‹ La crise de la certitudeChapitre 46 sur 104 · Rabier, PsychoL, n · texte numérisé non relu

Rabier, PsychoL, n

langage.

faits qui étonnent au premier abord, mais que le fonctionnement normal de la pensée explique aisément. Certes, l'image mentale est indispensable pour l'acquisition de ridée, aussi l'aveugle n'aura jamais l'idée de couleur, ni le sourd l'idée de son. Nous avons assez longuement insisté sur cette vérité fondamentale, base de toute l'idéologie, pour nous croire dispensé d'y revenir ici. Or l'image est un signe mental, substitut de l'objet qu'elle représente, et concourt comme cause matérielle à la production de l'idée ou du verbe mental, qui est lui-même un second signe, substitut du type abstrait découvert dans l'image par l'intelligence. Ces deux signes suffisent donc à la naissance de l'idée, puisque l'intervention de la parole n'est pas encore apparue, étant bien postérieure à l'acquisition de l'idée. Rôle du Nous sommes bien loin toutefois de nier son rôle auxiliaire si précieux quoique secondaire, et si souvent décrit par tous les philosophes. Non seulement la parole est utile à ceux qui écoutent, qui s'instruisent ainsi à peu de frais, et peuvent se grouper en sociétés grâce à ce lien social ; — mais elle est encore utile à celui qui parle. La parole extérieure complète, en effet, l'image intérieure, lui donne plus de corps et d'éclat, et soutient mieux l'attention de l'esprit. En s'extériorisant et en s'iucarnant, pour ainsi dire, dans des mots et des phrases, la pensée de l'orateur ou de l'écrivain devient plus claire et plus distincte. C'est un fait d'expérience qu'il faut avoir écrit sa pensée pour la mieux comprendre. Cet eflortpour l'exprimer dans une langue à la fois analytique et synthétique, achève de lui donner sa clarté et sa précision dernière. Bien plus, avec un peu d'habitude de l'idiome employé, la parole finira par remplacer à peu près complètement l'iuiage, et comme il est plus expéditif de parler que d'imaginer ou de peindre, elle donnera des ailes à la pensée.

Enfin, — et c'est ici seulement que nous nous rapprocherons des traditionalistes, — chaque fois que l'imago sensible qui doit soutenir la pensée serait trop compliquée,trop obscure oumôme totalement impossible à imaginer, il faut nécessairement la remplacer par un signe conventionnel du langage parlé ou écrit, et ce signe, ce mot, devient le substitut mental, très abrégé et très commode, d'une image trop incommode ou impossible. Dans l'exemple déjà cité du polygone à dix mille côtés, il serait impossible de fusionner mentalement en une seule image les dix mille images partielles qui la devraient composer. Le mot de myriagone sera un substitut très commode pour rappeler l'union des deux idées, celles des côtés polygonaux et du nombre dix mille.

En algèbre, les combinaisons les plus longues et les nans les

, . . sciences.

plus compliquées de notions quantitatives, seront traduites en formules plus commodes; les formules seront elles-mêmes abrégées, et réduites à leur plus simple expression, à quelques lettres, parfois aune seule lettre, X ou y, et l'algébriste raisonnera sur ces signes conventionnels,qui tiennent lieu d'images et même d'idées, aussi sûrement que sur les idées qu'elles représentent, avec une rapidité et une clarté mille fois plus grandes. Sans l'appareil si merveilleux des signes algébriques, jamais l'algèbre n'aurait pu se constituer, et nous en dirons autant des sciences mathématiques, et même en grande partie des sciences physiques et de la chimie.

En métaphysique, cette nécessité des mois et d'une En pi.iio-

. , .,, . , Sophie.

terminologie spéciale est pareillement évidente pour ceux qui s'y appliquent. A un certain degré d'abstraction, les images s'etïacent et se brouillent, si on ne se hâte de leur substituer des mots qui étiquettent et précisent chaque notion et chaque aspect varié de la même notion. Que de périphrases longues et embarrassantes il nous faudrait employer pour exprimer des notions

très abstraites ou très complexes, si nous n'avions de simples mots consacrés par l'usage : subjectif, objectif, matériellement, formellement, être logique, être de raison, etc.. Mais il est clair que puisque le signe suppose déjà acquise la connaissance de la chose signifiée, bien loin de la produire, de môme le vocabulaire métaphysique suppose déjà acquises les notions qu'elles sous-entendent,bien loin de les faire comprendre. Aussi les profanes qui n'ont pas été initiés ou qui n'ont pas encore saisi les notions correspondantes à ces termes scientifiques, sont-ils surpris, déconcertés, et n'ayant pas conscience des notions qu'ils ignorent, sont-ils portés à croire que les mots qui les étonnent sont vides de sens, et que cette science se paie de mots.

