‹ La crise de la certitudeChapitre 104 sur 104 · De Lapparent, Science et apologétique, p · texte numérisé non relu

De Lapparent, Science et apologétique, p

s impose

à l'honiiiie

et reconnaissance le souvenir de leurs immortelles découvertes !

Nous pourrions ajouter que cette position demi-scep- La noutique est du reste intenable, même pour les savants de écoie ne la nouvelle école symboliste, qui bon sré, mal gré, re- sous-

trsirc

cherchent toujours l'explication des choses : en voici la preuve.

La « physique de la qualité », qui restera la meilleure gloire de M. Duhem \ n'est-elle pas un essai d'explication, et d'explication meilleure que celle des mécanistes?A quoi bon ressusciter les fameuses « qualités occultes », — très injustement décriées du reste, car les qualités des corps ne sont pas plus occultes que leurs quantités, les qualités étant manifestées par les phénomènes qualitatifs, tout aussi bien que les quantités par les phénomènes quantitatifs, — pourquoi les ressusciter, dis-je, sinon parce que l'explication cartésienne purement quantitative, par l'étendue et le mouvement, est une explication notoirement insuffisante, incapable de tout expliquer, et qu'il faut la compléter en ajoutant la notion de qualité à celle de quantité ? Or la quantité et la qualité sont des causes, matérielle et formelle, de la réalité physique.

Quant à la double tin que M. Duhem assiene à la Repré.

" senter,

science physique : représenter et classer, n'est-ce pas cest exlà encore un reste de théorie explicative, et même une explication par les causes?

D'abord une théorie représentative explique encore la nature, puisqu'elle a pour but de nous la faire connaître, en nous représentant les rapports intimes des choses. Par exemple, la théorie optique nous représentera la lumière comme une trajectoire rectiligne d'un mobile (Newton), ou comme une ondulation d'un milieu

1» Duhem, La théorie physique. 171-213.

386 BASES L>K LA CONNAISSANCK hT DE LA CROYANCE

éthéré analogue à l'ondulation du milieu sonore (Fresnel), ou comme une ocillation très rapide d'une polarisation diélectrique (Maxwel). Or toutes ces représentations auront encore la prétention de nous faire approcher de plus en plus de la réalité qu'est la lumière, et de nous en expliquer le mécanisme. Une représentation de cette espèce, quoique hypothétique, est donc nécessairement explicative; à plus forte raison une classification naturelle, telle que M. Duhem Ta donnée pour fin dernière à la science physique.

Classer, ï-^ classificaliou naturelle, en elîet, par opposition à pMq'uer.' UÏ16 classificatiou artificielle purement arbitraire, doit nous révéler, non pas un ordre quelconque, mais celui qui existe au fond des choses ; elle doit nous montrer les êtres groupés d'après leurs caractères, en genres et espèces, dans la diversité et l'unité d'un même plan naturel. Mais les notions de caractère naturel, de genre, d'espèce, de degré, d'ordre, d'unité sont des données explicatives de cette métaphysique élémentaire du sens commun, qui guide les savants à leur insu, et dont ils ne peuvent pas plus se passer que de l'air et de la lumière du jour. Donc, hongre, malgré, ne leur en déplaise, ils expliquent ou essayent d'expliquer le pourquoi et le comment des phénomènes qu'ils étudient, et se servent de la métaphysique des causes à leur insu *. siiaterre Aussi lorsquc nous euteudons des savants nous dire que la science ne nous fournit jamais de vraies explications, mais seulement des symboles, nous ne comprenons plus.... Et lorsqu'ils ajoutent que, par exemple, la proposition « la terre tourne » n'est ni vraie ni faus-

1. «Ne leur en déplaise, ils font tout coaiaie ceux de la vieille école, et c'est bien heureux ! « Comment cela se passe-t-il, pourquoi cela est-il ainsi » ? Telles sont les questions qu'ils se posent et telles sont aussi les seules qui soient dignes deux... Il n'est aucun de leurs travaux qui ne devienne ainsi contre eux un argument ad hominem. » Vicaire, art. ci(é, p. 413.

tourne ?

