Fonsegrive. l'IiUoxophie.U, p
que de pures « représentations » de sa conscience. » La science a pour elle le succès constant de ses prévisions merveilleuses: or prévoir, c'est savoir'. Aussi tous les savants sont-ils naturellement dogniatistes, comme tous ceux du reste qui croient posséder la vérité, ils auraient plutôt une tendance marquée à exagérer les certitudes scientifiques, en prenant trop souvent leurs hypothèses, plus ou moins vérifiées, pour des certitudes acquises. Quelques-uns même, enivrés par les progrès éblouissants et les merveilleuses conquêtes de la science moderne, se sont même laissés emporter, comme M. Berthelot, jusqu'à oser affirmer que « le monde est aujourd'hui sans mystère ».
Nouvelle Or, par un étrange contraste, pendant que ce savant gyrabo^ affirmait que la science a déjà tout expliqué, naissait une nouvelle école de savants 2, dont la devise devait être : la science ne doit ni ne peut rien expliquer du tout. D'après M. Duhem,la théorie physique ne seraitjen effet, qu'un essai de représentation symbolique et non pas un essai d'explication de la réalité; « une théorie physique, dit-il, est un système abstrait qui a pour but de résumer et de classer logiquement un ensemble de
1. « Les objets extérieurs pour lesquels le mot objet a été inventé, sont justement des objets et non des apparences fuyantes et insaisissables... Quand nous demandons quelle est la valeur objective delà science, cela ne veut pas dire : la science nous fait-elle connaître la véritable nature des choses ? mais cela veut dire nous fait-elle connaître les véritables rapports des choses ?» — La première question est du domaine réservé de la métaphysique. La seconde « est une question de fait, et la science a déjà assez vécu pour qu'en interrogeant son histoire, on puisse savoir si les édifices qu'elle élève résistent à l'épreuve du temps ou s'ils ne sont que des constructions éphémères... A travers ses évolutions, il y a quelque chose qui reste debout. . . définitivement acquis... et ce quelque chose est l'essentiel ». Poincaré, La valeur de la science, p, 266-269.
2. Duhem, La théorie physique, son objet, sa structure ; — Le Roy, Science et Philosophie, et Un positivisr,i e nouveau. Revue de métaph. et de morale, 1899 et 1901 ; Wilbois, La méthode des sciences physiques {Ibid., 1899) ; Milhaud, La science rationnelle. — Cf. Poincaré, La science et P hypothèse ; La valeur de la science.
lois expérimentales, sans prétendre expliquer ces lois >-> .
M. Le Roy va encore beaucoup plus loin: non seulement les théories sont des symboles de convention, mais les faits scientifiques eux-mêmes sont des créations de l'esprit, « La science n'est faite que de conventions, et c'est uniquement à cette circonstance qu'elle doit son apparente certitude. Les faits scientifiques, et a fortiori les lois sont l'œuvre artificielle du savant... C'est le savant qui crée le fait ' ».
Hâtons-nous de le dire, ces rares savants, plus ou intiuenmoins atteints par la contagion du kantisme, n'ont *^us[ef°' pas tiré ces conclusions agnostiques de leurs recherches scientifiques, car de telles conclusions ne leur sont imposées par aucun fait scientifique, si minime soit-il ; on croirait plutôt qu'ils ont essayé d'adapter la science aux conclusions à priori du subjectivismo kantien. Partis du principe criticiste que les phénomènes, bien loin d'être des effets qui nous manifestent leurs causes, sont au contraire des voiles qui nous les cachent, ils ont renoncé à une recherche des causes qui désormais ne relève plus de la science inductive, devenue impossible,, mais d'un art ou d'un jeu divinatoire indigne de la science, la Métaphysique, que Kant a relégué dans le domaine de la croyance.
En cela, ils n'ont pas fait œuvre de savants, mais de philosophes. Or ce n'est pas sans une défiance légitime que nous voyons des savants de profession, sous l'influence des préoccupations philosophiques ambiantes, quitter leurs instruments et leurs équations, quitter le terrain de la science où ils ont fait leurs preuves, pour
1. Voir la réfutation de M. Duhem. par M. Vicaire, Revue des questions scientifiques de Bruxelles, 1893, t. 33, p. 451, — depuis cette époque, le symbolisme de M. Duhem a été mitigé et restreint à la physique mathématique ; — et la réfutation de M. Le Roy par M. Poin" caré, La valeur de la science, p. 213 et suiv. « Une philosophie antiintellectualiste est impossible... La science sera intellectualiste ou elle ne sera pas. » p. 217.
aborder, sans préparation snffisanto, le champ de la philosophie et de la métaphysique, où ils ne peuvent ôtre que des étrangers ou des novices. Autant leurs assertions ont d'autorité à nos yeux dans les sciences où ils sont passés maîtres, autant elles risquent d'en être dépourvues, lorsqu'ils s'improvisent ainsi philosophes *.
