‹ La crise de la certitudeChapitre 34 sur 104 · Rabier, Logique, p. 145, note · texte numérisé non relu

Rabier, Logique, p. 145, note

l'incarne, et nous élève du monde visible dans un monde idéal, — il nous reste à étudier sa valeur objective et à justifier cette maxime de l'école: l'abstraction n'est pas un mensonge, abstrahenthtm non est nievidacium '. Bien loin de fausser la réalité, elle ne fait que {'ouvrir^ pour ainsi dire, afin d'en avoir une vue plus intime et plus protonde, intus légère.

Démontrons, en effet, que l'universel, — soit direct y soit réflexe, — est matériellement dans les individus., quoiqu'il ne soit formellement que dans l'intellect.

D'abord , l'universel direct existe matériellement Lumverdans les individus. Avant toute abstraction et toute aîrect généralisation de l'esprit, il est vrai de dire que ce ^'les"^ triangle ABC est un triangle, que ce chien est un animal, que Pierre est un homme. Or, on ne pourrait pas le dire, si le triangle ABC ne contenait tout ce qui constitue l'idée ou le type universel de triangle, ce chien tout ce qui constitue l'idée de l'animalité, Pierre tout ce qui constitue l'idée de l'humanité. Donc ces idées ou types universels sont bien dans les individus, réellement et pour ainsi dire matériellement. Mais elles y sont réalisées, concrétisées, individualisées par l'existence, attendu que dans la nature réelle aucune essence ne peut exister sans être concrétisée par une existen ce individuelle.

C'est donc la même réalité que je découvre dans la nature et dans mon idée, le même type objectif; mais, tandis qu'il est uni à l'existence concrète dans la nature, il en est isolé par abstraction dans mon idée ; tandis qu'il revêt une forme individuelle dans la nature, il revêt une forme abstraite dans mon idée. La forme seule est différente et la chose demeure la même.

11 est donc vrai de dire que l'universel direct existe

1. s. Thomas, la, q. 85, a. 1, adl. — Cf. Bossuet, Logique, L. l, ch. 23.

ï 1^ BASES DE LA CONNAISSANCE ET DE LA CROYANCE

réellement et matériellement dans les individus, ([uoique d'une autre manière ou sous une autre forme que dans l'intellect.

Lunivei- Nous en dirons à peu près autant do Vuniversel rofipxe réflexe. Sa forme universelle, en tant qu'universelle, pui?saDce n'existe réellement que dans l'intellect, et nous n'hésiterons pas à l'appeler unêt7^e de raison. Dans la nature, il n'y a rien d'universel, ni de général : le triangle en général, l'animal en général,rhumanité n'existent nulle part, et ne peuvent exister, comme tels : il n'y a que des triangles singuliers, des animaux ou des hommes, en un mot, des individus.

Mais, pour être idéale, cette forme universelle n'en a pas moins un fondement réel et matériel dans les individus de la nature. Ce fondement, c'est l'universel direct. L'universel réflexe n'est, en effet, que l'universel direct, en tant que l'intellect, par sa réflexion, l'étend à tous les individus semblables, existants ou possibles. Mais l'universel direct, nous venons de le montrer, exprime quelque chose de vraiment réel dans les individus. L'universel réflexe a donc comme fondement quelque chose qui est bien réel dans les individus.

Revenons à nos exemples. Au moyen de la réflexion, l'intellect conçoit le triangle comme un type universel, c'est-à-dire commun à tous les triangles existants ou possibles. C'est là l'univer^îcl réflexe. Mais ce concept universel de triangle, commun à tous les triangles, suppose un fondement réel dans tous les triangles individuels, à savoir que chacun ait trois côtés, c'est-à-dire aille type essentiel de triangle, car si chacun ne l'avait pas, je ne pourrais concevoir ce type comme commun à tous et universel.