DIVERSITÉ DES METHODES ET DES CERTITUDES •'>î^7

se », mais seulement « symbolique» et ^ commode w, nous sommes bien tentés de leur répondre par le mot do Galilée: « et pourtant elle tourne » ! e pur simuove^ ! Sans doute, c'est la merveilleuse « commodité » de rhypothèse à tout expliquer, qui nous porte à la croire vraie, mais il faut nécessairement quelle soit vraie ou fausse. Que si la science ne peut espérer le savoir, qu'elle cesse de s'en occuper ! Quant à transposer cette proposition si claire: « la terre tourne » et la notion même du « mouvement », en une représentation symbolique et figurée, sans aucun rapport possible de ressemblance avec la réalité, et partant <( ni vraie ni fausse », c'est là une conception que le génie de Galilée aurait refusé de comprendre, parce qu'elle n'a aucun sens et qu'elle aurait rendu sa lumineuse explication parfaitement inintelligible.

A ces tentatives d'agnosticisme scientifique ont ap- La nuuplaudi quelques apologistes catholiques, séduits par écoie l'espoir d'y trouver de nouvelles armes pour leur foi, logéique et un nouveau terrain d'accord entre la science et la foi. « Si la foi, disait l'un d'eux, nous fait seule connaître les réalités suprasensibles, tandis que la science n'atteint que les apparences, leurs domaines sont totalement différents, étrangers l'un à l'autre, et alors le conflit de la science et de la foi n'est plus possible ^ »

Assurément, s'il en était ainsi, le conflit ne serait plus qu'apparent, mais cette apparence persisterait quand même, avec son caractère scientifique; elle au-

1. Cf. Poincaré, La science et l'hypothèse, p. 141 : La valeur de la cience, p. 271.

2. Bévue du Clergé français. Ici juillet 1906. p. 414. — Kant avait déjà dit : « Jai dû supprimer le savoir [das Wissen) pour y substituer la croyance {dus Glauben)... Ainsi la critique a l'inappréciable avantage d"en Onir une bonne fois avec toutes les objections contre la morale et ia religion ». Critique de la raison pure, 2» édit., préf. — On trouve aussi dans Newmaa une pensée analogue ; La science (y compris la théologie), semble se mouvoir dans un autre plan que celui de la foi.

•'^i^ BAStS Dh LA CONNAISSANCE ET DE LA l.HUVANCE

raitautanL d»? force et de prestige que la science cllemènie, et son scandale continuerait à troubler les consciences. Ce n'est donc là qu'une solution purement verbale, puisque les apparences de la science et les prétendues réalités de la foi continueraient à s'opposer et à se combattre.

Le problème actuel de l'accord de la science et de la foi consiste précisément à dissiper ces antinomies apparentes entre les données de nos dogmes et celles des sciences modernes. 11 s'agit de résoudre les problèmes philosophiques, scientifiques et historiques de la religion, et non de les nier. Et si toutes les solutions ne sont pas encore trouvées, de les rechercher avec pleine confiance que leur découverte sera le résultat naturel du progrès*. Le système qui divise l'esprit humain en deux compartiments séparés par une cloison étanche serait contre nature, car les vérités ne peuvent s'opposer aux vérités. L'accepter ou s'y résigner risque trop de faire suspecter notre logique, et peut-être la sincérité de notre foi.

