arriver à 175 de 1881

tl8 L'ORGANISATION DU TRAVAIL

à 1890 (1). Bien entendu, il s'agit ici de Touvrier sans distinction : la productivité de l'ouvrier du fond^ et surtout du mineur, du piqueur, de l'ouvrier à veine, étant certainement beaucoup plus forte. Et si nous avons tant insisté là-dessus, sur la productivité de l'ouvrier, c'est que la production, la quantité produite, est l'un des facteurs, et, pour quelques catégories d'ouvriers, pour les principales, le principal facteur du salaire.

C'est en effet le grand point; et, quoique le temps, la peine et le produit du travail aient en eux-mêmes une signification et une importance, ils n'ont peut-être toute leur signification et toute leur importance que lorsqu'on en rapproche et qu'on leur compare le prix dont ils sont payés. Le temps, la peine et le produit du travail existent sans doute par eux-mêmes, mais existent surtout par rapport au prix du travail, dont l'homme existe, La règle en fait de salaire, dans les mines (2), est que les ouvriers véritablement producteurs, c'est-à-dire les ouvriers occupés à l'abatage du charbon et au creusement des voies, soient payés « aux pièces », — la pièce étant, suivant les cas, ou la quantité de charbon extrait ou le mètre d'avancement de galerie creusée. Les « ouvriers à l'entretien » sont le plus souvent payés « à la journée » ; il en est cependant de payés « aux pièces » comme les ouvriers producteurs, quand ils ont à exécuter un travail régulier et de quelque durée.

On sait que les mineurs proprement dits, piqueurs, ouvriers

(1) André Liesse, le Travail^ p. 273, d'après GbI^iier, Atlas des Mines,

(2) Note communiquée par la Direction {générale des mines de 6...

à veine, sont g^roupés par chantiers ou tailles, de huit hommes au plus, ordinairement de cinq (quatre ouvriers et un aide). Pour eux, pour les mineurs proprement dits, le salaire s'éta« blit de 0 fr. 30 (rare) à l fr. 50 (rare aussi) par berline de 500 kilos de charbon; la moyenne oscille entre 0 fr. 50 et 0 fr. 90 la berline, ce qui fait donc de 1 franc à 1 fr. 80 la tonne. Cela pour Tabatage. Le mineur est payé, en outre, au mètre d'avancement de voie : il est tenu compte à la taille du chargement et du roulage des berlines jusqu'au plan incliné principal, où le gamin les reçoit et continue de les pousser jusqu'à la galerie ; et, à la galerie, on y attelle les chevaux, qui les conduisent, par petits trains, jusqu'à l'accrochage. Il est encore tenu compte à l'ouvrier du temps qu'il passe aux travaux de remblai nécessaires, et aussi des « accidents de la couche » , des variations de cette couche en épaisseur, en puissance. Quand le prix de la berline est débattu pour une taille entre le chef de taille et le porion ou le chefporion, l'un et l'autre tablent sur telle ou telle puissance de la couche, mais puissance probable, toujours un peu hypothétique et sujette à élargissements et rétrécissements : il se peut qu'à quelque distance de l'endroit où le prix a été débattu, la veine tout à coup se resserre et s'amincisse, que le travail devienne par là même plus ingrat, que le temps s'en allonge, que la peine s'en accroisse, que le produit en fléchisse, et que par suite le prix en soit moins ou cesse d'en être rémunérateur.

De là l'utilité, la légitimité, dans l'établissement du salaire, de ce coefficient ou de ce correctif: accidents de la couche. Si le travail comporte et si les conditions du milieu permettent l'emploi d'un explosif, une sorte de forfait intervient entre l'entreprise et l'ouvrier. On fait un prix, dynamite comprise : « Je te donne vingt francs pour tel travail. Tu prendras de la dynamite. Si tu n'en uses que pour quinze francs, tu

no l'organisation du travail

auras cinq francs de béné6ce. Si, au contraire, tu en dépenses pour vingt-deux francs, c'est toi qui perdras quarante sous : arrange-toi. »» Et le mineur tâche de « s'arranger » de façon à ne pas perdre, et même à gagner.

