‹ La crise de la certitudeChapitre 37 sur 104 · Ribot, Revue philosophique^ novembre 1891. p · texte numérisé non relu

Ribot, Revue philosophique^ novembre 1891. p

tude même invétérée de placer un mot, une étiquette, sur une collection d'objets, ne suffit pas à lui donner une apparence universelle et nécessaire. L'épitliète de lourd, habituellement appliquée aux corps pondérables, ne m'empêche pas de concevoir des corps impondérables. Et ce qu'une habitude a déjà fait une autre habitude peut le défaire.

Nous en dirons autant de la « tendance » de Taine qui n'est qu'un autre nom de l'habitude. Ma « tendance » à appliquer un même mot homme à toute la collection des individus que j'ai rencontrés, ne supprime pas ma « tendance » à l'appliquer aussi à tous les hommes possibles. Et la première « tendance » n'explique pas la seconde. La perception d'un rapport singulier ou collectif ne peut donc me donner Tillusion d'un rapport universel. Quant au « savoir potentiel » de M. Ribot, on ne peut faire consister l'idée générale uniquement en potentiel. Gomme le P. Peillaube lui a très bien répliqué : « Ordinairement nous savons ce que nous disons, et nos idées ne sont pas du potentiel, mais de l'actuel *. »

Enfin toutes ces explications, prises collectivement, n'expliquent rien. Car la relation que je fais d'un mot, celui de triangle, par exemple, à tous les triangles que j'ai vus ou que je puis voir, suppose l'idée de triangle bien loin de la remplacer. Et jamais je ne mettrai l'étiquette de triangle sur une collection de figures semblables, sans en avoir l'idée générale. Aussi cette étiquette, je l'applique non seulement à la collection que j'ai pu voir, mais à tous les triangles possibles.

Tant il est vrai que le terme général suppose conçue l'idée générale, bien loin de la remplacer, comme le signe suppose comprise la chose signifiée. Sans l'idée, le mot serait vide, flatus vocis, et inintelligible.

i. Peillaube, Théorie des concepts, p. 112.

H Au noniinalisme des sensualistes et des positivistes,

^ "^^ s'oppose radicalement le réalisme absolu des idéalistes

lisme platO' nicien

Jidén' platoniciens et des ontologistes.

Platon enseigne que les universaux,entantqu'universaux, tels que l'être en général, le vrai, le bien> le beau, les genres et les espèces, tels que l'humanité ou l'animalité en général, existent réellement en dehors de l'esprit qui lesconçoit.Le monde des idées, le mondeintelligible, TOTToç voy/Toç, est uuc réalité supérieure à celle du monde corporel. Or, nos âmes ont contemplé déjà ces objets éternels et immuables, dans une existence antérieure à la vie présente, et depuis qu'elles ont été enfermées dans des corps mortels, en expiation de leurs fautes, elles se ressouviennent de ces idées, à la vue des objets créés de ce bas monde, parce que chacun de ces objets est une image ou une participation, à des degrés divers, de ces réalités éternelles.

On connaît ce beau passage du Phédon, oii Platon a brillamment condensé cette thèse qui lui est familière : {( Si quelqu'un vient me demander ce qui fait qu'une chose est belle... je réponds simplement, sans art, quasinaïvement, ce que j'éprouve : rien ne la rend belle sinon la présence en elle du beau, ou sa participation au beau, de quelque manière que cette participation se fasse, — car je n'assure rien là-dessus; — j'assure seulement que toutes les belles choses sont belles par la présence du beau même, tw xaÀô) ~à xaÀà yiy-je-:My.x).a. .. De même, les choses grandes ne sont-elles pas grandes par la grandeur, et les petites par la petitesse ?.,. Ce qui fait qu'un et un font deux, c'est une participation de la dyade ; et ce qui fait qu'un est un, c'est une participation à la monade, à l'unité. Deux et un ne seraient pas s'ils ne participaient ainsi à la monade ou à la dyade, car leur

attribuer pour raison d'être une division ou une addition, c'est une argutie i. >•>

Ce beau dialogue, sous sa forme que Platon jugeait Pande lui-même simple et naïve, contient une pensée très '®"'^' profonde et très solide. Il est certain que l'esprit humain ne fait pas la vérité, mais qu'il la découvre telle qu'elle est, c'est-à-dire nécessaire et universelle.

Il faut donc qu'elle existe telle, en dehors de notre esprit. Le savant a pour mission déjuger de toutes les choses contingentes d'ici-bas, d'après des idées et des principes nécessaires et universels. Si ces idées et ces principes étaient inexistants, la science ne serait plus possible. Ainsi, pour reprendre l'exemple donné par Platon, le fait que un et un font deux, avant d'être un fait contingent, réalisé ici ou là, doit être une vérité nécessaire et éternelle, exprimable ou réalisable dans des faits contingents. Sans cette norme immuable, il se pourrait que un plus un fassent plus ou moins de deux, soit dans une autre planète, soit dans une autre contrée de notre globe, soit dans un autre moment, pour le même esprit. Et partant, il n'y aurait plus rien de certain en mathématique, ni dans aucune science.

Voilà la pensée maîtresse de Platon, qu'il opposait si vaillamment et si victorieusement à Protagoras, Heraclite et autres sceptiques relativistes de son époque, qui déjà soutenaient que l'esprit humain est la mesure des choses -, alors qu'au contraire il doit se laisser mesurer et régler par ce qui est.

Mais si la vérité existe en dehors de notre esprit, trinque. Platon ne dit pas oii elle existe, ni comment les choses créées y peuvent participer ; il réserve même expressé-

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