Ils n'ont ici que la valeur d'un écho, lorsqu'il proclament après Kant que l'esprit crée le phénomène, et qu'il est « constructeur de l'expérience ». Nous les avons donc réfutés déjà en réfutant le kantisme, et nous pourrions nous en tenir là, puisqu'ils ne proposent aucun argument nouveau.
Nous nous permettrons toutefois de nous étonner que des savants de profession, que l'observation met chaque jour en tête-à-tète avec la réalité des faits, aient pu se laisser séduire ou ébranler par un doute quelconque sur leur réalité objective. Après avoir expérimenté si souvent la conformité des théories avec les faits, sans cesse vérifiée par le constant succès des prévisions scientifiques, et le merveilleux progrès des applications industrielles; comment supposer un seul instant que cette admirable concordance est l'effet du hasard, que des théories si utiles ne sont échafaudées que sur des apparences subjectives et trompeuses ; comment ne pas proclamer, au contraire, avec un des plus illustres
1. M. Fouillée est encore plus sévère: « Bien des savants spécialistes, dit-il, nous donnent le spectacle d'une telle impuissance de raisonnement à longue portée et à conclusions générales ; ils se montrent si souvent inhabiles, à apercevoir trois ou quatre vérités à la fois, à induire de ce qui leur est familier à ce qui dépasse tant soit peu leur domaine propre, que les philosophes, objet de leur ironie, demeurent plus que jamais indispensables... 0 science, que d'ignorances, que d'erreurs, que d'absurdités débitées en ton nom ! 11 est temps de mettre fin à cette dangereuse manie des savants de mettre le pied sur le domaine, où faute d'études, ils ne sont que des ignorants ». Fouillée, Lex élémenls sociologiques de la morale, p. 202, 48.
fondateurs de la thermodynamique que « sans cette harmonie éternelle, établie par Dieu entre le monde subjectif et le monde objectif, toutes les pensées des savants auraient été stériles *. »
Ces savants ont été aussi conduits à des conséquences ^*de la"' si extrêmes et si invraisemblables, par le désir, qu'ils ""siJSe^" nous confessent eux-mêmes, de rendre la science expérimentale totalement indépendante de la métaphysique. La seule pensée que la science pourrait être « subordonnée » à la métaphysique, ou devenir son « obligée », ou subir ses « vicissitudes », les remplit d'une véritable épouvante ; et le remède héroïque à si un grand mal serait de murer la science dans le domaine des apparences, et de lui interdire le domaine du réel et tout essai d'explication par les causes des phénomènes observés.
Mais une telle crainte est puérile et ne repose que sur une connaissance bien peu exacte de la métaphysique. Cette science est composée de deux parties superposées comme deux étages : les notions élémentaires et les systèmes. Les systèmes de haute métaphysique sont au !'"■ étage, et leur accès n'est pas à la portée de tous. Les savants peuvent vouloir les ignorer et ne prendre parti pour aucun : leur indépendance est ici complète. Ils peuvent n'être ni atomistes, ni dynamistes, ni cartésiens, ni péripatéticiens, et refuser de rechercher les principes premiers de la matière. Newton en posant l'attraction universelle comme véritable cause de tous les phénomènes astronomiques, ne s'est fait disciple d'aucune école. 11 a réservé la nature de cette cause, comme toutes les explications ultimes, au domaine de la métaphysique.
Au rez-de-chaussée, et de plain-pied avec toutes les sciences, sont les notions élémentaires et les premiers
1. Mayer, Discours au congrès d'/nsbruck i Revue des cours scientif,, 22 janv. 1870).
principes delà raison humaine, communs à toutes les sciences, en ce sens que chacune a recours à quelquesuns de ces principes, et qu'aucune n'a droit d'enconlredireaucun. L'indépendance du savant n'est plus permise ici, car il ne peut être au-dessus ni en dehors des notions du sens commun, et des premiers principes de la raison humaine.