En repassant Tun après l'autre les éléments qui entrent en composition dans son salaire, on voit qu'une assez grande marge est laissée à la volonté, à l'intelligence, à l'activité de l'ouvrier, et qu'il en est lui-même le maître ou l'artisan dans une assez large mesure; il est maître, par sa volonté, par son intelligence, par son activité, d'élever son salaire, car ce n'est pas le prix uniforme et fixe, tant d'hommes à tant de l'heure, donné indifféremment à tous comme prix d'achat d'une espèce de force humaine brute. Du moins une assez grande marge est laissée à la taille et au chef de taille.

La taille, de cinq ouvriers, en moyenne, quatre mineurs et un aide, avec un chef, qui n'est le plus souvent que le plus ancien ou le plus adroit ouvrier, est la véritable unité de travail, la cellule ouvrière vivante et organique de la mine. Naguère, avant la loi de 1894 sur les retraites, tous les salaires de la taille étaient versés au chef de taille, qui se débrouillait : la compagnie n'avait pas besoin de connaître et ne connaissait pas les salaires individuels entre ouvriers d'une même taille. On n'a rompu avec cet usage que parce que la loi sur les retraites, en exigeant de tous les ouvriers une retenue proportionnelle à leurs salaires, a obligé, afin que cette retenue fût sûrement proportionnelle, à établir pour tous les ouvriers des salaires individuels. Depuis lors, le prix -est toujours calculé pour la taille; et tous les ouvriers proprement dits, tous les ouvriers à veine, tous les mineurs étant considérés comme égaux, la répartition se fait également entre eux, ils touchent tous le même salaire. S'il existe des différences, la direction les ignore : il peut bien arriver, et en effet il arrive quelquefois, que les ouvriers se rendent de l'argent de la main à la

main; mais la compag^nie n'en sait rien, n'en veut rien savoir; et c'est, au surplus, l'exception.

Quant à V aide y qui complète le contingent de la taille, deux modes de paiement sont usités dans le Pas-de-Calais. Le premier consiste à payer les aides proportionnellement au salaire des ouvriers. Ils sontalors classés par les surveillants, porions, chefs-porions en plusieurs catégories, qui reçoivent de 60 à 90 pour 100 du salaire du mineur proprement dit, et qu'on appelle les soixante ^ les soixante-dix, les quatre-vingts ^ les (juatre^vingt^ix pour 100 ; ce sont comme des sociétaires à six, huit, dix douzièmes de part. Ce système, quoique le plus rationnel, n'est pas en vigueur aux mines de B... Le second mode de paiement du salaire des aides suppose l'accord préalable des ouvriers et des patrons. Au moment du mesurage du travail, le porion demande à la taille combien elle veut payer son aide. H n'est pas rare que la taille ait pour aide le fils du chef de taille; en ce cas, pour peu que le porion s'y prête, on ne se plaindra jamais que l'aide soit trop payé.

Mettons que, d'accord entre le porion représentant la compagnie et le chef de taille représentant la taille, il soit convenu de payer l'aide 4 fr. 50. Voici comment se fait la répartition des salaires. La commune mesure est le nombre de descentes ou de postes. Si, par exemple, la taille a gagné 166 fr. 20, et si l'aide, que la taille a déclaré vouloir payer 4 fr. 50, a onze descentes ou onze postes, c'est donc onze fois 4 fr. 50 ou 49 fr. 50, qu'il faut d'abord prélever sur les 166 fr. 20. Le reste est à partager entre les ouvriers. Ils ont à eux tous vingt-sept postes : le poste est donc de 6 fr. 15 ; et chaque ouvrier prend autant de fois 6 fr. 15 qu'il a personnellement de postes. Pierre a dix postes : il prend 61 fr. 50; Paul en a six : il touche 36 fr. 90; etc. Ainsi, trois ou quatre opérations : mise en masse du gain de la taille ; prélèvement du salaire de l'aide ; division du reste par le nombre total de

postes, et formation du quotient de répartition; multiplication de ce quotient par le nombre individuel de descentes, et formation du prorata personnel de chacun des ouvriers.

