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L'IDÉE

Les philosophes sensualistes, — à plus forte raison i les matérialistes qui nient l'esprit pour n'admettre que iJtismê. des facultés organiques, — ont essayé d'expliquer l'idée par le mécanisme organique des sens. L'idée ne serait qu'un « résidu » de sensations, ou bien une sensation « transformée ». C'est là une conséquence forcée du point de départ de ces systèmes, qui n'admettent rien en dehors de la matière ou des sens. Mais cette explication est insoutenable, et son impuissance montre encore mieux la fausseté de leur principe.

Impossible d'assimiler l'idée à un « résidu » d'images, c'est-à-dire à plusieurs images similaires superposées et fondues dans une image moyenne à contours vagues et indéterminés. Une telle image composite pourrait sans doute éveiller l'idée correspondante, mais ne la remplacerait pas. En effet, cette image, quelque vague qu'on la suppose, reste particulière et contingente, et ne peut être identique à une idée universelle et nécessaire. Elle reste obscure et confuse, tandis que mon idée peut être très précise et très lumineuse. Il est donc impossible de les confondre.

Quant à la sensation « transformée » dont les sensualistes nous parlent, l'explication de cette métamorphose reste encore à trouver. Les sens étant des facultés organiques, ne peuvent donner que le singulier, le contingent, le matériel ; ils ne produisent donc pas le caractère d'universalité, de nécessité, d'immatérialité de l'idée. La « transformation» pour autant qu'on la prolonge, par des combinaisons différentes, ne peut métamorphoser le singulier en universel, le contingent en nécessaire, ni le matériel en spirituel, puisque ce sont là des réalités opposées et contradictoires.

Il est vrai que la réflexion sur la sensation, que plusieurs sensualistes ajoutent au système, nous rapproche de la vraie solution. Mais si elle s'opère par une

autre faculté sensible, elle ne peut aboutir qu'au môme résultat. Si elle se fait, au contraire, par une faculté supérieure aux sens, et capable de comprendre l'idée supra-sensible que le sensible incarne et exprime, nous sortons du système sensualiste, reconnu trop étroit et insuffisant.

Cependant, il reste dans le sensualisme une âme de vérité, que l'expérience la plus élémentaire suffirait à nous révéler, c'est que toute connaissance doit commencer par les sens, mais elle s'achève par l'intelligence : et c'est ce qu'il a tort de ne pas ajouter. Sans doute, il n'y a rien dans l'esprit qui ne soit venu par les sens ; mais il faut sous-entendre : excepté l'esprit lui-même : 7iihil est in sensu quod non prîtes fuerit in sensu, nisi intellectus ipse. Le sens est nécessaire à l'idée, mais il ne suffit pas.

Noraiua- Lc scnsualismc pur est donc une position insoutenacintem- blc, ct qul, si l'ou uc veut monter plus haut, jusqu'à porain. p^^^^g^ supéricur de Tintellectualisme, nous conduit logiquement et nous fait descendre jusqu'à la négation radicale de l'idée générale : elle ne serait plus qu'un mot, vide d'idée, nomen^fiaius î^oczs, comme les nominalistes de tous les âges l'ont soutenu. La formation de l'idée étant devenue impossible, il ne reste plus, en effet, qu'à nier son existence, si l'on veut être logique.

Mais cette nouvelle prétention de ne voir dans les idées que des mots, n'est-elle pas encore plus insoutenable, et comment lui donner une apparence acceptable ? C'est ici que les auteurs nominalistes s'embarrassent. Sans parler de Roscelin et des initiateurs du système au moyen âge, voici les plus élégantes solutions des modernes.

Hume soutient qu'il n'y a pas de concepts universels, mais seulement des concepts singuliers, réunis en collection et reliés par un terme général qui leur sert d'é-

tiquetle. « Une idée particulière devient générale, écrit cet auteur, par le fait qu'elle est attachée à un terme général, c'est-à-dire à un terme qui, grâce à une habituelle association, se trouve être en relation avec beaucoup d'autres idées particulières, et les fait aisément revivre dans l'imagination ^ » Hume admet donc des termes généraux sans idée générale, ce qui est contradictoire, car un terme concret ne peut devenir général qu'à la condition d'exprimer une idée qui le soit. Si donc l'universel n'existe pas dans les idées, il ne saurait être dans les mots, qui ne sont que l'expression des idées.

Taine soutient au fond la même théorie. Les termes universels ne sont, dit-il, que « des noms commodes, au moyen desquels nous mettons ensemble, dans un compartiment distinct, tous les faits d'une espèce distincte ; ces noms désignent un caractère commun aux faits qu'on loge sous la même étiquette », mais n'expriment rien de plus. — Et ailleurs : « Une idée générale n'est qu'un 7iom pourvu des deux caractères du signe. Premier caractère, la propriété d'être évoqué par la perception de tout individu de la même classe. Second caractère, la propriété d'évoquer en nous les images des individus de cette classe et de cette classe seulement ^ »

Pour Taine et tous les positivistes contemporains, L'iUusioa l'idée universelle n'est donc qu'une « illusion '» de la conscience. En sorte que le problème idéologique serait déplacé. Il ne faudrait plus chercher comment se forme l'idée, mais comment se forme l'illusion de l'idée.

C'est pour répondre à cette nouvelle question que Hume a imaginé sa théorie de « l'association habituelle ». Un terme singulier finirait par donner l'illu-

1. Hume, A treatiseof human nature, B. 1, Part. I, Sect. VHI.

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