La mêla- Or, parmi ces notions que nos Symbolistes auraient du^sym- dû commencer par éclaircir, il y a précisément celle de symbole; ils auraient ainsi évité à leur système de heurter de front les premières données de la métaphysique du bon sens.
Le symbole, en effet, est une espèce de signe; non pas un signe formel, qui nous fait connaître à lui seul la chose signifiée, comme l'image ou la statue de César nous font connaître sa figure, mais seulement un signe instrumental, qui nous la rappelle si nous la connaissons déjà, ainsi le mot de César me rappelle ce grand capitaine, et les aigles impériales sont le symbole qui me rappellent sa puissance souveraine. En sorte que sans une connaissance préalable, au moins implicite, de la chose signifiée, le signe symbolique ne signifie plus rien : il ne suffit donc pas à constituer une science. Vouloir constituer la science uniquement avec des symboles, c'est la rendre inintelligible ; c'est vouloir constituer une équation avec des termes inconnus, des X et des Y, sans aucun terme connu. Une telle science serait-elle la traduction exacte des phénomènes de l'univers, ne nous apprendrait rien, n'étant pas formulée dans une langue intelligible pour nous.
Et que l'on ne dise pas que si les termes restent inconnus, leurs rapports et l'ordre de ces rapports pourraient être connus, ces rapports demeurant pareillement symboliques et inconnus. Kant n'a pas accepté cette inconséquence. Après avoir admis le symbolisme
(Ifis termes, il a conclu pareillement au symbolisme des rapports entre eux ». Il sentait bien que la connaissance d'une seule réalité aurait démenti notre prétendue impuissance à rien connaître de réel, et aurait ruiné son subjectivisme. Du reste, impossible de connaître les rapports de deux termes qui seraient entièrement inconnus.
La prétention des symbolistes que la science doit renoncer à la coyinaissance des choses pour se borner à pouvoir les diriger et s'en servir, n'est donc qu'un gentil paradoxe. Tout le pouvoir de l'homme étant fondé sur son savoir, 'n-A puissance sur la nature est subordonnée à la connaissance de ses secrets. Comme on l'a très bien dit : pouvoir c'est prévoir, et prévoir c'est déjà savoir quelque chose de la réalité.
Quelque large place que l'on fasse dans nos sciences aux signes conventionnels et aux symboles, il est donc impossible d'en faire l'unique élément, et le symbolisme pur n'a jamais eu aucun sens.
Mais la notion de signe n'est pas la seule que le savant Bases doit avoir élucidée et comprise. Que deviendraient les ™fques^ sciences mathématiques, la géométrie, la mécanique, sans les principes directeurs d'identité et de contradiction, et sans les notions de nombre et d'unité, de quantité discrète et continue, de grandeur et de position, de masse et de mouvement, d'espace et de temps, de fini et d'infini, d'infiniment grand et d'infiniment petit, etc., etc. ? Que deviendraient les sciences physiques et naturelles, les sciences biologiques surtout, sans les principes directeurs de raison suffisante et de causalité, d'ordre et de finalité, sans les notions de matière et de
1. « Les choses que nous percevons ne sont pas en elles-mêmes telles que nous les percevons, et leurs rapports ne sont pas essentiellement non plus ce qu'ils paraissent être... Nous ne connaissons que notre manière de les percevoir... » Kunt, Critiq. de la "aison pu?e^ p. 62.
des sciences ,
force, d'inertie et de spontanc^ité, d'actuel et de potentiel, d'action, de passion et de réaction, de cause et d'effet, et aussi sans les notions supérieures d'unité et de variété, d'ordre et d'harmonie, de loi et de progrès, de perfection et d'idéal, etc., etc. ?
Toutes ces notions de sens commun, à la fois claires et mystérieuses, dûment précisées par la réflexion métaphysique, sont tellement la base essentielle de toutes les sciences ', que le jour, encore récent, oij la critique scientifique a eu la curiosité de les examiner à la loupe, sans se contenter des à peu près de la tradition classique, les esprits les plus éminents ontreculé effrayés de voir leur gigantesque édifice appuyé sur des fondements posés à la légère, si imprécis, si peu étudiés, si peu compris, et tellement obscurs à leurs yeux qu'ils leur ont paru « incohérents » et ruineux !
La crise AloFs a éclaté cette crise de la science, qui dure ensdence. corc, et nous avous vu le doute envahir jusqu'à ces remèdes, scieuccs « cxactcs w, d'où il semblait devoir être exclu par définition ^.
