‹ La crise de la certitudeChapitre 28 sur 104 · Cf. Le Con espondant, 2ï> septembre 19Ù6, p · texte numérisé non relu

Cf. Le Con espondant, 2ï> septembre 19Ù6, p

données des premiers sens. De même que l'aveugle-né, en lecouvrant la vue, acquiert des notions nouvelles, qui complètent sans doute, mais ne contredisent nullement celles du toucher ou du goût.

Pour achever de le bien comprendre, il suffirait de se rappeler les notions élémentaires de physiologie, qui nous décrivent les organes de la vue ou de l'ouïe comme parfaitement organisés pour r^c^t;oîr les actions extérieures lumineuses et sonores. Ce sont des appareils récepteurs ou enregistreurs, dans leur fonctionnement normal, et nullement des appareils à réaction subjective, comme l'ont imaginé quelques savants allemands, influencés par le préjugé kantien. La rétine reçoit l'image, comme la plaque photographique de la chambre noire, et il serait impossible qu'il s'y imprimât une image différente de celle qu'a envoyée l'objet. L'oreille pareillement enregistre le son, à peu près comme un graphophone ; le toucher reçoit l'empreinte figurée, comme la cireTempreinte du cachet, et nous en dirions autant de tous les autres sens qui pâtissent par un certain contact '. La théorie élémentaire de l'action et de la passion montre, en effet, que la passion n'est que l'action reçue, et ne saurait en être dissemblable, puisqu'il n'y a qu'une seule et même action reçue et donnée. La seule diflérence, c'est que l'action donnée pourrait n'ôtie que partiellement reçue, suivant la capacité plus ou moins complète du patient, mais il lui serait impossible de changer de nature par le seul fait qu'elle est reçue. Semblable à l'eau de la mer, nous dit S. Thomas, qui, reçue dans une amphore, est de même nature que dans la mer, quoique de quantité bien moindre.

Si donc les instruments de nos sens sont organisés pour recevoir certaines réalités extérieures : images,

1. Voir pour plus de détails notre volume sur L'objectivité des sens externes, p. 131 et suiv. ; double jeu des organes, p. 210 et suiv.

figures, sons, etc., c'est bien que ces réalités existent, et, si elles existent, leur réalité ne saurait être démentie par de nouveaux instruments organisés pour recevoir d'autres réalités encore inconnues. Nos connaissances actuelles pourraient donc être complétées, mais nullement démenties par des organes récepteurs autrement constitués. Nous en dirions autant de notre intelligence. Suivant la belle parole de Bossuet : « on peut bien quelquefois ne pas entendre ce qui est, mais jamais on ne peut entendre ce qui n'est pas K » Donc tout ce que nous entendons est réellement. Un esprit supérieur compléterait sûrement et immensément le peu que nous entendons, mais ne le contredirait pas, car il verrait plus complètement et plus loin que nous, mais ilne pourrait voir le contraire de ce quiest, et dontune partie est déjà visible pour nous.

Nos certitudes ne sont donc point provisoires et incertaines, ni relatives à notre mentalité présente, puisqu'une autre mentalité ne les percevrait pas autrement. Elles sont donc absolues, c'est-à-dire conformes à ce qui est,malgréleur caractère essentiellement fragmentaire, imparfait et humain, c'est-à-dire relatif à notre capacité plus ou moins grande à les contenir.

Ce caractère absolu des vérités acquises à la science, a donné lieu à une dernière objection, tirée de l'idée verseiie. modeme d'évolution universelle et de progrès. Un lot de vérités fondamentales et absolument certaines, empêcherait, dit-on, l'évolution et le progrès des sciences «. Mais c'est justement le contraire. Pour qu'une chose évolue et progresse, il faut qu'une de ses parties demeure, tandis que l'autre change. Ainsi le germe vivant

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