Les gamins sont payés à la journée, d'après un tarif qui fixe le maximum par jour et par âge. Les ouvriers à l'entretien {boiseurs, raccommodeurs , raucheurs) sont habituellement payés à la journée dans les travaux très variables et aux pièces dans les travaux de quelque durée. Ils se font de la sorte des journées de 5 à 7 francs. Les hommes au creusement des travers-bancs ou des boweites sont payés au mètre d'avancement suivant les difficultés du terrain : comme aux piqueurs ou ouvriers à veine, on leur retient le prix de l'explosif qu'ils emploient. Les conducteurs de chevaux gagnent un salaire fixe à la journée de 2 fr. 90, plus la prime de 40 pour 100, que, depuis 1900, dans le Pas-de-Calais, ont touchée tous les ouvriers du fond, aux termes de la convention d'Arras, dont il faut bien, en passant, dire un mot.

Une des revendications que les mineurs avaient le plus énergiquement soutenues, durant la grève de 1889, était celle d'une augmentation de salaire de 10 pour 100; si énergiquement, que les compagnies avaient dû céder d'abord sur le principe, et qu'ensuite, lorsque les ouvriers avaient demandé que de ces 10 pour 100 on fît une prime comptée à part, toutes, sauf Nœux, qui elle-même finit par s'incliner, avaient cru devoir céder encore. Après la grève de 1889, les choses furent donc réglées de cette façon : salaire principal, supposons 5 francs, prime de 10 pour 100 : 0 fr. 50; total : 5 fr. 50. £n août 1890, les charbons augmentant, par acte de bonne volonté patronale, tout simplement, et pour écarter jusqu'à la pensée d'une nouvelle grève, la prime fut élevée de 10 à 20 pour 100. Elle demeura à ce taux pendant assez longtemps, jusqu'à ce que, au commencement de 1899, par suite de l'extraordinaire mouvement industriel et particulièrement de

Textraordinaire prospérité de la métallurgie, la bouille subit une bausse très sensible. Les mineurs, alors, réclamèrent, appuyés et guidés par leur syndicat. Une réunion de patrons eut lieu à Douai, puis, à Arras, une réunion contradictoire de patrons et d'ouvriers. Il y fut décidé qu'à partir du 16 avril 1899, et pour un an, la prime serait portée à 25 pour 100.

Mais les mineurs, et surtout le syndicat, n'étaient qu'à demi satisfaits ; et, continuant à s'agiter, tirant argument des grands bénéfices que devait procurer l'année 1900, ils obtenaient, dans une seconde réunion, à Arras, qu'à partir du 1" avril 1900, la prime fût renforcée de 5 pour 100 et fixée à 30 pour 100. Ce n'était que Tavant-dernière étape. A la fin d'octobre 1900, une grève partielle éclata à Liévin, Lens, Bully; pour y couper court, il fut décidé que, du 1" novembre 1900 au mois d'avril 1901, la prime serait de 40 pour 100, et que, non seulement tous les ouvriers du fond de toutes les spécialités y auraient droit, mais tous les ouvriers inscrits, en vertu d'un ancien usage, au « carnet du fond, w c'est-à-dire avec ceux-là, ouvriers du fond proprement dits, les mécaniciens d'extraction, les moulineurs, les « chergeux aux chevaux » . Les ouvriers du jour avaient été jusqu'ici négligés; cependant, leur tour venait enfin, et l'on convenait que leurs salaires seraient augmentés de 10 pour 100, ou, pour être tout à fait exact, que tous les ouvriers du jour recevraient 10 pour 100 en sus de leurs salaires; ce qui leur ferait, à eux aussi, une sorte de prime (1). Ils sont payés, aux ateliers du jour, les uns à l'heure (dans les quarante centimes de l'heure) d'autres à la tâche (ceux des fours à coke selon la quantité produite).

