‹ La crise de la certitudeChapitre 38 sur 104 · Platon, Phédon, XLIX · texte numérisé non relu

Platon, Phédon, XLIX

2. « L'homme est la mesure de toutes choses, et de celles qui existent et de celles qui n'existent pas. » "Av^^ojtto; y-hpo-» —âvrwv zài twv ovTMv -/.y.i Tôyj U.YI ovTwv. [Théét., 152-157.)

ment cette question, dans le passage que nous venons de citer. Dans d'autres textes, il est vrai, il a prêté le flanc à la critique d'Aristote et paru légitimer les énergiques protestations de toute l'Ecole péripatéticienne et thomiste.

Où exis- I^Q effet, si les objets représentés par les idées univeriMMée"'? selles et nécessaires existaient formellement en dehors de notre esprit, ce serait ou en eux-mêmes, ou dans les individus, ou bien en Dieu qui est l'être nécessaire et ab • solu. Examinons ces trois hypothèses réalistes. Nien Nous ne pouvons soutenir que ces êtres de raison m*ênies. subsistcut BU cux-mêmcs. La vérité, la bonté, la beauté, en dehors de l'esprit qui les conçoit, ou des individus qui y participent, sont des conceptions non seulement inintelligibles mais contradictoires, car ce seraient des modes d'être sans être. 11 en serait de même pour les genres et les espèces : l'humanité, l'animalité, la corporelle... ne peuvent être conçues comme des êtres existants en eux-mêmes. Inutile d'insister. Ni dans Du moius cxistent-ils dans les individus qui y partiimU\Td.is cipent? C'est la seconde hypothèse. Sans doute, l'animalité existe dans chaque animal, l'humanité dans chaque homme, la rotondité dans chaque chose ronde, sinon il serait faux de dire que ce chien est un animal, que Pierre est un homme, que telle figure est un cercle. Mais, comme nous l'avons déjà vu en parlant de l'universel direct, on ne peut trouver dans les individus rien qui ne soit individuel, déterminé et singulier. L'universel, comme tel, formellement, ne s'y rencontre donc pas. Et cependant il est vrai de dire que l'individu participe à l'universel, l'animal à l'animalité, l'homme à l'humanité, mais comme la copie participe au modèle, comme la maison construite participe au plan de l'architecte, par un rapport de similitude et non pas ^'identité. L'essence de Pierre et celle de Paul ne sont

pas ideDliques, mais seulement semblables l'une à l'autre ; à plus forte raison ne sont-elles pas identiques mais seulement semblables à l'essence de l'homme en général. 11 y a donc participation idéale de l'individu avec l'universel, et non participation matérielle, participation par similitude et non par identité.

JNier cette distinction, conduirait logiquement au panthéisme réaliste, ou au mysticisme de Plotin et des Néo-Platoniciens. Ce panthéisme, en effet, consiste à dire que la diversité des êtres n'est qu'apparente, quoi qu'en disent l'expérience et la conscience de chacun. C'est l'être unique, absolu, universel, qui évolue réellement en genres, en espèces et en individus. Il se multiplie sans se diviser, et se transforme en diverses natures, sans cesser d'être un et identique : conception contradictoire que Platon a toujours combattue.

Reste la troisième hypothèse : l'universel existerait nj e„ en Dieu. Certes, les idées divines sont les causes exem- ^mêne"-' plaires de tout ce qui a été créé, et partant elles ont une existence absolue, antérieure et supérieure au monde. C'est là que nous trouvons cette nonne stable, soustraite à la mobilité des contingences, qui préoccupait si vivement Platon, puisque sans ce fondement l'édifice de la science serait impossible. C'est là que nous trouvons la mesure dernière qui, en mesurant les êtres créés, mesure aussi notre esprit. C'est là que nous trouvons la raison dernière de tout ce qui est vrai, bien ou beau, car il est la Vérité, la Bonté, la Beauté même '.

Toutefois il y a ici deux erreurs à éviter avec soin. La première serait d'imaginer en Dieu des genres et des

1 . Platon lui-même a-t-il vu clairement cette relation des Idées avec l'être divin? Ce n'est pas évident. Cependant, comme les idées platoniciennes ne sont pas isolées, mais parfaitement hiérarchisées et subordonnées à l'idée maîtresse du Bien, qui n'est autre que Dieu même, il est permis de le supposer.

ment.

vision

en

Dieu

espèces, des modes indéterminés et universels, alors qu'il est l'être parfaitement déterminé et singulier. L'universel n'existe pas formellement en Dieu, pas plus que dans la nature ou ailleurs; et les universaux considérés dans l'intellect divin, sont les idées d'après lesquelles il a tout créé. La vue de Dieu ne serait donc jamais la vue de l'être universel.

La La seconde erreur serait de supposer que ces idées

divines sont immédiatement visibles et saisies par notre intellect, suivant la célèbre hypothèse de la vision en Dieu. Mais cette vision n'existe pas, comme en témoigne l'observation de nos consciences ; et elle ne peut exister, car, de l'aveu de tous, l'essence divine est invisible. Or qui verrait les idées de Dieu verrait son essence ; l'essence et les attributs de Dieu étant identiques. En outre. les idéesdivines ou plutôt l'idée unique de Dieu est trop synthétique et trop haute pour la nature de l'esprit humain, qui ne peut saisir la vérité totale que par fragments infinitésimaux et par reflets indirects. Inutile à Dieu de nous la découvrir cette divine idée, car nous n'y comprendrions rien ; la pleine lumière nous éblouirait ou nous frapperait de cécité, car, suivant la sage remarque d'Aristole ' , notre vue, plus semblable à celle du hibou qu'à celle de l'aigle, nous empêche de fixer le soleil. Et il en sera ainsi, ajoute S. Thomas, tant que le regard de l'esprit humain sera appesanti par le poids d'un corps corruptible ; ce n'est qu'après la délivrance qu'il pourra se plonger directement, avec l'aide de la grâce surnaturelle , dans ce foyer de la vérité première, d'où rayonne spontanément toute connaissance".

Même en admettant comme possible cette vision de Dieu en cette vie, cette hypothèse serait encore nette-

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