Tel l'écolier, disait finement le P. Gratry, qui incline la tête avec respect devant les x et les y de l'algèbre, et qui hausse les épaules devant un Barbara ou un Baroco de la Logique. Gela vient d'un préjugé vraiment très écolier. Chaque science est impossible sans une terminologie spéciale, pour exprimer les notions spéciales qui la distinguent. Il faut en prendre son parti. Et s'il y a parfois abus de la part de sophistes ou de charlatans, l'abus n'empêche pas que l'usage soit légitime et même nécessaire à la véritable science. Résiimé, Résumons-nous en disant que l'instrument du langage, si utile soit-il, n'est nullement nécessaire à la formation des idées abstraites et universelles, quoiqu'il soit indispensable, — nous le reconnaissons, — à la formation des notions complexes les plus abstraites ou les plus compliquées, et partant à l'édification totale de la science. Telle est la part de vérité contenue dans l'idéologie des traditionalistes. Mais elle s'allie très bien avec la théorie péripatéticienne, qui la revendique comme faisant partie intégrante de son domaine.

Les critères (suite).

3° Le jugement.

La raison intuitive, l'intellect, après avoir saisi isolé- i ment des idées, des notions, les compare entre elles et du jugeperçoit leurs rapports, qu'elle exprime dans le jugement. Après avoir vérifié le critère de l'idée, il faut donc vérilier celui du jugement. Après avoir montré que l'erreur ne peut se trouver dans l'idée abstraite, puisque l'abstraction ne fausse pas ce qui est, a l'abstraction n'étant pas un mensonge », cherchons maintenant si l'erreur se trouve dans le jugement.

11 ne s'agira pas ici des jugements synthétiques et Ji>ge-

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d ordre purement empirique, mais des jugements ana- ^ynthétilytiques et d'ordre idéal et nécessaire. En voici la *'""*' raison.

Le jugement synthétique, comme le lecteur le sait, est celui qui ajoute, aw zîQrjiJn, un attribut à un sujet qui ne le contient pas nécessairement, ni dans son essence, ni dans ses relations essentielles. Ainsi lorsque je dis que Pierre est sage, je fais un jugement synthétique, parce que la sagesse n'est pas nécessairement contenue dans l'essence du sujet Pierre. L'expérience seule peut contrôler la vérité ou l'erreur de tels jugements, qui ne s'imposent pas a priori à notre esprit. Ils relèvent donc du critère de l'expérience et des sens.

Le jugement analytique, au contraire, s'impose né- J"&ecessairement à notre esprit, et avant toute vérification a^b'"expérimentale, dès que les deux termes ont été comparés et reconnus unis par un lien nécessaire. Tel est le jugement : le tout est plus grand que sa partie. On

l'appelle analytique, parce qu'il suffit d'une analyse, xjx/.'jiiz, (lu sujet, (Je l'attiibul ou de leurs rapports, pour découvrir, dans la notion du sujet, la notion de l'attribut, ou tout au moins une relation nécessaire qui les unit. Dans le premier cas, si la définition de l'attribut est contenue dans celle du sujet, il y a entre eux identité totale ou partielle ; ainsi lorsque je dis : l'homme est un animal raisonnable ; l'être parfait est éternel. Dans le second cas, l'analyse découvre dans le sujet comparé à l'attribut une relation nécessaire. Ainsi, par la comparaison de la grandeur du tout et de la grandeur de sa partie, je découvre un rapport nécessaire d'inégalité de grandeur, impossible à découvrir par l'analyse des notions séparées, mais qui saute aux yeux dès que j'analyse leurs rapports nécessaires, et qu'il m'est impossible de nier sans contradiction. Aussi la définition complète du jugement analytique pourrait-elle se formuler ainsi : ceZta dont V attribut est contenu clans l'essence dit sujet ou de ses relations essentielles^ de telle sorte qu'on ne peut nier l'attribut du sujet sans contradiction '. Leur Or, comme un tel jugement est le seul, d'après nous, absolue, qui s'imposc universellement et nécessairement à notre esprit, il importe d'examiner si cette nécessité est une illusion de la nature ; ou si nous possédons en elle un critère ou instrument très sûr de certitude.

Si l'intelligence était vouée à une erreur nécessaire et fatale dans de tels jugements, la faute proviendrait ou de l'objet qui ne se montrerait pas tel qu'il est, ou bien de l'esprit, par suite d'un défaut de jugement. Or aucune de ces deux liypothèses ne se réalise ici, . Impossible que ce qui est se montre autrement qu'il est : ce serait contradictoire. Donc, si un rapport d'i-

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