Kant, Critique de la raison pure, t. I, p
dément doit perpétuellement changer. Impossible de piodiiiie et d'assurer le mouvement, sans un point d'appui immobile. Ruiner le caractère fixe et absolu des premiers principes de la connaissance humaine, ainsi que des conclusions certaines désormais acquises à la science, serait donc ruiner la science elle-même, bien loin d'en assurer le progrès. Et ces mots prestigieux de progrès et d'évolution, qui ont un sens si légitime, n'auraient servi qu'à dissimuler la plus déploiable anarchie des idées.
Les critères ou iastrumeuts de la Certitude.
1'^ Les Sens.
La thèse générale de Texistence de la certitude que ^^ ,j^g nous venons d'établir contre le l<.anlisme et le néo- "ondeia
cei'titiiae.
kantisme, sera encore mieux comprise et mise en pleine lumière par l'étude analytique que nous allons faire de nos divers instruments de certitude.
Pour comprendre pleinement qu'une montre est vraiment capable de nous indiquer l'heure, il ne suffit pas, en effet, de l'étudier par l'extérieur et de voir fonctionner les aiguilles. Il faut encore ouvrir son mystérieux contenu, analyser en détail le lôle de chaque pièce : ressort, balanciei-, rouages et pivots, pour découvrir le secret merveilleux du mécanisme intérieur. Une fois le secret découvert, la capacité de la montre à nous indiquer l'heure est pleinement comprise, justifiée, et devient d'une évidence scientifique.
Ainsi en est-il de la capacité de notre esprit à atteindre la certitude. Une fois expérimentée et atteinte par l'évidence vulgaire, dans les perceptions lesplus simples, celle de rexistcnce du monde, par exemple, ou de nousmêmes, nous n'en doutons plus, assurément, et cependant notre croyance reste pleine de mystère, tant que nous n'avons pas analysé et saisi sur le vif le mystérieux mécanisme de chacun de ces instruments, qui nous Analyse procurent la certitude, et que l'on désigne sous lo nom tium^oû générique de critères. Ce sont d'abord nos facultés cognitives : les sens et la raison, soit intuitive, soit discursive, et puis le témoignage extérieur ou la voie d'autorité.
Essayons de décrire rapidemeul le mode d'opéralion de ces divers instruments, pourvoir comment ils fonctionnent, et comment ils peuvent nous faire atteindre le vrai.
Si leur fonctionnement normal nous permet d'atteindre certains objets, de les connaître, de nous les représenter, et puis de comparer nos pensées ou représentations avec l'objet représenté, pour nous assurer de leur, ressemblance, il est clair que nous aurons compris comment ils peuvent atteindre le vrai. Car la vérité consiste précisément dans la ressemblance de la pensée avec son objet; suivant la définition de la philosophie traditionnelle déjà citée : adœgnalio rei et iniellectus^ — formule lumineuse pour Aristote et S. Thomas, et môme pour le simple bon sens, — qui est devenue pour nos subjectivistes contemporains obscure, énigmatique, nous dirions même absolument inintelligible, — et qui l'esten effet, poureuXjdepuisqu'ils se sont emmurés dans leur esprit, comme dans une citadelle sans porte et sans fenêtre sur le monde extérieur, se condamnant ainsi à ne plus pouvoir comparer leur pensée qu'avec leur pensée.
I Commençons par l'analyse des sens externes, et par-
de8"'sens ^^ ^ux, commençous par le sens si sûr et si convain-
externes. ç.^^^ Jq touclier^Qii faisant abstraction, pour le moment,
du sens plus lumineux de la vue, qui complète si bien
les informations du loucher.
Analyse Voici uu aveugle qui se promène à tâtons, et qui tout
touch"er . ^ coup a hcurté contre un mur. Il s'arrête et réfléchit.
Qu'a-t-il perçu ? la présence d'un obstacle qui lui barre
la route. Gomment l'a-t-il perçue ? C'est bien simple.