Pour sortir de cette crise anarchique, les savants qui ne veulent pas se résigner à la déchéance d'un positivisme terre-à-terre, qui fait fi des principes, pour se contenter des résultats pratiques, — devront bien se décider à étudier enfin et à approfondir les notions sur
1. Sur les priticipes directeurs de la science, Voy. E. Naville, Logique de l'hypothèse, p. 128 et suiv. ; La physique moderne, p. 139 et suiv. ; Cl. Bernard, Ibid., p. 80, Ho et suiv. ; — Sur la notion de force et de cause en mécanique, voy. Vicaire, art. cité, p. 484 et suiv. « Qui a conduit Newton à cette généralisation audacieuse, sinon l'idée de force, l'idée de cause ? A'esl-ce pas parce qu'il a regardé l'attraction non comme un symbole abstrait, mais comme une cause véritable... qu'il a été conduit à l'introduire partout dans lunivers ? La considération abstraite, purement cinématique de V accélération, l'aurait-elle conduit là ? Non, assurément non ! » Ibid., p. 487.
2. Cf. E. Picard, Quelques réflexions sur la mécanique (1902) ; De Freycinet, Les principes de la mécanique ; Poincaré, La science et Vhypothèse ; La valeur de la science ; de Lapparent, Science et apologétique : et la Revue des questions scientifiques 1883), p. 349-384.
Diversité des méthodes et des certitudes 381
lesquelles ils ont édifié leur science, pour en recouvrer le sens lumineux et profond, qu'ils n'auraient jamais dû oublier, el pour en constater aussi l'ordre et l'harmonie, seuls capables de raffermir leur foi en la solidité des fondements de la science.
Or toutes ces notions fondamentales, étudiées en Ontologie, ou Métaphysique générale, sont des définitions de Vêtre t^éel, et partant sont déjà les premières explications de la réalité. Sans doute, ce ne sont pas encore les explications à fond, par les causes ultimes et profondes, mais seulement par les causes immédiates, car, de l'aveu de tous, la quantité, les qualités, la masse, l'énergie, le mouvement, l'action et la passion, etc., sont des causes de phénomènes et des explications de phénomènes.
Prenons comme exemple la théorie physique du son ^p"'"" ou celle de la lumière. la^Zn.
Dans les phénomènes acoustiques, un sauvage se contenterait d'y voir des émotions agréables ou désagréables, sans s'occuper de rien analyser ni de rien définir. Le savant, au contraire, commence par dégager par -l'analyse les éléments de ces faits. 11 distingue la production elle-même de sons, puis leur intensité, puis leur hauteur variable, puis leur accord ou harmonie, enfin leur timbre. Autant de faits à expliquer, en découvrant leurs causes et leurs lois ; autant de problèmes à résoudre pour édifier la théorie acoustique.
Or les physiciens ont fort bien expliqué le son en général par les vibrations de l'air ; les ondes sonores ont été comparées, depuis Aristote jusqu'à nos jours, aux ondes d'une surface liquide frappée par le jet d'un caillou, et qui se propagent de proche en proche par des cercles concentriques, sans cesse grandissants. Ils ont expliqué l'intensité du son par l'amplitude des vibrations, sa hauteur par leur fréquence, les accords
par les rapports numériques, enlin le timbre des instruments, par le nombre et la hauteur des sons concomitants, appelés harmoniques, qui font cortège au son fondamental.
L'explication a été jugée parfaite, soit parce qu'elle a pu préciser clairement les causes des sons et leurs lois, soit parce qu'elle a pu être vérifiée grâce à l'invention des divers instruments, tels que la sirène, qui rendent ces explications presque visibles et tangibles. En sorte que la certitude de la théorie acoustique est devenue presque empirique. Mais il est rare qu'une théorie physique ait une telle perfection; et le plus souvent elle ne sera qu'une hypothèse plus ou moins bien vérifiée.
Théorie Telle est la théorie optique, qu'on a essayé de calquer iaraiè?e. sur la théoric acoustique, la propagation de la lumière paraissant analogue à celle du son. Cependant l'hypothèse de vibration d'un milieu éthéré n'est pas vérifiable comme pour le milieu sonore : le va-et-vient des ondes lumineuses ne pouvant être rendu sensible comme celui de certaines ondes acoustiques. On ne peut davantage constater directement que la gamme des couleurs et leur intensité répondent à la longueur ou à la fréquence des ondes lumineuses. Et cependant l'expérience a tellement bien confirmé les conséquences de l'hypothèse, qu'elle est sortie victorieuse de toutes les épreuves.