Cet accord purement verbal ne reposerait d'ailleurs que sur une fausse notion de la science et de la foi, dont les deux domaines respectifs ne sont nullement opposés comme le monde des apparences et celui de la réalité. N'est-ce pas un paradoxe d'affirmer que les

1. « Cet effort de rationalisatioa de l'objet de la foi est précisément l'effort de l'apologétique philosophique (scientifique) et historique : il n'en est pas de plus indispensable à la Religion. Il aboutira, ou l'Eglise perdra d'abord l'élite des esprits, et bientôt après les simples. C'est une question de vie ou de mort. Le fidéisine est mal venu de railler cet effort et ses insuccès partiels, d'opposer la sérénité de sa foi aux yeux bandés, aux angoisses d'une foi qui tâtonne et se fatigue à rassembler en un foyer des rayons de lumière partout épars. Il lui est seyant, en vérité, de se désintéresser de la « logique » (ou de la science) et de nous ofirir comme solution du problème qu'il s'obstine à ne pas voir, son apologétique d'autruche et sa foi du charbonnier. Mais qui voudrait donc, à la réflexion, d'une foi étrangère à la raison ? >^ Baudin, Revue de philosophie, juin-octobre 1906. p. 383.

sciences expérimentales n'atteignent que des apparences, tandis que la foi atteindrait seule le réel ; et ne serait-il pas plus exact, au contraire, de dire avec S. Paul que notre foi, ici-bas, n'atteint que des symboles et des apparences énigmatiques % puisqu'aucun des attributs créés, pas même la notion d'être, ne convient à Dieu que dans un sens analogique et mystérieux, — tandis que seule la science atteint directement son objet, le réel, et en parle au sens propre et sans analogie.

Nous ne nous laisserons donc pas séduire par les apparences simplistes d'un tel argument apologétique, à peine renouvelé du fidéisme, parce qu'il est équivoque et ne nous apporterait qu'une paix trompeuse.

Aux sciences mathématiques et physiques s'opposent m les sciences morales. Ce sont celles qui étudient les Vs'^ phénomènes, les causes et les lois de l'activité humaine moraîes'^. et libre, soit dans les individus, soit dans les familles, soit dans les sociétés. Les causes et les lois qu'elles c herchent à dégager des faits sont donc d'ordre moral, au lieu d'être d'ordre physique ou mathématique. Mais ces sciences se distinguent encore, en ce qu'elles font plus ou moins appel à un critère ditférent des sens et de la raison, à l'autorité du témoignage ; et l'histoire est le type de ces sciences morales principalement appuyées sur le témoignage. C'est bien par l'observation et l'induction que l'historien dégage les causes et les lois de l'histoire ; mais il ne peut observer lui-même, encore moins expérimenter les faits historiques, et doit s'en rapporter aux dépositions des témoins.

Or, notre confiance dans le témoignage humain repose sur une loi morale de la personne humaine, sur sa véra-

1. « Fides argumentum non apparentium.. . per spéculum et ia senigmate ^. S. Paul, ICor., 13, 12; Uehr., 11, 1.

cité dans des conditions donn(^es. Etcomme ces lois morales sont bien moins inflexibles que les lois physiques, encore moins que les lois mathématiques dont la rigidité est absolue, il s'ensuit que le point d'appui solide de la certitude morale, sera encore plus délicat à trouver que celui de la certitude physique ou métaphysique ; et partant, que la certitude morale elle-même sera inférieure, à ce point de vue, aux autres certitudes. Certitude Cependant on aurait erand tort de confondre la cer-

morale r o

^'bn'iié^ titude morale avec une simple probabilité plus ou moins grande. Ce serait là un abus de mois et une confusion d'idées. Que l'histoire ne donne très souvent que des . probabilités, c'est un fait manifeste que nous nous garderons bien de contester ; mais s'il en est ainsi, c'est moins à la méthode historique qu'il faut s'en prendre, qu'à la rareté et à l'imprécision ordinaire de nos matériaux historiques, de nos sources d'information, et aussi à la conscience de l'historien, qui luidéfend de suppléer à ces lacunes, malgré la tentation qu'il en éprouve trop souvent, car sous prétexte d'interpréter les documents, on ne les fait que trop souvent parler, lorsqu'ils ne disent à peu près rien.

Ces lacunes sont regrettables, sans doute, mais il faut bien se contenter de probabilités, là où la certitude nous échappe.