Sa main et son bras, qui allaient de l'avant, puis tout
son corps, dans le choc, ont été pénétrés par une action
étrangère de résistance, plus ou moins énergique. La main, le bras et le corps tout entier, ont donc pris conscience de cette action étrangère de résistance, qui s'opposait à la marche en avant. Au lieu de juger qu'il n'y a rien devant lui, l'aveugle a donc senti ou perçu l'existence de quelque chose de résistant, d'un obstacle. On voit déjà, dans ce premier exemple, la vérification de la formule abstraite déjà citée : V action de V agent est dans le patient, et pour en py^endre conscience le patient n a nullement besoin de sortir de lui-même. Le patient est ici la main ou le bras de l'aveugle,, lorsqu'ils subissent l'action résistante de l'obstacle, qui est l'agent. Or il suffit que le patient ait reçu l'action extérieure pour en prendre une conscience directe, ou pour percevoir cette action telle qu'elle est.
Sans doute^ cette action de résistance de l'obstacle ne révèle pas encore grand'chose sur la nature de cet obstacle, mais ne révélerait-elle que son existence, sa présence, sa position et son degré de résistance ou de dureté, ce serait déjà un premier élément très réel et très objectif d'information. La connaissance humuine étant toujours fragmentaire, c'est par l'addition d'une multitude d'observations de détail, faites à des points de vue et par des sens différents, que nous arrivons à une connaissance globale plus ou moins complète de l'objet total.
Après cette première expérience, l'aveugle gardera le souvenir d'un certain obstacle, placé dans un certain lieu, et doué d'une certaine dureté, etc. S'il veut contrôler l'exactitude de cette image du souvenir, il pourra recommencer l'expérience, si le cœur lui en dit. Mais notre aveugle est capable d'expérimental ions bien plus délicates, par le sens du toucher. Voici qu'il pose les doigts sur une pièce de monnaie, la palpe avec attention, appliquant son organe sensible sur tous les points
Le toucher
des reliefs.
résistants comme pour en prendre l'empreinte, et vous en décrit le relief avec une exactitude rigoureuse. Bien plus, avec un peu d'exercice, il apprendra à lire couramment les livres imprimés par la méthode Braille, c'est-à-dire à traduire pardes sons articulés, pardes mots et des phrases, les points ou les traits en relief dont il perçoit, en les palpant légèrement, le nombre, la figure, le groupement conventionnel, assez exactement pour les traduire en langage.
Parfois, dans cette lecture, je le vois hésiter, sa traduction mentale ne lui paraissant peut-être pas conforme au texte écrit ; alors il se reprend, palpe de nouveau en comparant son image mentale avec le nombre et la ligure des points réels, et par ce contrôle de l'image et de l'objet, il parvient à rectifier, à préciser, à traduire plus exactement.
Le lecteur a déjà deviné le secret de ce mécanisme. L'obstacle en relief, ici plus délicat que dans l'exemple précédent, oi^i il ne révélait que sa présence et sa force brutale, imprime dans l'organe tactile sa figure avec tous ses minuscules détails, et c'est cette figure ou action figurée que reçoit l'organe tactile et dont il prend conscience. Une fois perçue, elle est reproduite ou exprimée par une image, qui se grave dans le souvenir, et dont nous pouvons toujours contrôler l'exactitude par une nouvelle confrontation avec la réalité extérieure.
Le Le même aveugle va nous fournir un troisième exem-
distance. pie assez Original. Pour se guider dans la rue, il tâtonne avec sa main armée d'un bâton. Il parait tâter le terrain et sentir par le bout du bâton, si bien que l'aveugle, comme on aime à dire, semble avoir un œil au bout de son bâton ! L'explication en est aisée. Les impressions que reçoit le bâton par les divers obstacles ou les vides, se transmettent à la main par le bâton, comme par un fil
LES CRITÈRES : l" LES SENS 83
télégraphique, et la main les sent et les interprète, en les projetant mentalement à leur distance et à leur place véritables, c'est-à-dire au bout du bâton.