Quoi qu'il en soit, il est clair que toutes ces théories ont eu la prétention, fort légitime du reste, de nous révéler, — au moins à titre d'hypothèse, — les véritables causes prochaines et les lois réelles de la lumière et du son, et non pas seulement d'être des représentations symboliques, nous transposant, dans un langage usuel et commode, des réalités inconnues et inconnaissables, — comme le laissent entendre les partisans de la nouvelle école.
S'ils avaient voulu nous aire seulement que la véri- „^f^fedJ table explication par les causes, surtout en Physique ^yn^bde et en Chimie, est une chose rare, encore plus rare qu'on '^^ '^''"'^• ne pense, et (jue le savant, s'il veut être prudent, est le plus souvent réduit à mettre des étiquettes symboliques sur des agents inconnus, qu'il se contente de grouper, de mettre en ordre, de classifier par leurs effets les plus apparents, — nous aurions compris cette juste défiance imposée par les leçons de IHistoire ^. Qu'est-ce que la lumière, la chaleur, l'électricité, le magnétisme ?... nous n'en savons encore rien. On les a pris pour des fluides, puis pour des vibrations de l'éther. Ce ne sont plus là que des étiquettes mises sur des casiers mystérieux. Etiquettes encore, Yéther, X'attraction newtonnienne. V atome des combinaisons chimiques, et tant d'autres conceptions hypothétiques, prises d'abord pour des images de la réalité, et conservées ensuite à titre de symboles commodes.
Du reste, ces lacunes de nos sciences ne portent pas seulement sur les explications par les causes, mais encore sur les explications par les lois et les principes qui sont les modes d'action de ces causes. Et nous avons récemment entendu M. Poincaré nous avouer qu'une multitude de principes généralement admis : principe de Mayer ou de la conservation de l'énergie ; principe de Carnot ou de la dégradation de l'énergie ; principe de Newton ou de l'ésalité entre l'action et la réaction ; principe de Lavoisier ou de la conservation de la masse ; principe de la moindre action, et tant d'autres principes, aujourd'hui prétendus intangibles, pourraient fort bien être battus en brèche et remplacés demain. D'oij l'on doit conclure assurément que la science ignore aujourd'hui l'explication définitive de beaucoup de
1. Cf. Fonsegrive, La science, la croyance, l'apologétique (La Quinzaine, 1«' janv. 1897).
cations.
choses, ignoramus; mais de quel droit ajouter que nous les ignorerons toujours, ignorabimus'l Pourquoi cette déiiance décourageante et sceptique ? « La science doit donner la raison des lois, déclarait ^"ûfii-"' récemment un savant qui fait autorité. C'est l'objet des bmoIu' théories, qui fournissent de véritables explications, d°expïi-' quand elles parviennent à la connaissance de la réalité.... Dans l'immense majorité des cas, il est vrai, la science ne peut espérer pénétrer (adéquatement) jusqu'à l'essence des choses. Doit-elle pour cela renoncer à l'espoir de s'en rapprocher de plus en plus ? Nous ne le croyons pas ; et notre conviction est au contraire qu'elle y marche par approximations successives, chaque progrès de l'hypothèse étant marqué par une conquête dont le bénéfice est désormais acquis... C'est de la part de notre esprit une curiosité très légitime d'aspirer à une connaissance de plus en plus précise de ce qui peut se cacher sous les premières apparences sensibles. La certitude de ne jamais atteindre l'absolu (la vérité adéquate) ne doit pas nous décourager de vouloir serrer de plus en plus près la réalité, de chercher à savoir ce qu'est la chaleur, la lumière, l'électricité, la combinaison chimique, etc.. ' ».
Ce besoin Déscspércr de ce pouvoir de la science, ce serait couper ses ailes et briser son principal ressort. Or une telle tentative est vouée d'avance à un échec fatal, tant elle est contraire aux aspirations profondes de la nature humaine. Toujours il y aura des esprits avidement curieux de rechercher les causes cachées de la nature, et trouvant à les découvrir les plus douces jouissances de la vie :
Félix qui poticit rerum cognoscere causas !...
Toujours le genre humain gardera avec admiration