Vraie Heureusementjl'histoire ne contient pasque des lacu-

certitude ti i i i

parfaite, ncs. 11 y a dcs époques et des contrées, oii les témoignages abondent, avec une clarté, une concordance et toutes ces autres preuves morales, qui ne nous permettent plus de douter que les témoins ne soient ni trompeurs ni trompés. Il nous faut donc croire à leur témoignage, pour rester raisonnables, et notre foi en leur parole doit exclure tout doute légitime. Qui pourrait raisonnablement douter de l'existence de Napoléon l^"", de ses victoires à Austerlitz et à Marengo, de son retour de l'île

DIVEKSITÉ DES MÉTHODES ET DES CERTITUDES •>yi

d'Elbe, de son exil et de sa mort à Ste-Hélène ? Les faits plus éloignés, tels que l'assassinat d'Henri IV, la mort et la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, n'en sont pas moins certains, et l'usure du temps n'a pu en rien diminuer ces certitudes.

Les certitudes morales peuvent donc exclure tout doute, et, en ce sons, être aussi complètes que les certitudes d'ordre physique ou métaphysique, quoique l'aspect de leur lumière soit d'espèce bien différenle.

Parmi les certitudes morales, ou fondées sur des lois Certitude morales, il en est qui pour briller à l esprit exigent profonde, certaines dispositions morales, telles que 1 amour de la vivante vérité, la rectitude de la volonté, la pureté du cœur, la noblesse des sentiments, et auxquelles les modernes réservent surtout le nom de certitudes morales. Telles sont l'existence, la beauté et la bonté de Dieu ou de sa loi, la morale et les mystères de la religion chrétienne. Pour être pleinement comprises, ces vérités ont besoin d'être vécues; mais une fois expérimentées, leur certitude envahit l'àme tout entière, 7-jv •S/r, -fi -iy/fj, avait dit le divin Platon. Au lieu de n'effleuror que le sommet de l'-esprit, comme les certitudes mathématiques, elles ont rempli l'être humain tout entier, pénètrent et dirigent sa conduite, et le poussent souvent jusqu'aux actes les plus béroïques, y compris le sacrifice même de sa vie. On peut vivre et mourir pour Dieu et la vertu, tandis qu'on ne vit ni ne meurt pour un théorème géométrique, si certain qu'il apparaisse à l'esprit.

Ici nous touchons du doigt la supériorité de la certitude morale sur toute autre certitude. Si la certitude métaphysique est plus claire pour la pointe de l'esprit , la certitude morale gagne en profondeur et en étendue ce qu'elle perd en clarté de surface. Et comme elle pénètre et envahit toutes les puissances de l'homme, on peut dire qu'elle est vivante et agissante, et quelle seule peut rassasier pleinement la nature humaine.

Ce serait ici le lieu d'ajouter que la certitude peut dans avoir non seulement desospècesditTérentes, mais encore

toutes Ias . *,

cerii- différents degrés, quoi qu en aient dit les cartésiens, pour lesquels la certitude, étant indivisible, existe ou n'existe pas.

Sans doute, et nous l'accordons volontiers, en tant qu'elle exclut le doute, la certitude est ou n'est pas ; mais ce n'est là que son point de vue négatif. Après l'exclusion de tout doute raisonnable, il faut aussi considérer l'adhésion positive que l'esprit donne à la vérité certaine, et cette adhésion, étant plus ou moins intense et profonde, peut avoir des degrés.

Quels sont, en effet, les principes générateurs de la certitude?

Les premiers sont subjectifs et proviennent des instruments de connaissance ; ce sont tantôt des intuitions directes des sens et de l'esprit, tantôt des intuitions médiates et indirectes du raisonnement. Or d'ordinaire les jugements immédiats sont plus clairs que les jugements médiats et discursifs ; l'évidence immédiate plus claire que l'évidence médiate. Il y aura donc des degrés de certitudes correspondant à ces divers degrés d'évidence.

Même dans les jugements immédiats, nous pouvons encore trouver divers degrés de clarté. Ainsi la vue est plus claire que l'ouïe, l'intellect plus clair que les sens, etc.