L'universel réflexe existe donc formellement dans l'esprit, avec un fondement réel dans la nature, comme

LES CRITÈRES : 2° L'IDEE lll

l'universel direct existe réellement dans la nature, avec une forme abstraite dans l'esprit.

Et que l'on ne dise pas que mon intellect n'ayant L'mteiopéré son abstraction que sur des images, son extrait opérés^ idéal est purement imaginaire. Ce serait bien faux. '* '^^^' Ayant déjà démontré la réalité objective de ces images tirées, par les sens externes ou internes, des réalités extérieures ou intimes, dont le contrôle est toujours possible par une nouvelle confrontation avec ces mêmes réalités, l'extrait idéal de ces images en a toute la réalité objective.

Après la perception des réalités, l'image mentale est devenue le substitut de ces réalités, et nous pouvons sans crainte opérer sur elle, comme sur les réalités elles-mêmes. De même que les opérations du géomètre arpenteur ne sont pas moins exactes et moins rigoureuses,lorsqu'il opère sur les figures tracées sur le papier, que sur les configurations naturelles du terrain et des paysages.

On comprend maintenant pourquoi nous avons tenu à établir Tobjectivité réelle de la perception des sens avant l'objectivité des idées : la première étant le fondement de la seconde. Les éléments de nos idées abstraites étant empruntés aux données de nos représentations sensibles, la réalité des idées est, en effet, subordonnée à la réalité des images. Renverser cet ordre naturel, c'est mettre tout au rebours. C'est laisser croire que nos idées sont sans attache avec le monde concret au sein duquel nous vivons : c'est légitimer le reproche qu'on fait justement à certaines philosophies, de discuter en l'air, sans se soucier de la réalité. Notre philosophie, au contraire, a par dessus tout et avant tout, le sens du réel : pour nous, le réel se perçoit directement, l'intuition du réel précède sareprésentation sensible ou image; ensuite c'est sur cette image authentique que se moule

BASES ue LA CONNAISSANCE ET DE LA CROYANCE

de la nnlure

l'idée; en sorte que les formes de la pensée, étant les formes des choses elles-mêmes, conservent toute leur vérité originelle et toute leur valeur scientifique. Le livre Saus doutc, la vérité découverte ainsi dans la nature est supérieure à la nature, comme le sont les idées éternelles et nécessaires, suivant lesquelles la nature a été façonnée par son Créateur, et en ce sens la vérité est indépendante des existences contingentes. Mais comme ces êtres contingents sont l'unique livre oii nous puissions, en ce bas monde, lire ou du moins épeler quelques-uns des traits essentiels de l'éternelle vérité, il est indispensable de nous tourner vers ce livre, vers les souvenirs ou les images qu'il a laissées imprimés dans nos sens, — convertere se ad phantastnata , suivant l'expression pittoresque des scolastiques ^ — pour les étudier et y découvrir, sous leurs traits sensibles, la vérité intelligible qu'ils expriment.

Telle est la méthode expérimentale et positive, qui nous évite de discuter en l'air et de construire sur les nuages de la pensée pure, a priori, des édifices sans fondement et sans réalité, quelque élégants qu'ils puissent être. C'est, en effet, ce grave reproche que nous allons adresser aux autres systèmes idéologiques dont il nous reste à faire rapidement la critique.

Critique Ces systèmes, quoique très nombreux, peuvent se sysSes. ramener à quatre groupes : le sensualisme, l'idéalisme platonicien, Tinnéisme cartésien et le traditionalisme, suivant qu'ils attribuent un rôle exclusif, ou tout au moins excessif, dans la formation des idées, aux sens, ou à l'esprit, ou à la nature, ou bien à l'autorité humaine ou divine. Commençons par le sensualisme.

1. No£w oùx £o-Ttv avci» (fiavrâo-ftaroç. Aristote, De Memoria, c. 1 ; — Ije Anima, 1. III, c. 5, 7, 8.

LES GlUTEHES

Page 1