(i; Tout le inonde sait que le bassin de la Loire fut, il y a quelques années, sous le coup d'une menace de grève, parce que les compa^ies, — les affaires se ralentissant, — avaient décidé de réduire de 9 pour 100 à 3 pour 100 la prime accordée dans des circonstances analogues, par suite de l'acte connu sous le titre d'arbitrage Jaurès-Griiner. — Voyez, sur les salaires, V Ouvrier mineur^ organe de la Fédération nationale, n* 8. Compte rendu du Congrès international de Londres.

tî4 L'ORGANISATION DU TRAVAIL

d'autres à la journée (dans les quatre francs par jour).

Tous les salaires, d'ailleurs, que nous avons donnés, et tous ceux que nous donnerons encore, du fond et du jour, doivent s'entendre prime comprise, et les intéressés en ont vite appris le calcul. Je demande à un gamin : a Combien gagnes-tu? — Il me répond du ton le plus assuré : — 1 fr. 40 sans la prime, 1 fr. 87 avec la prime. » Une petite trieuse (ah! Tamusante figure, avec le blanc de ses yeux et le blanc de ses dents plus vifs dans la face noircie, sous le mouchoir de cotonnade noué autour de la tête !) , une trieuse déclare de même gagner 1 fr. 50 par jour, mais l'ingénieur qui m'accompagne corrige aussitôt : le salaire est mobile, il peut aller de 0 fr, 90 à 2 francs. (On se rappelle que les trieuses sont les ouvrières qui s'occupent, dans les ateliers de criblage, à retirer les pierres mêlées au charbon et à le classer à peu près par grosseur, tout de suite après qu'il est monté de la fosse.)

Pour les mineurs, piqueurs, ouvriers à veine, ce qu'on vient de dire de la manière dont leur salaire est établi et des facteurs divers et variables qui entrent dans sa composition explique suffisamment qu'il soit difficile de le déterminer d'un chiffre, d'un seul chiffre sec, précis et rigoureux. Si le prix de la berline, à débattre entre le mineur et le porion ou le chef-porion, peut être, — rarement, mais peut être, — tantôt de 0 fr. 30 et tantôt de 1 fr. 50; si, plus ordinairement, il est tantôt, en de certaines veines, de 0 fr. 50, et tantôt, en de certaines autres, de 0 fr. 60, il est naturel et de conséquence étroite que le prix de la journée s'en ressente, que cette simple différence de 0 fr. 50 par berline se retrouve, à la fin du travail, grossie et multipliée autant de fois qu'il entre de berlines dans le compte du salaire ; de là, de ces variations du prix de la berline, des variations sensibles de la journée du mineur.

Il est des ouvriers qui, dans une bonne taille, peuvent se

faire jusqu'à des journées de Ami7 francs, mais c'est là toujours un fait isolé et exceptionnel, ce n'est qu'un heureux accident. Lors de ma visite aux mines de B..., on acceptait comme prix courant de la journée du mineur environ 6 fr. 70. Ce chiffre était celui qui ressortait de l'examen des «« Bon à payer » et celui que les ouvriers eux-mêmes avaient. Interrogé par nous sur le gain de ses journées pendant la dernière quinzaine, un mineur répondait : Dans les environs d'un petit sept francs. Et, quoique chargé d'enfants et se plaignant, à cause d'eux, de ne pouvoir « faire dimanche » : — Quand on a coupé huit tartines sur un pain de trois livres, dites-moi un peu ce qu'il en reste ! — de ce salaire en lui-même il ne se montrait point mécontent. Il récriminait plutôt, mais sans excès de mauvaise humeur, contre la vie que contre le métier. « Un petit sept francs » lui semblait acceptable, et l'on tient, en effet, dans les mines de houille, ce salaire aux environs de 7 francs pour un salaire normal. « Au-dessous de 6 francs, me dit l'ingénieur en chef du fond, on considère le salaire comme trop faible ; au-dessus de 7, comme trop fort (1). »>