Les seconds principes générateurs de la certitude sont au nombre de trois : les objets qui n'ont pas tous le même degré d'intelligibilité, et sont plus ou moins complexes, plus ou moins difficiles à saisir; — les motifs particuliers qui sont plus ou moins nombreux, plus ou moins parfaits; — enfin ïévidence objective elle-même qui peut avoir, comme la lumière du soleil, divers degrés de splendeur.

L'expérience d'ailleurs suffirait à prouver notre thèse. La même vérité ne produit pas la même certitude chez tous, et cela dépend des aptitudes et des dispositions du sujet. Le savant est plus certain que l'ignorant de la rotation de la terre. Et, à dispositions égales du sujet, les objets n'apportent pas tous la même conviction, ayant des clartés d'espèce fort différente. Voilà pourquoi, par exemple, les vérités de la Géométrie seront pour tous beaucoup plus claires et plus convaincantes que les vérités les mieux établies de la chimie ou de l'histoire.

Concluons que la lumière intellectuelle, comparable LArc-enen cela à la lumière du soleil, a tout ensemble des de- '^uL%^e grés et des nuances innombrables. Toutefois, de même ^"lelleT que les physiciens ont pu distinguer dans les nuances infiniment variées de l'arc-en-ciel trois couleurs fondamentales, possédant des propriétés physiques et chimiques fort différentes, mais ayant cela de commun qu'elles sont toutes capables de chasser nettement les ténèbres de la nuit, et de nous éclairer assez pour nous permettre de nous guider sûrement dans notre marche et tous nos mouvements ; ainsi, dans larc-en-ciel radieux de la lumière intellectuelle, les philosophes ont nettement distingué trois espèces fondamentales d'évidence également capable de produire en nous la certitude ou l'élimination du doute, mais nous éclairant très diversement et par des lumières de couleur et d'éclat fort dissemblables : l'évidence morale, l'évidence physique et l'évidence métaphysique, correspondant aux trois espèces de certitude morale, physique et métaphysique 1.

1. La certitude, en général, ayant été définie (p. 22) la possessio7i consciente d'une vérité excluant tout doute, ces trois espèces de certitudes seront dilTerenciées par l'espèce dont on a pris possession (au moyen de critères différents et appropriés à chaque espèce de vérité )

science a sa liiiiiiè To proprn

Chaque Chacune est capable de nous guider sûrement, quoisa imniè- quc très diversement, dans le chemin de la vie. Ne vouloir se confier qu'à Tuno des trois, en dédaignant les autres ; vouloir exiger toujours et en toutes choses telle ou telle lumière, serait contraire à la nature de notre esprit, comme à la nature même des objets. Toutes les choses ne comportent pas la même évidence, et vouloir en histoire rechercher l'évidence mathématique serait une entreprise chimérique. Le voyageur qui voudrait exiger qu'on lui fournisse le môme moyen de locomotion, toujours et partout, sur terre, sur mer et dans les airs, nous paraîtrait insensé. Il doit, au contraire, utiliser les moyens conformes à la nature de chaque genre de voyage ; et s'il veut arriver au but, raisonnablement,n'exiger que ceuxqui paraissent le mieux appropriés aux différents pays qu'il traverse : le traîneau en Sibérie et dans les régions polaires ; le chameau dans les déserts du Sahara, et jamais le contraire.

Do même, pour le mouvement de la pensée vers la vérité : les facultés à exercer et les méthodes à suivre doivent nécessairement différer avec la nature des questions à résoudre.