C'est un cas de toucher médiat ou à distance, qui va nous faire comprendre le mécanisme de la vue ou des autres sens qui opèrent à dislance, et qui cependant sont eux aussi des espèces de toucher, suivant la parole si célèbre et si profonde d'Aristote, commentée par S. Thomas : tous les sens agissent par un certain toucher : « omnes sensus quodam taclu perfici* ».
Dans la vue, l'œil touche le bout des rayons lumineux La vision qui frappent la rétine et y impriment une image photo- ^ '"^''' graphique, comme sur Técian de la chambre noire. Cette action lumineuse étant reçue dans la rétine, cet organe n'a qu'à en prendre conscience pour la percevoir. Et il l'aperçoit telle qu'elle est au bout de ce faisceau de rayons lumineux, c'est-à-dire comme une figure lumineuse étrangère, qu'il projette à l'extérieur en la renvoyant à sa place dans Ja direction d'où il sent qu'elle provient, et que l'éducation par le toucher lui fera estimer avec plus de précision. Chaque point lumineux étant ainsi projeté à sa place dans la direction d'oi!i il provient , l'image renversée sur la rétine se trouve spontanément redressée dans la perception. La perception, en effet, ne saisit pas l'image imprimée dans la rétine, mais elle saisit l'action lumineuse qui produit cette image, comme le toucher ne saisit pas directement l'impression passive d'un relief, — impression qui est en creux, — mais le relief lui-même qui est en bosse ou en pointe. Tant il est vrai que, — l'action de l'agent étant dans le patient, — c'est l'action reçue elle-même qui est d'abord saisie par le patient ; la passion ne sera saisie
l. Cf. s. Thomas, la, q. T6, a. 5, c. « Omnes alii sensus fundantur super tactuiu. » — Arislote, De Anima, I. III, c. 13, § 1 ; De part, anim., I. II, c. 8, § 2 et 3 ; 1. II, c. 3, § 7 ; De sensu, c. 4, etc. — Spencer, Princip. psyeh., t. H, § 139.
mentsré ceoteurs,
qu'en second lieu, et par un retour ou une rétIexioQ de la conscience sur l'opération du sens.
Or l'action lumineuse, reçue et perçue par l'œil, est bien un objet réel, extérieur, qui nous révèle une partie ou un aspect réel des choses extérieures, et avec lequel nous pouvons confronter la ressemblance des images lumineuses reproduites et conservées dans la mémoire, insirti- JNous pourrious en dire autant de l'ouïe et des autres sens externes. Tous ces organes, comme la physiologie le démontre , avec une richesse de détails que nous avons résumés ailleurs», sont des organes récepteurs, munis de moyens de réglage automatique qu'aucun instrument humain ne peut imiter «, et merveilleusement adaptés, avec un soin infiniment délicat, pour recevoir les actions lumineuses, sonores, etc., des objets extérieurs, et partant pour nous permettre de les saisir telles qu'elles sont, après les avoir reçues.
Ce caractère de « réceptivité » ou de passivité de chacun de nos organes périphériques est le fait le mieux constaté par les sciences anatomique et physiologique. Tous ces organes reçoivent et donnent le bis du phénomène extérieur. Le toucher subit l'empreinte des reliefs, comme la cire molle celle du cachet; l'œil reçoit les images, comme la plaque du photographe ; dans l'oreille, les fibres de Corti répètent les sons, comme les cordes de nos instruments de physique, qui donnent le bis des sons produits à distance ; et l'analogie suffirait à expliquer de même les impressions de l'odorat et du goût, qu'Aristote suppose déjà produites de même façon, par la répétition des actions et des vibrations extérieures.
C'est ce que l'Ecole a exprimé parle mot célèbre d'assimilation, écho fidèle de la parole d'Aristote : « l'àme peut devenir toute chose », idéalement ; 'H '^x^ '^'^ '^^'^