Mais, de 6 à 7 francs, c'est le salaire du mineur proprement dit, du piqueur, de l'ouvrier à veine; ce n'est pas le salaire moyen des ouvriers du fond, toutes catégories mêlées, c'est bien moins encore le salaire des ouvriers de la mine, fond et jour réunis. Nous parlons ici de « salaire moyen » ; et nous dirons tout à l'heure pourquoi nous avons tort d'en parler, pourquoi nous ne devrions pas et ne voudrions pas en parler; mais les statistiques nous le donnent, le salaire moyen; quelques-unes ne nous en donnent pas d'autre; et il nous fournit au moins une indication par à peu près. Dans la Loire, le salaire journalier moyen des ouvriers du fond était de 4 fr. 80 en 1897, de 4 fr. 82 en 1898, de 4 fr. 91 en 1899,

(1' On peut dire même que certaines compagnies, notamment dans le bassin de la Loire, se sont fait une règle de compléter toujours ce salaire de six francs.

Îî6 L'ORGANISATION DU TRAVAIL

de 5 fr. 21 en 1900, de 5 fr. 25 en 1901 ; celui des ouvriers du jour était de 3 fr. 32 en 1897, de 3 fr. 41 en 1898, de 3 fr. 40 en 1899, de 3 fr. 75 en 1900, de 3 fr. 57 en 1901 ; soit, par tête d'ouvrier, fond et jour confondus, 4 fr. 29 en 1897, 4 fr. 35 en 1898, 4 fr. 40 en 1899, 4 fr. 75 en 1900 et4fr. 68 en 1901 (1).

Pour Tannée 1900, d'après un tableau qu'a dressé la Direction générale des Mines, et dont M. le ministre des Travaux publics a bien voulu nous faire remettre une copie, le salaire journalier moyen aurait été dans les principaux bassins houil- 1ers de France :

Valenciennes (Nord et Pas-de-Calais). .

Saint -Etienne

Alais

Le Creuset et Blanzy

Aubin et Carmaux

Commentry

Lignites de Fuveau (Provence). . .

Ensemble des bassins de la France. 5 11 3 53

De son côté, l'Office du travail, au tome IV de la très remarquable publication qu'il a consacrée aux Salaires et à la Durée du travail dans [industrie française (2), consignait les « résultats généraux » de son enquête en un résumé qu'on nous permettra aussi de reproduire, non pour faire un fastidieux et vain étalage de chiffres, mais parce qu'une particularité sur laquelle il appuie prête matière à une observation qui, elle encore, a son intérêt et même son importance. C'est

(i) Cf. Rapports de M. Tauzin, ingénieur en chef des mines, directeur de rÉcole des minet de Saint-Élienne, au Conseil général de la Loire. Session ordi. naire d'août 1900, p. 15, et session ordinaire d'août 1902, p. 15 et 16.

(2) Cf. une autre publication (août 1902) de ce même Office du travail : Bor^ dereaux de salaires en 1900 et 1901.

un

par

JOUKIfAUKR

ourrier

du fond fr. c.

da joar fr. c.

d ailleurs une observation du même genre, également intéressante et importante, que nous avait déjà suggérée, on s'en souvient peut-être, le rapide examen d'un autre chapitre de cette même enquête. Il s'agissait alors de la durée de la journée de travail, et des renseignements recueillis il résultait que, moins les divers établissements miniers employaient d'ouvriers, et plus, — à une ou deux exceptions près, ce qui revient à dire presque sans exception, — plus la journée de travail y était longue. Maintenant qu'il s'agit du salaire, la grande enquête de l'Office du travail nous autorise à formuler une seconde règle qui ne fait que corroborer la première, à savoir que, moins un établissement minier occupe d'ouvriers, et plus le salaire s'y abaisse. Et, comme la première, cette seconde règle est à peu près sans exception ; l'enquête la met, si j'ose le dire, en relief, la figure ainsi sous nos yeux :

SALAIRB MOYEN PAB 10 HEUBES

dans les établissements dont le nombre d'oumcrs est

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