Ce n'est donc pas une confusion de minime importance que les cartésiens ont introduite dans les méthodes, lorsqu'ils ont voulu exiger, en toute matière, l'évidence mathématique, et lorsqu'ils ont méconnu les divers degrés de la certitude, sous prétexte qu'elle est ou qu'elle n'est pas. Cette simplification peut assurément convenir à l'esprit de Dieu, ou à l'intelligence des anges, qui voient tout en la lumière de Dieu, et partant

La certitude mélaphyaique se fonde sur l'essence des choses et l'impossibilité du contraire, v. jl'. le cercle est rond; la certitude physique sur les lois physiques, v. g. les morts ne ressuscilent pas : la certitude morale sur les lois d'ordre moral, v. g. l'homme ne menf pas sa-s intérêt. En outre, parmi les certitudes morales, on donne plus spécialement ce nom à celles où intervient le rôle libre et méritoire de la volonté.

DIVERSITE DES METHODES ET DES CERTITLUES

par une même lumière et un seul procédé. Mais le célèbre mot de Pascal, contre ceux qui voudraient faire les anges, pourrait trouver ici sa place.

On oublie trop que notre raison est humaine, qu'elle est dépendante des organes des sens, et qu'elle a aussi besoin du témoignage et de l'autorité. Et cet oubli, qui ressemble quelque peu à une révolte contre l'infériorité de notre nature, a conduit la raison pure à se renfermer solitaire dans sa tour d'ivoire, dédaignant toutes les informations venues « d'en bas », du monde des « apparences phénoménales » : ce qui est un premier degré de scepticisme, — en attendant que l'expérience humiliante de sa faiblesse et de son impuissance, lorsqu'elle reste ainsi isolée, l'ait poussée jusqu'au scepticisme complet, juste châtiment, réservé par la justice immanente des choses, à sa révolte contre l'ordre de la nature, — puisque « l'homme ne doit faire ni l'ange, ni la bête ».

En terminant ce neuvième et dernier volume de nos Adieu au Etudes Philosophiques , fruit de quarante années de ^o""^* labeur et d'enseignement, le lecteur nous permettra un dernier mot et un aveu :

Notre éducation philosophique était loin de nous orienter vers la réalité objective et sa perception immédiate. Au collège, on nous avait appris, comme aux générations actuelles, que c'était la « vieux jeu » : la science moderne avait parlé ! Magister dixit ! Heureusement, de telles sentences étant toujours réformablés, notre réflexion personnelle, à la longue, a fini par retourner notre pensée. Nous avons fait appel, et la sentence classique ne s'est trouvée fondée que sur des apparences superficielles, cent fois démenties et contredites par une étude plus approfondie.

De môme qu'on a pu dire de l'existence de Dieu, l'Ktre Absolu, que peu de science en éloigne, tandis que beaucoup de science en rapproche, ainsi nous demeurons convaincu qu'une étude superlicielle éloigne de la perception immédiate du réel, paie reflet de l'Absolu, tandis qu'une étude plus profonde nous y ramène. Voilà ce que nous croyons, et il nous a paru plus opportun que jamais de le dire aujourd'hui. Le kantisme se trouvant complètement dépassé et démodé, quoique son esprit demeure avec les tendances subjectivistes, — de tous côtés, les penseurs cherchent des orientations nouvelles, et nous avions à cœur de leur signaler celle-là ; nous voudrions pouvoir les aiguiller, loin d'un subjectivisme artificiel et contre nature, sur les voies naturelles de l'objectif et du réel, où l'esprit humain doit enfin retrouver son équilibre et son repos.

Jamais la thèse subjectiviste n'a pu ni ne pourra être vécue sans d'incessantes contradictions ; tandis que la thèse objectiviste, tirée des données du sens commun et de l'héritage des siècles passés les plus considérables dans l'histoire de la philosophie, — si elle est enfin dégagée d'odieux travestissements, rajeunie et fécondée par les sciences modernes, — viendra tout naturellement « se suspendre » à la chaîne des « exigences de l'action », et à celles non moins impérieuses de la pensée. Alors, la crise de la certitude aura pris fin, et la raison humaine, instruite par les insuccès d'une révolution stérile, et désormais plus sûre d'elle-même, reprendra sa marche en avant !

Imp. J. ïhevenot, Saint-Dizier (Haute-Marne),

BD 171 .F37 1908 SMC

Farges^ Albert^ 1848-1926.

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