Ch. Denis, Ann. de phil. chrét., novembre
delacon naissance
sance est proportionnée non seulement à la clarté des objets, mais encore et surtout à la capacité de chacun, c'est-à-dire relati ve à l'acuité et à l'étendue de son esprit individuel, et à l'aptitude des instruments dont il se sert. En voici les raisons :
a) Vacuité et la pénétration de chaque esprit sont sa prebien loin d'être égales. Dans la même question,tely verra cause. clair, tandis que tel autre n'y verra goutte. Tel restera à la surface des choses, tandis que l'autre en saisira plus ou moins le fond. Cela dépend soit de la puissance native et des aptitudes naturelles de chacun, car il y a des aveugles et des myopes de naissance, soit de l'éducation qui a développé plus ou moins la nature, soit enfin des dispositions actuelles que l'on apporte à l'étude.
b)L'étendue et la portée de chaque esprit sont encore Deuxième notablement différentes. Pour comprendre un objet total un peu complexe, l'intelligence humaine a besoin de le diviser et subdiviser en petites parties. De même que chacun de nos sens ne nous révèle qu'un de ses aspects, ainsi la raison a besoin d'abstraire et de séparer les points de vue : sa vision est toujours plus ou moins 'fragmentaire et partielle, jamais pleinement synthétique et adéquate, aussi « nous ne comprenons le tout de rien ». L'intelligence des esprits purs et surtout l'intelligence divine sont au contraire pleinement synthétiques, et embrassent le tout avec ses parties d'un seul regard. D'où il suit une connaissance plus complète et plus profonde, car elle épuise son objet et lui est pleinement adéquate. Quoique l'esprit humain ne puisse jamais prétendre à cette puissance synthétique des esprits supérieurs, cependant lui aussi peut avoir plus ou moins d'étendue et de portée.
c) Les instruments dont nous nous servons pour Troisièatteindre le vrai, ont eux aussi des aptitudes très différentes. Et quoiqu'il n'y ait qu'un seul critère de
me cause.
la vérité, à savoir l'évidence, toutes les évidences sont bien loin d'èlre égales en clarté. Ainsi nos cinq sens peuvent percevoir avec évidence, et cependant nous ne pouvons comparer l'évidence de la vue à celle du loucher, encore moins à celle du goût ou de l'odorat, etc.
La mémoire et la conscience peuvent également percevoir avec évidence, et cependant l'évidence d'une chose passée que je me remémore, et l'évidence d'une chose actuellement présente à ma conscience, sont d'une clarté fort différente.
Le raisonnement par induction ou par déduction peut aussi me donner l'évidence, et cependant l'évidence intuitive des premiers principes sera supérieure et incomparable. II y a donc des degrés et des nuances dans l'évidence, comme dans la lumière.
Nous retrouvons un exemple de cette triple distinction subjective ou individuelle, dans le phénomène de la vision sensible qui est plus ou moins pénétrante et délicate, suivant la puissance de l'œil qui regarde ; plus ou moins étendue, suivant sa portée synthétique ou suivant la capacité de l'instrument par lequel on observe ; plus ou moins claire et distincte, suivant la nature de la lumière dont on se sert.
Quatriè- d) Nous dcvous cntin signaler une quatrième source de différences individuelles, provenant de ce qu'à la perception brute s'associent presque toujours des « perceptions acquises », c'est-à-dire le souvenir d'images et de sentiments déjà expérimentés dans d'autres perceptions. Les objets perçus par fragments sont ainsi totalisés, avec plus ou moins d'adresse, — et puis revêtus des couleurs de notre imagination, de notre sensibilité, de nos passions. Nous y ajoutons ainsi quelque chose de nous-mêmes, comme le cachet de notre individualité ; et c'est en cet état de traduction imaginaire plus ou moins exacte, que nous les conservons dans le trésor
me cause.
de la mémoire,, pour nous les représenter ensuite dans le cours de la vie, et en faire l'objet de nos sympathies ou de nos antipathies.
On voit donc la place, si large et si importante, que L„beclaisse notre théorie intellectualiste aux éléments sub- . ''""^
demeure.
jectifs et personnels de chacun, tout en respectant l'objectivité fondamentale de la connaissance. Elle suffit amplement à expliquer les manières devoir si différentes parmi les hommes.
Ce que nous rejetons seulement, c'est qu'il n'y ait dans notre perception des objets que des éléments subjectifs, comme le prétendent les Kantistes, lorsqu'ils soutiennent que ce ne sont pas nos idées qui se moulent sur les objets, mais les objets qui prennent la forme de nos idées, en sorte que nous ne pourrions connaître que nos idées, et qu'il nous serait impossible de rien percevoir des objets. Une telle perception, sans objet perçu, serait d'ailleurs une conception contradictoire et inintelligible, comme nous l'avons déjà fait observer.
Les Kantistes et néo-Kantistes nous objectent encore 3, ^^j que nos sens et notre esprit auraient pu être organisés ^\^^l^ autrement qu'ils ne sont, et que, dans cette hypothèse, of^anTsés nous jugerions tout autrement des choses. Nos certitu- ^"^Jl®; des ne seraient donc que relatives à notre mentalité présente,et partant provisoires. De là, l'aphorisme de Renouvier : « il n'y a pas de certitudes, il n'y a que des gens (qui croient être) certains. »
Si spécieuse que paraisse la nouvelle objection, elle ne supporte pas une analyse bien profonde.
En effet, nos sens nouveaux différeraient des sens actuels ou seulement en degré, ou en nature spécifique. Examinons les deux hypothèses.
D'abord, s'il n'y a qu'une différence de degré, si nos ireHypoorganes sensibles étaient, par exemple, de dimensions 'Jf^t' minuscules, ou au contraire d'une taille colossale, comme '^de^réi^
celle d'un monde, est-il vrai que la science de l'homme sérail en opposition formelle avec notre science actuelle ? On l'a prétendu •. On a dit que la science de l'homme dépendait de sa taille ; en sorte que si notre corps était de dimensions infiniment petites, comme celles dun atome, nous ne pouiiions constater que les lois des mouvements atomiques, les lois de la capillarité, et les autres lois de ce monde des infiniment petits, si différent de notre monde, et qu'alors nous imaginerions que tout dans la natuie est soumis à de telles lois. Par suite, quelle physique etquelle mécanique étranges! N'ayant jamais vu, par exemple, l'application du principe d'Archimède ou de la loi de Mariette, nous les traiterions de faussetés.
Que si, au contraire, nos sens étaient d'une taille d'un million de fois supérieure, nous verrions des phénomènes que notre petitesse actuelle ne nous permet pas d'embrasser, nous ne verrions pas une multitude de ceux que nous voyons présentement, et nous nous forgerions encore une nouvelle physique et une nouvelle mécanique entièrement opposées.
Mais qui ne voit qu'un tel rêve se déroule tout entier dans le sophisme ab uno disce omnes. Si l'imagination du Lilliputien l'invite à tout mesurer à sa taille, sa raison le lui défend. Et sa raisonne le trompera pas en lui disant de ne pas élargir ses conclusions au delà de ses prémisses. Sa physique est vraie pour le monde qu'il observe, et ni la nôtre, ni celle du géant ne sauraient la contiedire, mais seulement la compléter. 2' Hypo- Dans la seconde hypothèse, celle de la diversité spé-
llièse
diffe-' cifique, si l'un de nos sens était organisé autrement, il serait un sixième sens, qui nous découvrirait des aspects nouveaux des objets, sans contredire toutefois les